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Surcharge : Chapitre 2

Surcharge : Chapitre 2

11 décembre 2013 15 h 59 min0 comments

Chapitre 1

Le crissement lent des freins du train, ainsi que le choc sec de la décélération, la réveillèrent en sursaut. Elle battit des paupières quelques secondes, le temps de se rappeler où elle était, puis percuta brusquement. Elle empoigna ses affaires et courut le long de la rangée de sièges tapissés de moquette bleue, bousculant une gamine couverte de bijoux bons marchés qui hurlait au téléphone dans un mélange d’arabe et de français, avec un accent du Sud. Elle sentait sous ses pieds le moteur qui se relançait pour repartir, et elle attrapa de justesse la porte de la voiture. Elle sauta sur le quai dans le souffle des panneaux oranges qui se refermaient sur elle, et entendit le train se remettre en route. Elle y avait échappé de peu, elle aurait pu se retrouver dans la région d’à côté. Ceci dit, elle s’en foutait, elle devait attendre une heure dans ce coin perdu. Elle avait le temps de faire le retour.

La gare était fichée dans le coin le plus pourri de la ville, dans le centre, cernée de cheminées d’usines, seules survivantes des grandes destructions deux décennies auparavant. Les murs étaient crades, les rails jonchés de bouteilles vides, de seringues et d’emballages de cigarettes. Tout les mètres, la couleur grise souillée du quai laissait place aux assortiments les plus étranges, des tags à la gloire d’un code postal quelconque, des menaces pour les villes ennemies, dans l’imaginaire de ceux qui devaient traîner ici la nuit. Les poutrelles métalliques qui soutenaient le toit étaient mangées par la rouille, par en haut et par en bas, mais elles ne s’effondreraient pas avant un moment. Les autres passagers avaient depuis longtemps disparu dans le passage souterrain, d’où remontait un mélange d’odeur d’urine et d’essence stagnante. Elle n’allait pas se presser pour y rentrer à son tour, prit le temps de se griller une clope en admirant la silhouette fuselée d’un train à grande vitesse qui passait à côté d’elle.

Il y avait deux gares dans cette ville, une petite en plein centre et une plus grande vers la zone commerciale. Ça suffisait à peine pour traiter la quantité de personnes qui transitaient par ici, les deux versants de la vallée se vidaient chaque matin sur les parkings, pour amener les étudiants et les salariés vers Lyon. Foule entassée dans des couloirs d’à peine un mètre de large, des spectres qui se jaugeaient du regard, l’air endormi et agressif, pour une place assise, sans compter les grognements acerbes lorsque quelqu’un tentait d’entrer en tenant son vélo à la main. Comme dans d’autres villes, les prix chassaient les familles lyonnaises en dehors de leur propre ville pour n’y laisser que des étudiants et des jeunes cadres dynamiques, tandis que le reste se tapaient les quatre heures de trajet par jour. Quand il s’agissait de se lever pour aller bosser, le coin avait de quoi vous dégoûter d’office. Ancienne vallée industrielle, du temps où la Chine ne prenait pas ça en charge, les bâtiments avaient l’air montés à la chaîne, organisés au cordeau pour optimiser l’espace un maximum. En tout cas, c’était probablement l’intention à l’époque. Avec les dommages du temps, les façades avaient perdu de leur superbe, quand elles ne s’étaient pas effondrées. On avait laissé le centre dépérir, les commerces fermer les uns après les autres. Il ne restait qu’une boulangerie, un bureau de tabac et l’immense garage Peugeot qui occupait à lui seul tout un pan de la rue, d’où elle le voyait. Pas grand monde dans les rues, toujours la pluie, ajoutée à cette impression morose que cet endroit dégageait en permanence.

Léa chercha à tâtons dans sa poche pour y trouver, parmi la foule d’objets qu’elle contenait, le lecteur mp3 qui ne la quittait jamais. Dans l’air froid du crépuscule qui descendait sur les montagnes derrière elle, elle regarda le petit cylindre de plastique bleu pastel et noir qui la suivait depuis une bonne dizaine d’année. Un vieux modèle à pile alcaline et à la mémoire dérisoire, qui révélait le plastique d’origine à force d’avoir été usé sous ses doigts. On ne pouvait plus distinguer les petits symboles autrefois formés sur les boutons, et dans la pénombre qui s’installait, il devenait difficile de lire sur l’écran dont la diode avait claqué depuis longtemps. Elle arriva à retrouver dans la liste un vieil album de Portishead qu’elle écoutait depuis que son père le lui avait fait découvrir, longtemps auparavant. Juste avant son adolescence. Cet album l’avait sculpté, avait recueilli ses rêves de gamine, ses découvertes et ses déceptions, sa tristesse aussi. Mysterons avait le don de lui mettre le moral au fond du trou, avec cette impression étrange qu’on regardait par-dessus son épaule à chaque fois qu’elle l’écoutait. La descente continuait le long de Sour Time et de It’s a Fire, entre les sursauts toujours inattendus de Strangers ou Wandering Star, pour venir s’échouer sur Roads, où elle aurait pu s’endormir de désespoir pour ne jamais se réveiller. Arrivé à Glory Box, autrefois elle aurait été prête à tout pour être aimée, rassurée et choyée par le premier humain venu, pourvu qu’il ait un visage qui lui plaisait. Mais ça lui avait passé à force de l’entendre en boucle dans certains films. Cet album était son compagnon de route et son guide, le calme lénifiant qu’il procurait était une des rares choses qui pouvaient tempérer le caractère erratique et flamboyant de Léa, l’aider à rester calme. Elle enfonça le bout caoutchouteux des écouteurs dans ses oreilles pour laisser ce calme doucement l’envahir, et recracha un nuage de fumée.

Ainsi inspirée, elle regardait d’un autre oeil le paysage autour d’elle. Cette manière que les mauvaises herbes avaient de lentement investir les bâtiments à l’abandon, saisons après saisons, comme celui qui devait être autrefois la gare elle-même, mais que l’on avait remplacé par un simple distributeur, un cube de métal aux couleurs des TER. En plein milieu de la ville, une étendue entière, qui fuyait à l’horizon, totalement vide de présence humaine. Du gravier cerné par la nature reprenant sa place dans cette interstice de la civilisation, le lierre et la ronce en avant-garde. Ici, on pouvait trouver le calme, d’une façon inattendue et presque surprenante. Le père de Léa l’avait poussé à descendre ici pour voir sa grand-mère, elle avait acquiescé simplement pour conserver la paix du logis, mais la perspective de passer le week-end dans une baraque qui sentait le jasmin de synthèse ne l’emballait pas plus que ça.

Du bruit dans l’escalier qui menait au tunnel. La silhouette de deux types qui montaient, le son de leurs voix qui résonnaient sur les pavés et le béton fendu par les racines. Accents lourds, forcés, absurdement artificiels. Des types qui se croyaient sortis de Vitry, qui singeaient un morceau de rap, mais leurs survêtements trop blancs et leurs baskets boueuses indiquaient deux campagnards qui descendaient à Lyon. Des caricatures sur pattes, qui ne devaient pas se rendre compte de la bêtise de leur accoutrement. Des gosses des champs qui se prenaient pour des racailles en espérant en tirer quelque chose. Pas plus de seize ans, à vue d’oeil. Chargés d’hormones jusqu’aux yeux, le visage couverts de boutons, des lunettes verre-miroir grand format, et des casquettes de base-ball américaines à l’envers. L’un d’eux diffusait de la musique du smartphone qu’il tenait en main, le son grésillait, c’était insupportable, elle l’aurait écrasé sur la pierre du talon de sa botte. Elle les jaugea de loin, elle avait marché le long du quais sans s’en rendre compte, perdue dans sa contemplation des buissons alentours, la pluie avait commencé à tomber, un mince crachin qui annonçait une nuit humide. Elle s’écarta lentement du bord pour mettre le gros distributeur de billets entre elles et les deux types. Elle les voyait plus facilement à présent, un grand à la démarche hasardeuse, et un petit nerveux. Leurs survets étaient déjà couverts de poussière. L’un d’eux fumait une cigarette, crachant un mollard tous les deux mètres. Ils s’appuyèrent sur le distributeur en continuant de parler, ou de hurler, elle espéra qu’ils ne se retournent pas. Elle avait autre chose en tête que de se faire emmerder par deux gamins.

“- Hey, mademoiselle, euh, excuse-moi.”

Des caricatures jusqu’au bout. Le quai s’arrêtait dix mètres plus loin, elle n’avait nulle part où disparaître. Elle se retourna avec dans les yeux l’air le plus froid, méprisant et dédaigneux qu’elle pouvait projeter. En espérant que le type ne se montrerait pas trop “courageux” et rentrerait vite dans son coin.

“- Oui.” La voix à couper au scalpel.

“- Scusez-moi, vous auriez pas du feu ?”

Il tenait sa cigarette à la main, mais la pointait vers le plus petit des deux, qui en tenait une éteinte à la main, avec un air si désolé qu’on aurait pu en faire une publicité pour une assurance. Ils avaient rodé leur numéro, le plan parfait pour l’amener à eux, alors qu’elle était ralentie par sa valise à roulettes et la bandoulière de son sac de cours.

“- Je fume pas, désolé.” Supposant qu’il ne serait pas assez sûr de lui pour noter les traces de nicotine qu’elle avait sur les phalanges, et entre ses incisives.

Le type resta la bouche ouverte deux secondes, puis rebascula vers elle.

“- Et tu veux pas venir avec nous te poser, là, tranquille ? Histoire de discuter un peu.”

Le second acte, pas aussi bien travaillé. Elle ne se débarrasserai pas de lui simplement en discutant, il allait s’accrocher à elle pendant le reste de l’heure. Ou jusqu’au passage du prochain train. 20 minutes. Autant dire, le bout du monde. Derrière lui, son complice se rapprochait lentement d’eux, dans leur axe, essayant de paraître aussi anodin que possible. Il en profitait même pour regarder les fleurs, ce con.

“- Non. Dégage.”

Elle avait un peu forcé sur la morgue au fond de ses mots, mais se disait que ça devrait passer. À défaut de paraître vraiment menaçante, elle pouvait leur annoncer un moment pas particulièrement plaisant s’ils continuaient à s’approcher d’elle.

“- Eh vas-y c’est bon, on discute, tranquille !”

Il essaya de la toucher, ou de lui prendre le bras, mais elle se dégagea en lâchant sa valise pour inverser son appui. La jambe avant presque tendue, le poids de son corps sur l’arrière, sa jambe gauche pliée. Elle avait profité du mouvement pour dégager le sac de son épaule et le faire glisser lentement le long de son bras. Elle avait neutralisé l’expression sur son visage, l’avait figé dans sa concentration, n’offrait rien à lire. Elle se sentait souple et alerte, ce qui la rassura : malgré ces deux dernières années sans entraînement, son corps était encore capable de lui offrir ce dont elle avait besoin.

“- Écoute. Toi et ton pote, vous n’avez rien à gagner là-dedans. Alors, partez.”

Elle avait inséré dans son ton tout le bon sens et la raison dont elle disposait, et elle sentit que ça pouvait passer. Le petit était arrivé juste à temps pour la voir changer de position et prononcer ces quelques mots. Il sentait qu’il aurait mieux fait de battre en retraite, plutôt que de s’embourber dans cette discussion au bord de l’explosion. Mais il ne semblait pas prêt à laisser son compagnon tout seul. Et celui-ci n’avait manifestement aucune envie de partir. Il prenait la chose personnellement. Une fille l’attaquait dans sa virilité, ça n’allait pas plus loin. Et dans sa cervelle chargée d’adrénaline et de testostérone de collégien sur le retour, cela signifiait qu’il ne pouvait pas partir avant d’avoir lavé l’affront. D’une manière ou d’une autre. Le petit tenta d’appeler le grand.

“- Nico, viens, on bouge !”

– Ta gueule. Eh, écoute, on fait que parler, ok ? Alors pourquoi tu t’énerves ?”

Elle planta ses yeux dans les siens, ou dans la direction, derrière les lunettes miroirs qui lui renvoyait l’image déformée de son propre masque.

“- J’ai pas envie de te parler. Et j’ai un 3e dan de karaté Shotokan. Ça vaut pas le coup, je t’assure.”

Elle bluffait. Son ex, lui, était champion de karaté, il lui avait appris deux ou trois techniques. Le minimum, pour qu’elle puisse se défendre toute seule, selon lui, dans des cas comme celui-là. Il lui avait spécifié de toujours s’en tenir aux paroles, d’éviter la confrontation. Elle devait admettre qu’elle ne respectait pas vraiment la consigne pour le moment, mais elle était énervée, elle avait froid, et ce type venait tenter l’approche la plus lamentable qui soit. Elle se sentait de taille, il faisait dix bons centimètres de plus qu’elle, mais elle se savait plus rapide et plus musclée. Elle avait répété chaque soir les trois premiers katas qu’on lui avait enseigné pour se maintenir en forme, la seule bonne habitude que sa précédente relation lui avait fait prendre. Elle contracta les muscles de ses avant-bras pour les réchauffer. Le type ne supportait pas qu’on lui résiste, une veine pulsait sur son front comme un gyrophare, et il serrait les dents à se les faire éclater. Il s’avança vers elle.

“- Mais c’est bon, reste tranquille !”

Il tenta de lui attraper le bras avant de sa garde, et elle le laissa faire, puis ramena brusquement ce bras pour projeter son poing gauche et tout le poids de son corps dans son plexus solaire. Gyaku Zuki. Il lâcha instantanément et recula de quelques pas en titubant. Elle avait frappé quasiment tendue, plus loin qu’elle ne l’aurait voulu, le coup ne ferait donc pas tant de dommages. Par contre, il devait avoir mal. Elle se replaça immédiatement dans sa position initiale, tandis que lui respirait, les mains tenant ses jambes.

“- Espèce de petites…”

Il se releva d’une secousse, dans l’intention de lui sauter dessus, mais le geste était si évident qu’elle le voyait venir. Elle s’effaça pour le laisser passer, puis se replaça pour garder les deux types à égale distance. Alors qu’il se redressait, elle feinta d’un Maete Zuki, un coup de poing sans force. Il recula et leva ses mains pour parer, elle enchaîna un Mawashi Geri, un coup de pied fouetté dans les côtes flottantes, qui le projeta à genoux au sol. Elle ne s’était pas trompé, il ne pesait pas lourd pour sa taille. L’autre ne bougeait toujours pas, stupéfait par l’attaque, elle en profita pour s’avancer et tirer la tête du grand en arrière, par les cheveux.

“- Maintenant écoute-moi, petit con. J’ai pas de feu, j’ai pas envie de te parler, j’ai pas envie de me poser avec toi et ton pote. Tu vas repartir attendre ton train et arrêter de me faire chier, sinon je plante ta tête dans le béton.”

Son inflexion de méchante de film marchait à merveille, ils étaient tout les deux terrifiés, c’en était presque risible. Elle releva la tête pour regarder le plus petit, qui aurait pu vouloir défendre son ami. Un train de marchandise avançait lentement derrière lui. Les conteneurs passait à une vingtaine de kilomètres-heures, semblant pouvoir tout broyer sur leur passage. D’un regard, elle lui fit comprendre qu’elle n’aurait aucun remord à le projeter sur les rails dans l’instant, d’un coup de pied, comme si elle se dégageait un insecte étrange et un peu dégueulasse. Se redressant, elle lâcha sa victime qui retomba sans bruit, et recula.

“- C’est bon, c’est bon, on s’en va. Allez, Nico, amène-toi.”

Il passa le bras sous l’aisselle de l’autre, toujours au sol, c’en était presque touchant. Le grand étouffa un grognement en se remettant sur ses pieds, puis son pote l’emmena vers le tunnel, où ils disparurent. Ils semblaient ne pas vouloir attendre à côté de cette folle furieuse qui envoyait des techniques d’arts martiaux à la moindre tentative d’approche. Haletante, Léa resta encore quelques secondes en position, le temps de retrouver ses esprits. Elle délia lentement ses muscles, prenant garde à relâcher la pression, à se remettre d’aplomb. Se sentant trembler comme une feuille, elle expira le souffle qu’elle contenait depuis qu’ils étaient arrivés. Ses phalanges droites lui faisaient un peu mal, contrecoup du choc, mais elle n’avait rien de cassé. Dans ses veines, le flot d’hormones la rendait nerveuse et exaltée, elle se sentait capable d’en enchaîner une douzaine comme ceux-là, si nécessaire.

Elle ramassa son sac et sa valise pour revenir sous le toit, à nouveau seule, tranquille et trempée. La pluie redoublait d’intensité. Au fond, une bâtisse en ruine avait dû servir autrefois à entreposer l’équipement de la SNCF. Désormais, elle se recyclait en support pour les graffeurs du coin, qui venait diluer leur ennui sur les murs dont la peinture se décollait peu à peu. Toujours les mêmes rengaines, mais un portrait sortait du lot. Elle se rapprocha, le motif faisait deux mètres cinquante de haut et semblait la toiser, l’air moqueur. Le rouge brûlant d’une cravate sur un chemise blanche, le tout sous un costume noir. Pas de bras apparents. Un crâne de squelette rieur, un sourire édenté et des étincelles dans les orbites.

Son regard l’hypnotisait, lui vrillait le crâne comme la mèche d’une foreuse. Cette mort hilare et inerte fouillait dans sa tête, un rat qui se repaissait de la violence qui abondait encore dans son sang. Elle sortit du champ de vision de la figure macabre, ce démon propre et commercial, mais le rat continuait son chemin. Elle repensa au combat qui venait d’avoir lieu. Si elle avait pu convaincre si facilement ce mec du danger qu’elle représentait… C’est parce qu’à ce moment précis, elle aurait été effectivement capable de l’envoyer se faire écraser sous les essieux des wagons, sans remords. Elle savoura cette prise de conscience à sa juste valeur, sans savoir si elle devait l’apprécier, ou en avoir peur. Elle manipula l’idée quelques minutes, se demandant quoi en faire. Puis elle se résigna en se disant qu’elle devrait bien vivre avec, d’une manière ou d’une autre…

Au loin, une voiture descendait la rue en-dessous de la gare. Une berline verte olive, française – sa grand-mère se disait “patriote, question bagnole”. Un instant plus tard, elle entendit le klaxon résonner sur les dalles de béton. Elle soupira, puis reprit sa valise qui avait basculé dans une flaque. Jeta un dernier regard au squelette. Puis elle se tourna vers le tunnel, pour s’y enfoncer à son tour.

Chapitre 3

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