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Les Flèches de Glace – Chapitre 6

Les Flèches de Glace – Chapitre 6

18 mai 2015 19 h 55 min1 comment

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Les ascenseurs la faisaient chier. Il y avait quelque chose de pas naturel à ne se déplacer que dans des boites de verre au quotidien. Un truc qui avait à voir avec cette sensation d’être observée, dirigée, amenée là où on attendait qu’elle soit. Sûr que dans une ville construite à la verticale, ça avait une certaine logique. Mais Léa avait l’expérience douloureuse des vies réglées par une machine. De vieux souvenirs qui remontaient à la surface à chaque fois qu’elle montait dans une cabine, ou une rame de métro. On cherchait à la contrôler, d’une manière aveugle et sans but.

Il était temps d’aller secouer un peu tout ça.

Préparer l’opération avait demandé une attention toute particulière, il s’agissait de ne pas se planter. D’abord les fringues. Elle avait fait dans le dramatique, jouer sur l’image, faire peur, gagner de précieuses secondes en cas de fusillade. Un costume noir très classe, celui qu’elle aurait porté aux enterrements ou aux entretiens d’embauche, avec une chemise grise, une cravate rouge sang. Malékith l’avait maquillée comme on le lui avait appris dans les communautés Zéro, traits bien droits et arcs rompus pour fausser la reconnaissance faciale. Léa lui avait demandé de donner au motif l’allure d’un crâne grimaçant. Quitte à en faire des tonnes… Elle avait rangé le Crotale dans un holster sous son aisselle gauche, à portée de main, la lame dans le creux des reins, et avait embrassé Nyobe et Iridia. Sans effusions, comme si elle se rendait à une conférence pas terrible mais payée par la boîte.

En se regardant dans le miroir de l’entrée, elle s’était fait peur, puis avait souri. Elle ressemblait exactement à ce à quoi elle s’attendait : un putain d’ange de la mort, prête à faire pleuvoir le sang.

Une foule dense se rassemblait sur l’esplanade au rez-de-chaussée de la tour Alpha-1. Si James Diamond s’était fait rare en public ces dernières années, il avait su conserver une bonne réputation dans les esprits. On le considérait comme un patriarche, soucieux de ses employés, attentif aux besoins des siens. Il y trouvait son intérêt, et renforçait son image à grand renfort de campagnes de communication aux accents soviétiques. Les gens attendaient qu’il sorte de sa retraite, qu’il fasse de glorieuses annonces. Léa ne s’inquiétait pas pour lui, il saurait bien faire passer la pilule de sa loi scélérate à coups de formules choisies et de grandes envolées. La menace terroriste, ça marchait à tous les coups.

Au moins, il n’y avait personne pour lui barrer la route. L’itinéraire fourni par Marcus passait par des open-space aux murs de verre éclaircis, vides. On avait cordialement invité les employés à se rendre au discours du maître. Elle traversa les bureaux sur ses gardes, évitant les retardataires. Le chemin s’affichait en surimpression sur ses lentilles, aussi clair qu’un jeu vidéo. Les indications la menèrent vers un conduit d’aération encastré dans un mur porteur opacifié. Après s’être assurée que personne ne pouvait l’entendre, elle l’éclata à coups de pieds.

Une cheminée d’acier en colimaçon de quinze mètres de long, sans prises visibles, dans le noir. Léa magnifia le peu de lumière disponible grâce à ses lentilles et sortit d’une poche un cadeau de Cillian. Le médecin de son ancienne équipe de terrain s’était reconverti dans la Recherche et Développement pour la EagleEye, il lui avait sortit des labos des gants recouverts de soies de gecko artificielles. Avec ça, elle allait pouvoir se balader jusqu’au sommet.

Bon, en tout cas c’était l’idée. Elle arriva en haut du tube en crachant ses poumons, les bras en feu, et se jurant de ne jamais recommencer une connerie pareille.

Il ne restait qu’un portique de sécurité à franchir avant d’entrer dans l’appartement. Elle leva les yeux vers la caméra tout en s’allumant une cigarette avec son vieux Zippo. L’objectif s’abaissa vers son visage, chercha à faire le point. Sans succès, comme prévu. S’il y avait une alarme, elle ne résonnait pas ici, et les détecteurs de métaux ne lui interdisaient pas d’ouvrir la porte.

L’intérieur avait été agencé avec soin. Après un couloir, elle arriva sur une grand salle ovale, très lumineuse, où un mur donnait vers l’extérieur. Des plantes en pots encerclaient une large fosse, profonde de trois marches, plaquée de carrelage beige et rouge sang. On y avait disposé des fauteuils et une table en bois. En remontant vers le fond et la baie vitrée, on trouvait un bureau en marbre blanc à l’armature d’acier. C’était d’ici que les ordres partaient, aucun doute. James s’asseyait là, dans le contre-jour, et toisait ses subordonnés qui devaient lever leurs yeux éblouis. D’élégants escaliers en fer forgé montaient de chaque coté vers ce que Léa supposait être des chambres. La majesté étudiée de la pièce n’était gâchée que par une porte barrée d’autocollants crasseux, danger explosion, produits toxiques. D’après le plan, on y avait installé le générateur à stélithe qui alimentait les trois étages.

Un claquement, elle se retourna l’arme levée. Apprécia ses réflexes intacts avec un sourire. Mais ce n’était qu’un robot de nettoyage qui effaça les cendres de sa clope avant de retourner dans son logement, sans la voir.

Elle déambula dans cette salle de réception en s’en rallumant une autre, le plaisir mesquin de dégrader cet ensemble glacial. Cette pièce puait le luxe et la démesure, mais surtout, elle n’avait aucun couvert. Il fallait grimper les escaliers pour trouver un minimum de protection, hors de question d’aller se planquer là-haut. Le bureau était plus satisfaisant. Mais le problème n’était pas là.

« — James, où est-ce que t’es, putain ? Pourquoi t’es pas là quand j’dois te tuer ? »

Autant parler à un cube de glace.

Elle effleura une ligne noire sur le bureau, l’écran sortit, fin comme une feuille de papier. Le clavier apparu en surimpression sur le marbre. Siège confortable et aucune sécurité, comme si James ne s’attendait pas à ce que quiconque arrive jusqu’ici. Léa aurait eu à redire sur la façon dont il gérait son système de sécurité.

« — Retirez vos mains de ça, mademoiselle Fontaine. »

Quand on parle de l’affreux.

« — Je suis mariée James, donc c’est madame. »

Quatre gardes dans la livrée blanche et bleu glace de la Diamond entrèrent avec une démarche des forces spéciales et de gros fusils anti-émeute. Autant pour les mecs aux ordres de Marcus. Elle posa les mains sur le bureau, doucement, sans gestes brusques. Et inspira lentement en déclenchant la sécrétion d’amphétamine de son implant. James sortit de derrière un rideau, en haut d’un des escaliers.

« — Oui, j’ai lu votre dossier. Vous pouvez remercier les lois très permissives que nous avons instauré quand nous avons fondé cette cité.

— C’était bon pour le business, hein ?

— C’est ce que disait le service communication. Et pour toutes les réticences que j’avais… Ça a fonctionné. Voudriez-vous bien poser sur le bureau la marchandise que vous a fourni le Loup ? Vous serez bien urbaine. »

Avec mauvaise humeur, elle jeta le Crotale qui rebondit contre l’écran, sans le faire trembler. Il n’avait rien dit pour le couteau. En tout cas, elle fit comme si.

« — Bien. Venez vous asseoir. Qu’est-ce que je vous sers ? »

Dans le meilleur des cas, Léa s’était attendue à se faire traîner, la gueule en sang, sur l’estrade en bas de la tour pour répondre à un procès sommaire. Ou finir à l’incinérateur. La possibilité était toujours ouverte. Mais pour l’instant, elle n’avait pas la main. L’air de rien et sans un mot, les gardes se plaçaient dans les coins, on aurait presque pu les oublier.

« — Disons comme vous.

— Mezcal. Un cousin m’envoie une caisse tous les ans pour Noël. Il le fait lui-même. »

Il posa devant elle un verre et s’installa en souriant, en croisant les jambes. Il devait faire ça souvent.

« — J’aime beaucoup votre tenue. Et votre maquillage. Très inventif. Allez-y, buvez, profitez-en. »

La menace sous-jacente, forcément.

« — Merci. Puisqu’on parle de votre famille, je m’attendais à voir votre chef de la sécurité.

— Marcus, oui. Malheureusement pour vous deux, je me doutais qu’il n’accepterait pas la direction que prend notre société. Je l’ai donc envoyé prendre l’air, pour qu’il se rafraîchisse les idées. »

En cette période de l’année, la température de surface en Antarctique pouvait descendre à -50° Celsius. Autant pour le vieux brésilien, mais Léa n’allait pas pleurer sur son sort.

« — Parlons plutôt de l’avenir. De votre avenir en l’occurrence. J’ai suivi votre progression sur les écrans, et votre carrière, bien avant. Très impressionnant.

— Mon CV est en ligne.

— Je l’ai lu. Il est très édulcoré.

— J’ai des condamnations pour actes de terrorisme en Europe, c’était pas la peine d’en rajouter.

— Vous éveillez ma curiosité, que mettriez-vous dans ces lignes manquantes ? »

Léa soupira et cacha son trouble derrière une gorgée d’alcool. Si elle devait aller jusqu’en enfer, autant purger son âme. Puisque ça l’intéressait tant.

« — Meurtre, torture, destruction d’espaces naturels protégés, renversement de gouvernement, espionnage industriel… Ah, et le dernier devrait vous plaire : Incitation au trouble à l’ordre public.

— Pourquoi devrais-je être impressionné ? »

D’une manière un peu perverse, ça faisait marrer Léa d’étaler ses faits d’arme. Qu’est-ce qu’elle risquait ? Elle serait sans doute morte ou incapable de parler d’ici quelques heures.

« — 2047, votre usine à Détroit. L’émeute, quarante morts, je crois. J’ai tiré dans la foule pour les énerver. Les flics là-bas, c’est des nerveux. Vous voulez le reste de la liste ? »

Elle but encore une gorgée et croisa les jambes, comme si elle ne faisait que discuter du résultat d’un match, ou d’une guerre d’un pays lointain qu’elle ne verrait jamais. James acquiesça avec un air connaisseur.

« — Non, je vous fais confiance. D’ailleurs, nous parlions de votre carrière à venir. Comme vous le savez sans doute, j’ai de grands projets pour cette ville. Des projets qui vont plus loin que la simple exploitation d’un minerai extraterrestre dont les gisements se tariront tôt ou tard. Contrairement à vos patrons, je n’ai pas l’intention de voir mourir cet endroit quand ça arrivera. La Cidade De Nova Energia va devenir beaucoup de choses, croyez-moi, mais pas une ville fantôme.

— Sacré projet. Et qu’est-ce que j’ai à y voir ?

— Ce projet ne pourra être mené à son terme qu’à condition de disposer d’un leadership uni. Rétrospectivement, bâtir cet endroit en compagnie de deux concurrents directs n’était pas une bonne idée, je vous le confesse. Nous passons plus de temps à nous combattre les uns les autres qu’à faire avancer les choses dans la bonne direction. Sans mentionner les rats d’égout, dans les sous-sols, qui parasitent nos opérations. Il nous faut plus de poigne, que tout le monde regarde dans une seule direction. C’est là que vous intervenez. »

Il fit signe à un des gardes, qui sortit d’un tiroir du bureau un dossier en carton et le posa sur la table, entre eux deux. James prit une paire de lunettes dans sa poche, elles lui donnaient l’air d’un vieux professeur de fac qui faisait des blagues pendant ses cours.

« — Ce contrat stipule que vous reprendrez le même poste que vous aviez à la EagleEye. Chef de la sécurité. Comme vous l’aurez compris, la Diamond recrute à ce poste. Vous gardez votre salaire, vos attributions. Et bien sûr, votre femme aura accès à nos laboratoires pour sauver votre fille. »

Il sourit.

« — Oui, j’ai eu vent de ça aussi. En échange, vous nous donnez tout ce que vous avez sur les opérations de la EagleEye, ainsi que sur l’organisation du Loup. La Northwind ne devrait être plus être un problème une fois ces deux là réglés. Nous n’aurons plus qu’à restructurer cette ville en profondeur, et ensuite… Le nouvel âge d’or, vous connaissez la chanson.

— Et pour l’Expulsion ?

— On ne bâtit pas un empire sans se salir un peu les mains. Mais nous rendrons cela aussi propre et rapide que possible. Vous ne vous souciez pas vraiment de ces gens, n’est-ce pas ? »

Avec des gestes étudiés, elle alluma sa dernière cigarette et regarda le contrat. Les termes étaient précis, jargonneux, mais tout y était. Une porte de sortie, tout ce qu’il y avait de plus légal, et le salut pour Nyobe et Iridia. C’était facile, il n’y avait qu’à prendre le stylo et signer. Rien qui ne changeait de la trahison prévue. Une signature et elle avait la paix, pour elle, pour sa famille. Il suffisait de faire taire ses sentiments, comme chaque jour depuis les trente dernières années. Elle abaissa la page pour voir la main de James Diamond tendue vers lui.

« — Qu’en pensez-vous ? Avons-nous un accord ? »

Il lui semblait que la lumière l’avait à moitié absorbé lorsqu’elle la lui serra. Dans les verres de ses lunettes, le reflet de sa face de squelette se foutait de sa gueule.

« — Ce que j’en pense ? Va te faire foutre, James. »

L’amphétamine déboula dans ses veines comme une injection de nitrométhane.

Elle raffermit sa prise et lui tordit le bras dans un angle impossible. L’os ripa sur l’articulation, craqua, puis se brisa. De l’autre main, elle attrapa son couteau et le lui planta dans le ventre, un coup rapide, pour en ressortir direct. Pas sûr qu’il puisse s’en tirer. Puis elle laissa tomber James au sol et couru vers le bureau. D’un seul saut, elle récupéra son arme et se mit à couvert.

À l’origine, elle avait prévu d’entrer, de supprimer Diamond et de disparaître. Mais il y avait des témoins. Il y avait les gardes. Il y avait cinq personnes dans cet appartement et aucune d’entre elles n’allait en sortir vivante.

C’était ça, c’était pour ça qu’elle existait. Pour pulvériser tous ceux qui se mettaient en travers de sa route.

« — Abattez-la ! Tuez-la, bordel !

— Ouais, c’est ça, venez me chercher ! »

S’ils suivaient la procédure, il y en aurait un pour aider leur patron et les autres en couverture. Elle se tordit pour jeter un oeil et fut accueillie par une rafale de plombs, dispersion large. Les projectiles lui griffèrent le visage, un peu plus et c’était la tête, mais elle les avait. Ils tentaient tant bien que mal de se planquer derrière les fauteuils et James se vidait de son sang sur le cuir.

Bon, d’un autre côté, elle était coincée dans le pire pigeonnier de la tour. Il était temps de tester la qualité du matos du Loup.

La première cartouche arracha un paquet de mousse de la taille d’une pastèque. La seconde frappa le type à la clavicule, vaporisant son bras et une bonne partie de sa gorge. Peu de chance qu’il se relève après ça. Elle commençait à reprendre confiance en elle-même lorsqu’une rafale serrée grêla le marbre à sa droite. Elle se recroquevilla et vida son chargeur au jugé dans la direction des tirs.

L’arme était brûlante dans ses mains, à présent elle en avait vraiment plein de cul. Elle rechargea puis se pencha de l’autre côté pour voir qu’un autre type s’était pris une balle. Dans la hanche, apparemment. Ça devait faire très mal. Les deux derniers traînaient James dans un coin de la pièce. Qui n’en avait pas, se souvint-elle au travers du brouillard de la drogue.

Elle inspira encore. Bloqua. Et jaillit de son perchoir comme la mort elle-même, en hurlant.

Cette fois-ci, ce n’était plus personnel. C’était pour toutes les vies broyées par le système, c’était pour tous ceux que les puissants déchiraient dans leur quête de gloire. C’était pour les bâtisseurs de la Cidade, et ceux d’Odyssée, et tous les sacrifiés sur l’autel du pouvoir. C’était pour les victimes de Léa elle-même, parce qu’elle avait été trop faible et consentante pour ne pas, simplement, ne pas obéir aux ordres.

C’était soixante années de rage contenue qui jaillissaient dans un unique et pur moment de destruction.

Elle traversa la pièce en courant, sans sentir les gerbes de plombs lui percer le corps. Camée comme elle était, elle aurait pu courir un marathon sur des moignons. Le temps qu’elle arrive au générateur, son second chargeur était vide. Le flingue était si chaud qu’il laissait des cloques dans sa main. Elle défonça la serrure avec sa lame, qui se brisa en deux. Le générateur était constitué d’un cylindre blindé que parasitait l’excroissance bulbeuse d’un circuit de refroidissement. Elle explosa ce dernier à coups de pied et abaissa deux leviers.

Des bruits dans le couloir. Vu le boucan, une escouade complète allait débarquer dans pas longtemps. Elle essaya de se mettre à l’abri à l’étage, mais une rafale la cueillit en pleine ascension, la jetant comme un paquet de linge sur le mur avec un hurlement de douleur. Celle-là, elle l’avait sentit passer. Elle parvint en rampant jusqu’en haut et s’assit dans un coin, le temps de reprendre son souffle. Les deux gardes s’étaient retranchés dans une alcôve, une jambe dépassait, reflet du cuir d’une chaussure de couturier.

« — Hey James, t’es là ?

— Je dois admettre que vous n’êtes pas facile à abattre, Fontaine.

— Je te retourne le compliment. C’est bien pour ça que tu voulais m’embaucher, non ?

— La prochaine fois je m’abstiendrai. »

Elle risqua un oeil en contrebas pour voir qu’une dizaine de types armés étaient entrés. Elle ne les avait pas entendu. Trop crevée, la perte de sang, l’adrénaline, sa vue baissait, elle tiendrait pas longtemps. Le rire qui s’échappa de sa gorge semblait sortir d’outre-tombe.

« — Je parierais pas sur une prochaine fois. »

James avait vu large pour ses besoins en énergie. L’explosion du générateur souffla la porte blindée qui traversa un mur. Les flammes s’engouffrèrent à la suite, carbonisant les gardes dans une masse de chair informe. Les pots en terre éclatèrent, tout comme le mobilier. L’onde de choc fit trembler le sommet de la tour et creusa son chemin à dix mètres autour du point d’allumage, envoyant Léa dinguer dans une fenêtre. Un craquement de fin du monde se fit entendre, encore, lorsque le bureau en marbre fut soulevé et transperça la paroi de cristal.

Lorsqu’elle reprit ses esprits, Léa eu l’impression qu’elle s’était évanoui depuis des heures. Il lui fallu plus d’une minute pour se rendre compte qu’elle se trouvait en équilibre précaire au-dessus d’un vide de plus d’un kilomètre de hauteur. Lorsqu’elle parvint à retourner à l’intérieur, ce fut pour voir un appartement ravagé, consumé par les flammes que le froid éteignait déjà. Le cristal intelligent clignotait par intermittence. Des corps brûlés jonchaient le sol. Elle-même n’en avait sans doute plus pour très longtemps, mais elle réussit à claudiquer vers l’alcôve. Le Crotale avait fondu en une flaque de plastique, figée prêt de la porte, là où elle l’avait laissé tombé.

Le visage de James n’était plus qu’un masque sanglant, un monceau de plaies ouvertes et cloquées, sans lèvres et sans yeux. Mais il respirait encore. Elle se laissa tomber à côté de lui.

« — Tu vois. J’t’avais prévenu.

— Salope. »

Sa voix était à peine un murmure, mais cette insulte suffit à lui redonner des forces. elle attrapa le corps saccagé par le bras et le tira vers l’ouverture béante dans la façade. Elle le poussa vers le rebord, mais ses jambes la trahirent.

« — C’est fini, James… C’est fini… Tout est fini. »

Il toussa et cracha un glaire de sang dans sa direction.

« — C’est jamais fini… Pauvre conne… Jamais…

— Ouais. Si tu le dis. Mais pour nous, ça l’est. »

Léa rassembla ses dernières forces, le peu qu’elle avait pu garder, serra James Diamond et se jeta dans le vide.

*

Lorsque les trois étages supérieurs de la tour Alpha-1 explosèrent, Diana Fary Nyobe les regardait depuis une baie d’accès du siège de la EagleEye. Immédiatement, elle sut que Léa ne reviendrait pas. Personne n’aurait pu survivre à cette explosion et au froid qui allait suivre. Ce n’était pas pour rien que les murs des arcologies faisaient plus d’un mètre d’épaisseur.

« — Génial. Merci Léa. Et comment je fais moi, maintenant ?

— T’as dit quelque chose, Nyobe ? »

Elle se retourna vers la bande assise dans l’ombre, vers Kyong-Hee qui venait de parler. La Coréenne était aveugle, elle avait démonté sa prothèse oculaire et nettoyait ses lentilles avec précautions. Comme toujours lorsqu’elle devait passer le temps et sa nervosité sur quelque chose. Cillian, le vieux médecin irlandais, lisait le journal en face d’elle. À l’autre bout de la pièce, Malékith jouait à un jeu de cartes avec Iridia. Il n’y avait pas de bonne façon d’annoncer la nouvelle.

« — Léa vient de faire sauter l’appartement des Diamond. »

Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle inspira à fond, verrouilla sa peine pour le moment où elle pourrait s’en saisir.

« — Je ne pense pas qu’elle s’en sortira. Pas cette fois-ci. »

Ils accusèrent le coup. Léa avait été non seulement leur chef, mais surtout la tête pensante de leur petit groupe. Elle les avait mené sur des champs de bataille, dans des missions suicides. Elle avait sauvé la vie de chacun d’entre eux. Avec sa disparition, c’était une époque qui se terminait.

« — Alors on fait quoi ? »

« — On prend les devants. On s’assure que personne ne puisse remonter jusqu’à nous. Si quelqu’un apprend qu’elle a tué James Diamond, on aura toute la ville aux trousses. Vous allez devoir retrouver son corps et effacer les preuves. Malékith, tu peux savoir où elle a fini ?

— Je suis dessus.

— Cillian, Ky, vu l’explosion, il y a de grande chance qu’elle ait été… (elle déglutit avec difficulté) … éjectée dehors. Vous devez vous préparer à sortir.

— Entendu.

— Pas de problème. »

Malgré le contrôle qu’elle tentait de maintenir, une larme perla au coin de son oeil gauche. Elle se retourna vers le mur, pour y voir par transparence le creux dans la tour qui dégorgeait des gravats. Il lui sembla en voir un plus gros tomber, mais c’était sans doute un effet d’optique.

« — Vous pouvez nous laisser une minute ? »

Ils sortirent et elle s’accroupit auprès d’Iridia, qui leva vers elle ses grands yeux songeurs. Pas le moins du monde affectée. Comme si elle s’attendait déjà à cette issue. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’elle perdait un parent

« — Maman ne reviendra pas, n’est-ce pas ?

— Non, ma chérie… Je ne crois pas. »

La jeune fille acquiesça avec une raideur qui démentait son calme apparent.

« — C’est ce qu’elle voulait. Je l’ai vu, tout à l’heure. Elle pensait pas revenir.

— Tu sais, je vais être très occupée avec tout ça et…

— Ça ira, ne t’en fais pas. Je peux prendre soin de moi. Si jamais il y a un problème, je te le dirais. »

Nyobe réussit à sourire malgré la tristesse qui lui tordait les tripes. Elle aurait voulu répondre quelque chose d’inspiré, de réconfortant, mais là tout de suite, il n’y avait rien qui venait. Il n’y aurait rien qui viendrait pendant un bon bout de temps.

« — C’est bien, ma chérie. Je suis fière de toi. »

Iridia hocha la tête et se replongea dans ses cartes. Concentrée, efficace. Elle tenait de sa mère. Désormais, Nyobe devrait mener la barque à elle seule. Le plus important était de quitter la Cidade au plus vite. Et pour ça, elle devait finir de mettre au point la nano-architecture de sa fille. C’était le moins qu’elle pouvait faire pour honorer la mémoire de sa femme. Le communicateur de sa prothèse sonna.

« — C’est Mal’. Je l’ai retrouvée sur la surveillance. T’as raison, elle est dehors.

— Bien. Dépêchez-vous et ramenez-là. Il faut que je la vois.

— T’es sûre de toi ?

— Ouais. Tout à fait sûre. »

Un silence, il lui sembla entendre le vent de l’Antarctique glisser sur la ligne.

« — T’es pas obligée. On peut se charger de tout.

— C’est ma femme, Malékith, alors j’y tiens.

— D’accord, d’accord. Jte tiens au courant. »

En sortant de la pièce, elle vacilla sur la porte, mais réussit à se retenir. Pas le moment de flancher, focus. Il y avait beaucoup à faire, et pas assez de temps. Jamais assez de temps.

Ce n’était jamais fini.

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1 Comment

  • Ah! Alors iridia? Que deviens t-elle? Elle ferait une héroïne géniale pour une prochaine nouvelle! J’ai adoré en tout cas
    Juste au passage, une petite faute de frappe: gérer et non générer la crise ^^ bonne continuation!

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