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L’œil : Chapitre 5

L’œil : Chapitre 5

28 avril 2014 12 h 56 min0 comments

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

Léa était allongée sur sa couchette, les bras croisés sur la poitrine, elle s’efforçait de ralentir sa respiration. Maîtriser, tenir, pour tenter de duper le système de surveillance. Elle sentait sous sa langue le somnifère qui se dissolvait lentement, les molécules qui endormaient son cerveau et rendaient ses sens lourds, ses pensées ralentissaient peu à peu. Elle se sentait partir, loin, dans une douceur moite et chaleureuse, une forme de cocon maternel primaire où tout semblait simple, facile et évident. C’était suffisant. Elle se tourna lentement sur le flanc et cracha le comprimé à l’abri du regard de la caméra. Même en thermique, sa bouche était cachée par le reste de sa tête. Ça devrait passer. Le trip qu’elle se prenait suffirait à convaincre les systèmes automatisés qu’elle était bien endormie, profondément perdue dans ses rêves, comme tous les autres résidents. La plupart étaient tellement chargés que ça ne changerait pas grand chose. La prison avait été enfermée dans une camisole de nuit chimiquement induite, les gardes veillaient en attendant l’aube avec sérénité. Tout devait bien se passer, il n’y aurait aucun problème. Tout était calculé, les prisonniers ne savaient rien. Ils ne savaient pas pourquoi on les avait tous drogués, “exercice de routine”. Aucun soucis à se faire.

Ça n’allait pas être si simple. Léa comptait bien changer la donne.

Un grondement sourd se fit entendre. Il semblait venir de partout à la fois, une rumeur basse fréquence qui faisait vibrer le sommier métallique sous sa main, et le mur devant elle. Le bruit s’amplifia, dura, s’étendit douloureusement en faisant pression sur ses tympans. Puis un claquement sec et lumineux, une fraction de lumière. La caméra venait de surcharger dans un éclair. Léa risqua un oeil vers le plafond. Impossible de savoir si elle pouvait y aller, l’orbe noire semblait toujours aussi vide et froide. Le bourdonnement s’éloignait peu à peu, Léa sentit un liquide poisseux sous son nez. Elle toucha et leva sa main, essayant de distinguer dans la lumière du clair de lune ce que c’était. Du sang, elle saignait du nez. Voilà qui allait compliquer les choses. Elle releva un peu la tête pour regarder par la fenêtre, et ne cru pas ce qu’il y vit. Oui, dans ces conditions, la caméra ne devait plus marcher. Plus grand chose ne devait marcher à des kilomètres à la ronde, en réalité.

Elle alla vers la fenêtre pour voir un spectacle à la fois magnifique et terrifiant. Passé le flash initial, des éclairs déchiraient le ciel, le flux résiduel de particules ionisées ricochait dans les couches hautes de l’atmosphère pour créer une fournaise d’aurores boréales, d’arcs électriques tentaculaires passant d’un nuage à l’autre, d’explosions aériennes de couleur. Parfois un choc touchait terre dans un craquement de tonnerre. Puis les débris commencèrent à tomber. D’abord de petites étoiles filantes plongeant vers le Sud, puis des morceaux plus gros, des balafres de feu plongeant vers le sol. Le ciel brillait comme en plein jour, entre les réminiscences de l’impulsion électromagnétique et les éclats de l’impacteur qui se fragmentaient en orbite basse. Les explosions des rochers s’écrasant en mer, la foudre qui se déchaînait, un paysage d’apocalypse qui allait en s’intensifiant. L’air prenait une couleur de sang. Il y avait à présent des dizaines de traits rouges qui barraient l’horizon. L’heure venait de sonner, de la plus éclatante manière.

Elle secoua la tête pour se réveiller. Le sédatif faisait encore un peu effet, mais elle se sentait l’esprit assez clair. Elle n’avait que peu de temps, un quart d’heure au mieux, selon ce que lui avait dit le type de la EagleEye. Pas la peine de traîner. Elle alla vers la grille qui fermait sa cellule et la secoua. Fermée, elle jura. Évidemment, ils avaient tout bloqué en position fermée. Il lui fallait un passe pour sortir de là. Elle jeta un regard sur la galerie, les silhouettes noires patrouillaient, attentives au moindre mouvement, à la moindre perturbation. Il n’y avait pas trente-six façons de sortir de là, elle devait atteindre un garde, mais comment ? Ses yeux parcoururent les quatre murs blancs qui constituaient son unique demeure depuis maintenant huit mois. Qu’est-ce qui pouvait l’aider à sortir de là ?

Un sourire acide éclaira son visage.

Saïd Frémont se sentait nerveux. Ça faisait deux semaines qu’il n’était pas rentré au pays. Lorsqu’il y était, il ne pouvait rien dire de ce qui se passait ici à ses amis, ni à sa mère et ses deux frères. Son père refusait de lui parler depuis qu’il avait accepté cette promotion en Australie, dans cette prison nouvelle génération. Les relents de son syndicalisme ouvrier se dressaient entre eux, et Saïd ne savait pas comment reprendre contact. Et voilà que le ciel tout entier leur tombait sur la tête. Il voulait serrer dans sa main la petite croix de bois qu’il portait autour du cou, mais son armure l’en empêchait. Il crevait de chaud sous le masque qui lui donnait cet air imbécile. Il passa devant une cellule, puis une autre, observant les prisonniers dormir. Si seulement ils pouvaient être toujours aussi calmes… Il s’avança vers la suivante et pencha la tête. Bizarre, le lit était vide. Il ne se souvenait pas que celle-ci ait été libérée récemment. Qu’est que cela signifiait ?

Il n’eut pas le temps de prendre son communicateur qu’une manche de veste s’enroula autour de son cou, à travers les barreaux. Il se débattit, essaya d’appeler, de hurler, mais l’air lui manquait. Il tenta de pousser sur la porte pour se dégager, sa force l’abandonnait, il se sentait faiblir. Dans un sursaut, il expira un grand coup, puis sa vision se troubla. Il tomba à genoux. Plus d’air, plus de souffle. Plus rien. Saïd s’effondra.

Léa détacha la longueur de tissu déchirée qu’elle tenait en main, et fouilla les poches du garde pour trouver la clé, avec laquelle elle ouvrit la porte. Elle tira le corps de son côté et referma. Pas besoin d’attirer l’attention pour le moment. Son uniforme ferait un bon moyen de passer au travers des patrouilles, et de se déplacer dans le complexe sans se faire repérer. Les lunettes et la cagoule cacheraient son visage, l’armure la protégerait et dissimulerait ses formes féminines sous plusieurs couches denses de kevlar. Elle le déshabilla rapidement, comptant les secondes dans sa tête, cette mince fenêtre de sortie qui s’égrenait trop vite. La combinaison convenait plutôt bien à sa morphologie, coup de chance. Elle fit l’inventaire de ses prises de guerre : un talkie qui fonctionnait encore malgré la tempête, sans doute blindé ; une matraque électrique ; des optiques grand angle à vision nocturne ; et le plus beau, le pistolet-mitrailleur. Elle sortit le chargeur pour constater que cette nuit on ne jouait plus, l’autorité tirait à balles réelles. Elle se tourna vers le corps endormi de celui qu’elle venait d’assommer. Il respirait encore, son torse se relevait faiblement. Elle soupesa l’arme, sentant la douceur et le poids du polymère noir entre ses doigts. Il avait l’air pathétique en caleçon, étendu sur le sol, mais son visage était beau, bien dessiné. Ou peut-être était-il mieux nourri que les prisonniers.

Il faut remettre les choses dans leur contexte, et se montrer clair. Je n’agis pas ainsi par rancoeur. Ça n’a rien à voir avec de la rancoeur, et j’emmerde tous les idiots qui pourraient penser ça. Ce n’est pas non plus de la haine. Pas plus que de la peur. Tout ça n’a, en définitive, rien à voir avec une quelconque émotion que les experts de merde décriront le cul posé sur les fauteuils des plateaux télé. Tout cela est bien réfléchi, c’est le fruit d’une décision qui s’est imposée il y a longtemps. C’est personnel, mais c’est aussi une leçon à retenir. La machine a voulu m’avaler, elle a voulu me dévorer, et elle y est presque parvenue. Ce que je fais n’est pas un caprice. C’est une putain de déclaration de guerre à tous ces méprisables connards arrogants qui voudraient contrôler ma vie. C’est une revendication. Alors je vous le dis : vous êtes mes cibles, bande d’enfoirés.

Léa apprécia le chuintement sec et bénit les constructeurs allemands d’avoir intégré un silencieux dans cet H&K MP11. La cervelle étalée sur les murs blancs avait giclé sans faire plus de bruit qu’un crachat.

Elle passa le sélecteur en mode automatique, rabattit les optiques sur ses yeux, et enfila la bandoulière. Il fallait faire vite. Lorsque le système se remettrait en route, les alarmes allaient gueuler dans tout le complexe. Les gardes convergeraient tous vers sa cellule pour savoir qui était mort durant le black-out, et comment. Elle avait posé un pétard au milieu de la fourmilière, qui n’était qu’à une dizaine de minutes de l’explosion.

Elle jeta un oeil dehors, s’assurant que personne ne l’attendait au coin de la porte. Il n’y avait rien à moins de cinquante mètre, le garde le plus proche semblait tout petit, comme une mouche posée dans l’obscurité. Il déambulait d’une cellule à l’autre, indifférent au ciel qui s’embrasait au-dessus de sa tête. Sans savoir qu’un de ses collègues venait de mourir, que la froide solidité des murs de béton allait bientôt voler en éclat. Elle le suivit du regard alors qu’il descendait l’escalier, puis elle s’engagea à son tour. La tête baissée, jetant des regards négligents vers les autres prisonniers au cas où on la fixerait. Elle n’osait pas se tourner vers la coupole sur la tour centrale, de peur qu’elle s’ouvre devant elle, que la machine se réveille, qu’elle se pointe lentement vers elle, petite souris dans les phares d’une voiture, pour déchaîner sa fureur. Ses mains tremblaient, elle empoigna l’arme pour se donner du courage. Le sang coulait lentement et imbibait la cagoule sur son visage, goût de fer sur ses lèvres et sa langue. Un étage, puis un autre. Huit minutes avant que tout le complexe s’éveille.

Tout ça lui rappelait Grenoble, le dépôt de l’armée qu’elle avait braqué avec cette bande d’italiens complètement barrés. Entrée-sortie, des professionnels qui avait géré leur opération au millimètre près. Ils étaient ressortis en quelques minutes avec une cargaison de munitions et d’armes automatiques. D’après ce qu’elle avait entendu, ils les avaient utilisés un mois plus tard pour braquer un fourgon, mais elle était déjà partie pour Nice. C’était comme ça qu’il fallait penser, précis, efficace, économie de mouvement. Elle tourna dans un couloir, vers le poste de sécurité. Tout le monde était dans les coursives, c’était un bon plan, pour trouver de quoi assurer sa sortie. Elle connaissait le complexe comme sa poche, aurait pu s’orienter dedans les yeux fermés, même sans l’aide des amplificateurs qui donnaient à toutes surfaces une teinte verdâtre fluorescente. Des bruits de pas, elle se plaqua contre le mur le temps de les laisser passer. Deux gardes qui poussaient la porte blindée en bavardant, en se plaignant et en forçant dessus. Elle retint son souffle sur l’odeur métallique du sang dans ses narines. Ils filèrent sans la voir dans un couloir.

La salle était légèrement inclinée vers le fond, et comptait une douzaine de moniteurs, pour le moment éteints. D’ordinaire, ils devaient afficher l’image des caméras dans les cellules. Alors elle y était… Le coeur de la machine, le centre nerveux de ce monstre qui tentait de la digérer lentement depuis ces huit mois. Le ventre de la bête. Le souffle court, elle retint une nausée qui menaçait de se répandre. Sur sa droite, derrière une vitre, elle voyait les baies de serveurs alignées au garde-à-vous, dans une salle immaculée, une vingtaine par rangées de quatre. Le générateur de secours de la climatisation faisait trembler le sol sous ses pieds. De gros disjoncteurs attendaient sagement sur le mur à droite, à côté d’une armurerie fermée sous clé.

“- Hey Saïd, qu’est-ce que tu fous là ?”

Elle sursauta. Un mec en uniforme, la tête nue, étudiait des voyants sur une console. Il attendait sans doute que le système reparte, sans bouger, elle ne l’avait pas vu. Il s’avança vers elle avec un grand sourire sur les lèvres, alors qu’elle hochait la tête , sans bouger. Calculer, vite, trouver un plan. Elle s’affaissa sur le bureau derrière elle et courba la nuque, comme le mec épuisé qu’elle jouait. Quelle merde, elle aurait dû retirer l’écusson au nom du garde en enfilant son uniforme. Le mec avait lâché l’armure pour être à l’aise.

“- Bah alors, tu réponds pas ?”

Dès qu’il fut à portée, elle lui planta un crochet de deux doigts en pleine gorge, puis elle lança la main gauche sur sa nuque. Elle se déporta et tira la tête du type vers le bas. Son nez éclata dans une explosion de chair et d’os brisés, il lâcha un gargouillis désarticulé en tombant sur le sol. Elle lui allongea un coup de matraque dans les côtes qui le mis KO pour le compte. Une fois qu’il fut à terre, elle le retourna et lui attacha les poignets avec ses menottes. Puis elle s’adossa au bureau, releva les optiques sur son front et tira la cagoule pour évacuer le sang qui lui encombrait le nez.

C’était dur, elle ne se doutait pas que ce serait si dur. Elle avait le vertige, et haletait. L’effort, le manque de sommeil, la faim, le somnifère, ça faisait beaucoup. Trop, peut-être. Elle ne savait pas si elle pourrait réussir à aller jusqu’au bout. Elle secoua la tête, avait-elle vraiment le choix, de toute manière ? Elle venait de flinguer un mec de sang-froid, d’en dérouiller un autre, et elle était en pleine évasion d’une prison de haute sécurité. Reculer, c’était mourir. Elle tourna la tête vers l’armurerie, puis vers les baies de serveurs.

J’ai peur de na pas avoir été pas été absolument claire et c’est pourquoi je me permet de le préciser à nouveau : c’est une revendication. C’est à dire que je demande à obtenir ce qui me revient de droit. Ce droit, je l’ai obtenu quand vous m’avez jeté au fond d’un trou pourri à l’autre bout du monde. Personne ne devrait subir ça, c’est ce que je veux vous faire comprendre. Ce qui est inhumain appelle une réaction violente. Vous vouliez m’arracher mon intégrité, faire de moi une chose à vos ordres, un pantin de chair. Ce soir, je mets un terme clair et net à toutes vos merdes, et demain je viendrai m’occuper de vous. De vous tous.

L’armurerie renfermait trois fusils à pompes de gros calibre, deux fusils de précision, de nombreux chargeurs et des grenades à gaz. Elle prit un des pompes, chargea les cartouches perforantes, puis entra dans le centre de données. Là, elle ferma les yeux, savourant ce moment comme un point central de son existence. Une consécration. Elle abaissa le canon de l’arme et la vida consciencieusement dans les premiers racks, rechargea, et recommença, pour s’assurer que pas un seul serveur n’en réchappe. Puis elle alla vers les disjoncteurs et en passa trois en position surcharge. Lorsque le courant reviendrait, les accumulateurs allaient dépasser leur seuil critique. La tourelle  du projecteur se remplirait de plasma, puis exploserait, éclatant ainsi le plexiglas fragilisé par les débris de la comète. Toute la prison hurlerait, ce serait la panique. Elle abaissa un commutateur qui débloqua toutes les portes des cellules. Il y en aurait bien pour se réveiller, et ajouter au chaos.

Dehors, les couloirs étaient noirs comme un trou sans fond. En touchant sa tête, elle se rendit compte qu’elle avait perdu ses lunettes, elles avaient dû tomber lorsqu’elle avait détruit les racks. Il lui faudrait progresser à tâtons jusqu’à la sortie, en espérant ne rencontrer personne. Le fusil était resté sur le sol du poste de sécurité, mais Léa sentait le poids rassurant d’une lacrymogène dans sa main. Ceux qui tenteraient de l’arrêter aurait l’enfer à affronter pour parvenir à elle, elle se le promettait. C’était limpide, à présent : si elle ne pouvait pas sortir, elle ne se laisserait pas reprendre, et en emporterait autant qu’elle pourrait dans sa chute. Pas question de retourner dans la langueur suffocante de sa cellule. Il n’y avait qu’une seule porte, elle la franchirait sur des moignons si nécessaire.

À nouveau dans la cour centrale, elle se glissa sous un escalier et attendit. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre désormais. De là où elle était, elle pouvait voir quatre gardes stationnés devant le pan d’acier renforcé qui lui interdisait la sortie. Deux minutes avant explosion. Un instant, elle pensa à François, à ce journaliste qui lui avait apporté l’information manquante. Et la motivation pour mettre ce plan en place, en dépit des circonstances. Où était-il à cette heure-ci ? Est-ce qu’il l’attendait au dehors ? Il y avait quantité de raisons qui auraient pu le retarder, ou tout simplement l’empêcher de venir. Le pire aurait été un barrage sur la route ou un gros rocher tombant sur sa bagnole, le transformant en confettis pour le compte. S’il ne venait pas, elle était baisée, cramée, finie. Seule dans un territoire inconnu, avec une armée aux trousses. Elle n’avait ni argent ni contact, bon dieu, elle ne savait même pas où trouver une ville ! C’était le pire des scénarios, si elle avait cru à quoi que ce soit, elle aurait prié. Pas de meilleurs moments pour ça. Mais elle ne voyait pas quel dieu invoquer sans passer pour une hypocrite.

Les néons des couloirs s’allumèrent tous en même temps, plongeant d’un coup l’enceinte dans une clarté douloureuse. Éblouie un instant, elle ferma les yeux, puis les rouvrit le temps de s’habituer. Le générateur de la tour centrale grondait face à elle. Puis les alarmes se déclenchèrent, toutes en même temps, ça faisait un vacarme infernal. Elle entendit des bruits de pas au-dessus de sa tête, risqua un oeil dehors pour voir une escouade passer en trombe vers les niveaux supérieurs. Ça fonctionnait, ils convergeaient tous vers sa cellule. Les appels des prisonniers s’élevèrent, réveillés par les sirènes, ils tapaient sur les portes en pleine panique induite par leur délire chimique, et le ciel enflammé au-dessus de la coupole. Encore une minute. La tourelle grondait de plus en plus, bruits de pièces mécaniques qui s’entrechoquent, de moteurs fous.

Ce fut l’explosion.

Un jet de matière surchauffée éclata vers le haut, des morceaux épars de carbone et de métal frappèrent le toit, qui résista. Puis se craquela. Et enfin tomba en morceaux. Léa jubilait devant cette débâcle hurlante. Les prisonniers libérés courraient et sautaient sur les gardes, qui ripostaient en reculant, qui ne savaient plus où pointer leurs armes. Elle sortit de sa cachette et dégoupilla les deux lacrymo pour les jeter autour d’elle, pour ajouter au désordre. Elle fonça vers la porte en retenant son souffle, plus question de se la jouer furtif désormais. Deux gardes restant, elle dégomma le premier dans le bras, la rafale suivante remonta de la jambe du second vers son épaule. Ils tombèrent sur le carrelage souillé par la poussière et les débris, projetés sur la porte, dans une gerbe de sang. Leurs lunettes se brisèrent en multiples petits fragments de verre et de carbone brisés, étalés autour de leurs corps crucifiés.

Et pour m’assurer que vous retiendrez bien la leçon, je laisserai les cadavres de vos marionnettes bien en évidence, devant vos portes. J’accrocherai les corps de mes ennemis aux fronteaux de vos citadelles incendiées. Je clamerai mes victoires dans le sang de ceux qui seront assez fous pour penser m’arrêter. C’est ainsi que je signe mes revendications. Tout ça n’a rien à voir avec de la délinquance, ou du terrorisme. C’est personnel. C’est une vengeance nécessaire et juste, que j’encre sur les visages de vos morts.

Elle couru, encore, longtemps, bien après avoir perdu de vue le chaos qu’elle avait laissé derrière elle. Dehors, l’air frais la saisit comme un coup de fouet, lui redonnant du courage. Elle défonça la serrure d’un grillage d’un coup de crosse. Personne dehors. Comme si l’évasion n’était même pas envisagée, comme si les concepteurs n’avaient pu imaginer que quelqu’un cherche à s’enfuir. Elle descendit le long d’un chemin qui s’enfonçait dans un bois, puis arriva à une route à deux voies plongées dans l’obscurité, et s’arrêta. Et maintenant ?

Des phares s’allumèrent sur sa droite, elle mit en joue la voiture dont le moteur démarrait. Ami ou ennemi ? C’était un moyen de transport, elle devait donc le prendre, par la force si besoin. Mais le véhicule s’avança doucement, loin d’elle, et s’arrêta à une distance respectueuse. La vitre descendit.

“- Hey, Cendrillon, ton carrosse est avancé. Ramène-toi.”

Elle expira un très long souffle qui contenait toute la lassitude, la torpeur et la tension qui s’était accumulée dans ses muscles durant ces huit derniers mois. Enfin. C’était enfin terminé. Elle était enfin sortie.

“- Ça va, tu t’es pas ennuyé ?

– J’avais de quoi m’occuper.” répondit François en pointant du doigt ses lunettes. “Dis donc, t’as foutu un sacré merdier là-haut, on dirait que tout est en train de cramer.

– Ouais, je leur ai laissé quelques souvenirs. Où on va ?

– Le russe de l’autre jour nous a trouvé une planque. J’y suis depuis avant-hier, c’est cool. Et… Merde ! J’ai oublié d’acheter du café. Quel con.”

Elle éclata de rire, le premier rire franc qui sortait de sa bouche depuis très longtemps. Ça faisait un bien fou, autant qu’une bonne douche. Elle s’installa sur le siège passager, jeta l’arme à l’arrière avec sa cagoule.

Léa était de retour dans le monde réel.

Chapitre 6

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