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Surcharge : Chapitre 5

Surcharge : Chapitre 5

11 décembre 2013 15 h 56 min1 comment

Chapitre 4

Le soleil effleurait à peine les tours de Gerland. On entendait le bruit intermittent des voitures qui remontaient l’autoroute en direction du tunnel sous la gare de Perrache, et parfois le grondement d’un camion qui descendait la rue. L’un d’eux s’arrêta devant la voiture dans laquelle Léa et Jean s’étaient installés en attendant le premier employé. Ils fixèrent le chauffeur s’avancer vers l’arrière de son véhicule et monter dans la benne, puis en faire descendre des palettes recouvertes de film plastique. Le couple baissa la tête pour ne pas se faire voir par la vitre arrière de la petite 106, et attendit nerveusement. Léa lançait des regards fuyants vers la porte du bureau de change, inquiète à l’idée de l’arrivée de leur cible. Ce livreur était en avance. D’ordinaire, il n’apparaissait jamais avant 6h20, étant ralenti par les bouchons qui bloquaient toute l’autoroute depuis l’échangeur de la Mulatière. Le voilà qui avait une demi-heure d’avance, coup de malchance. Plus longtemps ils resteraient ici, plus les rues seraient encombrées par des voitures, des passants et les prostituées qui tentaient de survivre dans le quartier malgré les descentes que faisait la police. Léa était venue ici toute la semaine dernière. Elle avait pu constater le balais froid et tranquille de l’éveil de la rue, dans cette zone de la ville si moderne et vide à la fois. Confluence n’était, selon elle, qu’un terrain de jeu pour architectes cyborgs, une vision idéalisée de ce que pourrait donner une ville conçue par ordinateur. Tout était propre et blanc, respirait le neuf, les lignes droites. Chaque bâtiment se découpait nettement, les constructions récentes cannibalisaient peu à peu la friche laissée par l’ancien marché de gros. Des montagnes de gravas et des bâtiments en ruine, attendant la lame des bulldozers laissés non loin de là, se transformaient en parking plats et anonymes d’où sortaient les pylônes des lampadaires. Parfois, on entendait l’avertisseur d’un tramway qui arrivait à la station Sainte-Blandine, et le craquement des arcs électriques sur les caténaires mouillés.

Elle avait effectué les repérages pendant que Jean dormait, après ses services du soir, passant des heures à proximité de la petite agence installée dans un bâtiment flambant neuf qui devait recevoir essentiellement des bureaux. Une sorte de gros coffre en verre bleu pâle, posé sur des piles de béton où se nichaient quelques commerces, dont celui-ci. Des barrières de chantier traînaient encore, entourée de ruban en plastique orange et blanc, et le sol était couvert de poussière de gravier. Le bâtiment venait à peine d’ouvrir, personne n’avait encore emménagé dans les bureaux écolos qu’on avait classés là par colonnes de dix par quatre dans ce pavé anonyme. Une carcasse échouée, aux angles durs, attendant de se repaître. Les clients du bureau de change passaient furtivement, souvent avec un bonnet ou une casquette sur la tête, et ne restaient jamais longtemps à l’intérieur. Léa avait profité d’un moment de calme pour entrer à l’intérieur, après avoir retiré 200€ de son compte. Elle les avait échangé contre des roubles en prétextant devoir partir rapidement pour un voyage en Russie. Il n’y avait qu’un guichet, au fond d’un genre de couloir, où l’on avait attaché de travers des écrans présentant les taux de conversion, en chiffres rouges sur fond noir. La seule caméra se trouvait derrière la vitre en plexiglas du guichet, fixant la porte. En se penchant vers l’employé du moment pour attirer son attention, Léa avait pu remarquer un système simple muni d’un écran et d’un disque dur. Une alarme devait sans doute être installée à portée de main, il faudrait s’assurer de ne laisser personne s’en approcher. Un camion de transport de fond s’arrêtait tout les jours à 9h pour emporter un sac de billets, juste après l’arrivée du second employé, il fallait agir avant.

Le chauffeur du camion devant eux releva le plateau de sa remorque et remonta dans sa cabine, puis repartit le long du quais. Léa laissa s’échapper le souffle long et profond qu’elle retenait depuis plusieurs minutes, en tripotant le flingue entre ses doigts recouverts de gants en latex. La veille, elle avait consciencieusement enlevé le chargeur, étalé les balles une par une sur la table et les avait contemplées pendant une demi-heure, en répétant le plan dans sa tête. Elle avait soupesé ces petits tubes de cuivre dans sa main, appris à manipuler leur surface douce et froide. Puis elle avait rechargé l’arme avec application. Jean ne lui avait laissé porter qu’après une bonne heure de discussion durant laquelle elle avait du faire face au stéréotype du gros bras armé qui protège sa demoiselle. Elle l’avait finalement convaincu en faisant valoir qu’elle était la seule à avoir déjà porté une arme, rien d’autre qu’un fusil de chasse chez son oncle pourtant.

“- Hey. Tu t’es déjà fait tirer dessus ?”

Il venait de briser le silence pesant sur l’habitacle, elle sentit la nervosité dans sa voix, alors qu’il fixait le haut de la rue.

“- Ouais, une fois. Un chasseur a confondu la vitre de la bagnole avec un écureuil.

– Ah… Moi, jamais. On m’a menacé avec un couteau une fois.

– Il faut un début à tout. Espérons que ce ne soit pas aujourd’hui.”

Léa voyait la résolution de Jean décroître à mesure que l’heure avançait. S’il se montrait enthousiaste durant la préparation, voyant tout cela comme un exercice à grande échelle, le contact à la réalité commençait à le faire défaillir. Il fallait qu’ils agissent aujourd’hui, avant qu’il ne lui claque entre les doigts et se barre en courant. Elle aurait du le prévoir : son mec avait passé la plus grande partie de son existence à en être spectateur, à laisser les événements se dérouler autour de lui, ne cherchant l’initiative qu’à condition qu’elle n’implique aucun effort. Elle espérait qu’il se révélerait sous la pression, qu’il s’affirmerait face au défi. Mais il était tendu comme une corde d’amarrage prête à casser, tout à fait l’effet inverse. Il avait mal dormi, tourné dans le lit toute la nuit, s’était relevé trois fois pour fumer des cigarettes à la fenêtre. État critique, elle se demandait ce qui lui tournait dans la tête. Et combien de temps il lui restait avant qu’il ne déraille.

Un homme tourna à l’angle Nord de la rue et avança vers le bureau. Il était jeune, pas plus de 25 ans, les cheveux noirs et des cicatrices sur le visage. Il marchait en regardant le sol, un casque sur les oreilles, on entendait le son de sa mauvaise dubstep jusque dans la voiture. Il s’arrêta devant la porte et commença à fouiller dans sa poche en jurant, sa voix était rauque, encombrée. Personne à l’horizon, si ce n’était une voiture qui passa en trombe devant eux. Pas de meilleure occasion que celle-ci. Léa accrocha Jean par le col et le ramena vers elle pour l’embrasser, il avait le goût du tabac et de l’appréhension sur les lèvres. Il répondit avec fougue à ce baiser, comme s’il cherchait à y engloutir la peur qu’il ressentait, à avaler toute la confiance un peu inconsciente qui animait Léa. C’était l’heure.

“- Allons-y”

Ils bondirent de leur voiture et traversèrent la rue en courant, avant que leur cible n’ait eu le temps de s’en rendre compte. Jean lui posa sa main sur l’épaule, et Léa colla le canon de son arme sur sa nuque.

“- Tu fermes ta gueule. Tu bouges pas. Avance.

– D’a… d’accord.”

Elle le poussa dans le magasin, Jean referma la porte derrière eux et mit sa cagoule noire sur sa tête. Elle en fit de même avec sa main libre. Le bureau de change était plongé dans une obscurité trouble, le calme trompeur des lieux en suspens, d’où aurait pu surgir un monstre. Les écrans étaient éteints, une affiche datée énonçait les conditions d’échanges, il y avait de la poussière et des traces de café sur le guichet sur lequel elle le plaqua.

“- La caisse. La caisse, elle est où ?”

Léa modulait sa voix pour la placer un ton en-dessous de son habitude. L’arme se réchauffait dans sa main, s’y moulait parfaitement, elle sentait le sang et l’adrénaline lui monter à la tête. C’était ça. Ce truc qu’elle cherchait depuis des mois. La sensation de tenir un objet de mort dirigé sur un autre être humain, de s’en servir pour faire exécuter sa volonté. Le pouvoir. Une chaleur à nulle autre pareille, qui montait le long de sa colonne vertébrale, lui faisait ressentir une excitation troublante. Elle serra les dents et savoura ce plaisir en elle, comme une gorgée d’alcool fort.

“- Me tuez pas me tuez pas me tuez pas…

– Ta gueule ! La caisse, vite !

– T’es malade, vous allez…”

Il commençait à l’emmerder sérieusement avec ses jérémiades, elle le frappa de la crosse sur le haut de son crâne, il s’étala sur le sol en geignant et en crachant ses larmes. Jean lui prit le bras pour le traîner derrière le comptoir, les gémissements se firent plus forts et il lui colla un coup de sa chaussure de sécurité dans les côtes. En pleine action, il paraissait plus calme, mais ses gestes étaient encore malhabiles et incertains. Léa se félicita d’avoir gardé l’arme pour elle. Pas question de s’en servir si ce n’était pas nécessaire. Au premier coup de feu, tout le secteur allait bourdonner comme une ruche, ils seraient pris au piège et sans issue. Tirer aurait été la pire des solutions.

Le coffre était en acier, encastré à même le béton. La paroi devait faire plus de deux centimètres d’épaisseurs, sans aucun point d’appui ni d’angle à exploiter. Une serrure à code verrouillait la porte, avec un cadran à neuf chiffres tout ce qu’il y avait de plus standard. Malgré l’installation récente, il était déjà maculé de tâches de gras et de poussière collée. Léa esquissa un franc sourire sous la laine de sa capuche, qui l’irritait et lui donnait envie d’éternuer : les employés n’étaient manifestement pas très soigneux, payés au lance-pierres, on voyait très nettement les quatre touches noires de graisse. Elle fit un signe de tête à Jean.

“- Le cadran, regarde. Il n’y a qu’à tester, tu vois ?

– De quoi tu parles ?

– Les touches, regarde !”

Les minutes défilaient rapidement dans sa tête, s’égrenaient à grande vitesse, les rapprochant du moment où quelqu’un se rendrait compte de ce qui se passait. Jean pressait les boutons compulsivement, ses doigts gantés crissaient sur le plastique du panneau. Léa posa le pied sur le mec qui tremblait sur le sol et pointa son arme sur lui. Vu de plus près, il avait l’air d’un gosse, de leur âge, il devait bosser ici pour financer ses études. À mesure que cette histoire avançait, ce braquage ne ressemblait pas à ce qu’elle espérait : ce n’était pas épique, ce n’était pas romanesque, ils étaient dans un trou à rat au coeur d’une zone en construction, en train de braquer un type de leur âge qui chialait au sol. Cela la rendait nerveuse et agressive. Elle détourna le regard vers l’écran de la caméra, et songea que le système devait avoir enregistré leurs visages lorsqu’ils étaient entrés. Un clic retentit dans la pièce, et le grincement de la porte du coffre. Léa jeta le sac qu’elle portait sur l’épaule devant ses pieds.

“- Regarde !”

Les étagères débordaient de billets, bien rangés en masse compacte classée par pays d’origine. Des dollars, des euros, des roubles et des yuans jusqu’en haut, par grosses liasses. Le jackpot. Assez de tune pour refaire sa vie n’importe où sur la planète, assez pour s’éclater des mois sur une plage des Caraïbes ou dans une mégalopole japonaise. Loin, très loin de cette vie morne et lancinante. En regardant le magot, Léa laissa pendre un instant la main qui tenait son arme, ses yeux s’illuminèrent d’un instinct de prédateur satisfait devant sa pitance. Sans cesser de maintenir au sol le guichetier. Ça valait le coup, elle avait cramé tout l’argent qu’avaient gardé pour elle ses parents, mais elle était remboursée au centuple. Jean exultait, il n’avait probablement jamais vu autant de fric de sa vie. Il sortit du sac l’adhésif et les colliers de serrage et les posa sur le comptoir, avant de le remplir avec les billets. Léa secoua la tête, fallait pas se laisser distraire, la matinée était loin d’être terminée. Le disque dur du système de surveillance rejoignit l’argent, avec la mémoire flash de secours que le constructeur avait vicieusement planqué derrière le terminal. Pas con, mais pas suffisant. Le sac était plein à ras bord désormais, il était temps de repartir.

“- Mets-toi sur le ventre. Sur le ventre, je te dis, vite !”

Jean attacha les mains du type avec deux colliers de serrage liés entre eux, et remarqua pour la première fois les dégâts causés par l’arme : un coquard lui mangeait la moitié du visage autour de l’oeil droit, remontant jusqu’à la tempe, et il pissait du sang par le nez à flots nourris. Il tourna la tête vers Léa, qui ne semblait pas se formaliser plus que ça des dommages qu’elle avait infligés à sa victime, et il commença à se demander s’il voulait vraiment continuer avec elle. Trop tard pour revenir sur sa décision, ceci dit. Il était lié par le délit qu’ils venaient de commettre. Le crime, rectifia-t-il. “Vol en bande organisée avec usage d’une arme”, comme le disaient aussi bien les journaux régionaux que ses  parents achetaient. Trente ans plein pots dans le pire des cas, et au vu de la tronche du caissier, autant faire une croix sur une quelconque clémence. Merde, à quel moment avait-il pu en arriver là ? Toute cette histoire dépassait l’entendement.

Pas d’autre choix que continuer, désormais. Se laisser porter, passer au niveau supérieur. En espérant que ça tienne.

Léa colla la bouche du caissier à l’adhésif et se releva. Elle pointa la porte d’un signe de tête, arracha les câbles de la caméra pour plus de sécurité et s’avança vers la porte. Rien à l’horizon, mais une pute attendait un client sur le trottoir d’en face, une noire en jupe et bustier blancs, des talons de douze centimètres et un piercing au nez. Elle déambulait avec l’air de se faire vraiment chier, sortait son téléphone toutes les deux minutes. Léa attendit qu’elle tourne la tête pour ouvrir la porte, et voulut courir vers la voiture.

Le soleil tapait droit dans ses yeux, l’éblouit un instant. Le bruit de l’autoroute la surprit comme si elle sortait la tête de l’eau. Voilà pourquoi elle n’entendit pas tout de suite la sirène de la voiture de police qui fonçait vers elle.

Ensuite, tout lui sembla très simple et rapide à la fois. Elle tourna d’abord la tête, enregistra les platanes et les camions de déménagements garés en file, le béton froid des murs, sa petite voiture au milieu, l’éclat douloureux du gyrophare. Elle planta ses jambes, le regard vide et la bouche entrouverte, et leva son bras gauche devant elle. Il n’y avait plus grand chose de réfléchi dans sa tête à ce moment là, seulement une intuition puissante qui guidait son geste. Après tout, pourquoi pas ?

Le flingue faisait à peine un kilo dans sa main, mais elle n’avait jamais tiré avec. Elle lâcha deux cartouches qui lui défoncèrent le poignet, les larmes lui montèrent aux yeux, l’explosion des cartouches lui transperça les tympans. Elle s’était placé dans l’axe de la voiture et avait visé le pare-choc, un trou dans le capot apparu, le véhicule fit une embardée pour se tordre sur la route, s’arrêter en fumant. Elle ferma les yeux et tira deux nouvelles fois, l’arme tenue à deux mains, le choc se répercuta dans tout ses os, jusqu’à faire vibrer son crâne. Des hurlements déchirèrent la rue, la prostituée était prostrée sur les pavés derrière un arbre. Léa cru voir qu’elle s’était pissé dessus, elle gémissait, apeurée. Les flics étaient descendus de leur voiture qui exhalait une fumée blanche par les trous du capot pour se cacher derrière. Jean la prit par le bras, elle sortit de sa torpeur et relâcha son bras pour se tourner vers lui.

“- Viens, dépêche, on s’en va !”

Pas question de prendre la voiture : le Nord était bloqué par la police, et l’autoroute serait bloquée avant qu’ils n’y arrivent. On entendait déjà au loin les renforts qui arrivaient de la gare. Les douilles fumaient sur le sol mouillé par une fine averse, les deux policiers se terraient hors de portée, ils commencèrent à courir vers le chantier, dans l’espoir de réchapper. Qu’est-ce qui avait merdé ? Se demanda-t-elle. Un troisième circuit sur la caméra ? Une alarme silencieuse, quelque part, que le caissier avait activé en entrant ? Probablement le coffre. Jean n’aurait pas dû prendre tout les billets, certains devaient être attachés à un mécanisme quelconque. Il bondit sur la clôture, prit appuis sur un anneau d’acier et se hissa au sommet d’une traction de ses bras musclés, pour ensuite lui tendre la main et l’aider à passer au-dessus. Elle se réceptionna lourdement, encore abasourdie par les coups de feu qu’elle venait de tirer. Ils avaient son signalement, ils avaient sa voiture, sa plaque d’immatriculation, et elle venait d’ouvrir le feu sur des flics, quelle connerie ! Ils étaient foutus, grillés, ils devaient disparaître très vite désormais. Le sol était incertain, jonché de morceau de béton et de mottes de terre instables, qui la faisait trébucher à chaque pas. Jean la traînait plus qu’il ne l’aidait, avec un air de panique absolue sur le visage. Pas sûr qu’il savait très bien où il allait, lui aussi.

“- Arrête, arrête !

– Léa, ils sont derrière nous !

– Où est-ce qu’on va comme ça ? Pose-toi.”

Elle s’accroupit derrière un pan de mur pour laisser passer la sirène d’une patrouille qui fonçait vers le lieu du braquage. Refroidir, réfléchir. Il devait y avoir une issue, un moyen de sortir de là avant que tout le secteur ne soit bouclé. C’est alors qu’elle entendit à nouveau le klaxon du tram qui s’arrêtait au bout de la ligne, devant le centre commercial. Les rails. C’était ça.

“- Viens, suis-moi. Faut qu’on se dépêche”.

Chapitre 6

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