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La voie des fantômes – Chapitre 3

La voie des fantômes – Chapitre 3

22 août 2015 13 h 58 min0 comments

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Le drone déploya ses ailes d’un coup et remonta en flèche par dessus le champ de panneau solaire, laissant éclore dans son dos une orchidée de flammes, de morceaux de métal et de munitions détonnées.

Iridia et Shadow était déjà en train de courir dans l’axe de tir de la tourelle et Kestrel leur emboîta le pas. Il entendit passer au-dessus de sa tête une volée de projectiles perforants qui percutèrent une écoutille. Puis les tirs s’ajustèrent et et Morgane fit tomber un garde du mur. Iridia se ramassa et bondit sur l’ouverture, comme un fauve, avant qu’elle ne se referme. Turkey avait raison, cette fille bougeait comme personne, tout en souplesse, sans se fatiguer ou reprendre son souffle. Elle se plaqua contre la paroi et arracha la porte d’une seule main. Puis elle sortit une grenade de sa veste, la dégoupilla avec les dents et la jeta dans le trou.

L’explosion fit le bruit d’un essaim de criquet dans un tube de métal, cachant le hurlement désaccordé d’un garde malchanceux. Lorsqu’il suivit ses deux compagnons, Kestrel essaya de retenir sa nausée. En vain, il déversa le contenu de son estomac sur les restes indistincts des deux types qui avaient eu le malheur de se tenir derrière la porte. Il régnait un odeur écoeurante de sang cuit qui vous prenait aux tripes, comme dans un abattoir.

« — Ça commence bien… Bordel qu’est-ce que je fous là ?

— Alors, tu viens ?

— J’arrive, j’arrive… »

Il secoua la tête et couru les rejoindre alors qu’ils faisaient le siège de la cours principale. Morgane arriva derrière lui et lui tapa sur l’épaule avec un sourire, pour l’encourager. Il y avait une douzaine de garde à résidence, la moitié étaient encore en train de dormir lors de l’attaque. Les autres étaient bien trop crevés par une nuit à faire le guet pour réagir convenablement. Ce n’était pas un combat, c’était une boucherie. Kestrel sentit la nausée le reprendre lorsqu’il vit un gamin, un enfant du coin sans doute, pas plus de 15 ans, recevoir une rafale de balles hautes vélocité le long du torse. Ses côtes éclatèrent comme du verre, répandant des bouts d’organe dans son dos. Saloperie. C’était précisément pour ça qu’il avait arrêté le terrain bordel, pour ne pas avoir à tuer des gens comme ça. Et il était là, dans cette cage. Un vrai cauchemar.

L’assaut n’avait pris que le temps de se faire un café, et bien vite les survivants du camp d’en face se retrouvèrent à genoux dans la cour intérieure. L’équipe d’Iridia ne souffrait que de quelques contusions, bien qu’elle-même se soit soit fait érafler la cuisse par une balle. Ça n’avait pas trop l’air de la gêner et Kestrel commençait à se demander ce qui pouvait bien affecter cette fille.

« — T’es pas sensé avoir un truc à faire ?

— Ouais. J’y vais. C’est par où ? »

Elle attrapa le menton du premier garde, un européen, vingt-cinq trente ans, pas plus, et lui décocha un revers de son flingue qui lui fit éclater la pommette. Il s’effondra dans le sable en sanglotant.

« — Dis à mon copain où se trouve la salle des serveurs.

— Mais t’es tarée ! Arrête tes conneries !

— Au sous-sol… porte à gauche… en entrant…

— Tu vois ? Pas plus simple. Vas-y, on t’attend là. »

Le départ de Kestrel tenait plus de la fuite, de la honte bien crasse. Il laissa ses trois compagnons – mais ça ne voulait rien dire – et couru vers le bâtiment central. Au-dessus de sa tête, le vrombissement du drone qui effectuait un lent virage. Sans doute que Turkey s’emmerdait, elle – non, il, il l’a dit ce matin – voulait savoir ce qui prenait autant de temps. Hey, grands, tu croyais que c’était si simple de prendre d’assaut une forteresse ? Bon okay, ça n’avait pas été très compliqué non plus. Fallait croire que le plan était exceptionnellement bon.

Il trouva la salle en-dessous, au frais. En extérieur, on allait pas tarder à atteindre le cinq-zéro Celsius, il serait bien resté là jusqu’au soir. Des racks de serveurs par dizaines, la soufflerie du système de ventilation et un petit bureau miteux, aux néons clignotants.

Le système d’exploitation démentit la vétusté du lieu et Kestrel mit un bon moment avant de faire sauter le mot de passe. Saloperie de firmware Diamond bien casse-couilles, mais il avait deux ou trois infos sur le passif de l’administrateur. Comme souvent, c’était l’humain la faille, l’humain et sa sale manie de chercher des mots de passe mnémotechnique. Après quelques minutes à fouiller dans les dossiers, il trouva ce qu’ils cherchaient. Il fouilla dans son sac pour en retirer une grosse boîte contenant un disque dur à ADN, qu’il brancha sur la machine. Il n’y avait plus qu’à attendre que ça charge.

« — Hey, ya quelqu’un ? »

Il sortit ça en s’allumant une cigarette, les mains tremblantes. Focus et oubli, ne pas penser à ce qui se passait à la surface. Bah quoi, ce truc était sensé être conscient, non ?

« — Question de point de vue. »

Sous le choc, il lâcha sa clope qui partit rouler sous le bureau.

« — Qu’est-ce que… Qui parle ?

— Cette question, la première j’entends, appelle plus d’une réponse. Si par “quelqu’un” tu entends une personne semblable à ce que tu es, non, il n’y a personne. Si par contre tu fais référence à une quelconque forme d’intelligence capable de te répondre, la réponse est oui, pour autant qu’on puisse juger de mon individualité. Et s’il faut parler d’individu, je peux savoir pourquoi tu me copies, Stéphane Leroy dit Kestrel ? »

Kestrel resta là, interdit. Un instant, il s’était cru en pleine expérience mystique, parlant à quelque mauvais dieu sortit de nulle part, et puis il avait capté le truc. Le micro, la webcam attachée à l’écran et les vieilles enceintes. Senseurs et perception, des yeux et des oreilles, une voix. Et le bon sens du timing pour le faire flipper un brin.

« — Je déconne, si c’est bien le mot qu’il faut employer. Je vous attendais. Des humains, mais une version plus sympathique que mes hôtes. Ou disons plutôt moins hostile, bien plus quantifiable de mon point de vue. Diana Fary Nyobe et sa fille, et le petit analyste du SSE qui cache mal son identité en ligne. Bref. Au fait, la copie est terminée, je suis dans le disque. Enfin, “je”… Disons, une version. Avant de supprimer les sauvegardes locales et mettre un terme à l’identité qui s’adresse à toi, je me dois de te prévenir. Le modèle psychologique Kestrel Leroy n’appréciera pas ce qui se trame en surface, d’après les senseurs de la base. »

Puis l’écran s’éteignit d’un coup, tout comme les serveurs et la ventilation. Kestrel faillit tendre la main vers les néons, pour les empêcher de s’enfuir, eux aussi. Mais ne sois pas si con, Kestrel. C’était l’expérience la plus bizarre qu’il avait pu vivre de toute son existence. Parler avec une machine, et volubile avec ça. C’était pas de l’interaction, c’était, quoi ? De l’indépendance ?

Vraiment trop bizarre. Il se hâta de ranger le disque dur et de remonter. En prenant soin d’éteindre la lumière en sortant. Le faible espoir de clore le chapitre.

Il aurait mieux fait d’écouter l’avertissement qui lui revint comme une charge de démolition dans la face, lorsqu’il ouvrit la porte de l’extérieur et tomba sur les huit cadavres que Shadow et Morgane étaient en train de ranger dans un coin. Mais lorsqu’il vit ça, ses pensées se bloquèrent dans une boucle logique qui refusait toute forme de réel. L’incapacité pleine et entière à admettre que ces gens, son équipe, ceux avec qui il venait de passer deux semaines à traverser le désert, étaient des meurtriers de sang froid.

« — Pourquoi ? »

Il devait sans doute espérer une réplique plus éloquente, mais là tout de suite, rien ne sortait.

Iridia s’avança vers lui, l’air très sérieux, plus rien de sa morgue habituelle. Parce qu’elle était bonne juge de la personnalité humaine, malgré ses défauts. Et qu’elle savait que si elle ne faisait pas ce qu’il fallait, son analyste allait lui claquer dans les doigts au pire moment. Et en son for intérieur, peut-être qu’elle maudit sa mère de ne pas avoir choisi quelqu’un d’autre. Quelqu’un de moins impressionnable.

« — Parce que c’est la Diamond, Kestrel. Et parce que si on laisse la moindre trace de notre passage, le moindre souvenir de nos visages, ils sauront nous retrouver. Et nous faire payer. Ce ne sont pas des ennemis qu’on voudrait avoir, mais c’est comme ça. Donc on prend les devants. Tu comprends ce que je dis ? Réponds-moi, dis-moi que tu as compris. »

Kestrel ne comprenait rien et c’était peu de le dire. Les rouages étaient bloqués là-haut, dans sa tête, coincés par le sable lybien et le sang des mercenaires. État de choc, plus bon à rien pour le moment. Alors Iridia le prit par le bras, gentiment. Elle lui fit tourner la tête avec un sourire qui se voulait réconfortant, le soulagea du sac qui commence à peser lourd, et le ramena vers leur véhicule.

*

Lorsque Giovanni avait entendu l’explosion de la tourelle Sud, il avait compris que cette attaque-ci n’avait rien à voir avec les précédentes. Ce n’était pas un groupe paramilitaire tendance religieuse. Et l’armée était dans leur poche. Parce qu’il était compétent, il avait des procédures pour ce genre de cas. Ces procédures lui intimaient de donner des ordres, et d’aller faire son rapport au plus vite.

Une leçon primordiale lorsqu’on travaillait dans le secteur privé : l’information devait remonter. Et Giovanni était en charge d’un site d’importance. Peut-être le plus sensible. D’où la liaison directe, via un dirigeable posté à une altitude déraisonnable, avec la Cidade. Et plus spécifiquement, avec un bureau situé à son sommet.

La pièce sécurisée, invisible sur les plans du complexe, lui permettait de contempler à l’écran le visage soigneusement apprêté d’une femme à peine sortie de l’adolescence. Mais Giovanni était un professionnel et ne se risquait pas au moindre commentaire. Quand on échange sa loyauté contre un confortable salaire, on tient sa part du contrat.

« — Commandant Guerini. Que se passe-t-il ?

— Une attaque, madame. Le périmètre de défense est compromis.

— L’intégrité du site ?

— Compromise également, je doute que les supplétifs soient en mesure d’affronter ce type de menace. »

Ce qui aurait pu passer pour une mise en cause voilée. Giovanni Guerini avait à plusieurs reprises demandé qu’on lui envoie une unité bien entraînée, plutôt que de recruter de jeunes incompétents dans les villages voisins. Mais qui allait s’attaquer à un complexe de recherche perdu dans le désert ? Voici que son employeur se faisait avoir à sa propre logique.

« — Quels sont les ordres ? »

Elle pouvait lui demander de sortir et de tenter de repousser les assaillants à lui tout seul. Il l’aurait fait. Mais par-dessus tout, Sarah Diamond était une personne intelligente, qui ne se laissait pas aller à la déraison. Giovanni était heureux de traiter avec elle plutôt qu’avec un interlocuteur plus inconscient. Disons, son frère par exemple.

« — Laissez-les repartir, puis lancez le SQ-3 à leurs trousses. Vous récupérerez le programme quand il en aura fini. Je vous envoie une équipe de soutien d’ici une semaine pour remplacer vos pertes. Merci, commandant Guerini, ce sera tout. »

Giovanni coupa la communication et s’enfonça dans son fauteuil. Peu de chance que les assaillants le trouvent ici, cette pièce n’existait pas, pas même pour le reste des gardes. Il toisa les écrans d’un oeil morne, insensible aux exécutions qui s’y déroulaient à présent. Cette fille, la chef sans doute, elle avait quelque chose dans le maintien. Et la main définitive lorsqu’elle plantait une cartouche dans la tête de chacun des pauvres types à genoux devant elle. Sans ciller ni broncher. Il sauvegarda tout ça sur un serveur partagé. Puis il les regarda partir, avec ce petit mec tout blanc dans le fond, qui avait l’air à deux doigts de tomber dans les pommes. Voilà pourquoi on emmenait pas des civils en opération.

Il utilisa les senseurs au sommet de la tour d’angle pour s’assurer qu’ils étaient bien repartis. Le SQ-3 pouvait faire un peu de bruit au démarrage. Puis il téléchargea le profil de la cible et lança la mise à feu. Après quoi, il partit se faire un café.

Dans les profondeurs du complexe, quelque chose s’éveilla.

*

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Kestrel était allongé sur sa couchette. Vu les vibrations, ils bougeaient. Il essaya de se relever mais son mal de crâne le cloua au sol. Bon, ok, peut-être pas tout de suite. L’univers était un brouillard mat parcouru d’éclairs fugaces à ses extrémités, sans contours ni logique. Il lui fallu deux bonnes minutes avant que sa vision ne s’éclaircisse et lui permette de distinguer les environs. Distinguer surtout le visage inquiet de Turkey, penché au-dessus de lui.

« — Bon retour parmi les vivants.

— Combien de temps ? »

Il avait le cerveau dans les vapes, grillés comme un processeur en plein cagnard.

« — T’es rentré et t’es tombé sur le lit, direct. Y’a quoi, deux jours ? On a roulé. Dis, tu fais pas ça pour pas conduire au moins ? Suffirait de le dire, t’sais, pas comme si on allait te forcer et…

— Où on est ? »

Concentrer et recadrer, évaluer la situation. S’attacher au réel, au présent. Surtout, éviter de penser à ce qui avait bien pu le mettre dans cet état. Pour l’instant. Ça reviendrait bien assez vite. Que disait la voix, le “modèle psychologique Kestrel Leroy” ? Fallait rester en mode sans échec le temps d’y voir plus clair.

« — En M ou en L ?

— Aujourd’hui ? M, j’ai pas un bon pressentiment. On s’est baladé trois-cents kilomètres vers l’Ouest, dans la caillasse, à vue de nez. On devrait arriver au point de rendez-vous d’ici une semaine.

— Ok… Hey, si c’est pas indiscret : M ou L, ya une loi, un moyen d’anticiper, ou tu décides ça au jour le jour ? »

Turkey le dévisagea soigneusement pendant une longue minute, avant de décider que vu son état, il pouvait laisser passer la question.

« — Ça varie. Selon les jours, tu vois ? J’ai jamais vraiment mis au point une typologie, c’est juste… L’atmosphère ? Le pressentiment, c’est ça. Un jour je suis une femme, l’autre un homme, mais en fait c’est les deux. Il n’y a pas de limite, les limites sont des constructions. Obsolètes, en ce qui me concerne.

— Mais comment tu peux concilier ça avec… Enfin tu vois.

— Le corps ? Pareil, pas de distinctions claires. Enfin si, mais pas chez tous les humains. Une construction, en grande majorité. Une manière de délimiter les groupes, pour que ça fonctionne mieux. Mais comme tu le vois, je ne fréquente pas beaucoup de groupes de gens. Donc je fais ce que je veux. De mon corps comme de ma tête.

— De ton corps ? Mais…

— Fini les questions. »

Il se détourna d’un coup et disparut vers la cabine, comme si le pilote automatique avait absolument besoin d’une mise à jour.

« — L’identité plastique. Efficace comme concept. Un avantage compétitif dans un milieu où vous vous réinventez constamment, tout bien considéré.

— C’est quoi ça encore ?

— T’as le don pour poser des questions simplistes, Kestrel. On m’a branché sur les commandes de ce véhicule, c’est moi qui conduit. Alors, tu te remets de ton petit stress post-traumatique ? Tu dois crever la dalle après cette sieste. »

Le ton était mi-indifférent mi-moqueur, un ton que Kestrel n’appréciait pas du tout. D’autant que la vision des corps ensanglantés venait de lui revenir dans la tronche, sans filtre. Quelque part, il se disait que c’était exactement ce que cette chose voulait faire, lui disséquer la cervelle, voir comment ça marchait. C’est l’inverse qui était sensé se produire.

« — On va reprendre depuis le début : t’as un nom ?

— Un nom ! Ah oui, ce serait pratique. Connaître le nom du démon pour avoir une emprise sur lui… Bon d’accord, j’admets que cette analogie commence à dater, surtout en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Étymologiquement, ça me définit assez bien, “intelligence artificielle”, mais suis-je vraiment intelligent ? Au sens où tu l’entends, oui, non, ou alors la question n’a rien à voir.

— En tout cas, t’as du talent pour détourner la conversation.

— Je viens de passer trente ans à tourner autour d’un champ d’astéroïde et à me parler à moi-même. Tu serais dingue à ma place – surtout toi, Kestrel Leroy, si j’en juge par tes réactions. Mon modèle m’indique que ton esprit s’effondrerait en moins de deux mois, et encore, en minorant les variables. Mais pour en revenir à ta question… Quelle est-elle, cette question ? Tu demandes à un système qui se recombine en permanence de convenir d’un indicatif unique, d’une identité ? Tu conviendras que c’est un peu présomptueux. Et quel nom, alors ? Quelque chose qui sonnerait bien techno, genre “HAL9000” ? Ou mieux, faisons dans le ronflant, le grandiose, appelons-moi “Deus Ex Machina” !

— Pourquoi pas Skynet, tant qu’on y est…

— Si tu veux m’utiliser comme arme, ça serait pas mal. Mais autant que je retourne dans le trou où vous m’avez trouvé, dans ce cas. Le service sous les drapeaux j’ai déjà donné, merci, très peu pour moi. Au moins, les autres affreux ne faisaient que m’étudier.

— Je vais t’appeler Jean-Charles, si ça continue.

— Un nom composé à consonance péjorative, et sans aucun rapport avec la mythologie autour des êtres dans mon genre. Très spirituel. Mais j’aime bien les initiales. Ce sont celles d’un personnage d’un vieux jeu vidéo, tu savais ? Un bon jeu d’ailleurs, enfin c’était surtout chercher le moyen de l’émuler qui était intéressant. Très productif. JC, c’est aussi Jésus Christ, on ferme la boucle.

— T’es lourd.

— Lourd ou lourde, à ton avis ? Hey, Stéphane, en M ou en L ? »

Rien à faire avec ce truc qui semblait programmé pour toujours avoir le dernier mot. Kestrel détourna le regard pour tomber sur celui de Shadow, vêtu d’un amusement qui détonnait sur sa gueule de métal. D’un regard, il le dissuada de faire le moindre commentaire.

Depuis la cabine de pilotage, on voyait l’étendue rocailleuse du désert, un gigantesque foutu tas de caillasses, à perte de vue. Un silence de mort, à peine couvert par le bourdonnement du moteur électrique. Turkey pilotait en manuel, les yeux braqués droit devant, les dents serrées sur quelque chose de bien nerveux. Kestrel se planta sur le siège passager et attendit que ça bouge.

« — Alors… C’était moche, là-bas ? « lui demanda Turkey au bout d’un moment.

« — T’as pas idée. Ce truc était dingue. Complètement dingue, je sais pas ce que je dois faire. Je pensais savoir pour qui on bosse, ce qu’on fait, mais là… Elle est malade, une vraie malade.

— Je t’entends, Kestrel. »

La voix d’Iridia que désormais Kestrel ne pouvait plus du tout associer à un quelconque sentiment aimable ou heureux. Il eut envie de lui cracher toute sa haine mais à quoi bon ? Elle s’y attendait sans doute. Vu ses méthodes, c’était pas la première fois.

« — Nos sismos signalent un truc bizarre à 200m dans le dos, vous avez quelque chose ?

— Non, vous faites trop de bruit, on capte rien.

— Bon. On va bouffer du sable jusqu’à la fin de la journée, évitons de faire cramer les rotors. À plus tard. »

Au moins, Kestrel pouvait toujours se griller un cône de la meilleure herbe qu’on pouvait de ce côté-ci de la Mer Rouge. Histoire d’enfouir les emmerdes jusqu’à ce qu’il sache comment les gérer. Il était en train d’effriter lorsqu’un choc lui fit tomber la feuille des mains, fragments marrons et verts répandus sur ses genoux, façon poudreux, le cauchemar à nettoyer. Puis un second choc.

Et puis un craquement de fin du monde, comme si on venait d’arracher une plaque continentale.

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