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Surcharge : Chapitre 1

Surcharge : Chapitre 1

11 décembre 2013 16 h 00 min0 comments

Pour changer de la SF, je me suis essayé à la fiction réaliste. Ça vaut ce que que ça vaut.

“- Fait chaud, tu trouves pas ?”

La fille détourna la tête de ses fiches de révision et regarda le type qui glandait sur le lit, au fond de la chambre. Il avait la tête plongée dans l’écran, les mains tenant sa manette de Playstation comme des crochets. On entendait les hurlements de la foule numérique qui saluait un but d’Ibrahimovic. Lui n’entendait rien. Une cigarette se consumait lentement dans sa main droite. Pas tiré une latte depuis cinq minutes, la cendre menaçait de céder. Elle reprit.

“Avec toutes cette pluie, on pourrait au moins croire qu’on respirerait, non ?”

Il s’en foutait, il aurait voulu qu’elle se taise et qu’elle le laisse jouer. Mais elle avait raison, ils crevaient tout les deux de chaud et ça commençait à le mettre de mauvaise humeur. Elle aussi. Elle potassait son cours sur Montesquieu depuis deux heures, et c’était la première fois qu’elle décrochait un mot. L’atmosphère de l’appartement était étouffante, des tâches de moisissures grimpaient le long du mur et il régnait une odeur légèrement acre. Il ne savait pas pourquoi elle venait toujours réviser chez lui mais il se doutait qu’elle ne voulait pas voir ses parents toute la journée. Son père, journaliste local, travaillait chez eux, elle l’aurait eu dans les pattes toute la journée. Le mois de Mai était exécrable, un temps à préparer des partiels.

Elle jeta sa fiche sur le rebord de la fenêtre et passa ses mains dans ses cheveux roux, s’étirant sur la chaise de bureau en plastique défoncée, rose et blanche. Un truc de récup’, qu’il avait trouvé dans une ruelle un jour des encombrants. Sa taille fine brilla dans un éclat de soleil qui passait au travers des nuages gris. Plutôt pas mal, à vrai dire. La chair ferme et solide d’une ancienne danseuse. Des muscles secs sous le débardeur qu’elle portait pour être plus à l’aise. Une courte tignasse qui projetait des reflets orangés dans toute la pièce. Elle se les était fait couper une semaine auparavant, il les préférait comme ça. Ce qui lui plaisait c’était ses jambes, collées contre le radiateur, dans la chaleur qui faisait frissonner le fin duvet naissant. Des jambes à nues, la peau douce, encerclées d’une part d’une paire de chaussettes de tennis, de l’autre d’un shorty en coton. Ses mains montraient des tâches d’encre au bout des doigts. Elle n’aimait pas réviser sur un écran, trop fatigant, selon elle. Il ralluma sa cigarette qui était éteinte, laissant la cendre tomber sur le parquet rayé. Il se gondolait vers elle, vers la fenêtre, comme s’il formait une métaphore de sa propre vie depuis que cette fille y était arrivée.

“- Je vais aller te chercher quelque chose à boire.”

Elle le regarda se lever et se diriger vers la cuisine, oscillant légèrement en se redressant après ces heures passées assises à jouer en fumant. Il avait le pas solide et ferme, une silhouette de guerrier médiéval, petite et trapue. Des mains grandes comme des assiettes, devant des bras larges et rapides. Il faisait entrevoir une force enfermée, engloutie dans l’ennui et la fatigue quotidienne. Quelques cernes sur un visage mal dégrossi, signes de nuits passées à boire du café tout en jouant, ou en bricolant. Dans un coin de la pièce, il y avait un petit bloc de bois, un couteau de sculpture planté dedans. Un jour, il lui avait fait un personnage d’une bande dessinée sculpté. Il devait traîner quelque part sur son bureau, chez elle. Le genre de cadeau que l’on oublie dans un coin, sur lequel on tombe sous une feuille, en cherchant autre chose. Pas un beau visage, en fait, mais elle aimait ses yeux clairs sous ses gros sourcils marrons. Elle avait eu l’impression de découvrir une oasis dans le désert aride de sa peau, lorsqu’elle l’avait rencontré. Un puits de vie dans cette solitude. L’arc d’une cicatrice au couteau sur l’arcade gauche accentuait ce regard clair et profond, vieille bagarre d’enfance selon lui.

Il ouvrit un antique frigo dont le moteur bourdonnait en fond par intermittence, toute la journée. Le congélateur était figé par la glace qui s’y était accumulée, et qui goûtait lentement sur le carrelage. Une poussière noirâtre de pollution et de crasse grimpait les parois de plastique blanc, comme une maladie. Il sortit un coca zéro couvert de buée en suspension, qui s’élevait dans les quelques rayons du soleil, et lui lança d’un geste du poignet. Elle le rattrapa et l’ouvrit, avant d’avaler une longue gorgée. Puis elle reposa la canette avec un soupir de soulagement. L’acidité, le gaz et la fraîcheur la faisait revivre. Elle effleura le cadre de la fenêtre, mangé par l’humidité, quelques fourmis passaient dessus avant de disparaître dans quelques trous inaccessibles. Étonnant qu’elles montent jusqu’au 3e étage. Elles devaient sans doute chercher un peu d’espace sous les trombes d’eau qui s’abattaient en ce jour pluvieux. Elle reprit une fiche, puis la reposa. La sociologie selon Montesquieu n’était pas plus fascinante que cinq minutes auparavant, et elle doutait qu’elle le devienne d’ici la semaine prochaine. Il faudrait encore apprendre le plus simple, et faire l’impasse sur le reste, en espérant que la note ne se répercuterait pas trop sur sa moyenne finale.

Il se reposa sur le canapé en soulevant un nuage de poussière et contempla sa manette de Playstation, sans la reprendre. L’écran était barré d’un PAUSE clignotant, qui semblait impatient de l’avaler à nouveau. Il prit la télécommande et éteignit la télévision, puis posa sa tête dans ses mains. Il n’avait rien à manger pour ce soir, les emballages de pizzas et les sacs en plastique blancs des kebabs de la rue de la Guillotière jonchaient le sol. Il avait envie d’un bon plat de pâtes avec de la sauce tomate, une boite de thon, et du parmesan. Il devait lui rester une centaine d’euros sur son compte, de quoi tenir encore une dizaine de jours, jusqu’au prochain salaire. Il appellerait son proprio pour repousser le paiement du loyer, à moins que le responsable du MacDo de la Part-Dieu ne lui accorde une avance. Mais le type était radin au possible, et mauvais comme une teigne, fallait pas trop compter dessus.

La fille sortit son ordinateur et se connecta à un journal en ligne, histoire de foutre en l’air le peu de bonne humeur qui lui restait. On avait retrouvé trois femmes enfermées depuis une décennie dans une cave de Cleveland, une gamine venait de disparaître en Auvergne, et le Pakistan tentait de faire surgir la démocratie sous les bombes des islamistes. Sacrée perspective. Les commentaires semblaient rivaliser de bêtise et de préjugés, chacun les siens, tous ineptes. Après des années de Courrier des lecteurs dans les programmes télé, comment pouvait-on penser une seconde que donner la parole aux utilisateurs puisse être intelligent ? Une armée de cathos investissait les réseau sociaux, pour prédire la fin du monde, lançaient une vendetta contre le Conseil Constitutionnel, protestaient contre un supposé “changement de civilisation”. Elle aurait collé une balle dans la tête de Taubira pour cette sortie si facilement détournable, si vite reprise, que ses collègues devaient dénoncer les uns après les autres. À faire dans l’idéologie, on pouvait se cramer les ailes et donner du grain à moudre à ceux d’en face. Elle aurait voulu que les politiques arrêtent les grandes phrases et commencent à s’intéresser au monde réel… Fallait pas trop y compter, apparemment. Autant de billes dans la poche de Marine.

Sur Facebook, une de ses camarades de classe venait de faire une trouvaille qui allait changer sa vie. Un sextoy double, masculin et féminin, deux pièces connectées en wifi. Chacun d’eux vibraient au rythme de l’autre. Selon elle, ça allait l’aider à se rapprocher de son mec en Chine, qui faisait une année de finance. Conneries. Prothèses technos pour pallier au manque de relations sociales. Ça glosait sur un article de webzine qui présentait ce truc, bourré de jugements de valeur à l’emporte-pièce. La bêtise appelait la médiocrité. Magnifique. Par curiosité, elle cliqua sur le lien et se retrouva sur le site, design épuré des jouets sexuels, emballage rose ou mauve pour le gode féminin, bleu ou noir pour le masturbateur. Des images de couples ravis. Des noms de dieux grecs et des packshots aseptisés sous Photoshop. Yavais du niveau, de la “force de vente”, comme disait un de ses ex en école de commerce. Un petit connard prétentieux qui croyait encore au devoir conjugal, elle l’avait dégagé de son lit en un mois. C’était longtemps avant de rencontrer Jean.

“- Eh bien, tu ne t’ennuies pas, on dirait. Tu crois qu’on a besoin de ça ?”

Celui-ci venait de se glisser dans son dos et passer les mains sur le tissu mince qui protégeait ses cuisses. Elle sentait ses doigts trembler un peu alors qu’il les passait sur l’élastique de son shorty, comme une manière de demander à entrer. Ça la fit sourire. Jean n’était certes pas le plus riche, le plus amusant ou le plus intelligent de ses connaissances. Mais c’était un type honnête, pas chiant ni imbu de lui-même. Il la respectait, peut-être par flemme de s’imposer, peut-être parce qu’il contemplait sa propre vie plutôt que de la vivre, mais il ne tentait pas de la dominer. Elle l’appréciait pour ça.

Jean… Un prénom qui ne calait pas avec son teint de métis franco-turc, un prénom bien trop européen, qui faisait tiquer à entendre. D’après ce qu’il lui avait dit, sa mère le lui avait trouvé dans la Bible. Elle était venu rejoindre son mari en France après leur coup de foudre en Turquie, et en avait profité pour choisir un prénom peu connoté, question d’intégration. Manifestement, personne ne l’avait prévenu que “Jean” faisait vieux et rural au possible. Il n’avait pas la tête du français de souche que se plaisaient à fantasmer la frange passéiste qui défilaient en ce moment même, ce qui rendait l’effet d’autant plus comique. Cet appartement insalubre au troisième étage d’un immeuble de la rive est de Lyon, il le louait à un proprio privé, un ancien chef qu’il avait rencontré alors qu’il était à la plonge d’un fast-food. Dégueulasse, mais le loyer était dérisoire pour le secteur. Le mec n’avait pas les moyens de le rénover, ils avaient trouvé un terrain d’entente. Les parents de Jean vivaient dans le Nord, dans une petite maison près de la Manche, que son père, ancien militaire de carrière, avait retapé. Sa mère y élevait son petit frère, dix ans plus jeune que lui, et faisait le ménage pour améliorer les finances du couple. À 19 ans, il avait tenté une année de droit à Paris Assas, pour se planter dès le début du second semestre. Après avoir végété en ville deux mois, le loyer avait fini par le chasser vers Lyon, où il avait squatté chez des potes, avant de trouver cet appart. Elle l’avait rencontré dans le tram, en revenant de cours, il allait bosser à Part-Dieu et lui avait demandé ce qu’elle lisait. Les Mémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand.

Il tenta de glisser son index mais elle se releva pour contempler le paysage par la fenêtre. Les murs avaient la teinte délavée par l’orage, des groupes se seraient sous les auvents des boutiques de fringues indiennes, des acheteurs d’or et des vendeurs de forfaits prépayés à destination du Maghreb. Un camion bloquait une rue à sens unique devant le Clip, cette énorme résidence étudiante cylindrique aux murs de verre, fendue par le milieu. Le chauffeur s’engueulait avec une femme aux cheveux blonds usés, qui lui avait tamponné l’arrière. Une foule se pressait à l’arrêt du tram, deux mouvements qui allaient et venaient entre la bouche de métro et les quais, deux masses indistinctes vues d’ici. Elle voyait des premières années entrer et sortir du Casino juste à côté, des bouteilles à la main. Ça lui fit penser qu’elle devait rentrer chez elle, se préparer pour ce soir. Elle avait le temps de voir.

Jean se rapprocha de l’écran et fit scroller le site pour afficher le prix des jouets sexuels. Deux-cents euros la pièce, pour un tube en métal, une pile, du silicone et un circuit imprimé. Le summum de l’inutile. Le pire, se dit-il, c’est que concevoir cet objet avait bien du occuper des heures de travail à une équipe complète de développeurs, ingénieurs, designers et commerciaux. Tout ça pour deux sextoys connectés vendu un tiers de SMIC la paire.

“- Mathilde se les est payée la semaine dernière, elle en a fait livrer un à son copain là-bas, et elle ne parle plus que de ça. Comme quoi ça devrait raviver la flamme, les aider à traverser les épreuves, à se rapprocher l’un de l’autre… Tu te souviens de la soirée chez Rémi, la semaine dernière ? Elle n’en finissait plus.”

Elle avait pioché dans son paquet de Camel à lui, et avait allumé avec son Zippo rouge mat. Puis elle avait à nouveau tourné la tête vers la rue. Blasée mais superbe, collée contre la fenêtre.

“Ma meilleure amie s’achète des godes avec son mec à des milliers de kilomètres de distance, et trouve le moyen de s’éclater pendant que je révise Montesquieu sous la pluie… Et en plus, elle le rejoint la semaine prochaine…”

L’anxiété, la nervosité dans sa voix. Léa avait de la rancoeur, elle en avait toujours eu. Derrière le joli sourire d’étudiante qui charmait les garçons dans l’amphi, cette fille avait quelque chose de sauvage dans le regard. Un tressaillement dans les épaules quand on s’approchait d’elle. Une façon de regarder autour d’elle dans la rue, comme un animal traqué. Elle tenait ses bras serrés autour de sa petite poitrine, ses cheveux encadraient parfois un air dur. Des yeux qui semblait pouvoir abattre Jean sur le champ à la moindre contrariété. Fille d’une institutrice et d’un journaliste qui avait eu son heure de gloire en couvrant le Golfe au début des années 90. Un appart loué à Lyon, une maison en Auvergne, un chien, un chat, son grand frère… La petite dernière de la famille avait 23 ans, des nerfs et l’envie de sortir d’une vie qui l’étouffait. Elle rêvait de quelque chose de plus amusant, sans vraiment savoir quoi pour le moment. Le plus drôle, c’est que de trouver Jean avait été la chose la plus transgressive qu’elle avait trouvé. Un fils d’ouvrier qui faisait la plonge ou les rayons dans les centres commerciaux, et qui vivait dans un appart pourri.

Elle plia le genoux et pinça ses lèvres sur une pointe de douleur qui l’effleura. Une mauvaise fracture, mal remise, qui lui avait fait arrêter la danse quatre ans auparavant. Elle avait décidé de se remettre au sport, la natation sans doute, après deux ans à se morfondre. La danse, encore un doux rêve de gamine qui avait explosé en plein vol, comme un Sukhoï irakien dans le ciel de Bagdad. Elle s’était mise au dessin pour oublier, tenait même un blog qui ne marchait pas trop mal, Jean lui avait payé un nom de domaine et lui avait installé un WordPress de base, avec lequel elle avait pu s’occuper. Ils étaient ensemble depuis un an et demi, le milieu de sa seconde année. Le seul qui avait eu l’air de s’intéresser un peu à ce qu’elle pensait, plutôt qu’à ses yeux marrons… Auparavant, elle sortait avec un flic de 36 ans qui avait quitté sa femme, et ses deux gosses, pour elle. Elle l’avait plaqué le lendemain de sa rencontre avec Jean, de la même manière qu’elle aurait dispersé les dernières braises d’un feu éteint depuis une heure. Léa était une fille conçue le long d’un arc dur et ténu de ressentiment. Une personnalité volcanique, qui couvait en attendant l’heure de surgir. Jean détourna la tête et attrapa sa veste. Il ne servait à rien de lui parler quand elle était dans cette humeur là.

“- Je vais chez Max, je dois faire les courses.

– J’aime pas quand tu vas là-bas.

– C’est bon, il est pas méchant, il fait juste pousser quelques plants dans une armoire.

– Ouais, enfin la porte de son immeuble est collée à celle du commissariat. Tu vas te faire choper les poches pleines d’herbe un de ces jours. Et ton pote ne fait pas que faire pousser quelques plants, il traîne avec des types bizarres…”

La dernière fois qu’ils avaient fait une soirée avec Maxence, il était venu avec deux amis à lui aux yeux dilatés, qui avaient passés la soirée à s’enfiler des rails de coke dans la salle de bain, et à draguer les étudiantes au bar. Il était même rentré chez lui en compagnie d’une petite blonde en deuxième année de lettres. Léa fumait et s’enfilait près d’un litre et demi de café par jour, mais elle tolérait mal le cannabis, et encore moins le reste. Ce genre de chose avait le don de la crisper. Son frère y avait succombé à une époque, et ce souvenir ne lui plaisait pas.

“- Ne t’en fait pas, tout ira bien.”

– On part ensemble, je dois repasser chez mes parents, prendre une douche pour ce soir.”

Elle enfila un jean et des baskets, ainsi qu’une veste à capuche grise qu’elle portait souvent. Elle donnait l’impression de s’être habillée avec les premiers vêtements qui lui seraient passé sous la main, juste avant de sortir de chez elle. Sa main s’égara à l’aveugle sous le bureau, le temps de trouver son sac dans lequel elle fourra ses fiches et son ordinateur. Avec un dernier regard sur la page des sextoys dont le bouton acheter, en gros à droite, voulait attirer son attention. Quatre cent euros pour un truc inutile, il lui faudrait braquer une banque pour pouvoir se l’offrir.

“- Tu viens ?”

Jean l’attendait sur le pas de la porte, ses clés dans une main, son portable dans l’autre, il écrivait un sms sur l’écran tactile sans le regarder. Elle hocha la tête et tira une dernière fois ses lacets avant de relever sa capuche. En passant, elle déposa un baiser sur sa joue, puis se glissa devant l’ascenseur. Il la contempla dans la lumière crue des néons du couloir, en fermant la porte à clé. Elle semblait s’être assagie, pour le moment. Il s’avança vers elle et passa son bras sur ses épaules, et se dit qu’il avait quand même un peu de chance…

Chapitre 2

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