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Aigle Englouti : Chapitre 5

Aigle Englouti : Chapitre 5

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Nyobe tourna la tête lorsque Léa entra dans le poste de contrôle. La mercenaire avait échangé son fauteuil contre une combinaison de mobilité qui assistait ses jambes. Elle l’avait faite disparaître sous un long manteau noir qui montait jusqu’en haut du cou. Sa démarche était saccadée mais ferme, dissuadant du moindre commentaire les personnes dans la pièce. Elle avait couvert ses yeux marrons de sa paire de lunettes intelligentes, et fait couper courts ses cheveux roux par un journalier d’en bas. Celui-ci lui avait demandé un passe-droit pour retourner à terre, qu’elle n’avait pas pu lui donner. Les ouvriers n’avaient pas été relevés depuis l’assaut. La tension montait et on avait déjà dû envoyer la sécurité dans les baraquements de fortune pour contenir un soulèvement de foule. Si on ne trouvait pas celui qui avait fait entrer les assaillants sur l’île, elle allait s’embraser. Léa ne faisait confiance à personne pour y parvenir. Pour l’heure, Nyobe lui laissait une chance.
Malékith se leva de sa chaise, après avoir projeté son écran au mur.
« — J’ai terminé. Mais c’est pas énorme.
— Vas-y, on t’écoute. » répondit Léa en s’asseyant. Les servomoteurs de sa combinaison faisaient un léger bruit strident. Nyobe prit note de les vérifier elle-même. Kyong-Hee et Cillian restaient dans l’ombre, le médecin gardant un oeil sur les constantes vitales de Zacarias. Il n’était toujours pas sorti du coma.
« — Bien. À 20h, une anomalie est détectée sur le quai Est. Vraisemblablement une équipe de quatre personnes, avec un véhicule furtif, type kayak ou canot pneumatique. Ils accostent, minent le quai, se cachent. Lorsque Kyong-Hee, Zac et Cillian arrivent, ces types commencent par tout faire sauter, puis tirent sur tout ce qui bouge. La sécurité arrive cinq minutes plus tard et prend part à l’affrontement.
— Encore des morts pour rien. » intervint Nyobe avec dégoût.
Kyong-Hee la foudroya du regard, se préparant à lui lancer une réplique cinglante, mais Léa leva la main pour l’en empêcher.
« — Les autres. Ceux de la tour.
— Oui. Ils sortent de l’ascenseur à votre étage, comme par magie. Impossible de savoir d’où ils venaient, mais regardez ça. »
Elle projeta une vue en coupe de la tour. Les cages d’ascenseur étaient surlignées en rouge, quatre par point cardinal. Puis elle révéla le circuit électrique qui alimentait leurs énormes moteurs, les câbles descendant jusqu’au générateur, au niveau de l’eau.
« — Les ascenseurs sont alimentés par le réacteur expérimental, qui utilise des roches météoritiques d’Antarctique. Il est surveillé en permanence, pour l’optimisation, et les moteurs pompent un paquet de jus. Les logs montrent une ponction de une minute et quarante-sept secondes, qui correspond à un trajet du sous-sol au sommet de la tour. J’ai failli ne pas trouver ça, avec le canon qui siphonnait toute la puissance.
— Et donc ? » lâcha Cillian qui s’impatientait.
« — Personne ne peut entrer dans le sous-sol sans un pass biométrique. Les autorisations sont changées chaque jour, donc quelqu’un les a fait entrer. Quelqu’un d’ici, qui ne peut pas avoir accès à ce que ces hommes cherchaient dans le laboratoire. On doit donc extraire un vers du fruit. »
Chacun se tut, prenant le temps d’apprécier le problème à sa juste valeur. Tous ici savaient qu’Odyssée n’était pas un projet sans risque. Beaucoup d’intérêts mélangés, certains qui s’opposaient, d’autres en concurrence, et plus rarement, quelques coopérations limitées. Les délégations armées n’étaient pas là pour protéger l’île de l’extérieur, mais pour se surveiller entre elles. Léa en avait fait l’expérience lors de cette réunion des responsables. Mais un des participants avait décidé de briser le pacte de non-agression. Quelqu’un avait fait entrer des mercenaires avec l’intention évidente de tuer et piller. Restait à savoir ce qu’ils cherchaient. Léa se tourna vers Nyobe.
« — Selon vous, pourquoi nous ont-ils ciblés ? Que voulaient-ils ? »
La chercheuse ne répondit pas immédiatement, prenant le temps d’examiner les différents projets que son équipe menait.
« — Difficile à dire. Spencer et Ary travaillent sur un système de communication par réflection ionosphérique. J’ai aussi toute une équipe qui tente de mettre au point un émetteur-récepteur par intrication quantique. Mais ça reste des projets à très long terme, rien de commercialisable, nous ne faisons que défricher. Il y a bien le corset réparateur que vous avez expérimenté, ainsi que la combinaison qui vous soutient. Cela dit, nos rivaux ont sans doute des programmes équivalents. Non, franchement, je ne vois pas ce qui pourrait justifier un tel déploiement de force…
— Et votre implant ?
— L’implant… Si on parvenait à mettre en place une liaison directe et réciproque entre lui et le cerveau de la personne, oui, peut-être… Mais nous en sommes encore très loin. Nous parvenons tout juste à transmettre l’information aux neurones. Le Graal, dans ce domaine, c’est de pouvoir piloter mentalement la prothèse, vous voyez ? Si on y parvenait, nous pourrions créer des membres entiers, et plus encore. Les possibilités seraient infinies. Comme pour toutes les technologies que nous développons sur cette île.
— Des corps cybernétiques, comme dans les bouquins ? demanda Kyong-Hee. Vous êtes capables de faire ça, je veux dire, bientôt ?
— J’aimerai plus de détails sur ce projet. » dit Léa.
Le visage de Nyobe se ferma et elle s’enfonça dans son siège.
« — Je ne peux rien dire. Ce sont les ordres, ceux de votre patron. »
Il y eu du mouvement pour répondre à ce rejet, l’équipe choquée que Nyobe puisse leur cacher des informations. Kyong-Hee protesta, sa main se posa inconsciemment sur le fusil qu’elle portait à l’épaule, par la bandoulière. Cillian sortit de sa torpeur ordinaire pour joindre sa voix au concert, le temps de deux battements de coeur, avant de retomber dans son mutisme. C’était beaucoup. Léa laissa passer l’averse, les poings serrés sous son menton, comme si elle n’avait pas entendu ce refus. Puis lorsque tout le monde se fut tu :
« — Bien. Appelons Smith, alors. »
Malgré tout, elle n’était pas rassurée à cette idée. Léa avait des rapports compliqués avec son patron – principalement parce que celui-ci ne pouvait pas reconnaître la plupart de ses missions. Et Smith n’était pas un employeur comme les autres : il l’avait recrutée alors qu’elle était en prison, elle avait violé un certain nombre de lois pour le rejoindre, pendant qu’il couvrait ses arrières. Elle ressentait autant de reconnaissance que de défiance envers lui. Et elle avait bien conscience qu’il la considérait comme un outil, coûteux mais sacrifiable au besoin.
Un visage apparut sur l’écran que Malékith projetait au mur. Un boxeur post-soviétique, des traits grossiers que les rides de l’âge n’avaient fait que rendre plus durs. Léa savait quelle intelligence amorale se cachait derrière ces traits, qu’on prenait pour ceux d’un simple d’esprit. Un sourire rusé décourageait cette première impression. Il portait un costume gris dans le plus pur style corporate. On pouvait y voir le logo de la EagleEye, un aigle jaune stylisé encadrant deux E soulignés d’or.
« — Fontaine, heureux de vous voir sur pied. Comment allez-vous ?
— Opérationnelle, Monsieur.
— Parfait. Et vous, Nyobe ? »
Celle-ci laissa passer un moment de silence, juste le temps nécessaire pour montrer au dirigeant tout le déplaisir qu’elle avait à lui parler.
« — Tout se déroule comme prévu, Monsieur Smith. Si ce n’est que nous faisons face à un conflit d’intérêt. Votre équipe souhaite avoir accès aux données du projet Ichor. »
Il se tourna vers Léa, qui acquiesça. Pendant un instant, elle se demanda s’il pouvait donner cet ordre. Smith, en tant que chef des opérations spéciales, n’avait en théorie aucun pouvoir sur la division scientifique. Mais au sommet de la EagleEye, le pouvoir était plus une affaire d’influence politique que de hiérarchie clairement définie. Il disparut du cadre, une voix se fit entendre hors-champ, puis il revint.
« — Fontaine, est-ce que cela est vraiment nécessaire ?
— Smith, si vous voulez qu’on néglige des pistes, c’est à vous de voir. » répondit Léa avec impatience. Elle n’avait pas le temps pour ces conneries. « — Mais si vous comptez sur nous pour trouver ceux qui ont foutu Zacarias dans le coma, il va falloir nous lâcher la bride.
— Bien. Les clés de décryptages vous ont été envoyées. Nyobe vous fera un point sur la situation. Votre clause de confidentialité s’applique aux informations que vous serez susceptibles d’entendre, vous en connaissez les termes. »
Léa se souvenait des termes comme s’ils avaient été gravés dans son crâne. Son équipe n’était pas la seule que la EagleEye employait, et l’entreprise ne réglait pas la trahison par les tribunaux.
« — Message reçu, on sera discret.
— Réglez ça au plus vite, Fontaine. D’autres tâches vont bientôt réclamer votre attention. Nyobe, nous aurons une autre discussion. Bonne journée à vous tous. »
Ce sourire et cette politesse empruntée avant de couper la communication sans attendre de réponse, tout à fait son style. Kyong-Hee tourna la lentille de son oeil unique vers Nyobe, attendant les détails sur ce qui serait peut-être son prochain jouet. La chercheuse soupira.
« — Nous sommes parvenus à construire une chaîne de neurones organiques et électroniques, puis un lobe complet qui réagit aux stimulations extérieures. Les premiers tests sur des animaux donnent de bons résultats. Nous avons pu faire remarcher un singe qui avait eu la patte tranchée par un engin agricole, en lui greffant une prothèse.
— Il marchait vraiment ? » l’interrompit fébrilement Kyong-Hee.
« — Aussi bien qu’avant son accident, après des séances de rééducations. On devrait bientôt passer aux premières implantations humaines. »
Kyong-Hee allait poser d’autres questions, mais Léa la coupa dans son élan.
« — Ça pourrait être ça comme ça pourrait être autre chose. Tout ce qui est développé sur cette île peut valoir une fortune au marché noir. Sans oublier que ces technologies pourraient finir dans les mains d’un groupe terroriste, ou criminel.
— Ah, parce que ce n’est pas déjà le cas ? » fit remarquer Nyobe d’une voix acerbe. Léa n’en tint pas compte.
« — Kyong-Hee, tu descends au sous-sol et tu examines la zone. Je veux savoir d’où ces types sont partis, et s’ils ont laissé des traces. Je doute que quoi que ce soit échappe à ton oeil, mais prends le temps qu’il faudra. On manque cruellement de pistes.
— Ces sous-sols sont immenses, et de nombreuses zones sont à accès réservé.
— Je m’occupe de ça. Cillian, tu vas devoir te salir les mains. Je veux que tu récupères un maximum d’informations sur ces mercenaires : qui sont-ils, d’où viennent-ils, leurs compétences… La totale. Si tu dois les disséquer pour ça, utilise mon ancienne chambre.
— Les NU ont récupéré les cadavres. »
Léa maugréa en sentant qu’elle allait devoir perdre le reste de la journée à soudoyer les faveurs des autorités de l’île. Elle aurait encore préféré la passer à se frapper la tête contre un mur.
« — Je m’en charge aussi. Malékith, tu passes à l’offensive. Je veux tout savoir de l’emploi du temps de chaque représentant au moment de l’attaque, ainsi que ceux de leurs principaux collaborateurs. Va aussi loin que possible sans faire sonner toutes les alarmes. Concentre-toi d’abord sur la Diamond et sur Marcus Diaz. Ce mec veut me voir morte, il ne se serait pas privé de ce prétexte. Quand Cillian en aura fini avec les corps, tu donneras les infos à ce gamin, Stéphane. Il cherchera leurs identités, ça l’occupera, et tu auras le champ libre pour bosser. Il n’a pas besoin de savoir pourquoi.
— Compris. »
Léa sortit sa vapoteuse et tira une longue bouffée, savourant cette première dose de nicotine de la journée. Le temps de réfléchir aux dernières instructions.
« — Nous avons un avantage : la personne qui a organisé cette attaque ne sait pas qu’on la cherche. Elle ne se méfie pas, peut-être même qu’elle va essayer de recommencer. Nous pouvons la prendre par surprise, mais nous devons être rapides et discrets. Donc vous en dites le moins possible et vous ne vous faites pas voir. Ne prenez pas de risques inutiles non plus, l’un des nôtres est déjà tombé. Pas la peine d’en rajouter. J’ai terminé, allez-y. »
Kyong-Hee et Cillian sortirent en premier, alertes, concentrés, heureux d’avoir enfin quelque chose à se mettre sous la dent. Malékith les suivit pour récupérer un drone, et retrouver Stéphane qu’elle avait foutu dehors pour la réunion. Léa plongea dans les données, cherchant le meilleur moyen d’obtenir ce qu’elle voulait des Nations Unies. Elle ne pouvait pas passer directement par la représentante Gauthier, qui verrouillait toute forme d’enquête indépendante. Il faudrait se montrer un peu plus subtil, et faire pression sur quelqu’un de moindre importance. Après quelques minutes, elle se rendit compte qu’elle n’était pas seule. En levant les yeux, elle put constater que Nyobe n’était pas partie avec les autres, et qu’elle la dévisageait.
« — Un problème ?
— Smith. J’ai vu comment vous lui parliez. Vous ne l’aimez pas non plus, je me trompe ? »
Léa haussa les épaules, les yeux rivés sur elle.
« — Il me paie pour faire des choses qu’il ne veut pas avoir sur la conscience. Je ne vais pas le remercier. »
Nyobe hocha la tête un sourire, puis se leva pour taper sur le bouton qui enclenchait le recyclage d’atmosphère, à côté de la porte. Elle se rassit et alluma une cigarette roulée.
« — Ce qui nous ramène à la question de votre emploi, et de vos vraies motivations. Autre chose que la soupe que vous m’avez servi l’autre soir.
— Et pourquoi mes motivations vous intéressent tellement ?
— Je ne sais pas, vous êtes un peu plus futée que la majorité des mercenaires. En tout cas, ceux que j’ai connu jusqu’ici. » répondit-elle avec un sourire qui se voulait pacifique.
Léa se replongea dans les données, sans vouloir répondre. Mais la question lui trottait dans la tête, faisant ressurgir une antique époque, et des blessures qu’elle aurait préféré oublier. Des marques gravées à chaud à la surface de sa mémoire, une douleur qui n’attendait que le moment opportun pour ressortir. Nyobe ne dit rien, comme si elle savait que la réponse finirait par arriver. Comme un noyé rejeté par les vagues sur une plage de galets. La voix de Léa sortit lentement, sans qu’elle s’en rende compte.
« — Il y a très longtemps… Vingt-quatre ans, si je ne me trompe pas. J’étais jeune, très imbue de moi-même. Je pensais avoir toutes les réponses. Je pensais que je valais mieux que tous ceux qui m’entouraient. Cela m’a conduite à envisager de faire quelque chose de très stupide, vue ma position. »
Des larmes brillaient aux coins de ses paupières, même si elle ne semblait pas les avoir remarquées. Sa gorge était rauque d’émotion et de fumée de cigarette.
« — Je n’étais pas seule. Il y avait quelqu’un avec moi. Il m’a suivit jusqu’au bout, m’a même aidée. Et pendant tout ce temps, il n’a pas cessé de me dire que c’était une erreur. Mais il était tout de même là. Il m’aimait… »
Une larme unique perla sur sa joue droite et disparut. Nyobe avait perdu son sourire au récit de Léa, elle courbait la tête dans le moins invasif des signes de compassion qu’elle avait pu trouver.
« — Il est mort par ma faute, et je me suis enfuie. Pendant longtemps, j’ai refusé de regarder en face ma propre responsabilité. J’ai préféré blâmer le monde entier plutôt que de faire preuve d’honnêteté. Cela m’a mené à poursuivre une brève carrière dans des milieux qu’une personne comme moi n’était pas destinée à fréquenter. J’ai fini dans une prison extra-territoriale à très haute sécurité, un genre de panoptique high-tech. Vous auriez une clope ?
— Bien sûr. »
Nyobe roula avec habileté une tige bien remplie et la tendit à Léa, avec son briquet en plastique. La mercenaire savoura cette bouffée de fumée, la première depuis de longs mois. Autant pour ses bonnes résolutions, mais pour une fois qu’elle avait une raison…
« — C’est là que Smith est apparu, par l’intermédiaire d’un journaliste français qui voulait écrire un livre sur moi. J’ai profité de l’impulsion électromagnétique causée par la frappe nucléaire sur la comète Kleiss-Sedan pour m’enfuir. En détruisant la prison, au passage. »
Malgré la douleur que ces souvenirs faisaient remonter, Léa ne pouvait s’empêcher d’avoir une note de fierté dans la voix. Cette prison avait été un véritable enfer, née du génie dément d’un technocrate psychopathe. Lorsqu’elle en était sortie, il ne restait plus que les murs d’intacts.
« — J’ai rejoint la EagleEye parce que c’était la seule porte de sortie dont je disposais, le seul moyen pour moi d’avoir une vie à peu près stable, toute proportion gardée. Je ne suis pas fière de ce que j’ai fait de ma vie, et sans doute que je modifierais pas mal de choses, si je le pouvais. Mais je ne suis pas du genre à m’acharner sur ce qui ne peut pas être changé. Je fais avec mes erreurs. »
Elle passa la main sur sa joue pour essuyer la larme qui coulait. L’exosquelette médical mal ajusté sous ses vêtements rendait le geste saccadé et maladroit. Du moins c’est ce qu’elle choisit de croire. Nyobe lui posa la main sur l’épaule.
« — Vous vous battez contre vous-même. Vous êtes incapable de vous pardonner ce que vous avez fait. Et cette vie, ces blessures, c’est un moyen de vous sanctionner. De payer pour toutes ces fautes que vous ne parvenez pas à oublier. »
Léa repoussa la chercheuse d’un coup d’épaule et d’un regard hostile.
« — D’où est-ce que vous sortez ces conneries, d’un film ? »
Elle se leva brusquement, écrasa la cigarette sur la table et marcha vers la porte. En l’ouvrant, elle regarda Nyobe avec une colère qui n’avait eu besoin que d’un prétexte pour s’exprimer. Elle retint à grand peine une envie de violence que la combinaison aurait de toute façon rendu incertaine.
« — Je ne veux pas de votre compassion. Je suis bien assez forte pour me débrouiller toute seule. Et ce sera encore le cas quand je partirai d’ici. »
Sans se retourner, Nyobe tira une longue bouffée qui voila les néons au plafond. Elle laissa passer le temps jusqu’à ce qu’il devienne insoutenable.
« — C’est à vous de voir, Léa. Mais on dirait que vous en avez beaucoup sur la conscience.
— Ça ira, j’ai les épaules larges. » répliqua-t-elle en sortant.

Chapitre 6Chapitre 7

28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 7

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Elle commença à courir, d’abord à petites foulées pour se remettre du choc. Puis de plus en plus vite. Les ascenseurs étaient tous occupés et il y avait un monde fou dans les coursives et les cages d’escaliers. Plusieurs fois, elle renversa des chercheurs, laissant derrière l’éclat de bris de verre et de jurons lâchés dans son sillage. Ce n’était pas la peine de se presser pourtant. Irina ne pouvait pas atteindre les quais avant que la sécurité ne soit alertée. Le seul moyen pour elle s’enfuir était de voler l’un des sous-marins utilisés pour les réparations de la coque. Leur autonomie était limitée, mais elle pourrait toujours s’éloigner assez et être récupérée par un navire à proximité. On atteignait rarement une position comme la sienne sans plan de secours.
Malékith suivait Léa à la trace sur le plan d’Odyssée, ouvrant les portes devant elle, corrigeant sa trajectoire au besoin. Les couloirs se vidaient alors qu’elle descendait, jusqu’au hall d’entrée qu’elle ne fit qu’apercevoir. Un ouvrier la regarda passer, l’air complètement halluciné. À la réflexion, avec le visage en sang et l’arme à la main, elle devait avoir l’air d’un monstre échappé d’un cauchemar. Elle chassa les gouttes qui lui tombaient sur les yeux et descendit encore un escalier pour se retrouver dans la cale, où elle s’arrêta, essoufflée. Le relais qu’avait posé Kyong-Hee traînait encore au sol, devant la porte.
« — Malékith, où je suis ?
— À cinq cents mètres des bassins. Mais il n’y a pas de chemin direct, tu vas devoir passer par la salle des transformateurs. Droit devant toi, quatrième à droite. »
En traversant le couloir, Léa maudit son manque de contrôle. Chacun de ses pas faisait résonner l’acier comme une cloche, décourageant toute forme de discrétion. Elle fit mentalement le compte de ses ressources. Deux chargeurs de quatorze fléchettes et son couteau, un corps à moitié en rade, et un implant chimiquement désactivé. Pas idéal. Elle entra dans la salle, une cathédrale en replis de métal, qui montait jusqu’au dessus du niveau de la mer. Des dizaines de transformateurs étaient rangés sur des étagères monumentales, couvertes de givres. Léa respirait au travers de sa main pour filtrer la vapeur gelée qui s’échappait des unités réfrigérantes. Un bourdonnement assourdissant régnait dans la pièce, et mettait à l’épreuve ses oreilles encore faibles après l’attaque. Si elle avait été face à un groupe entraîné, dans ce champ de tir, Léa n’aurait pas été confiante. Face à une sexagénaire sans expérience et blessée, ça allait être du gâteau.
La première rafale s’écrasa à ses pieds, la seconde remonta à sa droite. Elle se jeta sur le côté avant que la troisième n’éclate la glace, là où elle se trouvait. Elle glissa jusqu’à un coin de métal qui la frappa durement dans le dos, lui arrachant un cri de douleurs étouffé. Se relevant, elle se mit à couvert alors que les balles continuaient à pleuvoir à trois mètres d’elle.
Retour au point de départ. Apparemment, Irina avait trouvé une cache d’arme, sans doute laissée là par ses mercenaires. Deuxièmement, elle ne savait pas s’en servir. Si elle avait attendu un peu plus longtemps, si elle avait eu un peu plus d’expérience, Léa aurait été répandue sur le plancher. Mais elle disposait d’un bon point de tir, surélevé, avec une ligne de vue bien dégagée. Léa cracha en se relevant, essuya à nouveau le sang sur son visage et risqua un oeil derrière le transformateur. Elle ne s’était pas trompée. Le tout était à présent de savoir ce qu’Irina avait en réserve pour l’empêcher d’avancer.
Elle couru d’un bloc à l’autre, restant le moins longtemps possible à découvert. Léa avait un avantage : quelqu’un d’entraîné aurait essayé de prévoir ses déplacements, ce qui n’était pas très difficile vu la configuration géométrique de la salle. Un bon tireur d’élite aurait même pu l’abattre avant qu’elle ne se mette à courir. Mais Irina ne savait pas la lire, elle en était réduite à garder les yeux grands ouverts, à l’affût du moindre mouvement. Il suffisait simplement de la déstabiliser un peu.
« — Mal’, trouve-moi son numéro et mets moi en ligne avec elle.
— Tout de suite. »
Après un instant, il y eu une tonalité d’attente dans l’oreillette, très pré-millénaire. Puis une voix russe décrocha.
« — Qui est-ce ? Je suis occupée là.
— Vous devriez lâcher ce truc, Irina, vous allez vous blesser. » répondit Léa d’un ton acide.
Elle pointa son arme sur un transformateur et tira deux coups, faisant exploser son sommet dans une gerbe d’arcs électriques. Une rafale vint frapper le point qu’elle venait de dégommer, un tir réflexe, complètement aux fraises. Elle avança encore de cinq bons mètres.
« — Vous voyez, vous faites n’importe quoi. Vous devriez laisser la place à des professionnels. Des vrais, je veux dire, pas les clowns à deux mains gauches de l’autre soir.
— Fermez-la Fontaine, ils vous ont mis en pièce et je vais finir le travail. »
Léa éclata un autre transfo et Irina réagit à l’identique. La mercenaire entendit un juron dans l’oreillette, le claquement d’un chargeur que l’on éjectait, un échange foireux de la part d’une main plus habituée à utiliser un stylo.
« — Alors, on a plus de munitions ? »
Avant que la Russe n’ait pu réagir, Léa ferma la distance qui les séparait. Irina essayait encore d’enfoncer la masse courbe du chargeur dans son fusil d’assaut lorsque la mercenaire sauta par-dessus la barricade de fortune et lui lança un coup de pied au visage. La Russe roula au sol, lâcha son arme et se releva dans un seul mouvement. Léa pointa son arme sur elle avec méfiance. Ce n’était pas le mouvement d’une novice. Et Irina arborait un sourire vorace sur ses lèvres.
« — Allez quoi, Fontaine, vous vous dégonflez ? »
Léa resta à bonne distance, le temps de voir ce que la Russe avait pu récupérer. Un sac de sport était ouvert sur le sol, débordant de munitions pour plusieurs type d’arme, ainsi que deux pistolets et ce qui semblait être un fusil à canon scié. Il y avait là de quoi prendre d’assaut une petite forteresse, et Léa fut soulagée qu’Irina n’eut pas su se servir correctement d’une arme à feu.
Son moment d’inattention lui fut fatal. Son arme avait bougé, pas plus de deux centimètres, mais c’était suffisant. Irina lui sauta dessus, détournant le canon de la main gauche, plaquant son bras droit sur sa gorge pour la faire tomber au sol. Léa eu juste le temps de voir le trou net laissé par la balle de Kyong-Hee dans l’avant-bras, déjà cicatrisé. Le pistolet électromag résonna en heurtant l’acier, avant le choc sourd des deux corps qui s’effondraient ensemble. Elle prit le plus gros de la chute dans la tête, affaiblie par ses blessures et le bourdonnement incessant des transformateurs. Et son champ de vision éclata en une floraison d’étoiles quand Irina lui plaça deux directs dans le nez, qui se brisa dans un craquement de bois sec. La Russe se releva, pensant l’avoir étendue pour de bon.
« — Vous m’excuserez, j’ai un sous-marin à prendre. »
Elle disparut en courant par une coursive. Léa flottait dans un voile de douleur et de rage, contre lequel elle lutta pour reprendre ses esprits. À tâtons, elle trouva son arme et s’appuya dessus pour se relever. Elle avait envie de voir cette salope crever, de lui vider un chargeur dans le ventre. Après, peut-être qu’elle la découperait en morceau pour trouver comment elle avait pu réparer son bras, et d’où elle sortait une technique de combat pareille.
Se remettre debout lui arracha un cri de douleur animal. Irina lui avait enfoncé ses genoux dans le ventre en lui tombant dessus, juste sur sa blessure. En boitillant, elle partit à sa poursuite. Elle la rejoignit cent mètres plus loin, dans un petit hangar mal éclairé par quelques globes disposés ça et là, où on avait trouvé la place. Des sous-marins aux corps disproportionnés et aux bras atrophiés, peints en jaune et couverts d’inscriptions japonaises, pendaient au plafond, accrochés à des pinces de largage. Irina était penchée sur une console, et l’un des engins tombait à l’eau.
« — Irina, restez où vous êtes ! »
Elle pointa son arme, mais le sang dans ses yeux et la douleur de son nez l’empêchait de voir clairement ce qu’elle visait. Irina s’en rendit compte, et marcha tranquillement vers le submersible.
« — Vous n’êtes pas dénuée de qualité, ma chère Fontaine. Je dois bien admettre que j’admire votre acharnement, sans parler de vos indéniables qualités dès qu’il s’agit de faire exploser des choses. »
D’un bond, elle atterrit sur le sous-marin, dont elle déverrouilla l’écoutille. Elle tenait son bras droit serré contre son corps avec précaution.
« — Hey, vous savez quoi ? Oublions toute cette histoire. Après tout, c’est juste du business, n’êtes-vous pas d’accord ? Si d’aventure vos employeurs actuels ne vous satisfaisaient plus, je pourrai sans doute vous trouver un poste à votre mesure. Sur ce, bonne journée ! »
En hurlant de rage, Léa vida son chargeur en direction de l’engin, mais les fléchettes ricochèrent sur un blindage prévu pour résister à la pression du fond de l’océan. Ça ne l’arrêta pas. Elle rechargea et tira encore. Rechargea. Tira. Et continua alors que son dernier chargeur était vide, et que le bouillonnement du bassin se réduisait à quelques bulles éparses.
« — Malékith, elle s’est échappée ! Je veux que tu la suives. Envoie-lui tes drones, et colle lui un missile dans les dents dès qu’elle refait surface !
— Je ne peux pas, elle navigue trop profond. Les radars des drones ne sont pas conçus pour traquer des sous-marins, j’ai aucune idée d’où elle va ressortir. »
Léa inspira profondément, voyant que ses mains tremblaient comme des feuilles.
« — Trouve une putain de solution ! »

*

L’avion fit un premier passage autour de la tour, affolant tous les détecteurs autour du dôme du canon. Le pilote se la jouait. Puis il revint vers le groupe qui l’attendait sur la plate-forme d’atterrissage, au-dessus de la cime des arbres. Après une grande boucle pour reconnaître le terrain, l’aéronef amorça son approche. Ses ailes basculèrent pour orienter ses réacteurs à la verticale. Comme un énorme insecte volant, il se posa en un seul mouvement fluide. Après les minutes nécessaires au refroidissement des moteurs, une passerelle se déplia et permit à trois hommes d’en sortir. Le premier portait un costume gris clair sous une veste en cuir, les deux autres le suivaient en tenues de camouflage. Il portaient chacun le même fusil court que Kyong-Hee, ainsi que des paires de lunettes intelligentes. Léa s’avança à leur rencontre, son visage était défiguré par un hématome et une montagne de pansements.
« — Smith. Vous avez fait vite.
— Nous avons eu un bon courant en direction du Cap. Alors… Tout ne s’est pas déroulé comme prévu, on dirait. »
Lorsqu’il avait appris la fuite d’Irina, Smith avait pris le premier navire pour traverser l’océan Austral. Puis il avait réquisitionné un des avions de la EagleEye et rejoint Odyssée. Le voyage n’avait pris que deux jours. Les avantages de l’autorité.
« — On peut la retrouver, Monsieur. Elle n’a pas tant d’avance que ça. Donnez-moi un véhicule et des contacts, et je vous promets que…
— Du calme, Fontaine, du calme. Je vais examiner la situation. Je dois m’entretenir avec quelque personne ici. Nous nous verrons plus tard dans votre bureau. »
Avant qu’elle ne put répondre, il fit signe à ses deux gardes de le suivre et descendit vers la forêt. L’un d’eux fit un signe de la tête à Léa en passant. Elle referma le poing sur son impatience et se laissa porter par les antidouleurs qu’on lui avait injecté deux heures auparavant. Elle sentit que Cillian lui posait la main sur l’épaule avec compréhension, tandis que Nyobe s’allumait une cigarette à côté. Sans un mot.

*

« — Ce n’est pas possible, Smith ! Enfin merde, vous n’allez pas la laisser s’en tirer comme ça !
— Calmez-vous Fontaine, et asseyez-vous. »
Dès son arrivée, Smith avait vidé le poste de contrôle de ses occupants, Malékith n’avait pas osé protester. Il y avait passé deux heures. Attendant devant la porte, Léa avait vu passer la moitié des responsables de l’île – y compris Marcus Diaz et son air moitié suffisant, moitié paumé. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais Odyssée semblait agir au rythme de la EagleEye à présent. Ça en disait long sur le pouvoir politique que Smith pouvait déployer. Puis il avait appelé Léa et Nyobe. En entrant, elles avaient constaté que la pièce était bien garnie : en plus de son patron, Léa voyait à présent Hélène Gauthier des Nations Unies, Tovias Andréopoulos de l’EFE et – plus surprenant – Stéphane Leroy, le gamin.
Puis Smith lui avait annoncé très clairement qu’il n’allait pas poursuivre Irina Doubinski ou la Northwind, et que la mission était terminée. C’est là que Léa avait commencé à hurler. Elle frappa le poing sur la table, et il augmenta le volume en réaction.
« — J’ai dit : asseyez-vous ! »
En dix-sept ans de missions communes, Smith n’avait pas élevé la voix une seule fois. Il était plus nerveux qu’il n’en avait l’air. Léa se calma un peu et consentit à s’asseoir. Elle jeta un regard méfiant aux deux Européens à côté d’elle. La responsable des NU, elle pouvait comprendre, mais eux ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là, quel était le rapport ? Smith souffla pour retrouver son calme et reprit.
« — Bien… Comme je vous le disais, nous avons attentivement étudié la situation en compagnie des responsables des différentes organisations qui financent le projet Odyssée. Il nous est apparu qu’engager des représailles envers la Northwind serait très dommageable pour les opérations que nous menons ici et en Antarctique. Pour cette raison, vous et votre équipe allez être déployés vers une autre mission.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? On ne sait même pas ce qu’Irina voulait nous voler ! Et qu’est-ce qu’ils font là, ceux-là ? » répondit-elle d’un ton cinglant en pointant les Européens. Stéphane avait l’air d’en savoir plus qu’elle, et lui adressa un sourire à cette remarque.
« — Si vous permettez, Monsieur Smith. » intervint Andréopoulos. « — Le gouvernement européen travaille avec la EagleEye pour assurer son indépendance énergétique. Les forages du Pôle Sud sont vitaux dans ce domaine. Des forages qui dépendent de la bonne entente entre la EagleEye, la Diamond et la Northwind.
— Ça vous ne vous donne pas le droit de me faire la leçon, je ne travaille pas pour vous.
— C’est tout comme. L’Europe et la EagleEye travaillent ensemble, donc vous servez nos intérêts ici. Sinon, comment auriez-vous pu accéder à nos bases de donnée ? »
Stéphane leva la main, son sourire suffisant le rendait insupportable. Mais Léa ne pouvait pas se laisser aller à la violence en présence de son supérieur. C’était regrettable.
« — Lorsque nous avons su qu’il y avait une menace sur vos intérêts, nous avons transmis les informations à Smith, et affecté l’opérateur Kestrel à votre équipe. C’est comme ça que nous avons veillé à la sauvegarde de nos intérêts. »
Smith se leva et éteignit sa tablette avant que Léa ne réplique, pour désactiver le conflit. Il fit signe aux autres de le suivre.
« — J’ai encore des choses à régler sur place, puis nous partons. La délégation de l’EFE prendra en charge la sécurité de nos chercheurs. Et Mademoiselle Fary Nyobe, vous venez avec nous. L’Antarctique a besoin de vos talents, vous allez apprécier nos laboratoires. »
Il sortit, emmenant avec lui les deux Européens et la responsable des NU. Celle-ci semblait n’avoir été là que pour entendre les instructions, signe que les acteurs gouvernementaux obéissaient aux ordres des multinationales. Léa resta à sa place, en compagnie de Nyobe, qui n’en menait pas le large. Les grandes ambitions de la chercheuse seraient compromises par son départ, et elle ne pouvait pas y faire grand chose. Elle devrait gérer de loin, dérouter les ressources, agir autant que possible pour éviter que le continent africain ne soit oublié. Ce serait difficile. Les très riches avaient en commun cette capacité de veiller à leur argent.
Léa, quant à elle, bouillait intérieurement. On l’avait trompée, utilisée comme fusible pour prendre les coups pendant qu’elle avançait dans le noir. Zacarias ne s’était toujours pas réveillé, et Cillian commençait à douter qu’il puisse y parvenir un jour. Elle avait été blessée un peu partout, son nez cassé le lui rappelant comme une démangeaison qu’on ne pouvait apaiser. Et après tous ces efforts, on ne lui donnait pas le droit à la plus élémentaire des vengeance. Elle se sentait comme un couteau qu’on aurait tiré pour rien. Et ne parvenait pas à accepter de rentrer sagement dans son fourreau.
Elle se leva et alla jusqu’au sac de matériel de Cillian, qui gisait sous un bureau. Sous la boîte de médicament et les batteries de rechange des scanners et des instruments de chirurgie, il avait caché une bouteille de single malt, ainsi que des verres en céramique incassable. Elle en posa deux sur la table et commença à servir.
« — D’ordinaire, je ne bois pas d’alcool. » mentionna Nyobe.
« — Si tu vois une meilleure occasion, préviens-moi. J’ai pas envie d’affronter ça sobre. »
La chercheuse ne se formalisa pas de ce tutoiement soudain, compte tenu des circonstances. Au lieu de ça, elle enfila le premier petit verre et s’en resservit un autre. C’était probablement un sacrilège de tomber une bouteille d’un aussi bon whiskey de cette manière. Les ancêtres de Cillian n’auraient sans doute pas apprécié. Léa s’en foutait.
L’équipe entra dans le bureau, encore innocente, pleine d’espoirs pas encore déçus. Malékith s’assit à son bureau, prête à lancer les drones. Kyong-Hee portait son fusil en bandoulière et sa main passait inconsciemment sur la crosse. Cillian tiqua en voyant qu’on avait attaqué sa bouteille plutôt que la Northwind, mais ne fit aucun commentaire, comme d’habitude. Léa leur fit signe de s’asseoir et leur servit à tous un verre, laissant planer le doute.
« — Smith vient de me dire qu’on arrêtait tout. On repart pour le Pôle Sud dans deux jours.
— Et c’est tout ? On laisse Irina s’enfuir ? » demanda Kyong-Hee avec une tension vibrante dans la voix.
« — Ouais. Il est satisfait. Tout le monde ici est satisfait. Et personne ne nous demande notre avis… »
Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, chacun assumant le choc comme il le pouvait. Kyong-Hee posa son arme dans un coin et entreprit de démonter son optique par gestes automatiques, tandis que Malékith rapatriait le dernier drone encore en vol. Une manière de dérouter l’attention. Cillian semblait se dire qu’il pourrait bien se trouver une autre bouteille, et donc s’employait à évacuer celle-là. Dans un éclair de lucidité, il leva son verre, comme pour mettre un point final.
« — À Zacarias. »
Personne n’eut le coeur de dire quoi que ce soit d’autre.

L’œil : Chapitre 4

L’œil : Chapitre 4

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

Nous vivons dans un monde décidément riche d’enseignement. Et chaque jour apporte son lot de surprises. Mes préférés sont administratives et naissent de ces petits détails sur lesquels on tombe quand on s’enfonce dans les limbes des ministères. L’alchimie des secrets et des intérêts bien compris permet d’atteindre des résultats surprenants. Connaître un vendeur, une pute, un bidouilleur branché sur le bon réseau. Aller voir la personne qui sait, la payer, aller voir celui qui est utile et lui dire qu’on sait. C’est comme ça que ça fonctionne, qu’on s’achète les faveurs nécessaires.

C’est comme ça que j’ai pu soudoyer un fonctionnaire de la Justice avec une forte dépendance à une substance illégale, qui m’a dégoté une autorisation. Première étape, le droit de montrer à Léa Fontaine les images et le son, en direct, d’une soirée masquée qu’organisait un de mes anciens potes de fac. Mais c’était seulement le début, ensuite je suis allé à la Régulation Informatique, et j’ai fait valoir le droit à la vie privée, de sorte que le logiciel de contrôle des communications devait être débranché. Et pour assurer mes arrières, j’ai balancé le fonctionnaire aux stups, afin qu’il dorme en prison.

Voilà comment je me retrouve avec mes Solar planquées derrière une paire de lunettes customisées, un smoking et une cape sur le dos, devant la porte de cette boîte de nuit chic. J’ai salué le mec à la porte, un gros noir qui portait trois couches de vêtements contre le froid, un K-way rouge vif et un bonnet gris. Il avait l’air de sévèrement se faire chier, tout cela devait bien le faire marrer. J’ai présenté mon billet, il s’est écarté de la petite porte qu’il bouchait en entier. La rue était remplie d’hommes et de femmes costumés, qui rivalisaient d’originalité. Tendance victorienne. Corsets et ombrelles, cannes et hauts-de-forme, des rouages sur les bras, les jambes, les tempes. Folklore. Le mec à l’entrée devait pas être si ignorant, il jetait ceux qui se la ramenaient avec un costume au rabais. Heureusement j’étais annoncé, le billet staff que m’avait filé l’organisatrice servait de mot magique.

Dans l’antichambre, je me suis arrêté quelques minutes pour admirer la déco, avec l’impression de rentrer dans le sous-marin du Capitaine Nemo. C’était pas d’une originalité renversante, mais Sonia se permettait quelques clichés pour mettre ses clients dans l’ambiance. Je devais reconnaître que c’était bien foutu : des panneaux d’acier rivetés au mur, interrompus par des hublots, dans lesquels on avait placé des écrans 3D figurant les fonds marins. Elle avait mis les moyens. En allumant mes smartglasses, je pouvais voir s’afficher l’espèce et les caractéristiques de chaque poisson. Retransmission en temps réel, depuis le fond de l’océan. La grande classe.

Un clignotement au coin de l’écran. Un appel.

“- Bonsoir Léa. Bienvenue au dix-neuvième. Quoi de neuf ?

– La même merde que d’habitude. T’es où ?

– Dans le club d’une amie. Sympa, non ?

– Elle a de la tune à claquer, on dirait.”

J’ai souris sans répondre, et j’ai hoché la tête. C’était bizarre de parler comme ça, par réalité interposée, je voyais son visage creusé par le régime qu’on lui faisait subir, ses cheveux roux ternes. Elle avait besoin d’une bonne coupe, ça partait dans tous les sens. Mais je n’allais pas insister là-dessus, j’avais l’impression qu’elle l’aurait mal pris. Elle serait mûre pour s’ouvrir à moi après cette soirée, autant ne pas tout gâcher.

Une vitrine carrée occupait une bonne partie de vestibule sur ma gauche, mais la lumière était trop vive pour que je puisse voir ce qu’il y avait dedans. Une femme. Le visage parfait, régulier, les yeux fermés, des cheveux en fil de cuivre. Elle était habillée d’un kimono rouge sang, imprimé de fleurs blanches, mais ses traits étaient européens. On devinait ses courbes dessinées sous le vêtement, la limite nette du poignet sous la peau artificielle. En contournant la vitrine, c’était plus clair. On avait déchiré la surface et ouvert côté droit du visage, révélant les délicats engrenages et les articulations d’acier, l’oeil d’ivoire cerclé de métal. Deux panneaux étaient posés de chaque côté des pieds enfilés dans des chaussons de danse. “2501” à gauche. “Hadaly” à droite.

“- Flippant. C’est quoi ce truc ?”

La voix de Léa m’avait sorti de ma contemplation, je me suis rendu compte que j’étais totalement absorbé par ce mannequin.

“- Une marionnette. Tirée d’un film je crois, ou d’un livre. Tu veux que je fasse une recherche ?

– Laisse tomber. Je capte pas cette fascination que vous avez tous pour ces machines. Franchement, qui voudrait ressembler à ça ?”

J’allumais une cigarette tout en continuant à regarder la vitrine. D’un côté, on aurait dit une femme plongée dans son sommeil, n’attendant qu’un baiser pour s’éveiller. De l’autre, elle ressemblait à ces tableaux d’écorchés du dix-septième siècle, à la Rembrandt. L’effet était saisissant.

“- Qui n’aimerait pas devenir meilleur, tu veux dire ? Je me ferais bien remplacer quelques membres si ça peut marcher.

– T’es taré. La machine mec, elle ne te lâche plus. Viens passer une semaine ici, tu verras.

– Si tu le dis.”

Je n’avais pas envie de débattre du bien-fondé de la cybernétique avec elle. J’aurais pu lui faire remarquer que les lunettes avec lesquelles nous étions en train de parler participaient de cette idée, mais elle semblait trop impliquée émotionnellement. Et de toute façon, nous n’étions pas là pour ça. J’ai cendré dans un tube qui descendait au sol et je suis entré.

J’ai été impressionné par la taille de la salle. Je ne me souvenais pas qu’elle était si grande, j’avais du mal à distinguer le bar au fond dans la fumée et les jeux de lumières. Faut dire qu’une scène circulaire prenait toute l’attention, en plein milieu, sur laquelle un type en chemise, gilet et chapeau défraîchi jouait d’un piano sorti d’un western. Une fille, une vraie bombe avec un costume style Jessica Rabbit, chantait dans un micro vintage. On entendait rien, le son était dégueulasse, je supposais que c’était un peu voulu. Elle avait des cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux reins pour découvrir un des plus beaux culs que j’avais jamais vu. L’avant était du même tonneau, deux obus ronds et fermes se tendant vers le public à chaque fois qu’elle reprenait son souffle. J’en aurais bien fait mon quatre heures.

“- Hey, je te dérange ?”

J’avais oublié que mes yeux avaient une locataire, et j’ai presque eu honte. Mais je suis codé comme ça, pas vrai ? Elle avait eu le temps de s’en rendre compte maintenant. J’ai secoué la tête pour traverser la salle, passer entre les tables, en faisant gaffe que ma cape n’accroche pas un verre ou une chaise. C’était pas le costume le plus pratique, mais je n’avais rien trouvé d’autre.

Les dents blanches de Sonia ressortaient nettement dans la pénombre de la salle, magnifiée par les lumières de la scène, et sans doute un enduit fluorescent. Son visage était recouvert à moitié d’un masque de fantôme de l’opéra, ses mains ressortaient d’une chemise bouffante sur lequel elle avait refermé un corset de vrai cuir brun. Une clé pendait entre ses seins, je n’arrivais pas à voir ce qu’elle portait en-dessous, le bas de son corps était caché par le comptoir. Sans doute un de ces futals très serrés dans lesquels elle aimait bosser. Elle avait disposé des disques de métal dans ses cheveux crépus. Cette fille avait juste la moitié de mon âge et c’était une merveille. Je me suis approché du bar et je l’ai salué de la main.

“- Hey François, t’es venu finalement. Contente de te voir.”

Je me suis avancé par dessus le bois mal dégrossi pour lui poser un baiser sur la joue qui a fait s’agrandir son sourire.

“- Salut Sonia. Comment va ton père ?

– Pas trop mal. La dernière chimio l’a vraiment fatigué, mais il se remet. Il est sorti de l’hôpital, et là il est retourné dans sa maison. Il peut pas encore bêcher ses pommes de terre mais je crois que le grand air lui fait du bien.”

Par commodité, j’ai écrasé ma cigarette dans un cendrier promotionnel d’une marque de bière qui jurait avec le reste du décor. Le miroir derrière elle avait été subtilement endommagé pour simuler l’usure, les plinthes faisaient cuivre matifié par le temps. Une cage enfermait l’automate d’un oiseau mécanique, dont les mécanismes faisaient battre ses ailes en rythme. Les yeux étaient faits de deux petites émeraudes. Je le trouvais un peu triste, à répéter la même boucle.

“- Vire ce truc de mon champs de vision” me lança Léa dans l’oreillette, avec une nervosité de fil barbelé. Je m’exécutais sans rien ajouter.

“- J’essaierai d’aller le voir la semaine prochaine. Ça fait un moment, mais tu sais, le boulot…

– Ouais, bonne idée. Tu y croiseras peut-être Michael.

– Ton frère ? Qu’est-ce qu’il devient ?”

Elle éclata d’un rire cristallin qui couvrit la musique l’espace d’un instant.

“- Tu ne l’as pas reconnu alors. À l’entrée, je l’ai engagé comme videur, le temps qu’il trouve mieux.”

Je repensais au gros type au bonnet qui triait les clients sur le volet.

“- Il a bien grandi. Et forci.

– Il dit que c’est du muscle mais il passe la journée à se goinfrer de chips en regardant ses séries stupides. Il n’écoute rien. Bref, qu’est-ce que je te sers ?

– Mets-moi ce que tu as de plus proche d’un Gin Tonic.”

Elle hocha la tête et fouilla les bouteilles sous le comptoir. Je ne prenais pas trop de risque avec un cocktail vieux de trois siècles. Ça resterait dans les codes de la maison. Je lui échangeais le verre rempli de glace contre un billet de dix et une poignée de grosse monnaie, avant de me retourner vers la scènes pour contempler la fin du spectacle. La chanteuse terminait sur un morceau lent et calme, une chanson d’amour qui faisait taire même les plus bavards.

“- Vieilles histoires, hein ?”

Léa venait de se réveiller dans les écouteurs, enfin. J’appréciais qu’elle l’ai bouclé le temps des retrouvailles. Mais j’étais là avant tout pour elle.

“- Son père était mon photographe il y a quelques années. Maintenant que ses poumons sont rongés par le cancer, il ne peut plus suivre. Mais ouais, ça fait un bail.

– Et tu mattes souvent les nibards des filles de tes potes ?”

C’était flippant d’avoir quelqu’un qui suivait exactement mon regard. Il fallait que je sois plus prudent si je ne voulais que cette conversation m’échappe.

“- Disons que j’ai un passif avec elle aussi. Rien de glorieux, mais ça laisse des souvenirs.

– T’es glauque. Elle doit avoir 25 ans, et t’approches du demi-siècle.

– C’est moche, dit comme ça. Mais c’est elle qui m’a couru après, j’ai rien demandé.”

La musique baissait en intensité pour laisser resurgir les bruits de discussion, le fracas des verres et les éclats de rire. Je me suis redressé pour laisser passer une grosse araignée mécanique qui faisait le tour de la salle. Un autre automate, piloté depuis une salle au-dessus de nous, qui supportait un plateau où les serveurs de la salle venaient s’approvisionner. Sonia se la jouait un peu, je trouvais, mais elle pouvait se le permettre. Ses affaires marchaient bien, le steam était à la mode. Les clients semblaient heureux de créer leur propre univers, et de laisser filer leur imagination. Ici, ils pouvaient être ce qu’ils voulaient. Vu l’état du monde dehors, je pouvais difficilement les blâmer.

“- Tu es bien scrupuleuse, tout de même, pour une tueuse professionnelle qui a vécu cinq ans dans la marge.

– C’est pas pareil. Je ne me suis pas envoyé en l’air avec tous les types des bandes où je traînais, non plus.

– J’aurais cru que c’était un passage plus ou moins obligé.”

Sa voix se faisait dure comme l’acier de la rambarde sous mes doigts. Je touchais un point sensible. Une part de sa personnalité sur laquelle je pourrais jouer, d’une manière ou d’une autre.

“- Je suis une indépendante. J’ai pas besoin d’un mac pour me montrer le chemin. Je sais faire mes affaires toute seule, si nécessaire. Et crois-moi, j’ai dû péter quelques mâchoires pour faire rentrer ça dans la tête de types beaucoup plus têtus que toi.

– Je te crois sur parole.”

J’ai senti qu’on me tapait sur l’épaules, et je me suis retourné vers Sonia qui pointait l’escalier montant vers une mezzanine au-dessus. J’étais déjà monté là-haut, le prix était prohibitif, mais la vue excellente. Quelqu’un voulait me parler. Et c’était urgent, vu comme elle insistait.

“- On dirait que cette soirée s’annonce plus surprenante que prévu.

– J’espère que ce sera amusant à voir.”

J’ai escaladé les marches en colimaçon qu’on aurait cru sorties du cadavre du Hindenburg. À l’étage il n’y avait pas grand monde, à part un couple de filles qui s’embrassaient en jetant parfois un oeil à la scène, et un type au fond. Il portait un uniforme, un chapeau colonial et une moustache collée sous son nez. Le tout jurait avec sa carrure de catcheur aux traits slaves, et surtout avec la petite tablette Apple sur laquelle il pianotait. En arrivant, j’ai remarqué le numéro du modèle gravé sur la tranche. Elle ne devait pas sortir de l’usine avant trois mois.

Il a posé un doigt sur ses lèvres avant que je puisse dire un mot, et m’a donné un papier sur laquelle était inscrite une clé réseau. Je l’ai entré sur mon smartphone, en levant la plupart des défenses logiques que mon contact russe m’avait trouvées. Tout ça ressemblait à un vieux plan espionnage foireux, un James Bond du pauvre. J’ai vu Léa prendre des écouteurs, de son côté du globe. Plutôt maligne. Le type a lancé un programme et a sourit en me regardant dans les yeux, avant d’enlever sa moustache postiche. J’ai pu apercevoir qu’il portait lui aussi une oreillette.

“- Pardon, je ne voulais pas être impoli, veuillez tous les deux m’en excuser.”

J’entendais sa voix simultanément en virtuel et en réel, l’effet était plutôt curieux. Un déplaisant sifflement venait s’ajouter à la version numérique. À voir la grimace de Léa, elle devait entendre le même.

“- Je fais tourner un code miroir. La Défense vous a laissé quelques traceurs sur la liaison, pour éviter que vous ne dévoiliez des informations. Et, mademoiselle Fontaine, puisque je vois que vous avez eu l’intelligence de couper le son de vos enceintes, cela signifie que nous sommes en bonnes conditions pour discuter. Je vous en prie, asseyez-vous donc.

– Vous êtes qui, bordel ?”

Je l’ai fixé en restant planté devant lui. Si il y a bien un truc que je déteste, c’est qu’on essaie de me forcer la main. Ce type se planquait derrière un costume pour paraître local, mais derrière, il avait les manières et le maintien d’un exécuteur de la mafia.

“- Mon nom a moins d’importance que celui de mon employeur, voyez-vous. Celui-ci souhaiterait faire affaire avec vous deux. Disons que nous avons des intérêts en commun qui pourraient amener à une fructueuse collaboration.”

Il m’a tendu une carte plastifiée, qui dans ce contexte semblait bien plus archaïque que tous les rouages et automates du club. Je l’ai laissé devant l’objectif des Solar assez de temps pour que Léa puisse la lire. Le recto ne montrait qu’un logo sur fond blanc, un aigle stylisé, géométrique, qui enserrait deux lettres E en majuscule, glissant sous ses ailes. Le tout dans un jaune chaleureux, aux bordures légèrement dorées.

“- EagleEye ? Vous sortez d’où ?

– Nous étions leaders des télécommunications en Estonie. Mais à présent, disons que nous sommes devenus un simple opérateur européen. Avec des idées larges et des objectifs bien précis. Notre amie commune pourrait y jouer un rôle important, et vous pourriez également en tirer avantage.

– Dites, les gars, je vous entends. Qu’est-ce que vous voulez ?”

La voix de Léa qui résonnait avec un léger temps de retard, à cause de la distance. Je sentais qu’elle se retenait depuis le début. Si les micros de sa cellule ne pouvait plus nous entendre, elle pouvait difficilement cacher sa propre voix.

“- Parlons franchement : nous désirons vous faire sortir de votre prison et vous proposer du travail dans notre organisation. Mais nous ne souhaitons pas intervenir directement, ce pourquoi nous aurions besoin de votre appuis, monsieur Marsan.”

Je me suis enfoncé dans le coussin tendre du fauteuil et j’ai bu une gorgée de mon cocktail, le temps de faire passer la nouvelle. Avec une certitude : quelle que soit sa taille, aucune entreprise ne faisait dans la charité. Il y avait un prix à payer, je me méfiais assez pour attendre d’avoir plus de détails.

“- Quand ?”

Léa n’avait pas les mêmes réticences. Mais je n’étais pas coincé dans une prison high-tech, contrairement à elle. Le slave se redressa en acquiesçant, avec un plaisir manifeste.

“- Dans une semaine, mademoiselle Fontaine. Les Etats-Unis ont décidé de faire exploser Kleiss-Sedan en orbite, avant que la comète ne touche terre et détruise toute vie sur la planète. Ils vont utiliser un missile anti-satellite, un de leurs Raytheon SM-3, sur lequel ils vont monter une ogive thermonucléaire perforante.

– Et en quoi ça nous regarde ?” l’interrompis-je avec raideur. Bordel, je détestais qu’on m’utilise. Surtout quand je ne savais pas pourquoi.

“- J’y viens, monsieur Marsan. La charge ne va pas seulement faire éclater la comète. Elle va également causer une impulsion électromagnétique qui va frapper la plupart des systèmes électroniques du Pacifique Sud. L’Australie se trouve en plein sous le point d’impact, selon nos informations. Oh, évidemment, les infrastructures de l’Oeil où se trouve mademoiselle Fontaine ont été préparées. Mais pas à une frappe de cette ampleur. Pendant une quinzaine de minute, le temps que le réseau de secours prenne le relais, vous serez dans le noir.

– Et comment vous savez tout ça ?

– Nous disposons des ressources nécessaires pour obtenir ce dont nous avons besoin, Monsieur Marsan. Vous en faites partie maintenant.

– Je n’ai pas pas encore accepté votre offre. Léa, t’en penses quoi ?”

À l’écran, elle semblait tout aussi perplexe et méfiante que moi. Elle s’était adossée dans sa chaise et tenait son menton dans sa main. Mettant dans la balance le bon et le mauvais.

“- Pourquoi moi ?”

Le type sourit comme s’il venait de remporter sa victoire. Il n’avait peut-être pas tort, me suis-je dit.

“- Nous recrutons des profils capables de s’adapter à de très nombreuses situations pour des opérations délicates. Des gens qui savent jouer avec la loi, s’en passer si nécessaire. Vous avez démontré un talent certain dans ce domaine, même si rien ne vous y prédisposait. Et pour être honnête, nous achetons votre loyauté. Le marché est des plus simples : nous vous faisons sortir, et vous travaillez pour nous. Et si je puis me permettre de parler en mon nom propre, je peux vous assurer que mon employeur sait tenir ce genre de promesse.”

Il héla la serveuse, interrompant la discussion, et lui demanda de nous resservir. J’ai mariné le temps qu’elle revienne. Léa semblait de plus en plus emballée, mais j’avais du mal à être aussi enthousiaste. J’avais l’impression de servir de fusible dans cette histoire. La serveuse revint avec deux verres qu’elle posa sur la table, la condensation faisait perler des gouttelettes sur la surface transparente.

“- Et moi ? J’y gagne quoi là-dedans ?

– Votre livre, pour commencer. Une somme d’argent à sept chiffres accompagne notre offre, pour vous dédommager du risque. Qui sera minime au final, vous ne serez qu’un chauffeur à la confiance très estimée.

– Je vois… Permettez, je reviens.”

J’ai pris mon verre et je me suis écarté pour aller vers la rambarde. La salle s’était tournée vers un gigantesque écran qui diffusait À la conquête du Pôle de Méliès. Le monstre des glaces n’avait pas pris une ride et semblait vouloir arracher les spectateurs à leurs sièges. J’avais l’impression de me faire prendre moi-même dans les griffes d’une créature trop grande et trop large pour pouvoir la saisir entièrement.

“- Si tu refuses, ils trouveront quelqu’un d’autre, François.

– J’ai plus à perdre que toi.

– Et beaucoup à gagner. Alors décide-toi vite, je vais devoir y aller.”

J’ai inspiré une longue gorgée d’air saturé de fumée de cigarette, de parfums de supermarché et de vapeur d’eau projetée par le sol. C’était risqué, c’était dingue, et ça pouvait me mener droit au trou, ou pire encore. Plutôt que de la faire sortir, j’étais bien parti pour la rejoindre. Mais d’un autre côté, qu’est-ce que j’avais comme autre choix ? C’était le genre d’occasion que je regretterai de ne pas avoir saisi. Et plus simplement, c’était beaucoup d’argent. J’ai penché la tête pour voir Michael en train de s’engueuler avec Sonia vers la porte. Est-ce que je voulais être comme lui, voir le temps passer ? Est-ce que couvrir les fêtes du boudin était mon seul horizon ? J’ai fait marche arrière et je me suis assis dans le siège. Le slave avait quitté son oreillette, c’était plutôt poli de sa part.

“- Ok, on marche. Comment on fait ?”

Chapitre 5
Chapitre 6

28 avril 20140 commentsRead More
L’œil : Chapitre 6

L’œil : Chapitre 6

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

Flash d’adrénaline dans la tête. J’ouvre les yeux en grand sur le béton sale du plafond et je hurle. Les barreaux de mon lit sont des serpents qui s’enroulent autour de moi, de mes poignets, de mon cou, qui m’étranglent. J’essaie de lever les bras pour les arracher, mais je suis clouée au matelas, et maintenant ils rampent sur moi, se multiplient, rentrent dans ma tête, fouillent mon cerveau. Puis je me sens happée par en-dessous, comme un siphon qui aspirerait ma chair, morceau par morceau, jusqu’à m’avaler à la manière d’un poisson qui gobe une mouche. Le béton disparaît au loin, je le regrette déjà, car je sens que ce qui approche est pire. Mais je ne veux pas le voir. Non, non, non. Je ne veux pas le voir pas le voir pas le voir…

Je sais que c’est là quelque part, j’entends le rire dément qui frôle mes oreilles, j’entends la bête qui rode. Cette bête faite à la fois de viande putréfiée et de câbles dénudés, rouillés, rongés par le sang qui s’échappe de ses mille plaies purulentes, dans lesquelles dansent des vers. Cette bête qui déploie ses ailes translucides pour monter vers moi, qui penche l’excroissance qui lui sert de tête au-dessus de mon visage. Elle n’a pas de bouche, seulement le globe insondable d’une caméra qui me fixe, qui m’ausculte, qui me juge. Un globe surmonté de deux yeux exorbités, asynchrones, les yeux de quelqu’un que j’ai connu. Les yeux de la drogue, du manque et de la soumission acceptée. La bête m’étudie comme si je n’étais pas plus qu’un tas de chair, comme elle. Puis elle lève sa griffe d’un geste élégant et me tranche les jambes d’un coup sec, si vite que je ne sens rien. Elle prend mes jambes et se les colle là où devraient se trouver les siennes, mes jambes deviennent morceaux putréfiés elles aussi. Puis la bête me lâche et je tombe encore.

Je tombe à l’eau, je hurle de plus belle mais je me noie, et je ne peux pas nager, et je sens ces mains au fond de l’eau, ces deux mains qui viennent vers moi, qui me tirent, qui m’attirent. Je ne veux pas me noyer, je veux survivre, je veux vivre, mais je n’arrive pas à nager. Et les mains sont trop fortes. Et je sais que je ne pourrais pas vivre si je me retourne, mais je le fais et je vois…

“- Léa ! Léa, bordel, réveille-toi !”

J’ouvris les yeux.

Le cauchemar. Cette saloperie de cauchemar qui ne voulait toujours pas foutre le camps. Qui revenait toutes les deux ou trois nuits pour m’empêcher de dormir. Je me suis relevé sur le lit, en battant des paupières pour chasser les dernières rémanences qui cherchaient à s’imprimer sur mes rétines. J’ai levé la tête vers François et rabattu la couverture sur ma poitrine. Il en profitait, ce con. Je l’avais déjà vu en train de m’espionner, quand je prenais ma douche. Pas question de lui faire ce plaisir.

“- Ça ira. Merci. Tu me laisses m’habiller ?”

Il était déçu. Malheureux que je ne le considère pas comme le preux chevalier qu’il pensait être. Ça lui mettrait un peu de plomb dans la tête. Il devrait intégrer que j’étais sortie de là toute seule, sans aide. Que je n’avais pas l’intention de chanter les louanges de cet incroyable courage qui avait consisté à m’attendre dans sa bagnole. Une fois qu’il l’aurait compris, tout serait plus simple. Et nous aurions l’occasion d’apprendre à nous connaître. Mais d’ici là, je préférais maintenir une distance respectable.

Il a fermé la porte qui donnait sur le salon. Je me suis levée, j’ai enroulé la couverture autour de ma taille, en constatant avec satisfaction que ce nouveau régime fonctionnait. J’avais retrouvé plusieurs tailles, et tant mieux. Le style famélique m’allait très mal, d’autant que je crevais littéralement de faim. À croire que le corps humain s’habituait à tout, mais maintenant que j’avais de la nourriture à profusion, je dévorais. Il fallait que je reprenne ce que j’avais perdu en prison. J’en avais besoin pour être opérationnelle. Deux semaines que nous étions là, au chaud, dans cet immense appartement payé par la EagleEye, mais ça n’allait pas durer. Les multinationales ne vous sortaient pas de prison, ne vous offraient pas une planque, sans rien attendre en retour. Et j’avais signé un chèque en blanc.

Au moins, la vue était belle.

Nous étions au 33e étage d’un immense building d’acier qui surplombait une ville australienne, à la lisière du désert. L’air était sec, agressif, chargé de poussière de silice qui vous raclait la gorge dès que vous sortiez. À notre altitude, c’était un peu plus supportable, nous n’allions que rarement dehors de toute manière. Les placards avaient été remplis avant notre arrivée, en prévision de l’impact de Kleiss-Sedan, l’immeuble disposait de son propre générateur, et sa structure était blindée. Toute la côte Est avait été ramenée à l’âge de pierre par l’explosion orbitale, les transformateurs avaient sauté en chaîne, sans parler du réseau, complètement ravagé. Mais nous étions dans un des rares endroits encore fonctionnels du pays, la EagleEye avait eu du nez. Ou était un peu trop bien renseignée. Par les baies de triple vitrage, je pouvais apercevoir les gens s’amasser autour des camions de ravitaillement de l’armée américaine et de l’ONU, comme des petites fourmis autour d’un morceau de fromage. Pourtant, on avait vu peu d’émeutes en traversant le pays. Les gens s’étaient préparés à la catastrophe avec une rare efficacité.

Je me suis habillé avec les fringues corporate anonymes qu’on nous avait fourni, très classes, au logo jaune doré discrètement fixé sur la poche de chemise. Je flottais encore un peu dedans. Le docteur était passé nous voir la première semaines, un asiatique tout en politesse et en discrétion, professionnel à l’excès, qui avait dit être venu en jet depuis Taïwan pour la journée. Il m’avait examiné avec tact, avait noté la perte de poids et les symptômes de stress post-traumatique. En partant, il m’avait donné une valise pleine de médicaments. J’en avais sorti tous les psychoactifs pour les jeter dans le vide-ordures. J’avais refusé ces saloperies là-bas, je ne m’y mettrais pas ici.

Je suis entré dans le salon, dont la moitié était encombrée de bonbonnes d’eau de cinq litres. Le réseau de distribution d’eau potable était en rade depuis l’impulsion, nous prenions nos douches grâce à un recycleur dans le sous-sol du building. J’ai taxé une des clopes de François sur la table basse. Je fumais comme si je devais rattraper des années sans nicotine. Il s’est installé sur le canapé en cuir et m’a dévisagé. Il faisait beaucoup d’efforts pour paraître neutre et désintéressé.

“- Ça va mieux ?”

Je me suis assis en face de lui et j’ai pris le pistolet-mitrailleur qui traînait sur la table, pour m’exercer. Je pouvais le démonter et le remonter les yeux fermés en deux minutes. On ne pouvait pas compter sur la Eagle pour assurer notre protection, si l’administration nous trouvait, il faudrait que je sois capable de nous défendre. Je ne pouvais pas compter sur François non plus, sa bonne volonté ne suffirait pas. J’ai étalé les pièces sur la table devant moi et entrepris de les remettre en ordre quand l’écran mural s’est allumé. Appel entrant, sur le réseau de secours.

“- Bonjour à tous les deux. Est-ce que vous m’entendez correctement ?”

La liaison était dégueulasse, elle sautait et laguait.  Le visage slave apparaissait en images fixes, plus sérieux qu’avec sa fausse moustache grotesque et son costume colonial. J’ai coupé la caméra.

“- On vous reçoit mal.

– C’était tout à fait prévisible. L’explosion a pulvérisé des débris sur toute l’orbite et a détruit de nombreux satellites. Toutes les liaisons sont coupées.”

Il avait une voix calme et enjouée, mais fatiguée aussi. J’ai supposé qu’en tant que cadre dans une grosse boîte, il n’avait pas dû beaucoup dormir ces derniers jours.

“- Et ça risque de durer encore un moment. L’ISS a été évacuée en urgence, juste avant l’impact. Personne ne sait quand elle pourra être utilisée à nouveau. Ni si elle sera encore là.”

Son français s’entrecoupait d’un accent anglo-oriental bizarre, qui avalait certaines consonnes. Il était poli comme un vendeur de voiture, et inspirait aussi peu confiance. Mais je devais reconnaître qu’il avait été réglo, pour l’instant. Une planque, un médecin, du calme et du temps. C’était ce dont j’avais besoin. Alors j’allais écouter ce que ce type avait à dire. Avec l’intérêt d’une certaine forme de reconnaissance.

“- Bien. Alors, mademoiselle Fontaine, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

– Assez bien pour qu’on parle. Vous voulez quoi ?”

Un silence et un bruit de feuilles qu’on tourne.

“- Dans le troisième tiroir du meuble sous la télévision, il y a une pochette blanche en carton. Prenez-la.”

J’ai fais signe à François de m’amener la pochette. Il s’est exécuté sans enthousiasme. Je pouvais le comprendre. Dans cette affaire, il n’était plus qu’un second couteau. Il s’est servi un verre de whisky sur glace, puis l’a posé devant lui en me regardant.

“- C’est bon, je l’ai.

– La EagleEye souhaite vous engager dans sa division des opérations spéciales. Vous participerez à des missions en zone grise, là où la loi est disons… Incertaine. Nous sommes certains qu’au vu de vos capacités, vous servirez au mieux nos intérêts. Nous avons pour ambition de nous développer sur des marchés émergents, où vous serez un atout.”

J’ai parcouru les fichiers. Le contrat était rédigé en anglais, selon la loi de Singapour. Il donnait assez peu de détails sur la nature des tâches qui me seraient demandées, mais je pouvais les imaginer. Extorsion, vol, assassinat. Tout ce qu’une entreprise qui n’avait pas de scrupules à soutenir une évasion pouvait avoir besoin.

Ça me convenait. Ce n’était pas différent de ce que j’avais eu à faire durant ma cavale.

“- Et vous, qui êtes-vous dans tout ça ?

– Appelez-moi Smith. Je serais votre supérieur hiérarchique. Je vous fournirai la logistique nécessaire à la réussite de vos opérations. En cas de problème, vous devrez me contacter, mais j’ose espérer que les cas en question resterons exceptionnels. Nous plaçons beaucoup d’espoir en vous, mademoiselle Fontaine.”

Le contrat était illimité, après une période d’essai de trois mois. Mais je ne me faisais aucune illusion. Si j’échouais durant cette période, il était tout à fait improbable que j’en réchappe en vie. Ils savaient de quoi j’étais capable.

“- Bien, je marche.

– Merveilleux ! Bien, pour commencer, nous allons vous extraire vers notre site d’entraînement, où vous recevrez la formation nécessaire. Rien de trop aliénant, ne vous inquiétez pas. Seulement de quoi vous enseigner nos protocoles d’opération. Puis vous serez envoyée sur le terrain. Je ne doute pas que vous y ferez des merveilles. Avez-vous des questions ?

– Oui. Deux. Je me suis évadée de prison, on va me rechercher.

– Pour le moment, le gouvernement français a choisi de ne pas partager ses informations à ses partenaires fédéraux. Nous savons de source sûre qu’ils sont au courant de ce qui est arrivé à leur installation. Mais il n’y a pas lieu de vous inquiéter, croyez-moi, nous avons le problème bien en main.”

Évidemment, chaque pays avait ses vilains petits secrets. La fédéralisation n’allait rien changer. La confiance était précaire, cela jouait en ma faveur. Et étant donnée la quantité d’emmerdes qu’avait déjà récolté le gouvernement en place, ils auraient du mal à admettre que leur projet phare avait volé en éclats.

“- Et François ? Qu’est-ce qu’il devient ?

– Monsieur Marsan signera un accord de confidentialité, après quoi il recevra ce que nous lui devons. Je ne saurais trop vous conseiller de lui révéler ce qu’il désire. Chez la EagleEye, nous n’aimons pas laisser de dettes en suspens. Il sera rapatrié sans attirer l’attention.

– Parfait.

– Je vais vous laisser. Votre chauffeur sera là dans deux jours. D’ici là, profitez bien de l’appartement. Bonne journée à tous les deux.”

J’ai coupé l’appel et jeté un dernier regard au contrat. Je ne pouvais plus reculer, alors je l’ai paraphé et signé. J’étais désormais une employée dans une grande entreprise avec, je l’ai lu au détour d’une page, un salaire conséquent. Ma situation s’améliorait, j’allais pas cracher dessus.

“- C’est sympa de penser à moi. Merci.”

Le ton employé semblait plus ironique que sarcastique, peut-être que François s’était enfin résigné. Il ne devait pas être facile de rester dans un appartement avec une psychotique qui sortait de taule. Il s’en tirait plutôt bien, en fait.

“- Et félicitation pour ton nouveau job, faut fêter ça.”

Il a posé un verre de son whisky au rabais sur la table, que j’ai bu en rigolant. Quel soulagement. Après ces années de prison, je me sentais enfin revivre. Le goût âpre de l’alcool bon marché sur la langue était un véritable nectar, comparé à la bouffe dégueulasse de la cafétéria. On a trinqué à l’avenir et échangé des banalités rassurantes, qui avaient ce goût étrange de normalité. Il a sorti une blague débile, digne d’un gamin de cinq ans, et j’ai éclaté de rire avant de me reprendre.

“- Désolé. Je crois que je suis un peu saoule. Ça fait longtemps que j’ai pas bu d’alcool.

– Je vais peut-être en profiter alors…”

J’ai levé le flingue que j’avais fini de remonter devant son nez. En le tenant par la poignée, pour qu’il ne prenne pas peur trop vite.

“- Ce truc a assez servi pour ce mois ci, crois-moi. Alors évitons de lui donner d’autres occasions. Et puis je me ferais chier ici, toute seule.”

Il a souri, beau joueur, et levé les mains devant lui en signe de reddition.

“- D’accord, d’accord, j’abdique. Tiens, j’y pense, ton patron t’as donné ton premier ordre. Si tu lui obéissais ?

– C’est à dire ?

– Monaco.”

Fallait bien que ce sujet revienne sur le tapis à un moment. Il avait eu l’élégance d’attendre que je me remette pour l’aborder, c’était plutôt sympa de sa part.

“- Monaco… Tout ça remonte à loin.”

Il est allé chercher sa bouteille encore aux trois quarts pleine et l’a posé sur la table, après nous avoir resservi. J’allais finir cette discussion bourrée. Ça me convenait très bien.

“- Ça tombe bien, on a tout notre temps.

– C’est clair. Bon, alors… À cette époque, je bossais avec une bande de Niçois qui trafiquaient essentiellement dans la drogue et les armes. On leur sous-traitait parfois du passage de clandos, mais c’était rare. La came venait du Maroc et d’Afghanistan, les armes de Serbie, mais parfois on allait se servir à la source. Tu sais, quand ça valait vraiment le coup. Et donc, un jour, un de nos indics nous dit qu’un porte-conteneurs débarque des tonnes de marchandise certifiée OTAN dans le port de Monaco. On s’est dit que c’était pas une coïncidence, donc on y est allé.”

J’ai repris une gorgée en grimaçant, et rajouté de l’eau pour assainir un peu le goût de cette sous-marque. Déjà que l’alcool australien était hors de prix, il fallait en plus qu’il soit imbuvable.

“- On a passé la frontière de nuit. Monaco c’est pas bien grand, on a vite trouvé l’endroit. C’était plutôt calme, on est entré sans problèmes.”

Formellement, c’était un mensonge. L’entrepôt était gardé, il avait fallu se débarrasser des vigiles pour entrer. Mais s’il ne le savait pas lui-même, je n’allais pas me compromettre. Qu’il fasse ses recherches comme le grand journaliste qu’il pensait être.

“- À l’intérieur, on a pas trouvé d’armes, mais des caisses de matériel et des bons de livraison. Le chargement passait par plusieurs zones franches, en-dehors des juridictions internationales, et partait pour l’Afrique. Un type avec nous gérait sa bille en informatique, il a craqué les fichiers cryptés d’une des tablettes. Elle contenait les plans pour monter des projecteurs à énergie pulsée.”

Il a levé les yeux du portable sur lequel il enregistrait tout ce que je lui disais pour me regarder, avec un air interloqué.

“- Jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est ?

– Une arme non-létale mise au point par la sécurité intérieure américaine. Basée sur la technologie laser-plasma, et conçue pour infliger la plus grande douleur possible à un corps humain. Elle a été interdite en 2015 par le Conseil de l’Europe. Alors, quand on a trouvé ça avec des bons de livraison signé par Éric Watermann, on s’est dit qu’on était tombé sur un gros truc. Tu le connais ?”

Il a acquiescé, a allumé une cigarette et me l’a tendu, avant de s’en griller une pour m’accompagner. C’était marrant de le voir calme. Il avait laissé tomber ses manières de dragueur à la petite semaine, pour les échanger contre une concentration étudiée.

“- On a téléchargé les données et on s’est tiré en vitesse. J’en ai fait une sauvegarde que j’ai caché, je te dirai où. D’après ce que j’ai entendu, ces armes ont été utilisées lors d’opérations en Centrafrique et au Mali, pour briser les membres des milices. Et je les ai retrouvées en prison, il y en avait une dans une tourelle automatique.”

J’ai écrasé mon mégot dans mon fond de whisky, puis croisé les mains en m’adossant au cuir du canapé. Rien qu’à repenser à la tourelle, des frissons parcouraient mon corps. Les réminiscences de la douleur.

“- Donc le gouvernement s’est fait son propre petit Guantanamo en Australie. Les conventions à ce sujet sont claires. Si tu sors ça, la France va dégringoler à Bruxelles. Même Marianne sera éclaboussée. Satisfait ?”

En arrêtant de taper, il a souri. C’était plié, il avait ce qu’il voulait. Peu importe ce qu’il en ferait, j’avais tenu ma part du marché, et je n’avais plus peur des représailles à présent. Je me suis levée pour retourner à la baie vitrée.

*

Le ciel au-dessus du tarmac avait la couleur incendie d’un coucher de soleil d’été, pourtant on était en plein milieu de l’après midi. Des particules en suspension dans l’atmosphère. Les plus gros débris avaient touché l’Antarctique. La glace s’était vaporisée au-dessus de l’hémisphère. Il y avait une forme de beauté troublante dans les spires erratiques que dessinaient les nuages en altitude.

Le jet est descendu sur la piste en fendant cette masse, puis s’est posé à une centaine de mètres. Je suis sortie du gros 4×4 aux vitres fumées dans lequel on m’avait amené sur ce terminal privé. J’ai relevé mes lunettes au-dessus de la casquette de base-ball qu’on m’avait donné, pour cacher mes cheveux trop reconnaissables. Sécurité maximale, il ne fallait pas que je me fasse remarquer. J’ai observé l’appareil qui s’approchait de nous, un petit avion d’affaire aux lignes dures. Probablement furtif, vu la forme des ailes et des réacteurs. J’étais impressionnée, la Eagle avait les moyens.

Smith est descendu de l’appareil pour venir à ma rencontre.

“- Mademoiselle Fontaine ! Heureux de vous rencontrer enfin. Êtes-vous prête ? Nous devons faire vite, le ciel est instable.

– Presque, laissez-moi une minute.

– Je vous en prie.”

Je suis allée vers François qui sortait à son tour. Il avait tenu à m’accompagner. Je le sentais un peu triste, bien que je doutais d’un quelconque attachement. On s’était bien amusés.

“- Alors ça y est, tu décolles ?

– On dirait bien. Ça va aller, toi ?

– Je vais devenir très riche et très influent, je peux pas me plaindre. Et puis maintenant, j’ai de quoi écrire un bon bouquin, ça va m’occuper.”

Il m’a donné une clope qu’il venait d’allumer, dans ce geste macho qui, je l’avais compris, le faisait autant rire que moi. Puis il m’a tendu la main.

“- Ce fut un plaisir, Léa.

– Plaisir partagé. Si je passe par l’Europe un jour, faudra que tu m’en dédicaces un.

– Compte sur moi.”

Sa bagnole s’est éloignée sur la piste, vers l’autoroute qui retournait en ville. Je suis montée dans l’appareil, dont la porte s’est refermée derrière moi avec un chuintement. Quelques minutes plus tard, les puissants réacteurs nous envoyaient à quelques kilomètres au-dessus de la surface, la poussée nous avait cloués au siège.

Voilà, c’était terminé. J’étais libre de toutes mes anciennes attaches, et j’avais à nouveau un but. Ou au moins une perspective. J’allais m’évanouir de la surface de la Terre, puis je reviendrai transformée. Léa Fontaine. D’abord étudiante en sociologie et fille anonyme de Lyon. Puis criminelle en cavale. Jusqu’à récemment, prisonnière politique dans un centre expérimental. Et à présent, je devenais agente paramilitaire pour le compte d’une multinationale. C’était plutôt une belle évolution, en définitive.

J’étais impatiente de savoir où elle me mènerait.

 FIN