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Aigle Englouti : Chapitre 2

Aigle Englouti : Chapitre 2

Chapitre 1

« — Madame Fontaine. Entrez, nous vous attendions. »
Casey s’écarta de la porte pour la laisser entrer dans une grande pièce circulaire aux murs blancs éclatants, presque trop propres. L’odeur des produits de traitement anti-ondes et de la peinture l’écoeurait.. Elle s’ébroua pour dissiper ce trouble, et son attention se porta sur les personnes regroupées autour de la table ovale. L’un d’eux se leva à son approche, et son air hostile lui donna envie d’attraper son arme à sa cuisse.
« — T’es en retard, l’oiseau. »
Marcus Diaz, chef opérationnel de la Diamond Corporation. Lui aussi semblait prêt à prendre les armes, même s’il n’avait sur lui qu’un couteau. C’était plus que suffisant, se souvint Léa. Cousin éloigné du président et fondateur de la Diamond, c’était un homme violent, qui avait grandi dans les favelas de Rio de Janeiro. Pour son premier meurtre, il avait abattu l’un des pacificateurs envoyés purger les bidonvilles, avant la coupe du monde de 2014. Elle l’avait croisé une première fois en Indonésie, où elle pensait l’avoir tué en foutant le feu à quelques hectares de forêt. Manifestement, ça n’avait pas suffit.
« — Salut Marcus. Ça va, t’as pas trop chaud ?
— Viens me le dire en face, salope.
— Ça suffit, vous deux. »
Celle qui venait de parler était une grande blonde aux yeux verts, qui aurait pu sortir d’un magazine de mode, si ceux-ci vendaient des uniformes des Nations Unies. Sa démarche avait le rythme d’une danseuse professionnelle, plutôt que d’une militaire, lorsqu’elle s’avança vers Léa, la main tendue.
« — Bienvenue. Je m’appelle Hélène Gauthier, je suis la chef de mission pour le compte des Nations Unies. Je coordonne la sécurité d’Odyssée.
— Ça veut dire que je suis sous vos ordres ? lui demanda Léa en lui serrant la main. La responsable lui sourit.
— Eh bien, je doute de pouvoir contraindre qui que ce soit ici à obéir ! Mais oui, j’essaie d’accorder les intérêts de vos dirigeants respectifs. Pour le progrès, comme ils disent. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Léa s’installa à la table, le plus loin possible de Marcus. Celui-ci se pencha vers le représentant des Etats-Unis à côté de lui et murmura quelque chose, tout en lançant à la mercenaire un regard venimeux. Le représentant de l’Europe consultait un message sur une tablette, pas franchement attentif au conflit qui venait d’avoir lieu. Casey s’installa à la gauche de Léa, parlant pour le personnel civil qui faisait vivre Odyssée au sol. Elle avait à sa droite une femme d’une soixantaine d’année, puis un asiatique sec en costume, qui prenait des notes au crayon à papier, à l’ancienne. La femme se tourna vers elle.
« — Vous savez faire votre entrée.
— On fait ce qu’on peut… » répondit Léa avec méfiance. La femme hocha la tête, faisant tinter l’élégante parure de pierres précieuses qui retenait ses cheveux en place. De près, Léa pouvait voir qu’elle avait subi une chirurgie pour minimiser ses rides. Son tailleur gris portait le logo discret d’un créateur italien sur le col, et la montre semblait tout aussi coûteuse.
« — Permettez-moi de me présenter, puisque nous allons vraisemblablement travailler ensemble. Je suis la directrice de la section recherche de la Northwind, mon nom est Irina Doubinski. J’espère que notre collaboration sera fructueuse.
— Moi de même. » Directrice et dix-septième fortune mondiale, si Léa se souvenait bien de ce magazine parcouru dans l’avion. Il était notoire que sa famille était la tête pensante de la Northwind. Ce conglomérat russo-japonais formait avec la EagleEye et la Diamond la tête de pont de l’exploitation des minerais de l’Antarctique. C’est au Pôle Sud que les plus gros morceaux de la comète Kleiss-Sedan s’étaient écrasés, laissant le reste dans une dense ceinture en orbite. Ces fragments regorgeaient d’un potentiel inédit, que Léa comprenait mal. Mais certains lui avait trouvé des usages. Elle savait qu’un fragment minuscule se trouvait dans le générateur de son arme à rail, sans plus.
Hélène frappa dans les mains pour demander le silence, son sourire toujours aux lèvres, brillant comme une publicité pour du dentifrice. Léa se dit qu’elle avait été recrutée pour ses qualités de communicante, malgré son uniforme. Elle n’avait jamais dû se retrouver à moins d’un kilomètre d’une zone de combat. Au moins, elle avait l’air assez compétente pour empêcher les participants de s’entretuer.
« — Bien… Qu’avons-nous…
— J’aimerais mentionner l’intrusion scandaleuse d’un salarié de la Diamond dans nos locaux, avant-hier. » la coupa le représentant chinois. Marcus partit d’un rire forcé.
« — Intrusion, c’est grotesque, le type s’est trompé de porte.
— C’est un cas caractéristique de violation de notre propriété intellectuelle. J’exige réparation. Ou nous nous retirerons du projet. »
Hélène soupira derrière sa main, cachant une lassitude qui s’accumulait au fil des réunions. Léa vit que ce n’était pas la première fois que ce genre de remarque stérile était soulevé.
« — Monsieur Tan, j’ai sous les yeux un enregistrement des caméras de sécurité montrant que le salarié en question a passé moins de sept secondes dans votre laboratoire. Seriez-vous satisfait si on vous installait des serrures biométriques ?
— Sept secondes, c’est amplement suffisant à un agent pour installer un dispositif d’espionnage, vous le savez !
— Avez-vous trouvé un tel dispositif ? »
Monsieur Tan commença à répondre, puis s’arrêta, avant de se renfrogner.
« — Nous n’avons rien trouvé, mais ça ne veut pas…
— Si vous n’avez rien trouvé, c’est qu’il n’y a rien. Nous connaissons tous ici vos compétences en matière de sécurité informatique, ne vous en faites pas. Alors les portes biométriques suffiront, je pense. Sommes-nous d’accord ? »
Il hocha la tête, les dents serrées, n’osant pas répliquer. Hélène avait l’air mordante, et Léa révisa son jugement sur la représentante des NU. Marcus discutait toujours avec le représentant américain, faisant tout son possible pour montrer qu’il n’en avait rien à foutre. Irina se tourna vers elle, prenant soin de ne pas être entendue par les autres.
« — Tan et ses compatriotes cherchent la moindre occasion pour obtenir l’ascendant, vous vous y ferez. Ils sont assez inoffensifs, tant que vous ne vous approchez pas d’eux. Je crois que votre Nyobe a déjà briefé vos chercheurs. Elle sait y faire en termes de sécurité.
— Vous l’avez constaté vous-même, Madame Doubinski ? » La directrice de la Northwind laissa échapper un fin sourire et hocha la tête.
« — Je n’ai pas honte de le dire, puisque nous avons échoué. Le responsable a été renvoyé à Moscou, et je suis venue mettre un terme à ces pratiques. Après tout, nous sommes tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? »
Léa ne se laissait pas avoir par cette amabilité calculée. Irina cherchait des alliés, comme tout le monde ici. Hélène se tourna vers Casey, à l’autre bout de la table, rejetant à la périphérie de son attention le représentant chinois.
« — Casey, avez-vous un point à soulever ?
— L’extension de l’île pose problème. Les chefs d’équipe n’arrivent pas à suivre la cadence, ils manquent de personnel à temps plein. Ils demandent plus de logements, pour éviter les retours à terre quotidiens.
— De combien de personnes parlons-nous ? » l’interrompit Irina.
« — Il nous faudrait une cinquantaine de logements pour obtenir un rendement adéquat. Certains ouvriers ont des familles qu’ils aimeraient amener sur l’île.
— Gauthier, nous n’avons pas les moyens d’assumer une telle population ! clama Irina. Nous avons à peine de quoi nourrir tout le monde ici. »
Ce n’était pas tout à fait exact, selon Léa. Les capacités nourricières d’Odyssée étaient sous-exploitées par rapport à sa population. La surface au pied de la tour était immense, et on pouvait facilement échanger la forêt qui s’y était développée contre de la bonne terre agricole. Mais les résidents de l’île étaient jaloux de leur richesse, celle-ci étant bien supérieure à celle du continent.
« — Nous en discuterons plus tard, Casey. Je dois examiner les prévisions d’expansion. Quoi d’autre ?
— La coque montre des signes d’usure au centre de la superstructure. Elle aurait besoin d’être re-polymérisée sur dix centimètres.
— On va vous débloquer le budget nécessaire, personne n’a envie de couler. Trouvez des pilotes pour les sous-marins et vous me transmettrez ce dont vous avez besoin. Ensuite ? »
La réunion s’éternisa à mesure que chaque personne faisait part de ses doléances. Comme partout, les différents groupes d’intérêt tentaient tous de tirer la couverture à eux, et la survie du groupe ne passait que par d’interminables tractations. Hélène Gauthier faisait son possible pour éviter les conflits qui auraient remis en cause l’existence d’Odyssée. Léa ne dit rien, prit la température et enregistra les rapports conflictuels. L’Europe, les Etats-Unis et la Diamond, une entreprise de construction brésilienne, formaient un front uni face à la Chine et à la Northwind, un opérateur de transport russo-japonais dont la représentante essayait de s’attirer ses faveurs. Casey tentait tant bien que mal de maintenir un niveau de vie acceptable pour les petites mains de l’île, majoritairement africaines, tandis que les Nations Unies orchestraient le tout. Et il manquait encore un représentant pour la NéoGenesis, le géant américain qui avait reconstruit le réseau mondial après l’infocrash de 2018.
À la fin de la réunion, elle se dépêcha de sortir, de s’éloigner de cette salle. Elle n’était pas faite pour ces petits jeux de pouvoir mesquins. À vrai dire, elle se foutait d’Odyssée, des projets d’avenir et des envies de grandeur. Comme elle se foutait de cette mission ridicule auprès d’une chercheuse qui la méprisait, dans un endroit où on n’avait pas besoin d’elle. Elle était une mercenaire, une espionne industrielle, et une tueuse à l’occasion. Pas une baby-sitter.
L’ascenseur dévala les étages à grande vitesse avant que ses freins ne le fassent atterrir comme sur un coussin d’air. Elle arriva dans un grand hall de verre encombré de palettes de matériaux en attente d’être chargés dans les imprimantes, d’outils pour la finition et de bennes de déchets de construction. Il faudrait encore de longs mois avant qu’on ne puisse inaugurer Odyssée en grande pompe, avec les chefs d’États, les dirigeants d’entreprises et les caméras. Elle sortit avec précipitation et se retrouva à la lisière de la forêt. C’était mieux, beaucoup mieux. Sous ses chaussures, elle pouvait sentir le contact mou mais dense de l’herbe et de la terre. Les conifères avaient quelque chose de reposant, même si l’ordre minutieux avec lequel ils avaient été plantés semblait étrange. Presque trop parfait. Les agronomes avaient utilisé une modélisation à grande échelle pour organiser cette forêt artificielle, tout semblait trop propre, trop bien fait. Encore en attente d’une flore sauvage.
Elle marcha pendant des heures, sans vraiment savoir où elle allait. Il était de toute façon difficile de se perdre. La tour emplissait son horizon, sa corolle translucide projetant une ombre tel un monstrueux cadran solaire. Sous la couvert des arbres, elle se sentait plus calme, plus reposée. Moins oppressée par ce monolithe au-dessus d’elle. Elle s’enfonça encore plus dans la forêt, jusqu’à ce qu’une voix la tire de ses pensées.
« — Pas par là, chef. »
Malékith apparut de derrière un fourré. Elle avait échangé son uniforme contre une veste en cuir légère sur un débardeur écru et de solides chaussures de marche. Celles-ci étaient tâchées de boue, elle devait avoir passé un long moment dans les bois. Depuis leur arrivée, il n’y avait pas eu grand-chose à faire. Une fois les drones en pilotage automatique, elle pouvait se permettre de les laisser voler. S’il y avait eu la moindre alerte, elle avait toujours son portable sur elle. Léa la regarda et l’interrogea en fronçant les sourcils, un air que sa subordonnée avait appris à connaître.
« — La Diamond. Un champ expérimental d’OGM, sur sol modifié. Ils ont foutu des sentinelles un peu partout, et les types sont nerveux. Apparemment, la nana de la Northwind a posé plusieurs requêtes concernant des contaminations, à cause du pollen. Donc ils ne laissent personne approcher.
— Tu as trouvé ça où ?
— Dans la boîte mail de la représentante des NU. J’ai fait mes devoirs, et je t’ai envoyé une copie de ce que j’y ai trouvé. »
Elle s’assit sur une pierre et sortit de sa poche un paquet de bidîs, des clopes indiennes roulées dans des feuilles de kendu. Elle tendit le paquet à Léa, qui refusa d’un geste. Depuis sa chirurgie, elle s’était décidée à arrêter de fumer, même si le goût âcre du tabac lui manquait souvent. Après cette réunion, elle se serait bien grillé une blonde. Après un instant de doute, elle se résigna à fumer sa cigarette électronique, en silence. Elle comprit soudain pourquoi ce silence la gênait lorsqu’elle se rendit compte de son caractère absolu : il n’y avait ni vent, ni oiseaux, ni insectes autour d’elle. Malgré tous les efforts pour reproduire un endroit sauvage, la forêt d’Odyssée restait un artifice.
Léa aurait voulu se replonger dans les souvenirs épars d’une époque où tout était simple et facile, des souvenirs qui dataient d’avant la naissance de Malékith. Mais elle n’y arrivait plus. Avoir conscience du mensonge que représentait cette forêt l’empêchait de se laisser porter.
« — Pourquoi tu es là, en fait ? » demanda-t-elle à l’opératrice. Celle-ci se retourna vivement, un air coupable sur le visage. Manifestement, tout le monde avait des souvenirs à ressasser.
« — J’avais terminé les scans, je me suis dit…
— Non, je veux dire… l’interrompit Léa. Pourquoi t’es-tu engagée chez la EagleEye ? Tu étais avec un groupe anarchiste, si je me souviens bien de ton dossier. Se faire embaucher par une multinationale, c’est pas un peu contradictoire ? »
Malékith hocha la tête sans répondre, puis plongea ses yeux dans le vide. Comme si elle cherchait la réponse adéquate. Son expression était très loin de celle de la jeune femme espiègle et détendue qu’elle avait l’habitude d’arborer.
« — Pas anarchiste, technoprogressiste. Mais j’imagine que c’est partout pareil. Je me suis pris le mur de la réalité en pleine face.
— Comment ça ? »
Malékith se leva et jeta sa cigarette au loin, sans s’inquiéter de bouleverser l’écosystème programmé.
« — De loin, ça a l’air cool. Des idées qu’on a pas l’habitude d’entendre, des concepts nouveaux. Tu te remets en question, et ensuite tu te sens meilleure. Alors t’as envie d’y aller, parce qu’il n’y a rien à faire chez toi, et que là-bas ça a l’air mieux. Et ça l’est, quand t’y es ! Les gens sont sympas, motivés, très intelligents… Tu peux avoir des discussions que t’aurais jamais eu ailleurs. Et puis tu as l’impression de faire ce qui est bien, ce qui est juste. De participer à l’avancement du monde, tu vois ?
— Ouais. J’ai connu. »
À une époque, Léa avait participé à un groupement qui oscillait entre militantisme armé et grand banditisme, lorsqu’elle était en France. Mais elle s’était fait arrêter trop tôt pour arriver à quelque chose de concret. Le résultat de ses années militantes tenait entre les murs blancs d’une prison de haute sécurité.
« — Mais à force d’y être, tu grattes un peu. J’ai commencé à grimper dans la hiérarchie, ce qui n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais ça… Non, le problème c’était plutôt ce que j’ai vu en haut. Tu vois, ils sont très fiers de ce qu’ils ont construit, et ils le peuvent. Mais ils ne se privent pas de le répéter toute la journée. Chacun surveille l’autre pour juger de la conformité de ses actes aux principes de la communauté. Et le moindre écart est sanctionné par des éclats digne d’un tribunal populaire. Même si tout le monde souriait, l’atmosphère y était viciée. Personne n’osait exprimer de nouvelles idées, par peur de ce qu’en diraient les autres. Au final, même si la communauté semblait vivante à l’extérieur, dans les faits elle stagnait. »
Les derniers mots avaient été prononcés avec la colère juvénile d’un espoir déçu. Malékith haussa les épaules et se rassit.
« — C’est là que la EagleEye est arrivée, avec une offre à cinq chiffres en dollars et la promesse de ne pas m’ennuyer. J’ai pas réfléchi longtemps. J’avais déjà fait le tour de ce que la communauté avait à m’offrir, de toute façon. »
Elle semblait si sûre d’elle, si certaine de sa supériorité, que Léa ne se donna pas la peine de lui faire remarquer son égoïsme. Pourquoi faire ? Malékith avait vingt-cinq ans, croyait avoir toutes les réponses, et se pensait immortelle. Elle aurait bien le temps d’apprendre. De toute façon, elle n’écouterait pas.
— Et si c’était à refaire ? »
Elles n’eurent pas le loisir d’apprécier la réponse. Leurs communicateurs sonnèrent simultanément, transmettant le même message : on les attendait au hall d’entrée. Malékith prit la besace dans laquelle elle rangeait son portable et la suivit vers l’entrée. L’île ne faisait que deux kilomètres de rayon au sol. Léa commençait à se dire que les sifflets distribués à l’arrivée n’étaient là que pour faire peur aux petits nouveaux.
Dans l’entrée, deux hommes les attendaient. Elle reconnut le premier, c’était le représentant de l’EFE, un petit homme moustachu avec un début de calvitie. L’autre était un jeune homme aux cheveux courts, quelques traces d’acné sur les pommettes. Le représentant avait l’air mécontent, et tenait entre ses mains une feuille de papier intelligent qui brillait sous les néons.
« — Léa Fontaine, je présume ? »
Le ton de sa voix trahissait une forme de nervosité, que Léa ne pouvait pas encore analyser. Elle n’arrivait pas à savoir s’il était mécontent d’être en sa présence, ou si c’était ce pourquoi il était là qui le dérangeait.
— En effet. Qu’y a-t-il ?
— On vient de me faire parvenir un message. Vous êtes recherchée pour plusieurs crimes en bande organisée, évasion, ainsi que de multiples homicides volontaires sur le territoire de l’État Fédéral Européen. »
Elle fronça les sourcils, ne s’attendant pas à ce que son passé ressurgisse de cette manière. Mais il n’était pas question qu’elle se laisse intimider par un fonctionnaire. Elle préféra répondre en souriant.
« — Je suppose que je dois admirer la mémoire de vos services, et me réjouir de ne pas être sur ce territoire.
— En réalité, la directive 240-653-B2 relative aux territoires artificiels place Odyssée sous souveraineté européenne partielle. Ce qui signifie que nous sommes en droit de prendre des mesures coercitives à votre égard. »
Léa admira un instant le courage du représentant. Il avait probablement lu son dossier, il savait les dégâts qu’elle pouvait causer. Et il savait que la position de l’Europe dans le projet Odyssée n’était que mineure, surtout face à la puissance économique de la EagleEye. Et pourtant, il se sentait capable de la menacer, sans même une arme à portée de main.
« — Ce serait très indélicat de votre part, Monsieur… ?
— Andréopoulos, Tovias Andréopoulos. Oui, nous sommes bien d’accord, personne n’y gagnerait quoi que ce soit. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de contacter votre supérieur, Monsieur Smith. Voici les termes sur lesquels nous sommes parvenus à nous entendre. »
Il lui tendit la feuille, une impression sur un support coûteux, qui pouvait enregistrer une signature numérique, et qui était presque impossible à contrefaire. Le jargon était juridique et passablement abscons, mais elle fut choquée lorsqu’elle absorba l’essentiel. En gros, on la tenait en laisse. Smith avait accepté qu’un “observateur”, comme le nommait le contrat, suive son équipe durant toute la durée du séjour. Tout avait déjà été paraphé et signé, son accord à elle n’était qu’une formalité. Elle se retrouvait avec un mouchard aux fesses.
« — Je ne peux pas croire qu’il ait accepté ça.
— Et pourtant… Voici un de nos opérateurs, Kestrel. »
Le jeune homme derrière lui s’avança. Il avait l’air timide et emprunté, le comportement de quelqu’un peu habitué à interagir avec d’autres êtres humains. C’était souvent le cas chez les opérateurs novices. Leur formation occupait le plus clair de leur temps, qu’ils passaient sur leurs machines. Difficile de développer des compétences sociales dans ses conditions.
« — Ne vous en faites pas, il saura se montrer discret. »
Léa se retint de s’énerver contre l’Européen, qui avait gardé son air soucieux de gestionnaire. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir, lui aussi ne faisait qu’obéir aux ordres. Et pourtant, ça l’aurait soulagé. Au lieu de ça, elle signa le document, puis darda un regard glacial en direction de Kestrel. Mais ce fut Malékith qui intervint la première.
« — Hey, gamin, c’est quoi ton nom ? » jeta-t-elle, sans se soucier du fait qu’ils avaient presque le même âge.
« — Euh, Kestrel…
— Ton vrai nom. »
Les opérateurs gagnaient le droit de se faire appeler par leur pseudonyme dès lors qu’ils avaient fait leurs preuves. Léa secoua la tête, pour essayer de dissiper cette accès de rivalité professionnelle.
« — Stéphane Leroy. »
Trop tard. Un point pour l’Indienne.
Elle rendit le document au représentant et marcha vers l’ascenseur. Malékith la suivit, et après un moment de flottement, Stéphane également. Il était temps de voir si le dispositif de sécurité qu’ils avaient mis en place tenait la route. Cette mission commençait à lui porter sur les nerfs.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 7

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Elle commença à courir, d’abord à petites foulées pour se remettre du choc. Puis de plus en plus vite. Les ascenseurs étaient tous occupés et il y avait un monde fou dans les coursives et les cages d’escaliers. Plusieurs fois, elle renversa des chercheurs, laissant derrière l’éclat de bris de verre et de jurons lâchés dans son sillage. Ce n’était pas la peine de se presser pourtant. Irina ne pouvait pas atteindre les quais avant que la sécurité ne soit alertée. Le seul moyen pour elle s’enfuir était de voler l’un des sous-marins utilisés pour les réparations de la coque. Leur autonomie était limitée, mais elle pourrait toujours s’éloigner assez et être récupérée par un navire à proximité. On atteignait rarement une position comme la sienne sans plan de secours.
Malékith suivait Léa à la trace sur le plan d’Odyssée, ouvrant les portes devant elle, corrigeant sa trajectoire au besoin. Les couloirs se vidaient alors qu’elle descendait, jusqu’au hall d’entrée qu’elle ne fit qu’apercevoir. Un ouvrier la regarda passer, l’air complètement halluciné. À la réflexion, avec le visage en sang et l’arme à la main, elle devait avoir l’air d’un monstre échappé d’un cauchemar. Elle chassa les gouttes qui lui tombaient sur les yeux et descendit encore un escalier pour se retrouver dans la cale, où elle s’arrêta, essoufflée. Le relais qu’avait posé Kyong-Hee traînait encore au sol, devant la porte.
« — Malékith, où je suis ?
— À cinq cents mètres des bassins. Mais il n’y a pas de chemin direct, tu vas devoir passer par la salle des transformateurs. Droit devant toi, quatrième à droite. »
En traversant le couloir, Léa maudit son manque de contrôle. Chacun de ses pas faisait résonner l’acier comme une cloche, décourageant toute forme de discrétion. Elle fit mentalement le compte de ses ressources. Deux chargeurs de quatorze fléchettes et son couteau, un corps à moitié en rade, et un implant chimiquement désactivé. Pas idéal. Elle entra dans la salle, une cathédrale en replis de métal, qui montait jusqu’au dessus du niveau de la mer. Des dizaines de transformateurs étaient rangés sur des étagères monumentales, couvertes de givres. Léa respirait au travers de sa main pour filtrer la vapeur gelée qui s’échappait des unités réfrigérantes. Un bourdonnement assourdissant régnait dans la pièce, et mettait à l’épreuve ses oreilles encore faibles après l’attaque. Si elle avait été face à un groupe entraîné, dans ce champ de tir, Léa n’aurait pas été confiante. Face à une sexagénaire sans expérience et blessée, ça allait être du gâteau.
La première rafale s’écrasa à ses pieds, la seconde remonta à sa droite. Elle se jeta sur le côté avant que la troisième n’éclate la glace, là où elle se trouvait. Elle glissa jusqu’à un coin de métal qui la frappa durement dans le dos, lui arrachant un cri de douleurs étouffé. Se relevant, elle se mit à couvert alors que les balles continuaient à pleuvoir à trois mètres d’elle.
Retour au point de départ. Apparemment, Irina avait trouvé une cache d’arme, sans doute laissée là par ses mercenaires. Deuxièmement, elle ne savait pas s’en servir. Si elle avait attendu un peu plus longtemps, si elle avait eu un peu plus d’expérience, Léa aurait été répandue sur le plancher. Mais elle disposait d’un bon point de tir, surélevé, avec une ligne de vue bien dégagée. Léa cracha en se relevant, essuya à nouveau le sang sur son visage et risqua un oeil derrière le transformateur. Elle ne s’était pas trompée. Le tout était à présent de savoir ce qu’Irina avait en réserve pour l’empêcher d’avancer.
Elle couru d’un bloc à l’autre, restant le moins longtemps possible à découvert. Léa avait un avantage : quelqu’un d’entraîné aurait essayé de prévoir ses déplacements, ce qui n’était pas très difficile vu la configuration géométrique de la salle. Un bon tireur d’élite aurait même pu l’abattre avant qu’elle ne se mette à courir. Mais Irina ne savait pas la lire, elle en était réduite à garder les yeux grands ouverts, à l’affût du moindre mouvement. Il suffisait simplement de la déstabiliser un peu.
« — Mal’, trouve-moi son numéro et mets moi en ligne avec elle.
— Tout de suite. »
Après un instant, il y eu une tonalité d’attente dans l’oreillette, très pré-millénaire. Puis une voix russe décrocha.
« — Qui est-ce ? Je suis occupée là.
— Vous devriez lâcher ce truc, Irina, vous allez vous blesser. » répondit Léa d’un ton acide.
Elle pointa son arme sur un transformateur et tira deux coups, faisant exploser son sommet dans une gerbe d’arcs électriques. Une rafale vint frapper le point qu’elle venait de dégommer, un tir réflexe, complètement aux fraises. Elle avança encore de cinq bons mètres.
« — Vous voyez, vous faites n’importe quoi. Vous devriez laisser la place à des professionnels. Des vrais, je veux dire, pas les clowns à deux mains gauches de l’autre soir.
— Fermez-la Fontaine, ils vous ont mis en pièce et je vais finir le travail. »
Léa éclata un autre transfo et Irina réagit à l’identique. La mercenaire entendit un juron dans l’oreillette, le claquement d’un chargeur que l’on éjectait, un échange foireux de la part d’une main plus habituée à utiliser un stylo.
« — Alors, on a plus de munitions ? »
Avant que la Russe n’ait pu réagir, Léa ferma la distance qui les séparait. Irina essayait encore d’enfoncer la masse courbe du chargeur dans son fusil d’assaut lorsque la mercenaire sauta par-dessus la barricade de fortune et lui lança un coup de pied au visage. La Russe roula au sol, lâcha son arme et se releva dans un seul mouvement. Léa pointa son arme sur elle avec méfiance. Ce n’était pas le mouvement d’une novice. Et Irina arborait un sourire vorace sur ses lèvres.
« — Allez quoi, Fontaine, vous vous dégonflez ? »
Léa resta à bonne distance, le temps de voir ce que la Russe avait pu récupérer. Un sac de sport était ouvert sur le sol, débordant de munitions pour plusieurs type d’arme, ainsi que deux pistolets et ce qui semblait être un fusil à canon scié. Il y avait là de quoi prendre d’assaut une petite forteresse, et Léa fut soulagée qu’Irina n’eut pas su se servir correctement d’une arme à feu.
Son moment d’inattention lui fut fatal. Son arme avait bougé, pas plus de deux centimètres, mais c’était suffisant. Irina lui sauta dessus, détournant le canon de la main gauche, plaquant son bras droit sur sa gorge pour la faire tomber au sol. Léa eu juste le temps de voir le trou net laissé par la balle de Kyong-Hee dans l’avant-bras, déjà cicatrisé. Le pistolet électromag résonna en heurtant l’acier, avant le choc sourd des deux corps qui s’effondraient ensemble. Elle prit le plus gros de la chute dans la tête, affaiblie par ses blessures et le bourdonnement incessant des transformateurs. Et son champ de vision éclata en une floraison d’étoiles quand Irina lui plaça deux directs dans le nez, qui se brisa dans un craquement de bois sec. La Russe se releva, pensant l’avoir étendue pour de bon.
« — Vous m’excuserez, j’ai un sous-marin à prendre. »
Elle disparut en courant par une coursive. Léa flottait dans un voile de douleur et de rage, contre lequel elle lutta pour reprendre ses esprits. À tâtons, elle trouva son arme et s’appuya dessus pour se relever. Elle avait envie de voir cette salope crever, de lui vider un chargeur dans le ventre. Après, peut-être qu’elle la découperait en morceau pour trouver comment elle avait pu réparer son bras, et d’où elle sortait une technique de combat pareille.
Se remettre debout lui arracha un cri de douleur animal. Irina lui avait enfoncé ses genoux dans le ventre en lui tombant dessus, juste sur sa blessure. En boitillant, elle partit à sa poursuite. Elle la rejoignit cent mètres plus loin, dans un petit hangar mal éclairé par quelques globes disposés ça et là, où on avait trouvé la place. Des sous-marins aux corps disproportionnés et aux bras atrophiés, peints en jaune et couverts d’inscriptions japonaises, pendaient au plafond, accrochés à des pinces de largage. Irina était penchée sur une console, et l’un des engins tombait à l’eau.
« — Irina, restez où vous êtes ! »
Elle pointa son arme, mais le sang dans ses yeux et la douleur de son nez l’empêchait de voir clairement ce qu’elle visait. Irina s’en rendit compte, et marcha tranquillement vers le submersible.
« — Vous n’êtes pas dénuée de qualité, ma chère Fontaine. Je dois bien admettre que j’admire votre acharnement, sans parler de vos indéniables qualités dès qu’il s’agit de faire exploser des choses. »
D’un bond, elle atterrit sur le sous-marin, dont elle déverrouilla l’écoutille. Elle tenait son bras droit serré contre son corps avec précaution.
« — Hey, vous savez quoi ? Oublions toute cette histoire. Après tout, c’est juste du business, n’êtes-vous pas d’accord ? Si d’aventure vos employeurs actuels ne vous satisfaisaient plus, je pourrai sans doute vous trouver un poste à votre mesure. Sur ce, bonne journée ! »
En hurlant de rage, Léa vida son chargeur en direction de l’engin, mais les fléchettes ricochèrent sur un blindage prévu pour résister à la pression du fond de l’océan. Ça ne l’arrêta pas. Elle rechargea et tira encore. Rechargea. Tira. Et continua alors que son dernier chargeur était vide, et que le bouillonnement du bassin se réduisait à quelques bulles éparses.
« — Malékith, elle s’est échappée ! Je veux que tu la suives. Envoie-lui tes drones, et colle lui un missile dans les dents dès qu’elle refait surface !
— Je ne peux pas, elle navigue trop profond. Les radars des drones ne sont pas conçus pour traquer des sous-marins, j’ai aucune idée d’où elle va ressortir. »
Léa inspira profondément, voyant que ses mains tremblaient comme des feuilles.
« — Trouve une putain de solution ! »

*

L’avion fit un premier passage autour de la tour, affolant tous les détecteurs autour du dôme du canon. Le pilote se la jouait. Puis il revint vers le groupe qui l’attendait sur la plate-forme d’atterrissage, au-dessus de la cime des arbres. Après une grande boucle pour reconnaître le terrain, l’aéronef amorça son approche. Ses ailes basculèrent pour orienter ses réacteurs à la verticale. Comme un énorme insecte volant, il se posa en un seul mouvement fluide. Après les minutes nécessaires au refroidissement des moteurs, une passerelle se déplia et permit à trois hommes d’en sortir. Le premier portait un costume gris clair sous une veste en cuir, les deux autres le suivaient en tenues de camouflage. Il portaient chacun le même fusil court que Kyong-Hee, ainsi que des paires de lunettes intelligentes. Léa s’avança à leur rencontre, son visage était défiguré par un hématome et une montagne de pansements.
« — Smith. Vous avez fait vite.
— Nous avons eu un bon courant en direction du Cap. Alors… Tout ne s’est pas déroulé comme prévu, on dirait. »
Lorsqu’il avait appris la fuite d’Irina, Smith avait pris le premier navire pour traverser l’océan Austral. Puis il avait réquisitionné un des avions de la EagleEye et rejoint Odyssée. Le voyage n’avait pris que deux jours. Les avantages de l’autorité.
« — On peut la retrouver, Monsieur. Elle n’a pas tant d’avance que ça. Donnez-moi un véhicule et des contacts, et je vous promets que…
— Du calme, Fontaine, du calme. Je vais examiner la situation. Je dois m’entretenir avec quelque personne ici. Nous nous verrons plus tard dans votre bureau. »
Avant qu’elle ne put répondre, il fit signe à ses deux gardes de le suivre et descendit vers la forêt. L’un d’eux fit un signe de la tête à Léa en passant. Elle referma le poing sur son impatience et se laissa porter par les antidouleurs qu’on lui avait injecté deux heures auparavant. Elle sentit que Cillian lui posait la main sur l’épaule avec compréhension, tandis que Nyobe s’allumait une cigarette à côté. Sans un mot.

*

« — Ce n’est pas possible, Smith ! Enfin merde, vous n’allez pas la laisser s’en tirer comme ça !
— Calmez-vous Fontaine, et asseyez-vous. »
Dès son arrivée, Smith avait vidé le poste de contrôle de ses occupants, Malékith n’avait pas osé protester. Il y avait passé deux heures. Attendant devant la porte, Léa avait vu passer la moitié des responsables de l’île – y compris Marcus Diaz et son air moitié suffisant, moitié paumé. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais Odyssée semblait agir au rythme de la EagleEye à présent. Ça en disait long sur le pouvoir politique que Smith pouvait déployer. Puis il avait appelé Léa et Nyobe. En entrant, elles avaient constaté que la pièce était bien garnie : en plus de son patron, Léa voyait à présent Hélène Gauthier des Nations Unies, Tovias Andréopoulos de l’EFE et – plus surprenant – Stéphane Leroy, le gamin.
Puis Smith lui avait annoncé très clairement qu’il n’allait pas poursuivre Irina Doubinski ou la Northwind, et que la mission était terminée. C’est là que Léa avait commencé à hurler. Elle frappa le poing sur la table, et il augmenta le volume en réaction.
« — J’ai dit : asseyez-vous ! »
En dix-sept ans de missions communes, Smith n’avait pas élevé la voix une seule fois. Il était plus nerveux qu’il n’en avait l’air. Léa se calma un peu et consentit à s’asseoir. Elle jeta un regard méfiant aux deux Européens à côté d’elle. La responsable des NU, elle pouvait comprendre, mais eux ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là, quel était le rapport ? Smith souffla pour retrouver son calme et reprit.
« — Bien… Comme je vous le disais, nous avons attentivement étudié la situation en compagnie des responsables des différentes organisations qui financent le projet Odyssée. Il nous est apparu qu’engager des représailles envers la Northwind serait très dommageable pour les opérations que nous menons ici et en Antarctique. Pour cette raison, vous et votre équipe allez être déployés vers une autre mission.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? On ne sait même pas ce qu’Irina voulait nous voler ! Et qu’est-ce qu’ils font là, ceux-là ? » répondit-elle d’un ton cinglant en pointant les Européens. Stéphane avait l’air d’en savoir plus qu’elle, et lui adressa un sourire à cette remarque.
« — Si vous permettez, Monsieur Smith. » intervint Andréopoulos. « — Le gouvernement européen travaille avec la EagleEye pour assurer son indépendance énergétique. Les forages du Pôle Sud sont vitaux dans ce domaine. Des forages qui dépendent de la bonne entente entre la EagleEye, la Diamond et la Northwind.
— Ça vous ne vous donne pas le droit de me faire la leçon, je ne travaille pas pour vous.
— C’est tout comme. L’Europe et la EagleEye travaillent ensemble, donc vous servez nos intérêts ici. Sinon, comment auriez-vous pu accéder à nos bases de donnée ? »
Stéphane leva la main, son sourire suffisant le rendait insupportable. Mais Léa ne pouvait pas se laisser aller à la violence en présence de son supérieur. C’était regrettable.
« — Lorsque nous avons su qu’il y avait une menace sur vos intérêts, nous avons transmis les informations à Smith, et affecté l’opérateur Kestrel à votre équipe. C’est comme ça que nous avons veillé à la sauvegarde de nos intérêts. »
Smith se leva et éteignit sa tablette avant que Léa ne réplique, pour désactiver le conflit. Il fit signe aux autres de le suivre.
« — J’ai encore des choses à régler sur place, puis nous partons. La délégation de l’EFE prendra en charge la sécurité de nos chercheurs. Et Mademoiselle Fary Nyobe, vous venez avec nous. L’Antarctique a besoin de vos talents, vous allez apprécier nos laboratoires. »
Il sortit, emmenant avec lui les deux Européens et la responsable des NU. Celle-ci semblait n’avoir été là que pour entendre les instructions, signe que les acteurs gouvernementaux obéissaient aux ordres des multinationales. Léa resta à sa place, en compagnie de Nyobe, qui n’en menait pas le large. Les grandes ambitions de la chercheuse seraient compromises par son départ, et elle ne pouvait pas y faire grand chose. Elle devrait gérer de loin, dérouter les ressources, agir autant que possible pour éviter que le continent africain ne soit oublié. Ce serait difficile. Les très riches avaient en commun cette capacité de veiller à leur argent.
Léa, quant à elle, bouillait intérieurement. On l’avait trompée, utilisée comme fusible pour prendre les coups pendant qu’elle avançait dans le noir. Zacarias ne s’était toujours pas réveillé, et Cillian commençait à douter qu’il puisse y parvenir un jour. Elle avait été blessée un peu partout, son nez cassé le lui rappelant comme une démangeaison qu’on ne pouvait apaiser. Et après tous ces efforts, on ne lui donnait pas le droit à la plus élémentaire des vengeance. Elle se sentait comme un couteau qu’on aurait tiré pour rien. Et ne parvenait pas à accepter de rentrer sagement dans son fourreau.
Elle se leva et alla jusqu’au sac de matériel de Cillian, qui gisait sous un bureau. Sous la boîte de médicament et les batteries de rechange des scanners et des instruments de chirurgie, il avait caché une bouteille de single malt, ainsi que des verres en céramique incassable. Elle en posa deux sur la table et commença à servir.
« — D’ordinaire, je ne bois pas d’alcool. » mentionna Nyobe.
« — Si tu vois une meilleure occasion, préviens-moi. J’ai pas envie d’affronter ça sobre. »
La chercheuse ne se formalisa pas de ce tutoiement soudain, compte tenu des circonstances. Au lieu de ça, elle enfila le premier petit verre et s’en resservit un autre. C’était probablement un sacrilège de tomber une bouteille d’un aussi bon whiskey de cette manière. Les ancêtres de Cillian n’auraient sans doute pas apprécié. Léa s’en foutait.
L’équipe entra dans le bureau, encore innocente, pleine d’espoirs pas encore déçus. Malékith s’assit à son bureau, prête à lancer les drones. Kyong-Hee portait son fusil en bandoulière et sa main passait inconsciemment sur la crosse. Cillian tiqua en voyant qu’on avait attaqué sa bouteille plutôt que la Northwind, mais ne fit aucun commentaire, comme d’habitude. Léa leur fit signe de s’asseoir et leur servit à tous un verre, laissant planer le doute.
« — Smith vient de me dire qu’on arrêtait tout. On repart pour le Pôle Sud dans deux jours.
— Et c’est tout ? On laisse Irina s’enfuir ? » demanda Kyong-Hee avec une tension vibrante dans la voix.
« — Ouais. Il est satisfait. Tout le monde ici est satisfait. Et personne ne nous demande notre avis… »
Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, chacun assumant le choc comme il le pouvait. Kyong-Hee posa son arme dans un coin et entreprit de démonter son optique par gestes automatiques, tandis que Malékith rapatriait le dernier drone encore en vol. Une manière de dérouter l’attention. Cillian semblait se dire qu’il pourrait bien se trouver une autre bouteille, et donc s’employait à évacuer celle-là. Dans un éclair de lucidité, il leva son verre, comme pour mettre un point final.
« — À Zacarias. »
Personne n’eut le coeur de dire quoi que ce soit d’autre.