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Aigle Englouti : Chapitre 1

Aigle Englouti : Chapitre 1

L’air ambiant était chaud et humide, « comme un cadavre au soleil », se dit Léa. Étouffant, insupportable, un mélange de graisse de moteur, d’eau salée et d’odeur de vieux choux que ce porte-conteneur avait dû transporter peu de temps auparavant. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Et cette attente allait lui écorcher les nerfs. Une mission stupide, une offense même, comparé à ce qu’elle savait faire. Elle le ferait payer à Smith, d’une manière ou d’une autre.
Elle serra dans sa main l’arme qu’il lui avait remise sur le tarmac de l’aéroport de São Paulo, une semaine avant. Le canon du pistolet brillait sous le soleil de plomb, neuf, sorti d’un blister de plastique entouré de papier bulle et de carton. Elle n’était pas habituée à l’équilibre de ces nouvelles armes magnétiques. Les ingénieurs avaient placé le chargeur sous le canon pour laisser la place à la batterie dans la crosse, et recouvert le tout sous une peinture chrome clinquante. Ces types n’avaient manifestement jamais vu un champ de bataille de leur vie. De nuit, l’arme serait visible à cinq cents mètres. Elle s’était empressé de la jeter dans une boue noirâtre de kérosène et de terre mélangés devant son patron. Il avait hoché la tête, puis souri. Ce type souriait tout le temps. Même lorsqu’il ordonnait de brûler une ville jusqu’aux fondations. Lui n’avait jamais les mains sales.
« — Enfin, du soleil ! Ça fait du bien ! »
La voix qui venait de s’élever était celle de Malékith, une Indienne d’à peine vingt-cinq ans. C’était l’opératrice de l’équipe, elle gérait leurs communications et tous leurs systèmes automatisés sur le terrain. Trapue, avec de long cheveux bruns et de grands yeux rieurs enfermés derrière de larges cernes. Ses tatouages géométriques sur les joues renvoyaient à sa jeunesse passée dans les communautés Zéro, des technophiles libertaires, des allumés, des visionnaires. Ces deux dernières semaines, elle avait refroidi au siège de la EagleEye, à mettre à jour ses protocoles opérationnels. Très jeune, mais redoutablement efficace. Léa l’avait vue mettre en pièces les défenses d’une base de l’armée chilienne en cinq minutes, sans avoir l’air d’y toucher. Ils étaient entrés dans un souffle, avaient placé les charges et étaient ressortis avant que quiconque ne s’en aperçoive. Le lendemain, ils étaient déjà sur un autre continent. C’était une guerre sans nom et sans ennemi déclaré, qui se jouait entre deux contrats d’armements et trois de télécommunication. Personne n’admettrait jamais leur existence, mais on ne pouvait se passer d’eux.
« — Parle pour toi, je crève de chaud.
— Après l’Antarctique, chef, je ne vais pas me plaindre d’un peu de chaleur. »
Qui avait pu penser que c’était une bonne idée d’installer une ville en plein milieu du continent le plus désolé de la planète ? se demandait Léa. Pourtant, c’était le pari qu’avait fait la EagleEye, une trans-nationale estonienne des télécommunications, avec ses partenaires. Se planter au point le plus froid du globe, sous les moins quatre-vingt-dix degrés celsius, pour récolter un foutu minerai extra-terrestre, tombé dans les glaces une quinzaine d’années auparavant. C’était dingue, c’était insensé, ou peut-être que c’était la prochaine rupture technologique. Léa savait simplement que les types qui la payait pour faire des choses sales y croyaient. Et ça générait assez d’argent pour financer son salaire – confortable, d’ailleurs, et qu’elle n’avait pas souvent le temps de dépenser.
Elle sortit une cigarette électronique dont la fumée à faible teneur en THC s’évada vers la côte qui rétrécissait au loin, une fine ligne de terre parsemée d’éclats fugaces des lumières des villes qu’on commençait à éteindre. L’avion les avait posé à l’aéroport Yaoundé-Nsimalen deux jours avant, en pleine nuit. Deux voitures aux vitres opaques les avaient menés à un hôtel construit dans un bloc, générique, identique à ceux qu’on pourrait trouver à New-York, Taïwan ou Montevideo. Un simple parpaing gigantesque percé d’autant de suites de luxe qu’on pouvait en caser, avec des piscines sur chaque balcon. L’air conditionné n’avait pas changé d’un degré entre la cabine de l’avion et la chambre. On leur avait fourni un nécessaire de toilette standard, dont les savons et le dentifrice étaient parfumés d’un mélange de menthe et de jasmin. Ils n’avaient pas vu l’ombre d’un seul Camerounais en deux jours. Le soleil aveuglant perçait la vitre adaptative de la suite, la nourriture venait par chariot élévateur, sous une antique coupole de ferraille qui sortait d’une bande dessinée. Et deux jours plus tard, le téléphone avait sonné, trois membres du personnel de l’hôtel en costumes noirs, chemises blanches et cravates avaient posé des sacs de sport sur chaque lit, remplis de matériel – probablement déclaré illégal sur une bonne partie du continent. C’était reparti.
Ils avaient embarqué sur ce porte-conteneurs qui faisait la navette entre le rivage et l’île artificielle construite dans les eaux internationales, avec un seul ordre, “protéger la chercheuse”. Ou au moins ses recherches. La protéger de tout le monde, y compris et surtout du service de sécurité, de la délégation de l’État Fédéral Europoéen, de celle de l’ONU, et de manière générale, des intérêts croisés qui régnaient sur ce projet pilote. Pour cela, Léa avait à sa disposition une opératrice indienne anarchiste, un artilleur colombien aux muscles de cuve greffés, sa collègue coréenne accro aux implants, et un médecin de champ de bataille irlandais taciturne.
Celui-ci venait de s’enfiler la troisième canette d’une boisson à l’orange au goût synthétique en contemplant le rivage qui s’éloignait, sans décrocher un mot depuis des heures. Il suait à grosses gouttes sous son épaisse barbe blonde, les filets de transpiration brillaient dans le soleil qui se reflétait sur son crâne chauve, et descendaient le long d’une cicatrice d’impact en étoile. De la main droite, il jouait sans regarder à une application pour aveugle sur son smartphone, pour améliorer sa coordination motrice, mais ses doigts glissaient.
« — On arrive bientôt ? »
Léa soupira. L’Irlandais avait été repêché dans une prison où il purgeait cinq ans pour un vol à main armée. Ces trois mots devaient avoir doublé son temps de parole mensuel. L’ancien médecin de l’équipe avait échangé sa place contre un poste dans le département recherche de la EagleEye, en chimie. Il y développait un aérosol de cicatrisation rapide, un “glaceur”. Léa tira une longue barre sur l’embout plastique poli par ses lèvres, sentit le goût de la vapeur à la fraise dans sa gorge. Maxence jouait avec des éprouvettes, et Cillian n’était pas aussi sympathique.
« — On y est, regarde. »
La silhouette métallique d’un porte-avions désarmé glissa au-dessus d’eux, des éclats de rouille brillaient aux bords de trous béants qui contenaient autrefois des mitrailleuses. Ils le dépassèrent et le spectacle qui se présenta devant eux fut impressionnant. La structure initiale avait la forme d’un bourgeonnement de cercles s’étalant sur l’eau, à peine perturbé par la hauteur des vagues. La finesse de la coque la faisait reposer comme un pétale, au-dessus duquel s’élevait une longue tige qui s’étendait au sommet. Léa se remit le plan en mémoire, activa l’afficheur de ses lunettes en appuyant sur une branche. Le schéma se superposa à l’île artificielle devant elle. Les quartiers d’habitation en bas, ainsi que tout le nécessaire pour produire la nourriture et les ressources nécessaires à la vie des habitants, au coeur d’une forêt circulaire. Puis un ascenseur qui remontait le long de la tour, et les quartiers de recherche ainsi que la zone Nations Unies en haut. Celle île faisait trois kilomètres de diamètre pour un de haut, et contenait dix mille personnes en continu, sans compter les nombreux saisonniers qui restaient en bas. Elle était en-dehors de la plupart des lois, dans les eaux internationales. On y construisait un monde que la plupart des gens à terre n’osaient pas encore imaginer.
« — Mais ce truc est énorme ! Comment ils ont amené ça là ? »
Malékith restait accrochée à la rambarde du pont, sous le charme, le sourire d’une gamine sur le visage.
« — Ils l’ont pas amené, ils l’ont fabriqué là. Impression 3D à grande échelle, avec des navires-usines. Au début, elle n’était pas plus grande qu’une plate-forme pétrolière. » lui répondit Léa.
La jeune fille pointa du doigt la corolle de la fleur géante.
« — C’est là-haut qu’ils ont foutu le canon ? »
Léa porta sa vapoteuse à sa bouche et tira une bouffée, toussant un peu lorsque la fumée passa dans sa trachée tout juste cicatrisée. On lui avait posé l’implant au niveau de la thyroïde, un truc expérimental, que Smith l’avait plus ou moins obligée à accepter. “Faut rester au niveau, Léa, surtout à ton âge.” qu’il avait dit. Ça lui faisait un mal de chien quand elle avalait trop vite.
« — Ouais, mais t’attends pas à le voir. D’après les infos, il y a trois sas blindés gardés par des types armés, et des capteurs partout dans la coupole. Même toi, tu ne pourrais pas y rentrer. Les NU surveillent leur jouet. »
Malékith tourna rapidement la tête et planta son regard celui de Léa. Comme si elle se sentait de taille à relever le défi. Puis elle haussa les épaules et se replongea dans le paysage.
« — À quoi ça leur sert d’avoir un canon électrique dans un centre de recherche ? Surtout que tout le monde sait qu’il est là, c’est une cible facile en cas de guerre.
— Il est pas là pour la guerre, il leur sert à dégommer les astéroïdes de la ceinture.
— Il tire vers l’orbite ? Puissant. »
En 2020, les USA avaient intercepté la comète Kleiss-Sedan, qui allait frapper la Terre, avec un missile nucléaire. Le caillou s’était fragmenté, remplissant le ciel de débris, certains pas plus grands qu’un ongle et d’autres gigantesques, qui interdisaient toute forme de lancement spatial. Il avait fallu renoncer aux satellites de communication, aux GPS et à la surveillance. On avait eu à peine le temps d’évacuer la station spatiale internationale avant qu’elle ne soit pulvérisée, mais les Tiangong chinoises n’avaient pas eu cette chance. À présent, les Nations Unies menaient un programme commun pour nettoyer le ciel, afin de rattraper le temps perdu. Et ils avaient choisi la manière la plus simple : des flingues géants.
Léa avait un rapport très personnel avec cette explosion orbitale, qui datait du jour où la EagleEye l’avait recrutée pour devenir membre de son service action. Elle s’était évadée de prison, profitant du chaos provoqué par l’impulsion électromagnétique de la bombe, alors qu’elle n’avait que trente ans. Dix-sept ans plus tard, elle se demandait encore ce qu’elle avait gagné dans l’affaire.
Le porte-conteneur contourna les fermes sous-marines, qui fournissaient l’essentiel de la nourriture, pour arriver devant un grand quai de déchargement au Nord de l’île. Il fourmillait d’activité, un autre navire débarquait déjà sa cargaison, deux grues géantes prenaient les conteneurs par trois et les posaient sur un tapis roulant qui les menait vers le coeur de l’île. Leur porte-conteneurs s’ancra à son tour, Cillian cracha dans l’eau sans un mot, puis se détourna. Il devait réveiller Kyong-Hee et Zacarias, les deux artilleurs qui s’étaient trouvé un coin où dormir pendant la traversée. Léa s’engagea sur la passerelle, laissant les autres s’occuper de décharger le matériel. Petit privilège hiérarchique. Un homme, les cheveux grisonnant sur les tempes et l’air aimable, l’attendait sur le quai, une mallette à la main.
« — Madame Fontaine. Bienvenue sur Odyssée.
— Merci. »
Léa le dévisagea attentivement. Il était plus petit qu’elle, qui n’était déjà pas si grande. Ses yeux bridés s’enfonçaient derrière de fines rides. Son anglais sans accent sonnait comme une langue générique, celle des écoles internationales, aux intonations sèches. Il lui tendit la mallette dans laquelle elle trouva pêle-mêle des guides de présentation de la cité imprimés sur papier recyclé, cinq bracelets biométriques pour ouvrir les portes, et des sifflets. Léa en prit un entre ses doigts et interrogea l’homme du regard.
« — Si jamais l’un d’entre vous se perd en forêt. Suivez-moi. »
Un 4×4 électrique les transporta sans bruit le long d’une piste traversant la forêt, où Léa s’étonna de trouver une bonne couche de terre battue sur le sol. Elle fit part de sa surprise à l’homme, qui s’était présenté sous le nom de Casey. Celui-ci lui répondit qu’on avait recouvert toute la surface sur cent mètres de profondeur. Des capteurs dans le sol vérifiaient les taux de minéraux. Les arbres étaient majoritairement des espèces résistantes, comme des conifères, qui ne craignaient pas une rupture du toit surplombant le niveau inférieur. Arrivés à la tour, ils décollèrent dans un ascenseur en verre, qui passa au travers de plusieurs niveaux de fermes en hauteur. L’atmosphère étaient contrôlée pour protéger ces espèces plus fragiles, des légumes et des fruits qu’on pouvait avoir à toute époque de l’année. Casey précisa que la nourriture était principalement végétarienne, car il était difficile de produire des denrées animales sur une si petite surface.
Arrivés en haut, ils passèrent une première porte gardée par deux hommes armés, en uniformes et casques bleus. Les couloirs étaient très clairs, des bandes sur le sol et les murs renvoyaient une douce lumière. Ils bruissaient de l’activité intense d’une communauté en expansion, où tout restait encore à faire. Mais cette activité avait sa géométrie propre, elle évitait soigneusement certaines portes fermées, certaines zones interdites, sous surveillance NU ou privée. Au coeur de la tige, un second ascenseur montait vers la coupole du canon, hors d’atteinte. Ils montèrent dans une grande salle en couronne, qui faisait le tour d’un niveau entier, et qui baignait dans la lumière du soleil sous un toit de verre. Des petits groupes se relaxaient dans des fauteuils, d’autres dormaient ou travaillaient. Casey se tourna vers Léa.
« — Madame vous attend. Je vais emmener votre équipe dans ses quartiers.
— Bien. » Elle se tourna vers Zacarias. « — Préviens-moi quand tout sera en place. Faites le nécessaire, comme d’habitude. »
Ce nécessaire impliquait bien entendu de laisser Malékith entrer dans les systèmes de surveillance de l’île. Léa n’avait qu’une confiance limitée dans ce patchwork d’organisations rivales et néanmoins alliées. Elle préférait les informations de première main. Ils acquiescèrent et partirent. Elle s’assit à une table où une femme était penchée sur une masse de papiers. Elle ne releva pas les yeux, Léa en profita pour la détailler. Plus jeune qu’elle, mais pas de beaucoup. La couleur de sa peau indiquait une origine locale, très sombre. Ses cheveux mi-longs avaient été rassemblés à l’arrière de son crâne, plus par économie que par coquetterie. Ses yeux étaient noyés derrière une paire de lunettes de vue, sur les verres de laquelle brillaient des diagrammes. Un dispositif expérimental enserrait son oreille droite, l’obstruant totalement.
« — Diana Fary Nyobe. Je dirige cet endroit.
— Je sais. »
La femme releva enfin la tête. Son regard manifestait une hostilité claire et assumée.
« — Alors vous savez que vous n’êtes pas la bienvenue sur cette île, Mademoiselle Léa Fontaine. Je n’ai pas besoin du genre de service que vous offrez.
— Ce n’est pas à vous d’en juger, mais à mon patron. Le vôtre, aussi. La EagleEye pense que vous courrez un risque. »
Nyobe pointa du menton un groupe de soldats qui passaient sur une galerie au-dessus d’elles.
« — Il y a bien assez d’armes et de tueurs dans votre genre dans ce qui devait être un centre de recherche. Je tiens à ce que mes équipes puissent travailler en paix. Vous compromettez cela. »
Léa posa ses coudes sur la table et sa tête sur ses poings, en choisissant ses mots avec attention.
« — Nous ne sommes pas là pour vous causer des problèmes. Si jamais il y en avait, ce ne serait pas de notre initiative. Mais notre employeur commun a des raisons de penser que quelque chose va s’en prendre à vous. Et que les personnes chargées de vous protéger ne sont pas fiables. »
Nyobe pencha la tête un instant, comme si elle examinait soigneusement les faits. Elle ne pouvait pas contredire cette dernière assertion. L’île était financée par les gouvernements de Russie, d’Europe, de Chine et des Etats-Unis, ainsi que par plusieurs groupes privés. Bien que tous clamaient oeuvrer dans un but commun, chacun tentait de prendre l’avantage sur les autres. Et chacun voulait introduire sa propre petite armée pour grappiller des miettes de pouvoir. Odyssée n’était pas plus un Eden qu’un panier de crabes.
« — Vous pouvez rester. Pour le moment. Restez aussi loin de mes équipes que possible. Si jamais vous perturbez nos recherches, je vous mets dans le premier navire vers la côte, ou vous repartirez à la nage. Et si ça ne plaît pas à votre Monsieur Smith, il faudra qu’il vienne me le dire lui-même. C’est compris ?
— Ça me paraît être un bon compromis. Je vais rejoindre les autres, voir comment ils sont installés. »
Nyobe esquissa un sourire sans joie.
« — Ne vous en faites pas. Même si vous n’êtes pas les bienvenus, nous savons garder notre sens de l’hospitalité.
— Très bien. Alors, à plus tard. »
Léa se détourna et descendit vers un escalier qui s’enfonçait dans la structure de la tour. Elle se disait que cette mission ne démarrait pas de la meilleure manière. La plupart du temps, l’hostilité de ses clients – ou plutôt de ses cibles – était un paramètre connu à l’avance, intégré dans le plan. Les rares personnes qu’on lui avait demandé de protéger étaient trop heureuses d’avoir un chaperon au-dessus de leurs têtes. C’était la première fois qu’on s’opposait à elle de manière aussi frontale. Voilà qui allait rendre les choses plus difficiles que prévu.
En descendant, elle s’arrêta pour regarder l’île sous ses pieds. Trop vaste. Trop de recoins, trop d’inconnus. Cet endroit n’avait rien des terrains sur lesquels elle s’était déjà battue. Même le léger roulis la mettait mal à l’aise. Elle devait se reprendre. L’orage venait, elle n’était pas prête. Il allait bien falloir pourtant. Si Smith avait vu juste, ils allaient tous au devant de gros ennuis.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti, le retour de Léa Fontaine

Aigle Englouti, le retour de Léa Fontaine

Eh bien, ça aura été laborieux…

Résumé des épisodes précédents :

  1. Surcharge : En 2013, Léa est une jeune étudiante lyonnaise de 21 ans, qui partage sa vie entre la fac, la vie chez ses parents, et celle en compagnie de son copain, Jean. Mais tout n’est pas rose au pays de la classe moyenne insouciante et Léa a envie d’évasion. Par le plus grand des hasards, elle est également une emmerdeuse jusqu’au-boutiste avec un respect très réduit de l’existence d’autrui. Elle décide donc, après une soirée arrosée, de braquer une banque. Le casse tourne au vinaigre, Jean est tué et Léa s’enfuit vers la clandestinité.
  2. L’oeil : On retrouve cette chère Léa sept ans plus tard, alors qu’elle est enfermée dans une prison de très haute sécurité en Australie. Le gouvernement français, dissous et absorbé par l’Europe fédérale depuis, a fait d’elle l’exemple de la rigueur et de la tolérance zéro. Voilà qu’arrive un journaliste qui veut lui extirper des secrets d’états compromettants pour… bah gagner beaucoup d’argent (sans voler de slips). Après quelques discussions, ils entrent en contact avec un représentant d’une grosse multinationale qui explique à Léa comment s’évader, en profitant d’une grosse explosion thermonucléaire orbitale. Ce qu’elle fait en cramant toute la bâtisse au passage, ce qui va devenir un running-gag si ça continue. Le journaliste récupère ses informations, Léa est libre et s’engage dans la multinationale qui l’a aidée à s’évader.

Bon bon bon… Et maintenant ?

On retrouve Léa en 2037, alors qu’elle vient de passer dix-sept longues années au service de la EagleEye à mener des opérations qu’on qualifiera de peu recommandables. Ce qui n’a pas amélioré son tempérament. Elle se rend avec son équipe sur Odyssée, une île artificielle au large du Cameroun. Là, ils devront protéger une chercheuse de pointe, Nyobe, contre ceux qui voudraient lui voler ses travaux. La tâche ne sera pas facile car l’île est un véritable sac de nœuds politique, et Nyobe fait preuve d’un manque d’enthousiasme tout à fait manifeste.

Dans cette nouvelle, j’ai essayé de revenir à une structure un peu plus classique. J’étais pas à l’aise sur la première (elle manquait d’explosions et de trucs-du-futur) et la seconde est beaucoup trop chaotique dans sa construction. En même temps, c’était l’idée, mais je doute qu’elle soit si amusante que ça à lire. Pour la troisième, on a un template canonique comme on les apprend en cours de français : Mise en situation, élément perturbateur, péripéties, résolution. Bien sûr, tout n’est pas résolu à la fin (parce que le monde est pourri, et surtout parce qu’il y aura encore une suite). Mais cette nouvelle devrait être beaucoup plus facile à prendre en main.

(Au passage, je dis « nouvelle » mais elle fait 7 chapitres pour près de 22.000 mots, alors c’est plutôt une novella. Sauf que personne ne parle de novella en France, alors je dis une nouvelle. Hashtag #soumission #moutonquifaitcommetoutlemonde.)

J’ai testé plusieurs trucs dans ce texte :

  1. Léa a vieilli, elle a maintenant 47 ans et elle se retourne un peu vers le passé, pour voir ce qui l’a mené là. Elle se remet en cause et tente (enfin) de comprendre les motivations qui la poussent. Confronter ses motivations au monde qui l’entoure ne sera pas sans douleurs.
  2. Maintenant qu’elle bosse pour une multinationale, elle ne peut plus se la jouer loup solitaire comme autrefois. De nombreux personnages gravitent autour d’elle, des adjuvants, des témoins et des opposants. J’ai tenté de tous leur donner une personnalité bien distincte et je ne les pense pas trop caricaturaux.
  3. Enfin, c’est sans doute mon texte le plus politique à l’heure actuelle, toute proportion gardée (c’est pas du Dantec ou du Damasio non plus). Il s’est passé beaucoup de choses depuis notre époque à nous, et ces événements ont des répercussions notables sur le monde dans lequel vit Léa. D’autres événements qui datent d’avant notre époque continuent eux aussi à avoir des répercussions sur le monde que j’essaie de créer. Ça a été un vrai défi de garder à l’esprit tous les paramètres. Certains ont d’ailleurs été négligés, mais ils n’avaient pas une importance notable. Ils reviendront dans des suites éventuelles. Je me dois de remercier João Gabriell et Ciel d’orage pour leur aide sur cette thématique (même s’ils n’en savent rien).

Donc voilà le résultat. J’espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que j’ai eu à l’écrire. N’hésitez pas à laisser des commentaires, à m’envoyer un mail via la page de contact si vous êtes timides ou si vous avez beaucoup à dire, à suivre la page Facebook ou mon compte Twitter, et surtout à partager à ceux qui aimeront ce genre d’histoire. Les précédentes sont disponibles sur la page de téléchargement.

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Aigle Englouti : Chapitre 2

Aigle Englouti : Chapitre 2

Chapitre 1

« — Madame Fontaine. Entrez, nous vous attendions. »
Casey s’écarta de la porte pour la laisser entrer dans une grande pièce circulaire aux murs blancs éclatants, presque trop propres. L’odeur des produits de traitement anti-ondes et de la peinture l’écoeurait.. Elle s’ébroua pour dissiper ce trouble, et son attention se porta sur les personnes regroupées autour de la table ovale. L’un d’eux se leva à son approche, et son air hostile lui donna envie d’attraper son arme à sa cuisse.
« — T’es en retard, l’oiseau. »
Marcus Diaz, chef opérationnel de la Diamond Corporation. Lui aussi semblait prêt à prendre les armes, même s’il n’avait sur lui qu’un couteau. C’était plus que suffisant, se souvint Léa. Cousin éloigné du président et fondateur de la Diamond, c’était un homme violent, qui avait grandi dans les favelas de Rio de Janeiro. Pour son premier meurtre, il avait abattu l’un des pacificateurs envoyés purger les bidonvilles, avant la coupe du monde de 2014. Elle l’avait croisé une première fois en Indonésie, où elle pensait l’avoir tué en foutant le feu à quelques hectares de forêt. Manifestement, ça n’avait pas suffit.
« — Salut Marcus. Ça va, t’as pas trop chaud ?
— Viens me le dire en face, salope.
— Ça suffit, vous deux. »
Celle qui venait de parler était une grande blonde aux yeux verts, qui aurait pu sortir d’un magazine de mode, si ceux-ci vendaient des uniformes des Nations Unies. Sa démarche avait le rythme d’une danseuse professionnelle, plutôt que d’une militaire, lorsqu’elle s’avança vers Léa, la main tendue.
« — Bienvenue. Je m’appelle Hélène Gauthier, je suis la chef de mission pour le compte des Nations Unies. Je coordonne la sécurité d’Odyssée.
— Ça veut dire que je suis sous vos ordres ? lui demanda Léa en lui serrant la main. La responsable lui sourit.
— Eh bien, je doute de pouvoir contraindre qui que ce soit ici à obéir ! Mais oui, j’essaie d’accorder les intérêts de vos dirigeants respectifs. Pour le progrès, comme ils disent. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Léa s’installa à la table, le plus loin possible de Marcus. Celui-ci se pencha vers le représentant des Etats-Unis à côté de lui et murmura quelque chose, tout en lançant à la mercenaire un regard venimeux. Le représentant de l’Europe consultait un message sur une tablette, pas franchement attentif au conflit qui venait d’avoir lieu. Casey s’installa à la gauche de Léa, parlant pour le personnel civil qui faisait vivre Odyssée au sol. Elle avait à sa droite une femme d’une soixantaine d’année, puis un asiatique sec en costume, qui prenait des notes au crayon à papier, à l’ancienne. La femme se tourna vers elle.
« — Vous savez faire votre entrée.
— On fait ce qu’on peut… » répondit Léa avec méfiance. La femme hocha la tête, faisant tinter l’élégante parure de pierres précieuses qui retenait ses cheveux en place. De près, Léa pouvait voir qu’elle avait subi une chirurgie pour minimiser ses rides. Son tailleur gris portait le logo discret d’un créateur italien sur le col, et la montre semblait tout aussi coûteuse.
« — Permettez-moi de me présenter, puisque nous allons vraisemblablement travailler ensemble. Je suis la directrice de la section recherche de la Northwind, mon nom est Irina Doubinski. J’espère que notre collaboration sera fructueuse.
— Moi de même. » Directrice et dix-septième fortune mondiale, si Léa se souvenait bien de ce magazine parcouru dans l’avion. Il était notoire que sa famille était la tête pensante de la Northwind. Ce conglomérat russo-japonais formait avec la EagleEye et la Diamond la tête de pont de l’exploitation des minerais de l’Antarctique. C’est au Pôle Sud que les plus gros morceaux de la comète Kleiss-Sedan s’étaient écrasés, laissant le reste dans une dense ceinture en orbite. Ces fragments regorgeaient d’un potentiel inédit, que Léa comprenait mal. Mais certains lui avait trouvé des usages. Elle savait qu’un fragment minuscule se trouvait dans le générateur de son arme à rail, sans plus.
Hélène frappa dans les mains pour demander le silence, son sourire toujours aux lèvres, brillant comme une publicité pour du dentifrice. Léa se dit qu’elle avait été recrutée pour ses qualités de communicante, malgré son uniforme. Elle n’avait jamais dû se retrouver à moins d’un kilomètre d’une zone de combat. Au moins, elle avait l’air assez compétente pour empêcher les participants de s’entretuer.
« — Bien… Qu’avons-nous…
— J’aimerais mentionner l’intrusion scandaleuse d’un salarié de la Diamond dans nos locaux, avant-hier. » la coupa le représentant chinois. Marcus partit d’un rire forcé.
« — Intrusion, c’est grotesque, le type s’est trompé de porte.
— C’est un cas caractéristique de violation de notre propriété intellectuelle. J’exige réparation. Ou nous nous retirerons du projet. »
Hélène soupira derrière sa main, cachant une lassitude qui s’accumulait au fil des réunions. Léa vit que ce n’était pas la première fois que ce genre de remarque stérile était soulevé.
« — Monsieur Tan, j’ai sous les yeux un enregistrement des caméras de sécurité montrant que le salarié en question a passé moins de sept secondes dans votre laboratoire. Seriez-vous satisfait si on vous installait des serrures biométriques ?
— Sept secondes, c’est amplement suffisant à un agent pour installer un dispositif d’espionnage, vous le savez !
— Avez-vous trouvé un tel dispositif ? »
Monsieur Tan commença à répondre, puis s’arrêta, avant de se renfrogner.
« — Nous n’avons rien trouvé, mais ça ne veut pas…
— Si vous n’avez rien trouvé, c’est qu’il n’y a rien. Nous connaissons tous ici vos compétences en matière de sécurité informatique, ne vous en faites pas. Alors les portes biométriques suffiront, je pense. Sommes-nous d’accord ? »
Il hocha la tête, les dents serrées, n’osant pas répliquer. Hélène avait l’air mordante, et Léa révisa son jugement sur la représentante des NU. Marcus discutait toujours avec le représentant américain, faisant tout son possible pour montrer qu’il n’en avait rien à foutre. Irina se tourna vers elle, prenant soin de ne pas être entendue par les autres.
« — Tan et ses compatriotes cherchent la moindre occasion pour obtenir l’ascendant, vous vous y ferez. Ils sont assez inoffensifs, tant que vous ne vous approchez pas d’eux. Je crois que votre Nyobe a déjà briefé vos chercheurs. Elle sait y faire en termes de sécurité.
— Vous l’avez constaté vous-même, Madame Doubinski ? » La directrice de la Northwind laissa échapper un fin sourire et hocha la tête.
« — Je n’ai pas honte de le dire, puisque nous avons échoué. Le responsable a été renvoyé à Moscou, et je suis venue mettre un terme à ces pratiques. Après tout, nous sommes tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? »
Léa ne se laissait pas avoir par cette amabilité calculée. Irina cherchait des alliés, comme tout le monde ici. Hélène se tourna vers Casey, à l’autre bout de la table, rejetant à la périphérie de son attention le représentant chinois.
« — Casey, avez-vous un point à soulever ?
— L’extension de l’île pose problème. Les chefs d’équipe n’arrivent pas à suivre la cadence, ils manquent de personnel à temps plein. Ils demandent plus de logements, pour éviter les retours à terre quotidiens.
— De combien de personnes parlons-nous ? » l’interrompit Irina.
« — Il nous faudrait une cinquantaine de logements pour obtenir un rendement adéquat. Certains ouvriers ont des familles qu’ils aimeraient amener sur l’île.
— Gauthier, nous n’avons pas les moyens d’assumer une telle population ! clama Irina. Nous avons à peine de quoi nourrir tout le monde ici. »
Ce n’était pas tout à fait exact, selon Léa. Les capacités nourricières d’Odyssée étaient sous-exploitées par rapport à sa population. La surface au pied de la tour était immense, et on pouvait facilement échanger la forêt qui s’y était développée contre de la bonne terre agricole. Mais les résidents de l’île étaient jaloux de leur richesse, celle-ci étant bien supérieure à celle du continent.
« — Nous en discuterons plus tard, Casey. Je dois examiner les prévisions d’expansion. Quoi d’autre ?
— La coque montre des signes d’usure au centre de la superstructure. Elle aurait besoin d’être re-polymérisée sur dix centimètres.
— On va vous débloquer le budget nécessaire, personne n’a envie de couler. Trouvez des pilotes pour les sous-marins et vous me transmettrez ce dont vous avez besoin. Ensuite ? »
La réunion s’éternisa à mesure que chaque personne faisait part de ses doléances. Comme partout, les différents groupes d’intérêt tentaient tous de tirer la couverture à eux, et la survie du groupe ne passait que par d’interminables tractations. Hélène Gauthier faisait son possible pour éviter les conflits qui auraient remis en cause l’existence d’Odyssée. Léa ne dit rien, prit la température et enregistra les rapports conflictuels. L’Europe, les Etats-Unis et la Diamond, une entreprise de construction brésilienne, formaient un front uni face à la Chine et à la Northwind, un opérateur de transport russo-japonais dont la représentante essayait de s’attirer ses faveurs. Casey tentait tant bien que mal de maintenir un niveau de vie acceptable pour les petites mains de l’île, majoritairement africaines, tandis que les Nations Unies orchestraient le tout. Et il manquait encore un représentant pour la NéoGenesis, le géant américain qui avait reconstruit le réseau mondial après l’infocrash de 2018.
À la fin de la réunion, elle se dépêcha de sortir, de s’éloigner de cette salle. Elle n’était pas faite pour ces petits jeux de pouvoir mesquins. À vrai dire, elle se foutait d’Odyssée, des projets d’avenir et des envies de grandeur. Comme elle se foutait de cette mission ridicule auprès d’une chercheuse qui la méprisait, dans un endroit où on n’avait pas besoin d’elle. Elle était une mercenaire, une espionne industrielle, et une tueuse à l’occasion. Pas une baby-sitter.
L’ascenseur dévala les étages à grande vitesse avant que ses freins ne le fassent atterrir comme sur un coussin d’air. Elle arriva dans un grand hall de verre encombré de palettes de matériaux en attente d’être chargés dans les imprimantes, d’outils pour la finition et de bennes de déchets de construction. Il faudrait encore de longs mois avant qu’on ne puisse inaugurer Odyssée en grande pompe, avec les chefs d’États, les dirigeants d’entreprises et les caméras. Elle sortit avec précipitation et se retrouva à la lisière de la forêt. C’était mieux, beaucoup mieux. Sous ses chaussures, elle pouvait sentir le contact mou mais dense de l’herbe et de la terre. Les conifères avaient quelque chose de reposant, même si l’ordre minutieux avec lequel ils avaient été plantés semblait étrange. Presque trop parfait. Les agronomes avaient utilisé une modélisation à grande échelle pour organiser cette forêt artificielle, tout semblait trop propre, trop bien fait. Encore en attente d’une flore sauvage.
Elle marcha pendant des heures, sans vraiment savoir où elle allait. Il était de toute façon difficile de se perdre. La tour emplissait son horizon, sa corolle translucide projetant une ombre tel un monstrueux cadran solaire. Sous la couvert des arbres, elle se sentait plus calme, plus reposée. Moins oppressée par ce monolithe au-dessus d’elle. Elle s’enfonça encore plus dans la forêt, jusqu’à ce qu’une voix la tire de ses pensées.
« — Pas par là, chef. »
Malékith apparut de derrière un fourré. Elle avait échangé son uniforme contre une veste en cuir légère sur un débardeur écru et de solides chaussures de marche. Celles-ci étaient tâchées de boue, elle devait avoir passé un long moment dans les bois. Depuis leur arrivée, il n’y avait pas eu grand-chose à faire. Une fois les drones en pilotage automatique, elle pouvait se permettre de les laisser voler. S’il y avait eu la moindre alerte, elle avait toujours son portable sur elle. Léa la regarda et l’interrogea en fronçant les sourcils, un air que sa subordonnée avait appris à connaître.
« — La Diamond. Un champ expérimental d’OGM, sur sol modifié. Ils ont foutu des sentinelles un peu partout, et les types sont nerveux. Apparemment, la nana de la Northwind a posé plusieurs requêtes concernant des contaminations, à cause du pollen. Donc ils ne laissent personne approcher.
— Tu as trouvé ça où ?
— Dans la boîte mail de la représentante des NU. J’ai fait mes devoirs, et je t’ai envoyé une copie de ce que j’y ai trouvé. »
Elle s’assit sur une pierre et sortit de sa poche un paquet de bidîs, des clopes indiennes roulées dans des feuilles de kendu. Elle tendit le paquet à Léa, qui refusa d’un geste. Depuis sa chirurgie, elle s’était décidée à arrêter de fumer, même si le goût âcre du tabac lui manquait souvent. Après cette réunion, elle se serait bien grillé une blonde. Après un instant de doute, elle se résigna à fumer sa cigarette électronique, en silence. Elle comprit soudain pourquoi ce silence la gênait lorsqu’elle se rendit compte de son caractère absolu : il n’y avait ni vent, ni oiseaux, ni insectes autour d’elle. Malgré tous les efforts pour reproduire un endroit sauvage, la forêt d’Odyssée restait un artifice.
Léa aurait voulu se replonger dans les souvenirs épars d’une époque où tout était simple et facile, des souvenirs qui dataient d’avant la naissance de Malékith. Mais elle n’y arrivait plus. Avoir conscience du mensonge que représentait cette forêt l’empêchait de se laisser porter.
« — Pourquoi tu es là, en fait ? » demanda-t-elle à l’opératrice. Celle-ci se retourna vivement, un air coupable sur le visage. Manifestement, tout le monde avait des souvenirs à ressasser.
« — J’avais terminé les scans, je me suis dit…
— Non, je veux dire… l’interrompit Léa. Pourquoi t’es-tu engagée chez la EagleEye ? Tu étais avec un groupe anarchiste, si je me souviens bien de ton dossier. Se faire embaucher par une multinationale, c’est pas un peu contradictoire ? »
Malékith hocha la tête sans répondre, puis plongea ses yeux dans le vide. Comme si elle cherchait la réponse adéquate. Son expression était très loin de celle de la jeune femme espiègle et détendue qu’elle avait l’habitude d’arborer.
« — Pas anarchiste, technoprogressiste. Mais j’imagine que c’est partout pareil. Je me suis pris le mur de la réalité en pleine face.
— Comment ça ? »
Malékith se leva et jeta sa cigarette au loin, sans s’inquiéter de bouleverser l’écosystème programmé.
« — De loin, ça a l’air cool. Des idées qu’on a pas l’habitude d’entendre, des concepts nouveaux. Tu te remets en question, et ensuite tu te sens meilleure. Alors t’as envie d’y aller, parce qu’il n’y a rien à faire chez toi, et que là-bas ça a l’air mieux. Et ça l’est, quand t’y es ! Les gens sont sympas, motivés, très intelligents… Tu peux avoir des discussions que t’aurais jamais eu ailleurs. Et puis tu as l’impression de faire ce qui est bien, ce qui est juste. De participer à l’avancement du monde, tu vois ?
— Ouais. J’ai connu. »
À une époque, Léa avait participé à un groupement qui oscillait entre militantisme armé et grand banditisme, lorsqu’elle était en France. Mais elle s’était fait arrêter trop tôt pour arriver à quelque chose de concret. Le résultat de ses années militantes tenait entre les murs blancs d’une prison de haute sécurité.
« — Mais à force d’y être, tu grattes un peu. J’ai commencé à grimper dans la hiérarchie, ce qui n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais ça… Non, le problème c’était plutôt ce que j’ai vu en haut. Tu vois, ils sont très fiers de ce qu’ils ont construit, et ils le peuvent. Mais ils ne se privent pas de le répéter toute la journée. Chacun surveille l’autre pour juger de la conformité de ses actes aux principes de la communauté. Et le moindre écart est sanctionné par des éclats digne d’un tribunal populaire. Même si tout le monde souriait, l’atmosphère y était viciée. Personne n’osait exprimer de nouvelles idées, par peur de ce qu’en diraient les autres. Au final, même si la communauté semblait vivante à l’extérieur, dans les faits elle stagnait. »
Les derniers mots avaient été prononcés avec la colère juvénile d’un espoir déçu. Malékith haussa les épaules et se rassit.
« — C’est là que la EagleEye est arrivée, avec une offre à cinq chiffres en dollars et la promesse de ne pas m’ennuyer. J’ai pas réfléchi longtemps. J’avais déjà fait le tour de ce que la communauté avait à m’offrir, de toute façon. »
Elle semblait si sûre d’elle, si certaine de sa supériorité, que Léa ne se donna pas la peine de lui faire remarquer son égoïsme. Pourquoi faire ? Malékith avait vingt-cinq ans, croyait avoir toutes les réponses, et se pensait immortelle. Elle aurait bien le temps d’apprendre. De toute façon, elle n’écouterait pas.
— Et si c’était à refaire ? »
Elles n’eurent pas le loisir d’apprécier la réponse. Leurs communicateurs sonnèrent simultanément, transmettant le même message : on les attendait au hall d’entrée. Malékith prit la besace dans laquelle elle rangeait son portable et la suivit vers l’entrée. L’île ne faisait que deux kilomètres de rayon au sol. Léa commençait à se dire que les sifflets distribués à l’arrivée n’étaient là que pour faire peur aux petits nouveaux.
Dans l’entrée, deux hommes les attendaient. Elle reconnut le premier, c’était le représentant de l’EFE, un petit homme moustachu avec un début de calvitie. L’autre était un jeune homme aux cheveux courts, quelques traces d’acné sur les pommettes. Le représentant avait l’air mécontent, et tenait entre ses mains une feuille de papier intelligent qui brillait sous les néons.
« — Léa Fontaine, je présume ? »
Le ton de sa voix trahissait une forme de nervosité, que Léa ne pouvait pas encore analyser. Elle n’arrivait pas à savoir s’il était mécontent d’être en sa présence, ou si c’était ce pourquoi il était là qui le dérangeait.
— En effet. Qu’y a-t-il ?
— On vient de me faire parvenir un message. Vous êtes recherchée pour plusieurs crimes en bande organisée, évasion, ainsi que de multiples homicides volontaires sur le territoire de l’État Fédéral Européen. »
Elle fronça les sourcils, ne s’attendant pas à ce que son passé ressurgisse de cette manière. Mais il n’était pas question qu’elle se laisse intimider par un fonctionnaire. Elle préféra répondre en souriant.
« — Je suppose que je dois admirer la mémoire de vos services, et me réjouir de ne pas être sur ce territoire.
— En réalité, la directive 240-653-B2 relative aux territoires artificiels place Odyssée sous souveraineté européenne partielle. Ce qui signifie que nous sommes en droit de prendre des mesures coercitives à votre égard. »
Léa admira un instant le courage du représentant. Il avait probablement lu son dossier, il savait les dégâts qu’elle pouvait causer. Et il savait que la position de l’Europe dans le projet Odyssée n’était que mineure, surtout face à la puissance économique de la EagleEye. Et pourtant, il se sentait capable de la menacer, sans même une arme à portée de main.
« — Ce serait très indélicat de votre part, Monsieur… ?
— Andréopoulos, Tovias Andréopoulos. Oui, nous sommes bien d’accord, personne n’y gagnerait quoi que ce soit. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de contacter votre supérieur, Monsieur Smith. Voici les termes sur lesquels nous sommes parvenus à nous entendre. »
Il lui tendit la feuille, une impression sur un support coûteux, qui pouvait enregistrer une signature numérique, et qui était presque impossible à contrefaire. Le jargon était juridique et passablement abscons, mais elle fut choquée lorsqu’elle absorba l’essentiel. En gros, on la tenait en laisse. Smith avait accepté qu’un “observateur”, comme le nommait le contrat, suive son équipe durant toute la durée du séjour. Tout avait déjà été paraphé et signé, son accord à elle n’était qu’une formalité. Elle se retrouvait avec un mouchard aux fesses.
« — Je ne peux pas croire qu’il ait accepté ça.
— Et pourtant… Voici un de nos opérateurs, Kestrel. »
Le jeune homme derrière lui s’avança. Il avait l’air timide et emprunté, le comportement de quelqu’un peu habitué à interagir avec d’autres êtres humains. C’était souvent le cas chez les opérateurs novices. Leur formation occupait le plus clair de leur temps, qu’ils passaient sur leurs machines. Difficile de développer des compétences sociales dans ses conditions.
« — Ne vous en faites pas, il saura se montrer discret. »
Léa se retint de s’énerver contre l’Européen, qui avait gardé son air soucieux de gestionnaire. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir, lui aussi ne faisait qu’obéir aux ordres. Et pourtant, ça l’aurait soulagé. Au lieu de ça, elle signa le document, puis darda un regard glacial en direction de Kestrel. Mais ce fut Malékith qui intervint la première.
« — Hey, gamin, c’est quoi ton nom ? » jeta-t-elle, sans se soucier du fait qu’ils avaient presque le même âge.
« — Euh, Kestrel…
— Ton vrai nom. »
Les opérateurs gagnaient le droit de se faire appeler par leur pseudonyme dès lors qu’ils avaient fait leurs preuves. Léa secoua la tête, pour essayer de dissiper cette accès de rivalité professionnelle.
« — Stéphane Leroy. »
Trop tard. Un point pour l’Indienne.
Elle rendit le document au représentant et marcha vers l’ascenseur. Malékith la suivit, et après un moment de flottement, Stéphane également. Il était temps de voir si le dispositif de sécurité qu’ils avaient mis en place tenait la route. Cette mission commençait à lui porter sur les nerfs.

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Aigle Englouti : Chapitre 3

Aigle Englouti : Chapitre 3

Chapitre 1 – Chapitre 2

Le signal d’alerte clignota à la périphérie gauche de son champ de vision, sur l’écran haute définition intégré à ses lunettes. Elle cligna deux fois de l’oeil pour faire afficher le message. Les détecteurs avaient repéré quelque chose à la bordure Est de la superstructure, au niveau des quais. Sans doute une mouette, ou un dauphin. Ou le sel qui mettait leur périmètre en rade. Mais c’était son boulot d’aller voir de quoi il en retournait.
« — Malékith, reste avec Stéphane. Ramène les oiseaux à l’Est, on a peut-être un problème. »
La jeune Indienne hocha à peine la tête, concentrée sur le pilotage des drones. Elle pouvait en gérer jusqu’à cinq à la fois, grâce à des manipulateurs haptiques, mais n’en avait amené que trois sur l’île. La performance restait impressionnante, on aurait dit qu’elle s’amusait. Sans répondre, le jeune Européen lança à Léa un regard mauvais. L’équipe ne l’avait pas ménagé cette semaine, lui faisant clairement comprendre qu’il n’était qu’un enfant, que l’EFE l’avait foutu dans leurs pattes pour les espionner. Elle prit le flécheur magnétique sur le bureau et colla le holster sous son aisselle avant de sortir, et activa son oreillette.
« — Kyong-Hee, tu es là ?
— Présente, chef ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— On ne sait pas encore. Retrouve Zacarias et Cillian et rendez vous au quai Est. On a un écho bizarre au scanner.
— J’ai l’oeil éparpillé sur la table, ça peut pas attendre ? »
Kyong-Hee faisait preuve d’une précaution presque maniaque en ce qui concernait sa prothèse oculaire. Même sur un champ de bataille, elle trouvait le moyen de la démonter tous les jours et de nettoyer chaque lentille, en aveugle. Ce qui aurait énervé Léa si ça n’avait pas fait d’elle une des meilleures tireuse d’élite qu’elle ait connue.
« — J’ai pas envie que d’autres s’en mêlent. Il est temps qu’on se fasse un peu remarquer. Je vais protéger Nyobe.
— Reçu, j’y vais tout de suite. »
Léa se concentra quelques secondes, le temps d’activer son implant. En rouvrant les yeux, des phosphènes dansaient à la périphérie son regard. La glande de synthèse produisait de petites quantités d’amphétamines qu’elle pouvait relâcher à volonté. On lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas d’effets secondaires, mais qui pouvait savoir ? En attendant, ça la rendait plus efficace, ce que désirait Smith. Et pour maintenir son niveau de vie, elle se devait d’accéder aux désirs de Smith.
Une onde de choc éclata au-dessus de sa tête.
« — Malékith, qu’est-ce qu’il se passe ?
— Un gros caillou qui tombe de l’orbite. Ils vont devoir le casser en plusieurs tirs. Saloperie… Ya des interférences magnétiques, j’ai du mal à piloter. »
Le canon électrique faisait un bruit d’enfer, comme si Léa s’était retrouvée sous les rails d’un train de marchandise. Elle dépassa l’ascenseur et grimpa l’escalier avec un mauvais pressentiment. Tout ça semblait trop bien coordonné. Même si ce n’était qu’une impression, elle sentait qu’il n’y avait pas qu’un simple fantôme dans la machine. Quelque chose approchait.
En entrant dans le laboratoire, elle fut saisie par la tension qui y régnait. Tout le monde avait quitté son travail en cours pour se masser autour d’un petit écran. On y retransmettait les images de la salle du contrôle au-dessus d’eux, inaccessible dans la zone NU. Comme si ça pouvait mal tourner. Nyobe était debout à l’arrière du groupe, les bras croisés, triturant un stylo en plastique entre ses mains. Léa s’approcha d’elle et s’éclaircit la voix.
« — Il faut que je vous parle.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Vous n’avez rien à faire ici. » répondit Nyobe sans bouger. Elle l’avait jetée du laboratoire dix jours plus tôt, malgré les accès dont Léa disposait, prétextant qu’elle gênait les chercheurs. Léa s’en était plainte à Smith, qui lui avait clairement fait comprendre qu’elle devrait faire avec. Même si ça lui compliquait la vie.
Nyobe ne semblait pas plus heureuse de la voir qu’au premier jour.
« — Une menace potentielle. Vous êtes trop exposée ici, il faut me suivre.
— Hors de question.
— J’ai toute l’autorité pour…
— Vous n’en avez aucune. » répondit Nyobe avec dédain.
C’en était trop pour Léa, qui lui attrapa bras et la tira dans un coin de la salle. Celle-ci fit mine d’ouvrir la bouche pour protester. Léa la coupa.
« — Je me fous que vous ne m’appréciez pas, ou que vous n’aimiez pas vos patrons, Diana. Je ne suis pas ici pour me faire des amis. Mais si je vous dis qu’il existe un danger, vous devez m’écouter. Ou je vais devoir vous rendre la vie particulièrement difficile. C’est compris ? »
Nyobe faillit répondre quelque chose, mais se retint à temps. Sa bouche se tordit dans un rictus qui mélangeait une envie de répliquer et la conscience du risque. Elle préféra tourner le dos à Léa, vers un petit distributeur d’eau derrière elle. Après un moment de flottement, elle lui proposa un verre.
« — Les choses ne se déroulent pas comme prévu en orbite, et on pourrait avoir besoin de nous rapidement. Je ne pourrais pas quitter cette pièce si je le voulais.
— C’est si important que ça ?
— Si un fragment tombait sur Mexico, ça ferait des dégâts, oui. Même vous, vous pouvez comprendre ça. »
Léa inspira lentement en fermant les yeux. Après tout, rien dans sa mission ne l’obligeait à enfermer Nyobe dans un placard blindé. Et puis c’était bien la première fois qu’elle parvenait à obtenir un début d’approbation de sa part. Depuis leur arrivée, la chercheuse avait fait preuve d’une hostilité marquée à chacune de leurs rares rencontres, une hostilité que Léa n’avait pas su expliquer. Ça dépassait le simple refus des armes et de tout ce qui s’en rapprochait, tous ses efforts pour établir un contact avaient été sans succès. Depuis, Léa restait dans son coin et patientait en attendant qu’une mission plus intéressante lui soit confiée. Elle n’était pas du genre à se formaliser pour si peu.
On la haïssait dans de nombreux endroits, et pour de nombreuses raisons, sans que ça ne la perturbe.
« — Alors je reste ici, et personne n’entre sans mon autorisation. Les gens qui sont ici, vous pouvez répondre d’eux ?
— Ne vous en faites pas, Mademoiselle Fontaine, ils sont avec moi depuis le début de ce projet. » lança Nyobe dans un sarcasme. « — Essayez simplement de ne pas vous faire remarquer. »
Adossée à côté de la porte, Léa pouvait voir l’effervescence du groupe, l’incertitude de savoir si on pourrait intercepter à temps le rocher qui tombait à travers la stratosphère. Le calcul de trajectoire monopolisait les ressources informatiques, tandis que la faible connexion filaire avec le continent chargeait avec peine les données des radars au sol. Les claquements sourds du canon faisaient trembler les écrans des bureaux et les murs de béton imprimés. Elle sortit son smartphone pour vérifier les indicateurs du périmètres, mais la liaison avec la salle de contrôle et avec Malékith était mauvaise. Pareil pour l’équipe de Kyong-Hee, qui devait avoir atteint le quai. Le pressentiment commençait à lui remonter le long du dos. Cette impression que le danger approchait. Et qu’elle se trouvait seule dans le noir, naviguant à vue et essayant de ne pas couler sans bruit.
Les claquements à répétition s’arrêtèrent d’un coup, laissant place à un silence plus assourdissant que les explosions qui l’avait précédé. Léa se sentait chancelante, comme si son sens de l’équilibre avait été laminé par les coups de boutoir le long des murs. Un instant, pendant lequel tous reprirent leur souffle et se dévisagèrent, puis son oreillette grésilla.
« — Léa… Zacarias… Alerte !
— Eh merde… Kyong-Hee, rapport ! Parle-moi ! »
Encore de la statique, Léa passa sur le canal suivant.
— Malékith, au rapport !
— Léa, c’est dingue, le quai est en flammes ! J’ai plus rien sur les signes vitaux de Zac, Cillian et Kyong-Hee se replient, et j’ai perdu l’un des oiseaux.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe, bordel ?
— Pas de visuel, il y a trop de fumée. Stéphane vient d’appeler une équipe des NU. Le réseau de l’île est mort et la zone du canon vient de se verrouiller. »
À ce moment-là, les néons s’éteignirent, plongeant le laboratoire dans une pénombre à peine éclairée par les quelques écrans encore allumés. Léa sortit son pistolet de son holster et démarra la batterie, afin de laisser aux accumulateurs le temps de se charger. Ils étaient censés s’activer en une seconde, mais les armes électromagnétiques pouvaient déconner. Prototype d’usine. Tous les agents préféraient partir avec une arme à feu classique, quand ils en avaient le choix.
Des murmures paniqués émanaient des scientifiques, mais Nyobe les fit immédiatement taire.
« — Derrière les bureaux, tout le monde. Vous n’en bougez pas à moins qu’on vous dise d’en sortir. »
Puis elle s’avança vers Léa et la prit à part.
« — Vous savez ce qui se passe ?
— L’île est verrouillée, des combats sur le quai Est. Mon équipe est sur place mais je n’arrive pas à les contacter.
— Vous pensez que cela nous concerne ?
— Qui sait ? Il y a des tas de trucs à voler sur cette île. Mais ça ne change rien. Pour le moment, on part du principe que c’est nous qui sommes visées. Personne ne rentre ou ne sort tant que la situation n’est pas clarifiée. »
Elle tourna la tête et essaya de détailler dans l’ombre le laboratoire, en s’appuyant sur les souvenirs ténus qu’elle avait de son entrée.
« — Je vais couvrir la porte devant vous. Restez avec le groupe et essayez de les maintenir au calme, que je puisse avoir une ligne de tir dégagée. Avec un peu de chance, on s’en sortira. »
Nyobe hocha la tête sans rien ajouter, puis passa la main sur une poche arrière pour en ressortir un petit automatique noir. Elle éjecta le chargeur, le vérifia, puis le replaça et arma l’arme d’un geste sec. Léa la dévisagea.
« — Je croyais que vous n’aimiez pas les armes.
— Je n’aime pas les gens qui font commerce de leur capacité à s’en servir, Mademoiselle Fontaine. Ce qui ne veut pas dire que je suis incapable de me défendre, si c’est nécessaire. »
Léa haussa les épaules en assentiment, puis alla se réfugier derrière un lourd bureau qu’elle renversa en travers du laboratoire, négligeant la protestation d’un scientifique qui voyait ses affaires répandues au sol. Les communications avec Malékith restaient éparses, celles avec l’équipe sur le quai inexistantes. Elle était dans le noir, au propre comme au figuré. Ne restait plus qu’une attente propice aux questions et aux doutes. Et si tout cela n’avait rien à voir avec elle ? Et si elle dégommait la première personne à rentrer ici, pour déclencher un incident diplomatique par la mort d’un agent des Nations Unies ? Et si, au contraire, une armée entrait par cette porte pour lui faire la peau, avant de massacrer toutes les personnes de cette pièce ?
Avait-elle oublié de fermer la porte à clé ?
Elle n’eut pas le temps de répondre à cette dernière question, car son esprit se tendit en entendant un “clac” métallique caractéristique dans le couloir. Elle hurla un avertissement inaudible, couvert par le bruit de tonnerre d’une charge de démolition de qualité militaire qui fit proprement voler la porte hors de ses gonds. Recroquevillée derrière le bureau, encore sonnée par l’explosion, des ordres lancés d’une voix sèche lui parvinrent, derrière le sifflement dans ses oreilles dû au brusque changement de pression. En se relevant, elle vit un homme dans le cadre de la porte, une cagoule sur le visage, le corps renforcé d’une armure tactique intégrale, un fusil à pompe dans les mains.
Puis l’implant libéra dans ses veines les composés raffinés qu’il sécrétait depuis qu’elle l’avait activé. Les amphétamines strictement calibrées sublimèrent les points d’impact potentiels, et avant qu’elle n’ait eu le temps d’y penser, elle tenait son arme devant elle. Les projectiles à haute vélocité filèrent dans un aboiement strident pour découper l’armure comme du papier.
Une arme peu fiable, certes, mais terriblement efficace.
Elle se releva, encore à moitié accroupie derrière son couvert, et lâcha une rafale qui traversa le ventre du type pour ressortir et perforer la cuisse de son compagnon. Les deux hommes s’affalèrent ensemble en travers de l’encadrement, puis furent tirés en arrière par des mains invisibles. Le calme retomba, et avec lui la poussière arrachée des multiples impacts dans le bois aggloméré. L’attention erratique de Léa se fixa une seconde sur la structure en alvéoles sous l’enduit éclaté des murs. Comme une ruche. On avait fabriqué cette île comme une ruche.
Dans le brouillard au ralenti des amphétamines, elle sentait plus qu’elle ne voyait Nyobe se placer sur la droite pour la couvrir. Sa poigne était assurée, concentrée. L’entrée deviendrait un charnier pour quiconque s’en approcherait. Nyobe repoussa nerveusement ses cheveux derrière la prothèse qui lui emplissait l’oreille.
« — Fontaine, ça va ? »
Léa leva une main pour la faire taire. Moins leurs assaillants en sauraient, mieux ce serait. D’où est-ce qu’ils sortaient ? D’abord une explosion sur le quai, puis une attaque au plus haut niveau de la tour, juste en-dessous du canon. Mais ils ne pouvaient pas atteindre la coupole d’ici, alors pourquoi, dans quel but ? C’est alors qu’un soleil miniature éclata devant ses yeux. Elle n’avait pas entendu la grenade incapacitante tomber au sol. Elle tenta sans succès de couvrir ses yeux de son bras. Sa vision se figea, elle tomba en arrière, désorientée. Ses oreilles ne rendaient plus qu’un sifflement suraigu, et l’impression diffuse que du sang en coulait. Dans la confusion, elle vida la moitié de son chargeur devant elle, comptant sur l’entraînement et son métabolisme gonflé pour dissuader les attaquants.
Cela fut suffisant pour qu’elle retrouve la vue lorsqu’une forme noire sauta sur elle, enjambant le bureau pour lui tomber dessus. La rage et la douleur se cristallisèrent dans le poing qu’elle lui plaça dans la mâchoire. Le type chancela, ce qui laissa le temps à Léa de le pousser au sol, de sortir le couteau qu’elle avait à la jambe et de le lui planter dans la gorge. L’oreille interne en vrac, elle retomba et sentit confusément son arme heurter son omoplate. Le sol lui semblait glisser sous ses mains. Puis le son revint, le claquement de l’automatique de Nyobe, qui s’était relevée avant elle, et qui essayait de repousser les assaillants.
Il y en avait trop.
Un coup de pied dans le ventre l’envoya contre un pied de table vissé au sol, un autre fit éclater sa lèvre inférieure. Sous le choc, elle se recroquevilla par instinct. Les coups s’abattirent encore sur ses jambes et ses bras avant de s’arrêter brusquement, tandis qu’un homme reculait précipitamment. Sa capuche avait été arrachée pendant la bagarre. Léa le trouva jeune, à peine la moitié de son âge. Sans doute Européen, les cheveux noirs, le visage typé italien peut-être. Dans le cou, un tatouage en forme de crâne souriant, avec un haut de forme. Son air de surprise aurait pu être comique s’il n’avait pas déjà été en train de relever son fusil. Sans lui en laisser le temps, Léa fonça en avant, tête la première, pour lui rentrer dans l’estomac. Une fois à terre, elle s’acharna à coups de poings sur son visage, espérant le faire éclater comme un fruit trop mûr.
« — Fontaine ! Fontaine, arrêtez ! »
Une voix aux accents paniqués. Une main à la peau noire qui retenait son bras de frapper encore. Léa se sentit très fatiguée. Plus épuisée qu’elle ne l’avait jamais été. Ses yeux dilatés parcoururent le laboratoire alors qu’elle lâchait le corps inerte, desserrant ses doigts tremblants. Des impacts sur les meubles et les murs. Un groupe de blouses blanches autour d’un d’entre eux, son bras pissait le sang, on l’avait assis dans un coin. Léa se releva, désorientée, incapable de reprendre ses esprits.
« — Fontaine, allons, reprenez-vous. Vous m’entendez ? Ça va aller ?
— Je… Oui, je… Qu’est-ce que… Où sont-ils ?
— La sécurité est dans le couloir, elle les a fait fuir. »
Léa perçu plus qu’elle ne vit les hommes de la sécurité, dans leurs uniformes des Nations Unies, remplir la salle. À la porte, Hélène Gauthier s’engueulait avec un type. Léa trébucha, la tête lourde, et se retint à une étagère. Les phosphènes emplissaient sa vision comme jamais, le sol tanguait sous ses pieds. Un goût de fer humide dans la bouche. Elle espéra qu’elle n’avait pas les dents déchaussées.
« — Vous vous êtes mis dans un de ces états, regardez-vous.
— C’est si moche que ça ? » répliqua Léa dans un souffle.
« — Vous avez déjà été en meilleure forme, à vrai dire. »
Du coin de l’oeil, elle vit son reflet dans un écran perforé. L’hématome lui couvrait un bon quart du visage, son teint était livide. Elle se reconnaissait à peine dans ce miroir.
« — Pas trop mal, pour une vieille, hein ? » essaya-t-elle de blaguer.
Une toux douloureuse monta dans sa gorge, elle porta la main à sa bouche. Pour y découvrir d’épaisses coulées de sang.
« — Bordel… »
C’est ce moment là que ses jambes choisirent pour la lâcher, et son front rencontra le béton dans une flopée d’étoiles. Alors que la drogue quittait son système nerveux, elle commençait à ressentir la douleur au ventre. Une balle, ou peut-être plusieurs. Un impact que le voile d’amphétamine avait étouffé, mais qui venait de ressurgir.
Le monde devenait flou et elle se sentait partir. Elle n’avait qu’à peine conscience de la voix de Nyobe qui venait de s’accroupir auprès d’elle.
« — Un médecin ! Vite, venez, elle a pris une balle dans le ventre ! Léa, restez avec moi, nom de dieu. Réveillez-vous ! »
Des gens autour d’elle, l’impression qu’on la retournait, mais son cerveau n’interprétait plus rien. Tout était trouble et elle avait de plus en plus froid, une chair de poule qui la faisait trembler, se convulser par intermittence. Puis ce ne fût même plus des voix, mais plutôt des bruits indistincts dans la nuits, des chuchotements. Et enfin, elle s’évanouit.

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