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L’œil : Chapitre 4

L’œil : Chapitre 4

28 avril 2014 12 h 57 min0 comments

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

Nous vivons dans un monde décidément riche d’enseignement. Et chaque jour apporte son lot de surprises. Mes préférés sont administratives et naissent de ces petits détails sur lesquels on tombe quand on s’enfonce dans les limbes des ministères. L’alchimie des secrets et des intérêts bien compris permet d’atteindre des résultats surprenants. Connaître un vendeur, une pute, un bidouilleur branché sur le bon réseau. Aller voir la personne qui sait, la payer, aller voir celui qui est utile et lui dire qu’on sait. C’est comme ça que ça fonctionne, qu’on s’achète les faveurs nécessaires.

C’est comme ça que j’ai pu soudoyer un fonctionnaire de la Justice avec une forte dépendance à une substance illégale, qui m’a dégoté une autorisation. Première étape, le droit de montrer à Léa Fontaine les images et le son, en direct, d’une soirée masquée qu’organisait un de mes anciens potes de fac. Mais c’était seulement le début, ensuite je suis allé à la Régulation Informatique, et j’ai fait valoir le droit à la vie privée, de sorte que le logiciel de contrôle des communications devait être débranché. Et pour assurer mes arrières, j’ai balancé le fonctionnaire aux stups, afin qu’il dorme en prison.

Voilà comment je me retrouve avec mes Solar planquées derrière une paire de lunettes customisées, un smoking et une cape sur le dos, devant la porte de cette boîte de nuit chic. J’ai salué le mec à la porte, un gros noir qui portait trois couches de vêtements contre le froid, un K-way rouge vif et un bonnet gris. Il avait l’air de sévèrement se faire chier, tout cela devait bien le faire marrer. J’ai présenté mon billet, il s’est écarté de la petite porte qu’il bouchait en entier. La rue était remplie d’hommes et de femmes costumés, qui rivalisaient d’originalité. Tendance victorienne. Corsets et ombrelles, cannes et hauts-de-forme, des rouages sur les bras, les jambes, les tempes. Folklore. Le mec à l’entrée devait pas être si ignorant, il jetait ceux qui se la ramenaient avec un costume au rabais. Heureusement j’étais annoncé, le billet staff que m’avait filé l’organisatrice servait de mot magique.

Dans l’antichambre, je me suis arrêté quelques minutes pour admirer la déco, avec l’impression de rentrer dans le sous-marin du Capitaine Nemo. C’était pas d’une originalité renversante, mais Sonia se permettait quelques clichés pour mettre ses clients dans l’ambiance. Je devais reconnaître que c’était bien foutu : des panneaux d’acier rivetés au mur, interrompus par des hublots, dans lesquels on avait placé des écrans 3D figurant les fonds marins. Elle avait mis les moyens. En allumant mes smartglasses, je pouvais voir s’afficher l’espèce et les caractéristiques de chaque poisson. Retransmission en temps réel, depuis le fond de l’océan. La grande classe.

Un clignotement au coin de l’écran. Un appel.

“- Bonsoir Léa. Bienvenue au dix-neuvième. Quoi de neuf ?

– La même merde que d’habitude. T’es où ?

– Dans le club d’une amie. Sympa, non ?

– Elle a de la tune à claquer, on dirait.”

J’ai souris sans répondre, et j’ai hoché la tête. C’était bizarre de parler comme ça, par réalité interposée, je voyais son visage creusé par le régime qu’on lui faisait subir, ses cheveux roux ternes. Elle avait besoin d’une bonne coupe, ça partait dans tous les sens. Mais je n’allais pas insister là-dessus, j’avais l’impression qu’elle l’aurait mal pris. Elle serait mûre pour s’ouvrir à moi après cette soirée, autant ne pas tout gâcher.

Une vitrine carrée occupait une bonne partie de vestibule sur ma gauche, mais la lumière était trop vive pour que je puisse voir ce qu’il y avait dedans. Une femme. Le visage parfait, régulier, les yeux fermés, des cheveux en fil de cuivre. Elle était habillée d’un kimono rouge sang, imprimé de fleurs blanches, mais ses traits étaient européens. On devinait ses courbes dessinées sous le vêtement, la limite nette du poignet sous la peau artificielle. En contournant la vitrine, c’était plus clair. On avait déchiré la surface et ouvert côté droit du visage, révélant les délicats engrenages et les articulations d’acier, l’oeil d’ivoire cerclé de métal. Deux panneaux étaient posés de chaque côté des pieds enfilés dans des chaussons de danse. “2501” à gauche. “Hadaly” à droite.

“- Flippant. C’est quoi ce truc ?”

La voix de Léa m’avait sorti de ma contemplation, je me suis rendu compte que j’étais totalement absorbé par ce mannequin.

“- Une marionnette. Tirée d’un film je crois, ou d’un livre. Tu veux que je fasse une recherche ?

– Laisse tomber. Je capte pas cette fascination que vous avez tous pour ces machines. Franchement, qui voudrait ressembler à ça ?”

J’allumais une cigarette tout en continuant à regarder la vitrine. D’un côté, on aurait dit une femme plongée dans son sommeil, n’attendant qu’un baiser pour s’éveiller. De l’autre, elle ressemblait à ces tableaux d’écorchés du dix-septième siècle, à la Rembrandt. L’effet était saisissant.

“- Qui n’aimerait pas devenir meilleur, tu veux dire ? Je me ferais bien remplacer quelques membres si ça peut marcher.

– T’es taré. La machine mec, elle ne te lâche plus. Viens passer une semaine ici, tu verras.

– Si tu le dis.”

Je n’avais pas envie de débattre du bien-fondé de la cybernétique avec elle. J’aurais pu lui faire remarquer que les lunettes avec lesquelles nous étions en train de parler participaient de cette idée, mais elle semblait trop impliquée émotionnellement. Et de toute façon, nous n’étions pas là pour ça. J’ai cendré dans un tube qui descendait au sol et je suis entré.

J’ai été impressionné par la taille de la salle. Je ne me souvenais pas qu’elle était si grande, j’avais du mal à distinguer le bar au fond dans la fumée et les jeux de lumières. Faut dire qu’une scène circulaire prenait toute l’attention, en plein milieu, sur laquelle un type en chemise, gilet et chapeau défraîchi jouait d’un piano sorti d’un western. Une fille, une vraie bombe avec un costume style Jessica Rabbit, chantait dans un micro vintage. On entendait rien, le son était dégueulasse, je supposais que c’était un peu voulu. Elle avait des cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux reins pour découvrir un des plus beaux culs que j’avais jamais vu. L’avant était du même tonneau, deux obus ronds et fermes se tendant vers le public à chaque fois qu’elle reprenait son souffle. J’en aurais bien fait mon quatre heures.

“- Hey, je te dérange ?”

J’avais oublié que mes yeux avaient une locataire, et j’ai presque eu honte. Mais je suis codé comme ça, pas vrai ? Elle avait eu le temps de s’en rendre compte maintenant. J’ai secoué la tête pour traverser la salle, passer entre les tables, en faisant gaffe que ma cape n’accroche pas un verre ou une chaise. C’était pas le costume le plus pratique, mais je n’avais rien trouvé d’autre.

Les dents blanches de Sonia ressortaient nettement dans la pénombre de la salle, magnifiée par les lumières de la scène, et sans doute un enduit fluorescent. Son visage était recouvert à moitié d’un masque de fantôme de l’opéra, ses mains ressortaient d’une chemise bouffante sur lequel elle avait refermé un corset de vrai cuir brun. Une clé pendait entre ses seins, je n’arrivais pas à voir ce qu’elle portait en-dessous, le bas de son corps était caché par le comptoir. Sans doute un de ces futals très serrés dans lesquels elle aimait bosser. Elle avait disposé des disques de métal dans ses cheveux crépus. Cette fille avait juste la moitié de mon âge et c’était une merveille. Je me suis approché du bar et je l’ai salué de la main.

“- Hey François, t’es venu finalement. Contente de te voir.”

Je me suis avancé par dessus le bois mal dégrossi pour lui poser un baiser sur la joue qui a fait s’agrandir son sourire.

“- Salut Sonia. Comment va ton père ?

– Pas trop mal. La dernière chimio l’a vraiment fatigué, mais il se remet. Il est sorti de l’hôpital, et là il est retourné dans sa maison. Il peut pas encore bêcher ses pommes de terre mais je crois que le grand air lui fait du bien.”

Par commodité, j’ai écrasé ma cigarette dans un cendrier promotionnel d’une marque de bière qui jurait avec le reste du décor. Le miroir derrière elle avait été subtilement endommagé pour simuler l’usure, les plinthes faisaient cuivre matifié par le temps. Une cage enfermait l’automate d’un oiseau mécanique, dont les mécanismes faisaient battre ses ailes en rythme. Les yeux étaient faits de deux petites émeraudes. Je le trouvais un peu triste, à répéter la même boucle.

“- Vire ce truc de mon champs de vision” me lança Léa dans l’oreillette, avec une nervosité de fil barbelé. Je m’exécutais sans rien ajouter.

“- J’essaierai d’aller le voir la semaine prochaine. Ça fait un moment, mais tu sais, le boulot…

– Ouais, bonne idée. Tu y croiseras peut-être Michael.

– Ton frère ? Qu’est-ce qu’il devient ?”

Elle éclata d’un rire cristallin qui couvrit la musique l’espace d’un instant.

“- Tu ne l’as pas reconnu alors. À l’entrée, je l’ai engagé comme videur, le temps qu’il trouve mieux.”

Je repensais au gros type au bonnet qui triait les clients sur le volet.

“- Il a bien grandi. Et forci.

– Il dit que c’est du muscle mais il passe la journée à se goinfrer de chips en regardant ses séries stupides. Il n’écoute rien. Bref, qu’est-ce que je te sers ?

– Mets-moi ce que tu as de plus proche d’un Gin Tonic.”

Elle hocha la tête et fouilla les bouteilles sous le comptoir. Je ne prenais pas trop de risque avec un cocktail vieux de trois siècles. Ça resterait dans les codes de la maison. Je lui échangeais le verre rempli de glace contre un billet de dix et une poignée de grosse monnaie, avant de me retourner vers la scènes pour contempler la fin du spectacle. La chanteuse terminait sur un morceau lent et calme, une chanson d’amour qui faisait taire même les plus bavards.

“- Vieilles histoires, hein ?”

Léa venait de se réveiller dans les écouteurs, enfin. J’appréciais qu’elle l’ai bouclé le temps des retrouvailles. Mais j’étais là avant tout pour elle.

“- Son père était mon photographe il y a quelques années. Maintenant que ses poumons sont rongés par le cancer, il ne peut plus suivre. Mais ouais, ça fait un bail.

– Et tu mattes souvent les nibards des filles de tes potes ?”

C’était flippant d’avoir quelqu’un qui suivait exactement mon regard. Il fallait que je sois plus prudent si je ne voulais que cette conversation m’échappe.

“- Disons que j’ai un passif avec elle aussi. Rien de glorieux, mais ça laisse des souvenirs.

– T’es glauque. Elle doit avoir 25 ans, et t’approches du demi-siècle.

– C’est moche, dit comme ça. Mais c’est elle qui m’a couru après, j’ai rien demandé.”

La musique baissait en intensité pour laisser resurgir les bruits de discussion, le fracas des verres et les éclats de rire. Je me suis redressé pour laisser passer une grosse araignée mécanique qui faisait le tour de la salle. Un autre automate, piloté depuis une salle au-dessus de nous, qui supportait un plateau où les serveurs de la salle venaient s’approvisionner. Sonia se la jouait un peu, je trouvais, mais elle pouvait se le permettre. Ses affaires marchaient bien, le steam était à la mode. Les clients semblaient heureux de créer leur propre univers, et de laisser filer leur imagination. Ici, ils pouvaient être ce qu’ils voulaient. Vu l’état du monde dehors, je pouvais difficilement les blâmer.

“- Tu es bien scrupuleuse, tout de même, pour une tueuse professionnelle qui a vécu cinq ans dans la marge.

– C’est pas pareil. Je ne me suis pas envoyé en l’air avec tous les types des bandes où je traînais, non plus.

– J’aurais cru que c’était un passage plus ou moins obligé.”

Sa voix se faisait dure comme l’acier de la rambarde sous mes doigts. Je touchais un point sensible. Une part de sa personnalité sur laquelle je pourrais jouer, d’une manière ou d’une autre.

“- Je suis une indépendante. J’ai pas besoin d’un mac pour me montrer le chemin. Je sais faire mes affaires toute seule, si nécessaire. Et crois-moi, j’ai dû péter quelques mâchoires pour faire rentrer ça dans la tête de types beaucoup plus têtus que toi.

– Je te crois sur parole.”

J’ai senti qu’on me tapait sur l’épaules, et je me suis retourné vers Sonia qui pointait l’escalier montant vers une mezzanine au-dessus. J’étais déjà monté là-haut, le prix était prohibitif, mais la vue excellente. Quelqu’un voulait me parler. Et c’était urgent, vu comme elle insistait.

“- On dirait que cette soirée s’annonce plus surprenante que prévu.

– J’espère que ce sera amusant à voir.”

J’ai escaladé les marches en colimaçon qu’on aurait cru sorties du cadavre du Hindenburg. À l’étage il n’y avait pas grand monde, à part un couple de filles qui s’embrassaient en jetant parfois un oeil à la scène, et un type au fond. Il portait un uniforme, un chapeau colonial et une moustache collée sous son nez. Le tout jurait avec sa carrure de catcheur aux traits slaves, et surtout avec la petite tablette Apple sur laquelle il pianotait. En arrivant, j’ai remarqué le numéro du modèle gravé sur la tranche. Elle ne devait pas sortir de l’usine avant trois mois.

Il a posé un doigt sur ses lèvres avant que je puisse dire un mot, et m’a donné un papier sur laquelle était inscrite une clé réseau. Je l’ai entré sur mon smartphone, en levant la plupart des défenses logiques que mon contact russe m’avait trouvées. Tout ça ressemblait à un vieux plan espionnage foireux, un James Bond du pauvre. J’ai vu Léa prendre des écouteurs, de son côté du globe. Plutôt maligne. Le type a lancé un programme et a sourit en me regardant dans les yeux, avant d’enlever sa moustache postiche. J’ai pu apercevoir qu’il portait lui aussi une oreillette.

“- Pardon, je ne voulais pas être impoli, veuillez tous les deux m’en excuser.”

J’entendais sa voix simultanément en virtuel et en réel, l’effet était plutôt curieux. Un déplaisant sifflement venait s’ajouter à la version numérique. À voir la grimace de Léa, elle devait entendre le même.

“- Je fais tourner un code miroir. La Défense vous a laissé quelques traceurs sur la liaison, pour éviter que vous ne dévoiliez des informations. Et, mademoiselle Fontaine, puisque je vois que vous avez eu l’intelligence de couper le son de vos enceintes, cela signifie que nous sommes en bonnes conditions pour discuter. Je vous en prie, asseyez-vous donc.

– Vous êtes qui, bordel ?”

Je l’ai fixé en restant planté devant lui. Si il y a bien un truc que je déteste, c’est qu’on essaie de me forcer la main. Ce type se planquait derrière un costume pour paraître local, mais derrière, il avait les manières et le maintien d’un exécuteur de la mafia.

“- Mon nom a moins d’importance que celui de mon employeur, voyez-vous. Celui-ci souhaiterait faire affaire avec vous deux. Disons que nous avons des intérêts en commun qui pourraient amener à une fructueuse collaboration.”

Il m’a tendu une carte plastifiée, qui dans ce contexte semblait bien plus archaïque que tous les rouages et automates du club. Je l’ai laissé devant l’objectif des Solar assez de temps pour que Léa puisse la lire. Le recto ne montrait qu’un logo sur fond blanc, un aigle stylisé, géométrique, qui enserrait deux lettres E en majuscule, glissant sous ses ailes. Le tout dans un jaune chaleureux, aux bordures légèrement dorées.

“- EagleEye ? Vous sortez d’où ?

– Nous étions leaders des télécommunications en Estonie. Mais à présent, disons que nous sommes devenus un simple opérateur européen. Avec des idées larges et des objectifs bien précis. Notre amie commune pourrait y jouer un rôle important, et vous pourriez également en tirer avantage.

– Dites, les gars, je vous entends. Qu’est-ce que vous voulez ?”

La voix de Léa qui résonnait avec un léger temps de retard, à cause de la distance. Je sentais qu’elle se retenait depuis le début. Si les micros de sa cellule ne pouvait plus nous entendre, elle pouvait difficilement cacher sa propre voix.

“- Parlons franchement : nous désirons vous faire sortir de votre prison et vous proposer du travail dans notre organisation. Mais nous ne souhaitons pas intervenir directement, ce pourquoi nous aurions besoin de votre appuis, monsieur Marsan.”

Je me suis enfoncé dans le coussin tendre du fauteuil et j’ai bu une gorgée de mon cocktail, le temps de faire passer la nouvelle. Avec une certitude : quelle que soit sa taille, aucune entreprise ne faisait dans la charité. Il y avait un prix à payer, je me méfiais assez pour attendre d’avoir plus de détails.

“- Quand ?”

Léa n’avait pas les mêmes réticences. Mais je n’étais pas coincé dans une prison high-tech, contrairement à elle. Le slave se redressa en acquiesçant, avec un plaisir manifeste.

“- Dans une semaine, mademoiselle Fontaine. Les Etats-Unis ont décidé de faire exploser Kleiss-Sedan en orbite, avant que la comète ne touche terre et détruise toute vie sur la planète. Ils vont utiliser un missile anti-satellite, un de leurs Raytheon SM-3, sur lequel ils vont monter une ogive thermonucléaire perforante.

– Et en quoi ça nous regarde ?” l’interrompis-je avec raideur. Bordel, je détestais qu’on m’utilise. Surtout quand je ne savais pas pourquoi.

“- J’y viens, monsieur Marsan. La charge ne va pas seulement faire éclater la comète. Elle va également causer une impulsion électromagnétique qui va frapper la plupart des systèmes électroniques du Pacifique Sud. L’Australie se trouve en plein sous le point d’impact, selon nos informations. Oh, évidemment, les infrastructures de l’Oeil où se trouve mademoiselle Fontaine ont été préparées. Mais pas à une frappe de cette ampleur. Pendant une quinzaine de minute, le temps que le réseau de secours prenne le relais, vous serez dans le noir.

– Et comment vous savez tout ça ?

– Nous disposons des ressources nécessaires pour obtenir ce dont nous avons besoin, Monsieur Marsan. Vous en faites partie maintenant.

– Je n’ai pas pas encore accepté votre offre. Léa, t’en penses quoi ?”

À l’écran, elle semblait tout aussi perplexe et méfiante que moi. Elle s’était adossée dans sa chaise et tenait son menton dans sa main. Mettant dans la balance le bon et le mauvais.

“- Pourquoi moi ?”

Le type sourit comme s’il venait de remporter sa victoire. Il n’avait peut-être pas tort, me suis-je dit.

“- Nous recrutons des profils capables de s’adapter à de très nombreuses situations pour des opérations délicates. Des gens qui savent jouer avec la loi, s’en passer si nécessaire. Vous avez démontré un talent certain dans ce domaine, même si rien ne vous y prédisposait. Et pour être honnête, nous achetons votre loyauté. Le marché est des plus simples : nous vous faisons sortir, et vous travaillez pour nous. Et si je puis me permettre de parler en mon nom propre, je peux vous assurer que mon employeur sait tenir ce genre de promesse.”

Il héla la serveuse, interrompant la discussion, et lui demanda de nous resservir. J’ai mariné le temps qu’elle revienne. Léa semblait de plus en plus emballée, mais j’avais du mal à être aussi enthousiaste. J’avais l’impression de servir de fusible dans cette histoire. La serveuse revint avec deux verres qu’elle posa sur la table, la condensation faisait perler des gouttelettes sur la surface transparente.

“- Et moi ? J’y gagne quoi là-dedans ?

– Votre livre, pour commencer. Une somme d’argent à sept chiffres accompagne notre offre, pour vous dédommager du risque. Qui sera minime au final, vous ne serez qu’un chauffeur à la confiance très estimée.

– Je vois… Permettez, je reviens.”

J’ai pris mon verre et je me suis écarté pour aller vers la rambarde. La salle s’était tournée vers un gigantesque écran qui diffusait À la conquête du Pôle de Méliès. Le monstre des glaces n’avait pas pris une ride et semblait vouloir arracher les spectateurs à leurs sièges. J’avais l’impression de me faire prendre moi-même dans les griffes d’une créature trop grande et trop large pour pouvoir la saisir entièrement.

“- Si tu refuses, ils trouveront quelqu’un d’autre, François.

– J’ai plus à perdre que toi.

– Et beaucoup à gagner. Alors décide-toi vite, je vais devoir y aller.”

J’ai inspiré une longue gorgée d’air saturé de fumée de cigarette, de parfums de supermarché et de vapeur d’eau projetée par le sol. C’était risqué, c’était dingue, et ça pouvait me mener droit au trou, ou pire encore. Plutôt que de la faire sortir, j’étais bien parti pour la rejoindre. Mais d’un autre côté, qu’est-ce que j’avais comme autre choix ? C’était le genre d’occasion que je regretterai de ne pas avoir saisi. Et plus simplement, c’était beaucoup d’argent. J’ai penché la tête pour voir Michael en train de s’engueuler avec Sonia vers la porte. Est-ce que je voulais être comme lui, voir le temps passer ? Est-ce que couvrir les fêtes du boudin était mon seul horizon ? J’ai fait marche arrière et je me suis assis dans le siège. Le slave avait quitté son oreillette, c’était plutôt poli de sa part.

“- Ok, on marche. Comment on fait ?”

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