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La voie des fantômes – Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 6

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« — Alors… Ta fille, hein ?

— Ouais. Elle est plutôt sympa, n’est-ce pas ?

— C’est pas le mot que j’aurais employé.

— Bon d’accord. Moi non plus, remarque. Mais elle est efficace.

— Elle tient de sa mère. Et pas la plus détendue des deux. »

Diana Fary Nyobe hocha la tête avec un sourire. Elle ne pouvait qu’en convenir. Avant sa mort, son ex-femme était renommée pour sa tendance à tout faire exploser quand quelque chose lui déplaisait.

Nyobe avait 70 ans et en paraissait à peine 50. Le traitement régénérant qu’elle prenait depuis des années avait ralentit le vieillissement de son corps, préservant son acuité intellectuelle autant que ses capacités physiques. De fait, elle n’avait pas beaucoup changé depuis leur première rencontre, trois décennies auparavant. Oh, ses cheveux gris contrastaient un peu avec sa peau très noire, elle avait quelques rides autour des yeux, et se tenait un peu plus voûtée. Mais cet éclat d’intelligence dans le regard, cette acuité et cette résolution parfaite, c’était toujours là. Une intelligence qui lui avait permis de mettre en oeuvre le plan d’extraction de l’intelligence artificielle.

Kestrel et elle étaient assis à la terrasse d’un élégant café à l’esthétique européenne, au troisième étage d’un luxueux aéroport international. Une compagnie de mercenaires gardait l’endroit, le protégeait contre les bandes de pillards et de combattants illuminés qui écumaient la région. Une plaque tournante pour les trafiquants et toutes les personnes qui voulaient voyager discrètement, tolérée par le gouvernement égyptien. Heureusement, Nyobe pouvait se payer l’entrée. Il y avait même une clinique au noir au sous-sol pour retaper l’équipe.

« — Alors, tu as pu mener tes analyses sur le programme que vous avez récupéré dans ce bunker ?

— J’ai commencé. JC ne se laisse pas faire, il est… Déroutant. Sa personnalité peut parfois se montrer hostile, ou peu coopérative. Ça va prendre pas mal de temps pour comprendre comment il fonctionne.

— Bon, je ne m’attendais pas à ce que tu le désosse en un seul jour, de toute manière.

— Dans ce cas, pourquoi tu m’as demandé de venir ? Pas pour le télécharger sur un disque, c’était un jeu d’enfant. Et j’ai pas été d’une grande aide durant tout le trajet. Quand aux autres, ils ne semblent pas apprécier ma compagnie.

— Turkey m’a dit qu’elle t’aimait bien.

— Encore un jour en L ?

— Ce n’est pas un sujet qu’elle aborde souvent. Elle a plutôt tendance rejeter ceux qui l’interrogent. Tu peux voir son ouverture comme une marque de confiance. C’est plutôt une bonne chose pour vous deux.

— Mais oui, c’est génial. Il ne me reste plus qu’un cyborg psychorigide à persuader, ainsi qu’une furie chargée aux… À quoi d’ailleurs ? Qu’est-ce que tu lui as mis dans le ventre ? »

Nyobe soupira et se gratta la tête dans un geste de gêne qui aurait pu paraître comique. Derrière la baie vitrée, un gros Airbus A390 recouvert de peinture furtive était emmené sur la piste de décollage. Le revêtement s’écaillait sur les bords de fuite des ailes et autour des réacteurs. Son trafiquant de propriétaire devait être plutôt radin sur la sécurité.

« — Une architecture de nanomachines produites par une usine implantée dans son corps. Je l’ai créé lorsque je travaillais à la Cidade. Le treillissage renforce ses os, ses organes et ses muscles, et transmet les impulsions nerveuses plus vite. Et l’architecture forme un réseau qui lui permet de stocker et traiter un grand nombre de données. Des trajectoires de combat, par exemple.

— Et ça ne te pose pas de problème d’avoir transformé ta fille en super-soldat ?

— J’ai conçu le système parce qu’elle allait mourir d’une défaillance globale de ses organes. Mais c’est elle qui en a fait une arme, après que lui ai appris à le programmer. Je ne sais pas si elle s’est modifiée ainsi pour m’aider ou si c’est l’héritage familial.

— Au moins c’est efficace. J’ai vu ce qu’elle peut faire et c’est…

— Fabuleux ? Terrifiant ? J’aimerais parfois qu’elle arrête ce combat. C’est le mien, pas le sien. Mais elle semble encore plus décidée que moi à faire tomber la Diamond. Alors bon, je ferme les yeux, je me persuade que c’est pour la bonne cause… Tu crois que je me mens à moi-même ? »

Sous la surface de sa confiance en soit, Nyobe était profondément épuisée. Elle jouait à ce jeu du chat et de la souris avec l’une des plus grosses entreprises du monde depuis près d’une décennie. C’était usant. Il fallait le mental d’un méchant de film d’espionnage pour supporter ce mode de vie. Six brevets fondamentaux en neuro-ingénierie et une équipe d’opérateurs ne suffisait pas à vous transformer en parfaite génie du crime.

Kestrel se leva, son verre de vodka à la main. Pour la première fois depuis un mois, il se sentait bien. Incroyable l’effet que pouvaient faire une bonne douche, un repas chaud et de nouvelles fringues importées de Séoul. Il avait dormi pendant un jour et une nuit entière dans les draps de soie d’un hôtel cinq étoiles, avant de savourer un excellent café, des oeufs et de la confiture de framboise, sa préférée. Il était alerte et reposé, bien plus proche de la fiction Kestrel que de l’incapable Stéphane. Mais même Kestrel n’avait pas toutes les réponses.

« — Comme nous tous, Nyobe. Comme nous tous. D’autant que c’est difficile pour des gens comme nous de savoir ce qui se passe dans sa tête.

— Elle reste humaine.

— Une humaine capable de réfléchir bien plus vite que n’importe qui et de stocker une quantité immense d’information dans sa double mémoire. Je ne me risquerais pas à dire que je peux comprendre comment elle fonctionne. De son point de vue, son massacre était sans doute justifié. Ou alors elle pense comme JC et ne considère pas qu’une vie a de la valeur.

— Est-ce que tu traites ma fille de monstre ?

— Non, rassures-toi. Mais je serais toi, je la garderais à l’oeil. Et je repasserais sur tous les programmes qu’elle s’installe. Ce serait con qu’elle se plante sur une ligne de code et devienne dingue. »

Nyobe se leva, son manteau et ses lunettes l’aurait fait passer pour une version fantasmée des hommes en noir. Nouveau style, beaucoup moins chatoyant. Un des petits détails qui montraient à quel point la mort de sa femme l’avait affectée. Elle s’avança doucement vers lui et s’accouda à la barrière pour observer l’avion du trafiquant se faire arrêter par un responsable des pistes.

« — Je suppose que retourner aux travaux pratiques ne lui ferait pas de mal. Mais je doute qu’elle le prenne bien. Elle tient à son indépendance. Enfin… À celle que je lui ai laissé, en tout cas.

— J’ai jamais eu d’enfants, mais j’imagine que ça n’a pas été facile.

— Elle a été malade. Elle a perdu une de ses mères et ça l’a obligé à s’enfuir. Elle a subit une opération qui aurait tué la plupart des gens. Et au lieu de lui foutre la paix, je l’ai embarqué dans une guerre que je doute de pouvoir gagner. Ça fait beaucoup. »

Elle secoua la tête pour chasser de son esprit l’image de sa femme dégringolant en flamme le long de l’arcologie Alpha-1 de la Cidade. On ne supprime pas facilement une obsession comme celle-là.

« — Parlons d’autre chose. Cette intelligence artificielle, comment tu l’as appelé… JC ? Qu’est-ce que tu peux me dire sur elle ?

— Si ça avait été un être humain, j’aurais été stupéfait de sa stabilité émotionnelle après trente ans d’isolement. La personnalité semble très résiliente et adaptative. Il faudrait mener des tests avec plusieurs sujets, mais je crois qu’elle s’adapte aux interlocuteurs qu’elle veut influencer. En quelque sorte, elle crée un idéal, pas forcément séducteur ou aimable d’ailleurs, vers lequel l’interlocuteur sera attiré.

— Mais tu m’as dit qu’elle pouvait être hostile avec toi ?

— Cassante, en tout cas. Genre amour vache. On se demande ce que ça peut vouloir dire sur moi, non ?

— Ouais. Plutôt effrayant comme perspective. Enfin, si on admet que cette chose est si douée.

— Oh elle l’est, à tous les niveaux. Les sécurités du char, niveau militaire ? Pfiou ! Passé au travers comme si elles n’étaient pas là. Va falloir la garder à l’oeil, elle aussi. »

Nyobe éclata de rire, brièvement, avant de finir son verre et de le reposer. Elle avait toujours ce rire d’adolescente, libre, très musical. Pendant un instant, elle paraissait moitié moins âgée.

« — Eh bien ça nous fait une sacrée famille dysfonctionelle. Bon, je dois te laisser. J’ai encore pas mal de truc à préparer avant notre départ. Tu viendras avec nous ?

— Jusqu’à Saint-Pétersbourg, au moins. Ensuite… Je sais pas si j’ai encore envie de rentrer en France.

— Nous avons les moyens de te protéger des questions de l’armée. De cacher ce qui s’est passé dans le désert. Ce n’est pas comme s’ils avaient des photos aériennes.

— J’y songerai. »

Elle s’approcha de lui avec un sourire. Gentille, avenante. Compréhensive. Quelque part, ça lui fit chaud au coeur. Il y avait bien longtemps que personne ne s’était montré compréhensif avec lui. Les gens exigeaient.

« — On aimerait beaucoup t’avoir avec nous. Vraiment.

— Ouais. J’y penserai, t’inquiète. »

Elle le laissa là et disparu par un escalier, les mains dans les poches. Sur la piste, le responsable s’était décidé à laisser partir l’avion, qu’on traînait désormais dans l’axe de décollage. Il eut envie de fumer une cigarette et il se rappela qu’il avait grillé sa dernière sur le cadavre du drone, là-bas, dans le désert. Avant-hier. Ça paraissait être au moins un siècle auparavant.

Ptete que c’est ta chance, Kestrel. Ou peut-être que tu vas encore lamentablement tout foirer, encore une fois. Alors, t’es prêt à prendre le risque ? Ou tu vas te défiler et rentrer à la niche, dans ta zone de confort ? Le château et le dragon ça te suffisait pas, on dirait.

Il haussa les épaules en se disant qu’il avait le temps d’y penser avant le départ. Puis il partit s’acheter des clopes.

*

Kestrel remonta la cabine de l’avion privé pour s’asseoir en face d’Iridia. Elle avait des pansements un peu partout sur le corps et le visage, et on avait enveloppé son bras gauche dans une attelle. Mais c’était pas très efficace parce qu’elle avait déjà arraché deux fois le gant de tissu par inattention. À la décharge du toubib, personne n’avait songé un jour concevoir une attelle pour un patient au métabolisme surchargé comme le sien. Elle lisait encore son livre en détournant parfois la tête pour regarder les nuages effleurer les ailes de l’appareil.

« — Salut.

— Salut, ça va ?

— Ouais et toi ? Tu te remets ?

— Si on veut. Je cicatrise vite, d’ici deux jours je serais au top. Comme avant. »

Ils laissèrent les secondes s’écouler, mal à l’aise. Difficile de mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu dans le désert. Elle avait vu Morgane et Myrddin mourir sans rien pouvoir faire, malgré ses capacités. Et ça la rongeait, même si elle ne le montrait pas. Elle les connaissait depuis un bout de temps. Pendant un instant, Kestrel se souvint qu’elle était très jeune, dans un sens. Elle en avait déjà vu beaucoup pour une si courte vie.

« — Du coup… Tu vas venir avec nous ?

— Je pense, ouais. Pas grand chose qui me retienne là-bas. Faudra juste que je repasse chercher mon chien. Il doit s’ennuyer sans moi.

— C’est bien, c’est bien. Il aura de la place pour courir là où on va. J’ai un peu parlé avec JC. Il ne l’admettra pas, mais je crois qu’il est soulagé de continuer à bosser avec toi.

— Ça en fera au moins un. »

Il pointa du regard Shadow qui dormait sur un siège, deux rangées plus loin. Si le cyborg avait été discret auparavant, il était devenu carrément muet depuis leur arrivée à l’aéroport. Pas décroché un mot de tout le séjour. En même temps, Kestrel l’avait peu croisé, et ça lui allait très bien.

« — Il est vexé. Ça lui passera, t’inquiète.

— Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?

— T’as fait un bon choix. Je vous aurais raté sinon, j’aurais coupé direct et on serait tous mort. Pour le reste… »

Sa voix resta suspendue sur le fil ténu de la rancune qui planait entre eux deux. Le conflit non résolu qui avait éclaté dans la cour du bunker, au-dessus des corps des gardes de la Diamond.

« — J’ai fait un choix, moi aussi. Et je suis persuadée qu’il était aussi bon que le tien. Si on avait pas raté un de ces types, on serait là tous les six. Mon erreur est de ne pas avoir été assez exhaustive dans mes fouilles du complexe.

— Alors c’est ça ? On tue des gens qui étaient seulement là, et on s’en va le coeur léger ? Qu’est-ce que c’est sensé signifier ?

— J’en sais rien, Kestrel. Franchement, j’en sais rien. »

Elle fouilla dans l’accoudoir et en sortit une bouteille d’eau, de son habilité à une main qu’il avait déjà remarqué. Elle réussit même à faire sauter l’opercule en plastique sans se servir de l’autre. Mais c’était surtout pour se donner une contenance.

« — Je suis un soldat dans une guerre qui me dépasse et je dois faire ce qui est nécessaire pour que mon camp gagne. Ce nécessaire implique parfois de tuer des soldats ennemis. J’y suis préparée.

— Des soldats ennemis ? Enfin, c’était des gosses qui échangeaient des tours de garde contre un salaire !

— Ils étaient membres d’une armée privée. Une armée dirigée par Sarah Diamond et sa famille. Et crois-moi, s’il y a un mal absolu dans notre monde, les Diamond sont à la tête du podium. C’est pas qu’une question personnelle. Tu as lu les rapports, tout comme moi. »

Parlons-en, des rapports. Kestrel se demandait à quel point ceux-ci avaient pu être édulcorés, altérés pour faire ressortir les points favorables à la vision d’Iridia et de sa mère. Il ne les pensait pas foncièrement malhonnêtes, mais l’esprit humain avait ce don de se tourner vers les informations qui l’arrangeait le plus.

« — Est-ce que je le referai si je le devais ? Oui, sans doute. Si les circonstances l’exigent. Est-ce que j’en suis fière ? Pas du tout. C’est un mal nécessaire, un prix que je paie. Tu sais… »

Il attendit que la voix d’Iridia se brise sur un écueil quelque part au fond de sa conscience améliorée.

« — J’ai pas demandé à être comme ça. Enfin, j’aurais pu demander à ne pas l’être. Je crois. Mais je ne voulais pas mourir. Et ensuite… Les choses se sont enchaînées, très vite. Parfois, j’ai encore l’impression d’être cette gamine dont la vie peut s’arrêter d’un jour à l’autre. Et ça me fait flipper, vraiment. Je préfère être celle que je suis maintenant, peu importent les conséquences. Au moins, j’ai le contrôle.

— Je vois. »

Au final, il n’avait pas de rancoeur à avoir. Iridia portait déjà sa culpabilité avec elle, où qu’elle aille. En rajouter aurait été cruel. Kestrel savait qu’on ne pouvait pas taper sur un esprit un nombre infini de fois avant qu’il ne casse. Il l’avait vécu, lui aussi. Le mieux qu’il pouvait faire, c’était la pousser à devenir meilleure. plus humaine, plus prévenante envers les autres. Et pour ça, il devait rester.

« — Je comprends. On en reparlera un autre jour. Je vais te laisser te reposer.

— D’accord. Merci. »

Il remonta encore vers la cabine de pilotage. Il n’y avait personne, Turkey avait disparu après avoir engagé le pilote automatique. Il pêcha une oreillette sur un rack et s’installa dans un fauteuil confortable. Sur les écrans, le ciel paraissait vide et serein, à peine moucheté par la traînée d’un astéroïde tombant parfois de la ceinture pour se consumer dans la haute atmosphère.

« — Hey, t’es là ?

— Le champion de la semaine, quelle bonne surprise ! Et que me vaut l’honneur de discuter avec le héros de ces dames ?

— Ta gueule JC, n’en fais pas tout un plat.

— Bah tiens. Tout le monde te félicite d’avoir enfreint les ordres et oublie soigneusement ma petite contribution à l’affaire. Je ne sais même pas pourquoi je ne suis pas vexé.

— Parce que tu ne peux pas te vexer.

— Ouais. C’est pas faux. Alors, quels sont tes projets pour les mois à venir ? »

Son rire avait le côté grinçant d’une scie à bois qu’on racle sur une paillasse en métal. Assez désagréable. Kestrel prit note de le pousser à éditer cette partie déplaisante de sa personnalité, pour commencer.

« — Eh bien j’imagine qu’on va nous emmener dans un site secret perdu je ne sais où, et on va y passer du temps à discuter. Découvrir ce que tu es, ce dont tu as besoin et ce dont tu es capable. Ce genre de chose. On ne risque pas de monter au feu à nouveau avant un moment, et ça, c’est pas pour me déplaire.

— Bah, tant qu’on ne s’ennuie pas. Mais j’imagine qu’on ne me fournit pas un serveur tout confort par pure charité. T’aurais pas une idée de la suite du programme ?

— Garde-le pour toi, mais il semblerait qu’on doive empêcher une conspiration visant à dominer le monde. »

Le rire de la scie grinçante, une fois encore.

« — Fabuleux. Parfait. Très romantique. C’est votre truc ça, de faire dans le grandiose. Mais d’accord, si t’es là, je marche. Qui sait ? Ça pourrait devenir amusant.

— Pas trop quand même, j’espère bien en sortir en vie.

— Faut pas trop s’attacher à ces détails là. C’est le carbone qui parle, faut pas l’écouter.

— Si tu le dis. »

Il coupa la communication et laissa filer l’avion devant lui. Le temps de faire le point. Sans doute que c’était une idée stupide. Mais ça, il n’avait qu’un seul moyen de le savoir. Et c’était de foncer en plein dedans. Il pourrait toujours se morfondre plus tard, c’était un truc qu’il maîtrisait.

Une ingénieure illuminée. Une tueuse remplie de nanomachines. Une intelligence artificielle auto-créée responsable d’une guerre mondiale. Un/e révolutionnaire transsexuel/le. Un cyborg de combat grognon. Et un opérateur des services secrets dépressif.

Sacrée équipe.

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22 août 20150 commentsRead More
Les Flèches de Glace – Chapitre 1

Les Flèches de Glace – Chapitre 1

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« — Cible en visuel. »

Léa sortit la tête de ses mains et tourna la tête vers l’écran sur son bureau. Les indicateurs clignotaient dans un coin, en haut à gauche – portes verrouillées, boucles d’images sur les caméras, détecteurs dans les couloirs, connexion sécurisée. À cette heure-ci, il n’y avait plus personne dans les bureaux, mais Léa ne prenait aucun risque. L’opération qu’elle menait était illégale, non autorisée, et pourrait la faire licencier – dans le meilleur des cas.

Mais c’était une affaire personnelle.

« — Montrez-moi. »

Le réticule d’un viseur apparut à l’écran, révélant le visage d’une femme âgée. Malgré les nombreux traitements qu’elle avait subis, de profondes rides couvraient sa peau, et les racines de ses cheveux grisonnaient sous la coloration. Comme toujours, elle portait les dernières créations de son couturier italien fétiche, dont le style n’avait fait que s’affadir avec les années. Elle donna un ordre aux quatre gardes du corps qui l’entouraient, que Léa n’entendit pas. Par acquis de conscience, elle lança le logiciel de reconnaissance faciale, mais elle n’avait aucun doute. C’est Irina Doubinski que son tireur avait dans le viseur.

« — Ordre ?

— Attendez. »

Deux des gardes du corps partirent en avant et traversèrent le hall, qui était encombré d’une foule compacte. La plupart des silhouettes étaient noyées dans les parkas isothermes que la ville fournissait à chaque nouvel arrivant, pour résister à une éventuelle sortie dans le froid de l’Antarctique. Seuls les plus riches, qui descendaient d’un des deux terminaux privés, étaient dispensés de cette pièce de tissu doré. Mais tous devaient passer devant le service des entrées, présenter le laisser-passer biométrique standard, avant de quitter le hall. Celui-ci s’élevait sur cinquante mètres de haut, et était bordé de nombreuses galeries et passerelles sur lesquelles on avait disposé des boutiques. Certaines d’entre elles étaient désaffectées. Un rêve de tireur embusqué. Un énorme panneau brillant trônait au-dessus des portes, clamant un ronflant “Bem Vindo Na Cidade De Nova Energia”.

Léa observa attentivement le visage d’Irina Doubinski, ce visage qui l’avait poursuivie durant treize longues années. Elle avait imaginé des centaines de plans, de méthodes pour atteindre cette femme, serrer ses mains autour de son cou et lui briser la nuque. Mais elle n’avait pas pu. D’abord, ses supérieurs l’en avaient empêché, pour ne pas mettre en danger leur alliance avec la société dans laquelle travaillait cette femme. Puis les responsabilité, et le temps. Léa s’était presque laissée détourner d’une vengeance légitime. Et si sa bonne mémoire était un fardeau qu’elle avait parfois du mal à porter, en cet instant elle appréciait la saveur âcre de la rancune.

Au milieu de l’Atlantique, Irina Doubinski avait fait tuer un de ses hommes, puis s’était enfuie avec un sourire. Depuis, elle s’était terrée aussi loin que possible de la main de Léa. À présent qu’elle venait enfin de revenir à la Cidade, ce jeu de cache-cache pouvait prendre fin.

Les deux gardes revinrent et firent leur rapport, Irina s’apprêta à sortir du hall.

« — Cible en mouvement. Je vais la perdre.

— Allez-y. »

Le silencieux était rudimentaire, tout comme le reste de l’arme, un vieux fusil de l’armée israélienne. C’était tout ce que Léa avait pu faire entrer en ville. Mais l’antique cartouche de 7,62 OTAN prouva sa fiabilité en ouvrant un trou net dans la tête de la femme d’affaire. Celle-ci s’effondra sur ses genoux, d’une manière grotesque. La foule mit quelques secondes à réagir avant de hurler et de courir. Le reste n’était qu’un bruit de fond alors que le tireur commençait à démonter le viseur avec efficacité. Sans perdre de temps, il rangea le cylindre dans sa poche et sortit par la porte de derrière.

« — Extraction.

— Bien. Appliquez la procédure convenue, un de nos agents vous attendra au quatre-vingt-douzième étage.

— Reçu. »

Pendant un instant de silence, Léa se demanda si cette mort lui faisait quelque chose. Si elle devait se sentir exaltée, ou quoi que ce soit d’autre. Mais non, rien d’autre que la satisfaction ordinaire d’un travail mené à terme. C’était une déception, après tant d’attente. Elle s’imaginait que sa joie serait plus féroce, plus intense. Elle haussa les épaules et changea de canal sur le clavier.

« — Kyong-Hee, tu es là ?

— Ouais. Je viens d’éclater mon record à Slap The Mouse!, t’es impressionnée ?

— Il arrive sur toi, alors coupe-moi ça.

— Ok, ok, t’énerve pas ! Il l’a eu au moins ?

— Au prix où on le paie, c’est un minimum… »

La Coréenne était une ancienne subordonnée de Léa qui avait désormais sa propre équipe. Elle bossait toujours pour la direction des opérations extérieures de la EagleEye. Elle vouait à Irina une haine tout aussi palpable que celle de son amie. Lorsque le tireur sortirait de l’ascenseur, elle le supprimerait et ferait disparaître son cadavre dans un incinérateur industriel. Les enquêteurs de la Northwind qui viendraient pour trouver des indices n’auraient qu’un fusil du siècle dernier à se mettre sous la dent, sans empreintes ni ADN. Et s’ils trouvaient malgré tout une piste, ce serait un cul-de-sac, parce que les cendres de l’assassin seraient déjà dispersées aux vents glacials de l’Antarctique. La Northwind n’aurait que des fantômes à accuser, et aucune mesure de répression ne serait effectuée contre la EagleEye. Et donc, contre Léa.

Dans ce genre d’opération, à de multiples niveaux d’illégalité, la sécurité l’emportait invariablement sur les considérations morales.

Toujours perplexe à propos des sentiments que cet assassinat devait lui faire ressentir, elle se leva et marcha vers le mur. Son bureau était proche du sommet d’Epsilon-2, une des douze arcologies qui constituaient la Cidade. Les parois de ces immenses tours, qui pouvaient chacune abriter des dizaines de milliers de personnes, étaient constituées d’un alliage cristallin dont le brevet était détenu par la Diamond. Un réseau de nanomachines courrait à travers le matériau et permettait de faire varier son opacité, une option indispensable pour adoucir la clarté aveuglante de l’été polaire. Il réparait automatiquement les dégâts structurels, ce qui évitait aux habitants d’être exposés aux températures extérieures. Pour le moment, Léa l’avait réglé sur très sombre. Après deux jours passés dans ce bureau à régler les problèmes les plus urgents, portée par les amphétamines sécrétées par un implant dans sa gorge, la moindre lumière un peu forte lui refilait une sale migraine. Elle avait envie de dormir. Peut-être que c’était ça qui lui gâchait son plaisir. Le besoin primaire d’une longue nuit de sommeil et d’oubli.

Le soleil brillait fort sur les tours, malgré le filtre. Douze fantastiques piliers de verre qui s’élevaient à des kilomètres au-dessus de l’inlandsis. Ancrés dans cette épaisse plaque de glace, et dans la pierre en-dessous, elles partaient toutes de larges bases pour se finir en pointe au sommet. Des ponts couverts et des tunnels sous la glace les reliaient entre elles, de sorte que l’on pouvait vivre ici sans jamais sortir à l’air libre. Certaines personnes supposaient qu’on pouvait voir la ville depuis la Lune, mais c’était impossible à dire depuis qu’une comète avait explosé dans l’atmosphère et fermé l’accès à l’espace, trente ans auparavant. Et dire que tout ça avait été vendu aux Nations Unies comme un “complexe de recherche”, quelle farce…

Au loin, Léa voyait la tour Delta-3, le siège social de la Northwind, là où la panique devait commencer à monter dans la spire. Les accès se verrouillaient les uns après les autres, mais elle n’était pas inquiète. Kyong-Hee était aussi efficace qu’implacable. Elle ferait disparaître le corps bien avant qu’on ne le retrouve. Il lui suffirait ensuite de se trouver une planque pour quelques heures, et sortir discrètement le moment venu. Rien de plus simple pour elle. Cela dit, Léa préféra vérifier.

« — Ky, tout va bien ?

— Ouais, ça va. » Sa voix était courte, elle haletait. « — Mais choisis-en un moins lourd, la prochaine fois.

— Reçu. Je bouge, à plus tard. »

Elle vérifia les protocoles qu’elle avait mis en place pour effacer ses traces avant de partir, mais il n’y avait rien à craindre. C’était du solide, des programmes conçus par une autre membre de son ancienne équipe. Aucun risque de ce côté là. Pour rejoindre Epsilon-3, où elle avait son appartement, il lui fallait traverser le gouffre béant entre les deux tours. Un employé aurait dû emprunter un tunnel, mais son statut lui offrait quelques avantages, comme l’accès aux passerelles qui enjambaient le vide. Celles-ci étaient traversées par des navettes sur rails qui faisaient le trajet en quelques minutes. Dans les rames, essentiellement des cadres de haut niveau et leur personnel. On partait du principe que les personnes aux niveaux inférieurs avaient plus vite fait de passer par les tunnels que de monter des centaines d’étages jusqu’ici. Dommage qu’ils n’aient pas la chance d’admirer les flèches de cristal s’élancer vers un ciel si brillant qu’il en devenait douloureux. Au loin, Léa pouvait voir le dôme géodésique à moitié terminé, une silhouette massive qui avalait déjà une bonne partie de la ville. Lorsqu’il serait terminé, on pourrait mettre en place un véritable contrôle climatique sur toute la Cidade, construire des jardins et des bâtiments au sol, et s’extraire définitivement de la gangue de glace. Elle s’impatientait déjà de respirer un air qui n’aurait pas été passé au crible des unités de recyclage.

Une paire de couloir et un ascenseur plus loin, elle arrivait enfin dans l’enfilade anonyme des appartements grand standing, dans le plus haut tiers d’Epsilon-3. Elle passa la main sur le détecteur pour ouvrir la porte et entra. Son appartement était un cinq pièces comme des dizaines d’autres à cet étage, des logements luxueux pour l’élite de la ville. Elle enleva sa veste en grimaçant de la raideur de ses épaules, et marcha d’un pas incertain dans le noir. On avait obscurcit les murs au maximum, une seule flaque de lumière sortait de la cuisine. Elle s’y dirigea comme un papillon attiré par une lampe, la démarche rendue incertaine par le manque de sommeil induit chimiquement. Nyobe buvait une tasse de rhum en lisant un livre sur une tablette, la tête négligemment posée sur sa main. Une grosse unité Kitch’n’tek occupait le mur derrière elle, du café montait dans un bol sur comptoir. Léa sourit en voyant la femme qui partageait sa vie depuis ces onze dernières années. Sa peau d’un noir profond avait été refaite plusieurs fois, car elle n’avait pas l’aversion de Léa pour la modification corporelle. C’était d’ailleurs son fond de commerce, comme le montrait l’implant auditif qu’elle avait conçu elle-même. Nyobe était chercheuse en cybernétique, l’une des plus douée jamais engagée par la EagleEye. Mais elle, elle ne s’embourbait pas dans des horaires de travail aberrants, au moins.

« — Salut chérie.

— T’es enfin revenue. » répondit la chercheuse d’une voix sèche. « — Alors, c’est fait ?

— Ouais. C’est réglé.

— Bien. »

Diana Fary Nyobe et Léa Fontaine s’étaient rencontrées sur une île artificielle au large du Cameroun, nommée Odyssée. C’était là qu’Irina avait fait tuer le subordonné de Léa. Ainsi, Nyobe comprenait très bien la haine que sa compagne vouait à la responsable de la Northwind. Mais ça ne l’empêchait pas de désapprouver fortement cette vengeance sanglante, autant par une certaine forme de conviction humaniste que pour les risques évidents que l’opération leur faisait encourir à toutes les deux. Léa se servit un café et s’assit sur une chaise en plastique sans dossier qui faisait vraiment low-tech dans le décor. Une forme d’opposition puérile.

« — Comment va Iridia ?

— Elle dort. Elle te demandait, tu sais, elle voulait savoir où tu étais.

— Je suis sûre que tu t’en es très bien sortie. »

Elle entrouvrit la porte d’une chambre pour voir une jeune fille endormie dans un lit. Sous la couverture, on voyait tout juste une longue tresse de cheveux d’un blond cendré. La gamine avait treize ans et venait de Palestine. Elles l’avaient adoptée après la mort de ses parents biologiques lors de l’opération israélienne Sécurité Absolue, après la 4e Intifada. Des volontaires l’avaient retrouvée errante dans les rues alors qu’elle n’avait que cinq ans, complètement déboussolée. De refuges de fortune en orphelinats hauts de gamme pour occidentaux compatissants, elle avait changé trois fois d’identité. Nyobe l’avait laissée se choisir un nom lorsqu’elle était arrivée en Antarctique.

Depuis quelques années, l’exposition d’Iridia à certains agents chimiques dans la bande de Gaza faisait sentir ses effets. Elle avait de plus en plus de mal à marcher, à respirer, la douleur était constante. Si sa cybernéticienne de mère ne trouvait pas une solution, elle ne passerait pas la vingtaine. Cette situation frustrait terriblement Léa, qui ne pouvait rien y faire et devait se contenter de la regarder dépérir. Et cette frustration empuantissait ses relations avec Nyobe, autant que l’avait fait son obsession de vengeance. Une décennie de vie commune n’avait pas suffit à régler leurs différents essentiels. Mais elle devait bien admettre qu’elle comprenait beaucoup mieux le monde qui l’entourait depuis. La chercheuse lui avait au moins fait perdre une grande part de ses jugements préconçus.

Son café refroidissait doucement dans la grande tasse jaune rayée de vert que Léa avait achetée pour trois sous dans une échoppe pour touriste au Brésil, lors d’une des rares périodes de vacances qu’elles avaient pu prendre toutes les deux. L’odeur chaude et riche lui rappelait Odyssée. Nyobe avait encore un frère au Cameroun qui avait repris les plantations de caféiers après la mort de leurs parents. Elle y retournait tous les six mois environ, pour se souvenir.

« — Ça va, elle a l’air de bien dormir. » dit Léa en revenant s’asseoir.

« — Si jamais elle a à nouveau une crise, les capteurs m’avertiront.

— Est-ce que vous avez avancé au labo ? Tu as trouvé ce qui la mettait dans cet état ? Elle ne va pas tenir très longtemps, tu sais… »

Nyobe sourit malgré l’évidente fatigue qui se lisait dans les cernes sous ses yeux marrons. Elle passait désormais la plupart de son temps libre à chercher une solution au problème de sa fille, après avoir organisé la plus grande révolution technologique du siècle. Sa maîtrise des procédés d’implantation de prothèses avancées dans le corps humain était inégalée. Si quelqu’un pouvait trouver une solution à ce dont souffrait Iridia, c’était bien elle.

« — J’ai discuté avec un type de Seattle qui bosse pour Neogenesis. Il a pas mal de clauses d’exclusivité sur le dos, mais il a accepté de me mettre sur une piste. D’après lui, on peut désormais obtenir d’excellents résultats en corrigeant le problème en temps réel, plutôt qu’en essayant de s’attaquer à la source. »

Léa fit une moue perplexe et tira une bouffée sur une archaïque cigarette électronique qu’elle avait sorti de sa poche. Elle avait commencé à fumer ce truc pour se sevrer de la clope, mais elle n’avait fait qu’échanger une addiction contre une autre. Au moins, celle-ci avait meilleure odeur.

« — Je préférerais qu’elle ne passe pas sa vie enchaînée à des appareils médicaux, si tu veux mon avis…

— Tu penses encore comme au siècle dernier, ma chérie. » répondit Nyobe en penchant la tête, comme pour désactiver d’avance une moquerie supposée. « — Mitchell – le nom du type – n’a pas été très clair sur ce qu’il entendait par là, mais je sais lire entre les lignes. Tu te souviens de cette mission à Washington, il y a deux ans ?

— Ouais, et alors ? »

Une des rares occasions où Nyobe avait accepté de mettre ses compétences au service de l’emploi résolument meurtrier qu’occupait sa femme à l’époque. Léa avait câblé un dispositif de sa création au système de ventilation d’une ambassade sud-africaine. L’objectif était un criminel de guerre recherché par la CPI et qui avait terni l’image de la EagleEye. Lorsqu’il était entré, il avait subi de graves dysfonctionnements de la plupart de ses organes vitaux.

« — J’avais utilisé une architecture de nanomachines autoreproductrices, programmées pour reconnaître le mec. Ses faiblesses étaient toutes dans son dossier médical, il m’avait suffit de leurs dire où frapper.

— Où est-ce que tu veux en venir ? En quoi cela peut aider notre fille ?

— Je pense retourner le processus à son avantage. Faire une carte détaillée de tous les symptômes, puis lui implanter une architecture pour les compenser. Elle pourrait presque vivre normalement avec ça. »

Léa secoua la tête dans un réflexe de dénégation, partagée entre la peur qu’elle avait de voir disparaître son enfant et sa méfiance envers les technologies d’implantation. Sans compter cette très désagréable sensation de ne pas du tout maîtriser la situation. Un sentiment auquel aurait pourtant dû être habituée. C’était son lot quotidien depuis la moitié de sa vie, après tout.

« — Ça implique que tu sois toujours derrière elle pour corriger les bugs éventuels. Ou une altération de ses symptômes. Et nous ne sommes plus toutes jeunes, Nyobe, tu le sais autant que moi.

— C’est vrai. Mais je préfère ça plutôt que de voir son coeur ou son foie s’effondrer avant qu’elle n’atteigne l’âge adulte.

— On ne devrait pas lui demander son avis ? Elle est assez grande pour comprendre ce qui est en jeu. »

Nyobe réfléchit quelques secondes, puis acquiesça.

« — Tu as raison, on ne peut plus la laisser hors du coup. Je lui en parlerai demain en l’amenant chez son précepteur.

— Merci. Je vais aller dormir, tu m’en veux pas, mais je sens que je vais m’effondrer là.

— Bien sûr. Je te rejoins bientôt, repose-toi. »

Léa se leva d’un pas hésitant, sentant les dernières parcelles de stimulants quitter son organisme épuisé. Il était temps pour elle de recevoir le peu d’heures de sommeil qu’elle pourrait voler à cette semaine de folie. Demain, elle devrait faire bonne figure au bureau, générer l’inévitable crise résultant de l’assassinat en règle d’une haute dignitaire de la Cidade. Jouer la compassion, faire front avec le reste du troupeau, se montrer plus royaliste que le roi, pour ne soulever aucune accusation. Il y aurait des soupçons mais pas de preuves. Ça suffirait pour que la tempête passe loin au-dessus de sa tête.

La chambre était autant la pièce où elles dormaient que l’annexe du laboratoire de Nyobe. La passion de la chercheuse pour son travail était assez envahissante pour qu’un gros établi encombre un mur entier. Elle y avait jeté pêle-mêle une boîte à outils où la couche de saleté cachait du matériel de prix ; un bras, une jambe, une main en pièces détachées ; un dessin de définition d’une prothèse oculaire blindée étalé en-dessous. Dans tout ce fatras, les seules preuves que Léa vivait ici tenaient en deux objets : un holster qui contenait son flécheur électromagnétique, une arme offerte par son patron, des années auparavant ; et une photo de ses parents, vieille de vingt ans. Pour ce qu’elle en savait, ils devaient être encore en vie. Parfois, elle voulait rentrer en Europe, retourner les voir. Mais il n’y avait pas de prescription lorsqu’on était recherché dans une affaire de terrorisme.

Sans même se déshabiller, elle se laissa tomber sur la couette et s’enroula dedans. Le matelas se moula autour de son corps comme une main bienveillante. En une poignée de minutes, elle sombra dans le sommeil.

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18 mai 20150 commentsRead More
Les Flèches de Glace – Chapitre 2

Les Flèches de Glace – Chapitre 2

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Lorsque son réveil sonna, après avoir lu dans sa respiration la fin de son cycle de sommeil, Léa s’éjecta du lit comme une balle. Elle traça en automatique jusqu’à la salle de bain et s’enferma dans la douche, repoussant l’échéance de devoir regarder l’heure qu’il était. Le flux d’eau très chaude formait une membrane protectrice, un cocon où elle pouvait lentement revenir à la vie. Sans y penser, elle posa la main sur une plaque qui lut sa tension artérielle et préleva quelques gouttes de son sang. Les senseurs scannèrent l’échantillon et envoyèrent le tout au Kitch’n’tek pour un repas personnalisé, enrichi en magnésium. Encore trempée, elle sortit de la douche et accepta enfin de prêter une forme d’attention au monde qui l’entourait. Le miroir en face d’elle lui renvoyait l’image d’une peau rendue grise par l’excès de stimulants, des rides profondes autour des yeux et des lèvres. Ses cheveux autrefois roux éclatants avaient terni à la lumière violente de l’Antarctique, la faute à son mode de vie décousu. Sans doute, Léa aurait dû être plus raisonnable, faire attention à ses heures de sommeil, et se faire retirer cet implant amphétaminique dépassé qui affaiblissait son corps de jour en jour. Mais à bien y réfléchir, elle ne connaissait aucune autre manière de vivre. Aucune qui ne lui soit pas odieuse.

Les tartines de pain recomposé avaient un goût de papier mâché mais le café était toujours aussi satisfaisant. Elle avala son petit-déjeuner plus par acquis de conscience que par faim réelle et se dépêcha de s’habiller. Elle venait de recevoir une invitation pressante pour une réunion du Directoire. Ça allait être l’occasion pour ses patrons de s’écharper avec ceux de Northwind, pendant que James Diamond observerait en silence. Avant de partir, elle ouvrit le frigo et préleva sur un rack une dose de drogue anti-sénescence. Elle tint le petit flacon rempli d’un liquide doré entre ses doigts et le contempla pendant quelques minutes, avant de se décider à casser la capsule de verre pour en avaler le contenu. Nyobe tenait à ce qu’elle se soucie de son espérance de vie. Comme si ça allait faire la moindre différence à présent…

Le tunnel au-dessus du vide avait cette langueur atone des fins de matinée, lorsque tout le monde est déjà à son poste et qu’il ne reste plus que les retardataires dans les couloirs. Les regards ensommeillés et décalés se croisaient furtivement. Léa s’installa au fond de la rame et passa ses lunettes pour lire son journal, les verres opaques décourageant toute tentative de communication avec elle. Le GIEC venait de rendre une dernière étude optimiste sur le réchauffement climatique. L’explosion d’une comète dans l’orbite terrestre, trente ans plus tôt, avait créé un halo de matière à haute albédo autour de la planète, mais les scientifiques mettaient encore en garde contre une acidification des océans. La chute des réserves de pétrole, et le peu d’empressement à trouver de nouveaux gisements, mettait les gouvernements du Moyen-Orient face à la menace d’un défaut de paiement sur les marchés financiers. Néogénésis terminait le raccordement des portions les plus perdues de l’Afrique de l’Est et de l’Asie Centrale au Réseau mondial. Crise politique en Europe. Paralysie entre le Congrès et la Présidence aux Etats-Unis. Les nouvelles s’imbriquaient les unes dans les autres par le jeu des liens sortant, alors que l’algorithme personnalisé essayait de donner à Léa un sens global. Dans le flux, elle assimila les informations qui pouvaient l’affecter directement. Celles qui pouvaient affecter les opérations de la EagleEye. D’un mouvement de rétine, elle les stockait en mémoire pour les comparer avec ses propres sources. Un processus répété tant de fois qu’il en était devenu instinctif. Un message clignota en haut de l’interface. Elle était en retard.

Sans précipitation, elle sortit de la rame et monta une quarantaine d’étages de la tour Alpha-1, le siège de la Diamond. Ici, le cristal avait l’air plus usé par endroits, plus terne. Cette tour était la plus ancienne des douze. Autrefois, elle avait arpenté ces couloirs où dix étages étaient réservés à ses employeurs. Mener les réunions ici constituait un évident problème de sécurité que l’on soulevait souvent, justement lors de ces réunions. Aucun compromis n’avait encore été trouvé. Les compromis étaient des outils trop précieux, semblait-il.

Malgré l’insonorisation, Léa entendit les voix bien avant d’entrer dans la pièce. Elle se glissa par une porte dérobée et arriva sur les gradins entourant la réunion. Les représentants de chaque entreprise étaient assis à une table ronde, sous la lumière d’un projecteur en trois dimensions. Au-dessus d’eux, dans l’ombre, leurs subordonnés transcrivaient, traduisaient ou écoutaient les échanges. Elle parcourut le balcon du regard et trouva son amie Malékith. L’Indienne prenait des notes mais ne semblait pas très impliquée. Elle cligna les yeux deux fois lorsque Léa approcha. Émulation sensorielle en implant, et déconnexion à la sauvage.

« — Du neuf ? »

L’Indienne hocha la tête en retournant à la réalité, ses tatouages faciaux brillant dans l’éclat fugace du plafonnier central. Elle s’était fait remplacer le camouflage de ses jeunes années par d’élégants motifs de ronces aux épines discrètes, dont la symétrie se rejoignait sur l’arête de son nez.

« — Rien que du vieux, ils s’engueulent. À cette vitesse, ils sauront pas sur qui taper avant la fin. »

Sous son carnet relié cuir, elle fit un petit geste de la main, pouce replié sous une paume qui partait en avant. Un signe de champ de bataille, pour signifier que la voie était libre. Aucun retour de leur implication dans les fichiers de la EagleEye, pour le moment. Malékith avait délaissé les missions sur le terrain pour un poste dans la sécurité informatique, obtenu grâce à ses indéniables compétences. Léa avait une totale confiance en elle. D’autant qu’elles partageaient la même haine pour Irina Doubinski.

« — Et je suppose qu’on doit rester là à les regarder s’écharper avant de savoir quoi faire…

— Hey, c’est pas si mal. T’as pas envie de voir comment se débrouille notre nouvelle patronne ? »

Elle pointa du menton la femme assise à la table des négociations, juste devant leurs rangs. On n’apercevait guère plus que son hijab d’un bleu sombre, très corporate, surmontant une veste jaune à liseré doré. Un choix subtil pour rappeler son appartenance à une société qui venait à peine de l’élire comme directrice générale. Tout le monde attendait Fatena Al-Sabri au tournant, sa jeunesse comme ses origines américano-saoudiennes soulevaient la suspicion. Pour l’instant, elle se contentait d’écouter Andréi Doubinski déverser sa colère. Impassible et stoïque, comme sortie d’un livre de gestion de crise.

« —… et vous ne nous ferez pas croire, mademoiselle Al-Sabri, que vous n’avez aucune responsabilité…

— Directrice. »

Andréi s’interrompit en pleine envolée lyrique.

« — Qu’est-ce que… Veuillez m’excuser ?

— Vous pouvez m’appeler Directrice Al-Sabri. Si les subtilités de votre langue ne me trompent pas, c’est ainsi que vous devez vous adresser à moi. »

Le tout asséné avec une maîtrise tranquille. Léa sourit, la nouvelle savait se défendre. Elle venait de gagner des points dans son estime.

« — Croyez bien que nous sommes tous attristés par la mort de votre mère. Nul ici n’ignore l’inimité qui peut parfois se lever entre nos sociétés. Mais cet assassinat scandaleux révèle une profonde faille de sécurité. Une faille qui exige d’être réglée, par tous les moyens nécessaires. »

Elle se leva et dévisagea l’assemblée. Cinq secondes, dix. Les chuchotement se firent gênés, puis se turent. Elle apprécia encore le silence avant de se lancer.

« — J’aimerais que les choses soient bien claires : cette crise n’est pas une nouvelle itération de nos oppositions traditionnelles. Jusqu’alors, nous nous sommes tenus à des exigences de respect mutuel, de courtoisie. »

Léa se retint d’éclater de rire. Jusqu’où pouvait bien aller cette vaste farce ?

« — L’événement d’hier soir est d’une toute autre nature. Il viole les règles à la fois tacites et explicites de notre communauté. Au risque de de tomber dans les évidences, nous sommes au milieu de l’Antarctique. Nous ne pouvons permettre la moindre dissension. Encore moins que quelqu’un fasse entrer une arme dans l’enceinte de la Cidade. »

Elle laissa passer une nouvelle pause, le temps pour tout le monde d’enregistrer son discours. Au troisième angle du triangle que formait la table, un vieil homme l’écoutait avec un plaisir évident. Celui du vieux joueur accueillant un nouveau dans la partie.

« — Cet attentat terroriste, car c’est ainsi qu’il faut nommer les choses, crée un précédent intolérable. Il clame au monde que nous sommes désunis et affaiblis. La plus grande erreur que nous pourrions faire serait de leur donner raison. Bien au contraire, notre rôle aujourd’hui consiste à mettre en sommeil nos différents, à afficher clairement notre union. À faire savoir à tous nos ennemis que nous ne craignons pas leurs menaces. Cette crise ne sera pas notre fin. Elle sera l’affirmation de notre puissance ! »

Un applaudissement sarcastique vint l’interrompre dans sa course. Andréi s’était enfoncé dans son fauteuil et avait échangé la colère contre un rictus carnassier.

« — Très sympathique, madame Al-Sabri. Et concrètement, qu’est-ce qu’on fait ? Parce que je ne sais pas si vous êtes bien au courant, mais on a besoin de solutions là. »

Léa observa attentivement le Russe. Il était passé de la rage attristée au calcul intéressé en quelques secondes. Elle révisa d’instinct son jugement sur Andréi. Il avait de l’ambition et les moyens d’atteindre ses objectifs. Elle doutait même que la mort de sa mère soit autre chose qu’une opportunité à ses yeux.

« — C’est l’évidence. »

La voix avait surgi de la lisière de l’ombre, forte, habituée à être entendue. James Diamond, la troisième pointe, s’avança dans la lumière qui dansait sur sa longue crinière blanche. Ses soixante-dix ans bien tassés se voyaient à peine sous la masse de muscles, qu’on voyait sous une large chemise à col en V. Ses yeux brillaient d’un éclair rusé et franc. La silhouette racée d’un patricien habitué à être entendu, obéit. L’homme avait cette conviction inaliénable de celui dont les succès n’ont pas encore été démentis malgré son âge.

« — Veuillez m’excuser pour cette interruption, mon cher Andréi. Et vous aussi, ma chère Fatena, à qui je souhaite la bienvenue dans ce conseil, par la même occasion. Puissions-nous vous offrir les moyens d’agir pour le bien de notre Cidade. »

En le voyant se lever, assuré, confiant, Léa se souvint que derrière chaque représentant se cachait une petite armée de communicants, d’experts et de psychologues. Les discours étaient soigneusement calibrés, les mots choisis avec un soin exquis. Les réunions du Directoire n’étaient en fait que la partie émergée d’un iceberg qui s’étendait jusqu’aux racines gelées de la cité.

« — Le bien de la Cidade, oui, voilà de quoi il est question, personne ici n’en doute. Avant de prendre la mesure de la menace, il convient, je pense, de prendre celle de notre succès. Depuis notre installation, il y a vingt ans, nos entreprises ont acquis le leadership dans le domaine de l’énergie propre, grâce à ce cadeau inespéré que nous a offert la comète Kleiss-Sedan. Je n’apprendrais rien à personne en disant que cet impact fut à la fois l’instrument de notre chute et celui de notre renaissance. Nous eûmes le bonheur d’en être à l’avant-garde, et nous avons pu prospérer, faire naître cet Eden au milieu de l’Enfer blanc. Mais nous voici arrivés au sommet de notre prospérité, et c’est aujourd’hui que le vrai combat commence : nous maintenir ou faillir. Nous voici face à la première véritable épreuve, hier n’aura été qu’un échauffement. »

Il parlait de manière lente et claire, dans un style différent de celui de Fatena. Sans prompteur ni affichage tête haute sur des lunettes, mais Léa savait son cerveau lourdement augmenté. Ce n’était pas très difficile d’y loger son texte.

« — Les épreuves de ce genre, nous savons ce qu’elles sont. Elles sont une mise en danger de notre souveraineté. Et bien que nous partagions votre douleur, mon cher Andréi, n’en doutez jamais, ce problème dépasse le simple cas particulier. Les Nations Unies nous guettent. Le Protocole de Madrid a été renégocié dans la douleur il y a à peine deux ans. Nous sommes au point de bascule, survivre ou périr. »

Léa commençait à se lasser de cette profusion lyrique, et aurait aimé se lever pour lui crier d’en venir aux faits. Mais ça aurait été un grave manquement à l’étiquette du Directoire, ainsi qu’une atteinte à la position précaire de Fatena Ben Ahmed Al-Sabri.

« — Voilà pourquoi je recommande que nous procédions sans attendre à l’activation de la procédure d’Expulsion. »

Cette fois-ci, plus question d’étiquette. Les voix s’élevèrent dans une cacophonie que l’acoustique de la salle peinait à étouffer. Fatena se dressa comme une fusée sur son pas de tir et cria :

« — Silence ! Silence. Diamond, de quoi s’agit-il ?

— Oui, vous n’êtes sans doute pas encore aux courants des protocoles de décisions que nous avons instauré lorsque nous avons fondé cette cité. Je vous en prie, rattrapez donc votre retard. » répondit-il en pointant poliment la main vers l’écran de son interlocutrice.

Léa pencha la tête en arrière pour afficher la liste des mesures sur ces lentilles. Un vague plan prédictif, conçu pour le moment où le dôme serait terminé. Style lapidaire et juridique, où une information ressortait : la plupart des résidents permanents seraient remplacés par des contrats de trois ans, renouvelables une fois. Léa vacilla en lisant le projet. Il concernait directement sa famille, sa femme et sa fille en premier plan. Et elle-même, si elle ne pouvait prouver son caractère indispensable. James Diamond voulait les jeter hors de la Cidade. Comment pourraient-elles soigner Iridia dans ces conditions ?

« — C’est intolérable ! » clama Fatena en relevant la tête. « — Vous voulez implanter des datalink à tous les employés. Vous imaginez vraiment que nous allons libérer le brevet et assumer ce coût sans rien dire ? »

Et cette conne qui acceptait tout ça, qui se plaignait pour ses marges ! Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que la EagleEye pourrait se passer de ses meilleurs éléments ? Qu’on pouvait les priver de leurs maisons, de leurs vies ? Elle serra les points sur les accoudoirs de son siège et les sentit grincer, alors que son implant chargeait ses veines d’amphétamines. Les premiers phosphènes montaient déjà dans son champs de vision.

« — Léa… Léa, qu’est-ce qui t’arrive ?

— Mal’, si on reste ici, je vais tous les mettre en pièce. Je te le jure. »

Malékith pouvait voir la fureur qui déformait les traits de son amie dans un masque plus dense que les tatouages qu’elle portait. Elle ne plaisantait pas. Profitant de l’attention du public rivée sur le centre de la pièce, Malékith la prit par le bras et l’emmena discrètement dans le couloir. Là, Léa marcha quelques pas absents, essayant de reprendre son souffle. Elle frappa un seul coup de poing dans un mur, moins fort qu’elle ne l’aurait espéré, puis s’adossa et glissa au sol, vidée.

Bordel, elle se sentait aussi faible qu’un chaton. Son corps ne répondait plus, et ça la faisait encore plus chier.

« — C’est bon, t’as fini ? »

Malékith se tenait debout face à elle, branchant son jack sur le récepteur du micro qu’elle avait laissé dans la salle.

« — Je commence.

— On dirait une ado qui vient d’être privée de sortie, c’est marrant.

— C’est ça, fous-toi de ma gueule. »

Léa accepta la main tendue pour se relever et expira un long moment. Ses muscles étaient raides, ses mains tremblaient, serrées contre ses bras. Elle haletait encore, et son regard croisa son reflet dans une portion réfléchissante du mur. Les yeux cave, les rides comme des toiles d’araignées lui bouffant le visage, le corps creusé sur sa faiblesse. Livide. Pas vraiment encourageant. Elle sortit sa cigarette électronique et aspira une faible bouffée.

« — Hey, ça va ? Tu te remets ?

— Ça ira quand on aura trouvé une solution. Qu’est-ce qu’ils disent, là-dedans ? »

Malékith pencha la tête sur le côté dans un pur mouvement réflexe, un changement d’attention théâtral. Léa savait qu’elle avait enregistré chaque minute de la conversation dans la salle de réunion. L’Indienne avait élevé le traitement parallèle au rang d’art, et son cerveau lourdement augmenté décuplait encore ses talents.

« — Le fils Doubinski essaie de faire passer la facture au Directoire. Ils veulent remplacer les voyages en avion par un train magnétique. Réduire les contrats à trois ans. Implanter des datalink à tout le monde.

— Ouais, ils veulent une armée de robots quoi…

— On dirait bien. Qu’est-ce qui te fait croire qu’ils vont vous mettre dehors ?

— Nyobe leur a tout donné, ça fait des mois qu’elle planche sur un moyen de soigner notre fille. Elle ne leur sert plus à rien. Tu les connais. Sont pas vraiment subtils.

— Ouais, bah c’est pas les seuls. »

Léa la foudroya du regard, lui interdisant de s’engager sur ce chemin. Malékith acquiesça, manifestement mécontente, et sortit une de ses saloperies de cigarettes indiennes, qui puaient la mort. Elle tira Léa par le bras et la mena vers une large verrière qui dominait la ville, juste au-dessus d’un des ponts cristallins. Un espace neutre, l’un des rares du siège de la Diamond, mais du coin de l’oeil, le conditionnement tactique de Léa lui permettait de repérer les logements élégants et discrets de deux projecteurs à énergie pulsée. La pièce était blindée de matériel anti-émeute. Sans attirer l’attention, Malékith sortit de sa poche un brouilleur qu’elle posa sur la rambarde.

« — Je savais que c’était une idée à la con.

— Et t’en avais une meilleure, peut-être ?

— Ouais, ne pas la tuer ! »

Malékith avait haussé la voix juste assez pour qu’un secrétaire à lunette d’à peine dix-neuf ans relève la tête vers elles. Léa le foudroya du regard et lui fit signe de décamper. En se tournant à nouveau vers Malékith, elle vit qu’elle avait remplacé son détachement quotidien par une forme d’accusation muette.

« — Si t’étais pas d’accord, pourquoi tu nous as aidées ?

— Parce que tu me l’as demandé. Et parce que, Ky et toi, vous vous seriez plantées si j’avais pas été là. Ça ne veut pas dire que je soutiens ton délire de vengeance. Et vu le résultat, tu aurais mieux fait de m’écouter.

— C’est un peu tard maintenant. »

Elles se turent, le temps d’admirer le soleil qui empourprait le désert de glace. Il disparaîtrait bientôt dans la nuit polaire. Léa ne doutait pas un instant de la justesse de son choix, abattre Irina Doubinski avait été la meilleure chose à faire, tant pour la mémoire de Zacarias que pour les dégâts que pouvait faire cette femme. Simplement, elle n’avait pas calculé toutes les conséquences. À présent, elle allait se faire chasser du seul endroit où elle pouvait faire soigner sa fille.

« — On fait quoi maintenant ? » reprit Malékith.

« — Moi, je vais aller me saouler. Ensuite j’irai annoncer ça à Nyobe et Iridia. Et puis on trouvera une solution, j’espère.

— Une solution moins radicale que la dernière, j’espère.

— Ça va, ne remue pas le couteau dans la plaie. »

Elle la planta là et partit, laissant Malékith face à l’océan écarlate. Ses tremblements s’assoupissaient dans cette moiteur cotonneuse qu’elle avait appris à connaître, mais qu’elle redoutait. Cette torpeur annonçait l’arc aigu du manque, froid et dur. Plus jeune, elle se serait contenté d’entrer dans une salle de combat pour tabasser le premier assez stupide pour la provoquer. Mais elle n’en avait malheureusement plus la possibilité.

Au moins, à présent, elle avait largement les moyens de se payer un verre.

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Les Flèches de Glace – Chapitre 3

Les Flèches de Glace – Chapitre 3

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Elle débarqua comme une ombre au Sonya’s, coupa la longue file d’attente des rescapés du premier cycle, et entra sous le nez du videur qui ne décocha pas un mot. Ses yeux parlaient pour elle. Elle traça une ligne droite au coeur de la foule qui ne s’arrêtait jamais de danser, obliqua autour d’une colonne de soutènement pour trouver refuges dans une allée de tables regroupées en alcôves. Une bande de dealers rangea précipitamment sa marchandise à son approche, mais elle passa sans leur accorder d’attention. Pas aujourd’hui. Enfin, elle arriva en vue du bar et s’y dirigea, flèche d’acier perçant la marée humaine. Le temps qu’elle s’asseye, un grand verre de rhum ambré trônait déjà à sa place, posé par la main noire d’un grand mec au visage recouvert d’un masque doré.

« — Pas ton jour, Léa. Pas l’heure de te voir.

— Situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Et puis, il n’y a personne au bureau. »

En réalité, il devait y avoir une demi-douzaine de secrétaires impatients de lui faire signer des documents, mais Léa s’en foutait. Ils s’en sortaient très bien lorsqu’elle partait en missions extérieures. Elle n’était là que pour les rassurer, assumer les conséquences. À l’heure actuelle, elle devait faire passer la redescente avec une bonne gueule de bois à l’ancienne.

« — Sale journée ?

— Pire. Tu sais pas à quel point c’est l’enfer de tous vous protéger. Heureux les ignorants, n’est-ce pas ? »

Elle avala une grande gorgée qui lui incendia sa gorge mise à vif par la drogue, et se sentit tout de suite mieux. Plus en phase. La musique était un bruit sourd de basses surmonté d’aigus intermittents et indistincts, noyés. La foule transmettait une vibration, un choc constant qui pouvait vous broyer les entrailles. Et toutes ces couleurs, qui ricochaient sur les plates-formes de cristal à opacité contrôlée.

« — Faut dire, c’est le bordel, hein ? Les petites guerres, les arrangements instables… Et parfois ça pète, hein ? Tu connais ?

— T’essaies de me dire quelque chose, Reb’ ?

— Causer. »

D’un geste du pouce, il lui indiqua l’un des recoins, une table où une gamine de six ou sept ans avalait un petit déjeuner d’oeufs et de pain grillé. En s’installant, Léa fut assommée quelques secondes par le silence abrupt, l’écran dense du brouilleur qui l’enveloppait. Rebe_4 déplaça son immense silhouette de robes rouges et vint planter son masque en face d’elle. Ses dreadlocks faisaient une couronne complexes autour de sa tête.

« — Salut Léa.

— Bonjour Sonya. Comment vas-tu ?

— Ça va. Pourquoi tu bois du rhum le matin ?

— Je ne devrais pas, tu as raison.

— Sonya. L’école. Va te préparer. » intervint Rebe_4.

La fillette disparu à l’arrière du bar, pas du tout intimidée par l’ambiance fiévreuse de la piste de danse. Légalement, tout l’établissement lui appartenait, mais Léa n’avait jamais pu savoir à qui elle prêtait son nom. Rebe_4 n’était pas son père, et elle ne savait pas non plus pourquoi le géant noir s’occupait de cette gamine. En tout cas, il y mettait les moyens, meilleurs précepteurs, développement optimal. Et en prime, une certaine résistance à la musique de merde.

« — On dit qu’une personne de marque est morte hier soir. Des infos ?

— Mec, t’as vu les images. Une balle en pleine tête au milieu du terminal, qu’est-ce que tu veux ajouter ?

— L’Aigle achète au Loup un flingue, une semaine plus tard la Russe meurt. Le Loup n’est pas un idiot. Il demande des comptes. Il veut un rapport de situation. »

Une sueur glaciale coula le long du dos de Léa, qui avala une autre gorgée pour dissimuler son trouble. Par la voix de son émissaire à la surface, le maître des sous-sols de la Cidade faisait savoir son mécontentement. Toute sanguine qu’elle était, Léa n’avait pas la prétention de s’opposer au Loup. Pas sans la logistique appropriée.

« — Quand tu descendras, tu diras à ton patron que tout est sous contrôle. J’ai cloisonné. (Elle tendit la main pour attraper le noeud de la cape de Rebe_4 et lui murmura à l’oreille.) Tu en profiteras pour lui rappeler de ne pas me prendre pour une imbécile avec ses questions stupides. C’est de mon travail dont on parle.

— Tu le lui diras toi-même, l’Aigle. Le Loup t’appelle. Un rapport de situation.

— Je ne travaille pas pour lui.

— Tu fais affaire. Pareil. »

Les pensées se heurtaient dans l’esprit de Léa, les loyautés contrariées. Pour organiser l’assassinat d’Irina Doubinski, elle avait dû frayer avec la fange de la Cidade, faire entrer une arme de contrebande, engager un mercenaire extérieur. La bête effrayée pouvait mordre. Léa ferait un excellent prétexte lorsque James Diamond mettrait en place sa politique d’expulsion. Rebe_4 posa un post-it rose plié en deux, avec une date et une heure. Elle avala le fond de son verre en réponse.

« — Sois pas en retard.

— Ouais.

— Jte ressers ? Sur mon compte.

— Bonne idée. »

Elle ferma les yeux, laissant l’alcool dissoudre les trahisons qui s’accumulaient, ainsi que le manque qui la poussait à réactiver son implant amphétaminique. Autour d’elle, la foule avait éclipsé le creux de la vague, la baisse de fréquentation lorsqu’un des quarts partait dormir et que le suivant n’était pas encore sorti des mines et des bureaux. La densité menaçait de faire exploser les murs, mais elle savait que le ciel ne lui tomberait pas sur la tête. Par bravade, elle se décida à décrocher pour grimper un escalier en colimaçon. Une plate-forme, qui la mena à une autre. Le Sonya’s changeait souvent la déco mais les étages de cristal restaient identiques, l’opacité changeait au rythme des basses. Ce mois-ci, Rebe_4 avait opté pour des projections au laser de tableaux cubistes se recombinant à l’infini, accompagnées de schémas subliminaux sur le mur d’écran au fond de la salle.

Elle s’enfonça et trouva une table libre. Comme des charognards, les dealers s’étaient rassemblés et menaient leurs affaires en pleine lumières. Des petites boules blanches enveloppées dans du plastique recyclé. Des cristaux translucides dans des origamis. D’épaisses mottes graisseuses et verdâtres. Les clients cramaient leur conso sur place mais ce soir elle s’en foutait. Elle n’avait pas l’esprit à se passer les nerfs sur des drogués.

Le rhum avait ébréché les aspérités de son attention jusqu’à l’empêcher de sentir la présence dans son dos. Lorsque le type s’assit à côté d’elle, elle sursauta et sa main chercha dans son dos un pistolet à rail qui n’y était pas. Réflexe conditionné, mais l’homme ne venait pas pour se battre. Il posa un verre surchargé de glace et de citron à côté du sien et esquissa un sourire fatigué, d’un seul côté du visage. L’autre était figé derrière d’anciennes marques de brûlures.

« — T’as foutu la merde, Fontaine. »

Est-ce qu’ils allaient tous défiler pour lui mettre le meurtre sur le dos ?

« — Si t’es si sûr de toi, Marcus, où est ton équipe d’intervention ? Tu te crois de taille ?

— T’inquiète, mon cousin n’est pas au courant. Mais je te le redis : t’as foutu une belle merde. Il jubile, au passage, ce con.

— Tout n’est pas rose au paradis de la famille Diamond, on dirait. »

Il grimaça et frappa la table du bout des phalanges, agacé, en levant son verre.

« — Diaz, meu nome Marcus Diaz ! Jacob peut bien débaucher sa pute d’anglaise, se faire appeler James et renier ses origines, moi j’oublie pas d’où je viens. Je laisse pas tomber la famille moi ! J’ai toujours été fidèle, loyal !

— Tu penses qu’il veut t’expulser, toi aussi ?

— Caralho, un peu oui. Ça fait des mois que je tourne en rond, il a envoyé sa bande de hyènes reprendre mes dossiers. Et toi, tu lui offres son expulsion sur un plateau d’argent. Il va saccager la Cidade et se l’approprier, avec ta bénédiction ! T’as foutu une belle merde, Fontaine, je te le dis.

— J’y suis pour rien.

— Oh ta gueule, j’étais sur Odyssée moi aussi. »

Il avala son verre d’un trait et le reposa si fort que le fond éclata sur une brisure cristalline. Avec une vivacité surprenante pour un homme de son âge, il attrapa le bras de Léa et l’attira à elle pour planter son regard dans le sien. Derrière le mur figé des cicatrices, l’oeil pulsait de rage, cette rage sanguinaire qui trouvait sa source dans les favelas de Sao Paulo, que la vie facile avait fait disparaître, et qui menaçait maintenant de ressurgir.

« — Tu m’as défiguré, Fontaine, j’ai pas oublié la Colombie. Mais j’ai fait avec. Je l’ai joué cool, comme on dit chez toi. Je serai pas cool, ce coup-ci. Si je dégage, tu tombes, et ta puta negra avec. Ta gamine, toute la famille. Un bain de sang, comme à la maison ! »

C’en était trop. Elle déjoua sa prise – facilement – pour remonter l’autre poing vers sa gorge. Le crochet lui coupa le souffle, elle en profita pour lui accrocher le poignet, retourner son bras dans un angle qui, elle le savait, faisait très mal. C’était enfantin. Malgré ses menaces, Marcus Diaz se laissait aller depuis des années. Pour clore le sujet, elle lui plaqua le visage contre la table, renversant leurs verres, et se pencha à son oreille.

« — Je vais tolérer tes accusations stupides, Marcus. On mettra ça sur le compte du choc. Mais si tu menaces encore ma femme et ma fille, on te retrouvera éparpillé sur tout le continent. »

Elle raffermit sa prise jusqu’à la limite du supportable, ce qui arracha à Marcus un cri étouffé par la table. Autour d’eux, la foule s’était reculé, les visages s’étaient détournés. On ne les regardait pas mais le lendemain la rue résonnerait des rumeurs.

« — Tu saisis l’idée, ou je dois te casser le bras ?

— Ça va, ça va, lâche-moi ! »

Elle serra encore un peu pour la forme et le rejeta dans un choc. Elle profita de ce répit pour enregistrer les révélations de Marcus sur son éviction. Un coup probable à jouer. Profiter du chaos. Si jamais elle en avait encore l’occasion. Puis elle commanda un nouveau verre, ainsi que pour Marcus. Il était temps de changer le cap de la conversation. Le brésilien massait son bras endolori en haletant lorsqu’elle s’assit en face de lui.

« — Parlons franchement. T’es pas là pour me livrer à la Northwind, ni à ton patron, et tu me racontes tes petits malheurs – ce qui, soit dit en passant, m’emmerde, si tu veux tout savoir. Et vu qu’on a autant de plaisir à la présence l’un de l’autre, je me dis que t’as un truc à me demander. Alors arrête les préliminaires, t’es pas mon genre. »

Haletant encore, il leva les mains bien haut en signe de paix, puis les posa sur la table. Son épaule commençait à gonfler, Léa se dit qu’elle la lui avait peut-être déboîtée. Étrange. Elle pensait avoir été plus douce. Manque de pratique.

« — La vérité, c’est que Jacob prépare ça depuis un moment. L’expulsion va affaiblir les trois têtes du Directoire, la ville entière, mais il a prévu le coup. Pendant que la Northwind et la EagleEye se débattront entre les restructurations et les investissements pour le maglev et les datalink, la Diamond finira le dôme dont le coût est déjà amorti. Après, il va dé-co-ler. Plus personne ne pourra l’arrêter, il sera le roi de la Cidade. Et nous, on sera loin. En dehors du terrain. Tu comprends ?

— Ouais. Et alors ? J’veux dire, comme d’habitude, non ?

— D’habitude, on ne lui sert pas un prétexte à domicile. Il a deux mois d’avance sur ses prévisions. Il est prêt, pas moi, personne ne l’est. Si tu n’avais pas…

— Reste poli, tu veux.

— Ouais. Bref. L’expulsion, c’est le projet de monsieur James, tu me suis ? C’est lui qui porte tout. Parce que derrière… »

Il leva les yeux et pointa la dernière plate-forme, deux mètres au-dessus de leurs têtes. Un ruban rouge barrait l’escalier. Une fois passée la barrière liquide des projecteurs, Léa aperçu l’éclat du cuir blanc d’un corset de couturier, la silhouette des semelles d’une paire de bottes, puis des cheveux châtains coupés sagement au carré. Fille de milliardaire.

« — La relève n’est pas encore prête. Et je te parle même pas de son frère, un malade, incontrôlable. Depuis la mort de leur mère, il n’a jamais été fiable.

— Tout ça ne me dis pas en quoi ça me concerne, Marcus. Même si j’apprécie le panorama de ta famille dysfonctionnelle.

— Allez, Fontaine, ne joue pas à plus bête que tu ne l’es. Plus de James, plus d’expulsion, plus de projet délirant. La Cidade est sauvée et moi avec. Et ta famille aussi.

— Tu me reparleras de ta loyauté après ça.

— La Diamond reste ce qu’elle est, je sauve la famille en coupant le membre pourri et ma conscience est aussi immaculée que l’honneur de Nossa Senhora. Et puis, dans ce scénario, c’est toi qui porte le flingue.”

Léa éclata d’un rire cruel et faillit se lever immédiatement pour mettre fin à la conversation, mais un reste de curiosité l’en empêcha.

« — T’es un sacré salopard. Qui me dit que tu m’envoies pas au casse-pipe pour te remettre sur le devant de la scène ?

— Tu auras les plans, l’opportunité, et ses gardes du corps seront des miens. Des hommes de confiance.

— J’ai à peu près autant confiance en toi qu’en une capote percée. Je croyais t’avoir dis de ne pas me prendre pour une conne. Tu deviens grossier. »

Il paraissait peiné, surpris qu’on puisse remettre sa parole en doute. Pourtant, leur passif commun parlait bien plus que son discours. Marcus n’avait pas cessé de chercher à s’en prendre à Léa pendant des années, jusqu’à ce qu’il se lasse. S’il avait été un peu plus malin, il aurait flairé la méfiance. Il sortit de sa poche une boîte de tabac brun qui empestait déjà pour s’allumer une cigarette dont la fumée agressa les narines à vif de Léa.

« — Je préfère régner dans un petit enfer plutôt que servir dans un grand paradis. S’il dégage, ce sera moi le maître.

— Un langage qui me parle. Et pourquoi moi ? »

Il s’accorda le sursis d’une bouffée avant de lâcher sa bombe.

« — Parce que tu es la sociopathe la plus méchante et la plus impitoyable de cette ville, sans scrupules, sans remords.

« — Arrête. Tu vas me faire rougir. »

Est-ce que c’était vraiment ce qu’on disait d’elle ?

« — Tu sais quoi ? Je vais te faire une fleur : je vais y penser. Comme ça, pour voir. Peut-être t’auras de mes nouvelles. Peut-être pas. Et je suis si cool, comme tu dis, que je ne vais même pas ébruiter cette conversation.

— Moi non plus.

— T’as intérêt. Parce que sinon je te retrouverai. Même si tu me crois morte, t’auras intérêt à avoir des yeux dans le dos. Impitoyable tu dis ? Bordel mec, mais t’imagine même pas.

— T’as mon numéro perso. »

Techniquement c’était faux, mais Marcus ne se faisait aucune illusion sur les talents de Malékith. Il prit son verre et descendit l’escalier en remontant un capuchon sur sa tête, comme si ça pouvait le faire disparaître. Massant son épaule qui avait déjà dégonflé, pas de casse, en fin de compte. Enfin seule, Léa s’enfonça dans l’assise du fauteuil et contempla l’alcool trouble, l’idée faisant son chemin. Il y avait du pour et du contre, mais surtout, il y avait une opportunité.

Si c’était un piège – rectification : lorsque le piège se révélerait -, elle y serait préparée. Dans tous les cas, Nyobe et Iridia seraient à l’abri. Leur fille pourrait finir son traitement et survivre, c’était tout ce qui comptait. Nyobe pouvait très bien s’en sortir toute seule si l’opération fonctionnait. À la réflexion, elle avait élevé Iridia, bien plus que Léa, son évidente compétence rejaillissait dans tous les domaines. Léa pouvait faire avec la déception de devoir s’enfuir, et pourquoi pas les retrouver plus tard. Loin, paisible, dans un de ces endroits tranquilles où personne ne viendrait les chercher. Une île quelconque avec du soleil et des montagnes.

Au plus profond, un autre sentiment se levait. Une sensation dont la perversité le disputait à la jubilation. Elle aimait ça. Elle aimait cette ambiance d’instantanéité, de prise de décision sur le fil, l’odeur de la poudre et de la bataille qui s’annonçait. Cette dernière décennie passée derrière un bureau n‘avait pas pu supprimer définitivement la pulsion chaotique qui la hantait depuis toute petite. Après tout ce temps, malgré les détours, Léa était et restait une tueuse. Une professionnelle, efficace et discrète, mais infiniment dangereuse.

Quel était ce mot ? “Impitoyable”, c’est ça ? Marcus avait parlé juste, pour changer.

Rasséréné, elle finit son verre sans se presser, savourant chaque gorgée comme la promesse d’un nouveau but, d’un objectif à atteindre. Là où aurait dû être anxieuse et terrifiée, elle se sentait légitimée, justifiée dans ses choix. Mais avant toute chose, elle devait prendre ses précautions. S’assurer d’avoir le matériel nécessaire, vérifier l’ouverture que Marcus allait lui fournir. Et parler à Nyobe. À cette pensée, elle soupira. Sa compagne avait déjà désapprouvé son projet de vengeance, elle s’opposerait de toutes ses forces à cette nouvelle prise de risque. Mais Léa n’était pas inquiète, elle saurait lui faire entendre raison. Il n’y avait pas d’autres choix, de toute manière.

D’abord, passer au bureau, faire illusion, faire tourner la boutique pour que personne ne se doute de rien. Et collecter des infos. En passant devant le bar pour poser son verre, elle fit signe à Rebe_4, lui demanda de s’approcher. Il devait décaler le rendez-vous avec le Loup le temps qu’elle mette son plan au point. Il acquiesça sans pouvoir s’engager. Puis elle fila au travers de la masse, de cette foule qu’à présent elle abordait comme un bouclier et une arme. Elle utiliserait la foule, le plan l’exigeait, ça sonnait comme une évidence. Cette guerre ne se jouait pas au niveau des hommes.

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6

Les Flèches de Glace – Chapitre 4

Les Flèches de Glace – Chapitre 4

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En remontant dans l’ascenseur d’Epsilon-2, Léa reçu un message sur le réseau, en priorité maximale. Al-Sabri qui l’appelait en haut de la tour. Elle s’arrêta un étage en-dessous et passa par les toilettes pour avaler de grandes gorgées d’eau. La tête sous le robinet, elle ne se faisait aucune illusion, ça ne couvrirait pas son haleine alcoolisée, mais peut-être pourrait-elle y gagner une certaine assurance.

L’étage de la direction avait été entièrement refait pour convenir au style de sa nouvelle occupante. Le lino avait été remplacé par un revêtement en fibre de sisal beige qui emmitouflait les déplacements dans une moiteur perturbante. Les murs avaient été repeints dans un orange transparent laissant filtrer la lumière de l’extérieur. On y avait accroché des tableaux de cet artiste dont Léa ne se souvenait plus le nom, malgré l’avoir lu dans le New York Times, un ancien opposant au régime des maréchaux égyptien qui peignait désormais ses souvenirs de lutte. Des copies, évidemment. Les originaux ne sortaient pas du bureau de la patronne. Léa se souvint de la biographie de Fatena Ben Ahmed Al-Sabri. Elle avait milité deux ans dans un groupe d’autodéfense féminin de la Place Tahrir avant de partir finir ses études en Angleterre.

Le secrétaire ne lui accorda même pas un regard, empêtré dans la dizaine d’appels qu’il passait depuis son écran. Elle resta plantée là, dos au mur, pendant un quart d’heure, le temps qu’il se décide enfin à la faire entrer d’un signe de la main. Le bureau aurait été plus spacieux s’il n’avait pas été encombré de bacs en plastique remplis de dossiers papiers, de livres et de matériel informatique. Une bibliothèque vide occupait le mur du fond, devant laquelle trônait un lourd bureau en bois. Des câbles sortaient des prises et un tas de cartons éventrés dégorgeait son polystyrène dans un coin.

« — Asseyez-vous, Léa. »

Sans lever les yeux, elle non plus. Léa s’installa dans un grand fauteuil en cuir et nota que Fatena portait pour lire une paire de lunettes d’une marque à la mode à San Francisco. Elle ne les avait pas durant la réunion. Elle referma son ordinateur portable et croisa les mains sur le bureau.

« — Je vous attends depuis deux heures, où étiez-vous ? »

L’erreur, ne pas avoir regardé l’heure du message. Avec un peu plus d’attention, Léa aurait pu préparer un mensonge taillé au cordeau. Fallait improviser.

« — J’étais en bas, je motivais mes sources pour qu’elles me sortent quelque chose sur l’assassinat.

— Doubinski ? Quelle importance ?

— Avoir l’assassin sous la main nous aurait fait gagner des points au Directoire.

— Et vous auriez pu le remercier, en passant… Vous n’aimiez pas trop Irina, n’est-ce pas ?

— Madame, elle a fait tuer un de mes hommes.

— Treize ans, c’est un peu long pour garder une rancoeur professionnelle.

— Ça a suffit à la maintenir à l’écart de la Cidade. Et si elle avait été un peu plus intelligente, elle ne serait pas sortie de son trou à rat. »

Fatena se redressa avec un sourire, puis se pencha vers un tiroir pour en ressortir un thermos et deux tasses frappées du logo de la EagleEye. Elle les remplit de café avec le geste expert de l’ancienne étudiante et en posa une devant Léa.

« — Dois-je vous livrer à Andréi Doubinski, Léa ?

— Ce n’est pas à moi de vous dire comment gérer cette entreprise, madame, mais je pense être plus utile derrière mon bureau que dans une cellule de la Northwind. Je suis pas mauvaise avec un flingue à la main, si ça peut s’avérer nécessaire.

— Alors nous pouvons partir du principe que vous n’êtes pour rien dans le meurtre de sa mère.

— En tout cas, ce sera très difficile de prouver l’inverse.

— Très bien. »

Le café avait un goût riche et fruité qui surprit Léa. Fatena chargeait son thermos à l’Arabica grand cru et assumait son statut de gosse de riche. Pour quelqu’un comme elle, qui avait grandi à la cour royale des Al-Saoud, la guerre économique relevait de la plaisanterie. Personne n’oubliait pas comment elle avait placardisé Smith, l’ancien superviseur de Léa aux opérations spéciales. Sans pitié ni remords. Le vieux bureaucrate végétait désormais en Estonie, retour au point de départ.

« — Bon, puisque vous êtes sortie de la réunion avant la fin, je vous résume les décisions. J’ai pu obtenir une opportunité. Les fonds de secours du Directoire vont financer le déploiement des datalinks sur tous les employés de la Cidade, à condition que la livraison se fasse avant l’année prochaine. James Diamond va tenter de nous retarder, évidemment, pour garder son avantage. Votre boulot sera donc de l’en empêcher par tous les moyens.

— Quelle est notre position sur ce sujet ?

— C’est à dire ?

— L’Expulsion. Mettre dehors la moitié des habitants, brancher ceux qui restent à un réseau unifié. C’est un peu… Extrême, vous voyez. On peut s’attendre à des réactions violentes. »

Léa ne précisa pas qu’elle pouvait être la première à réagir. Au fond de son siège, Fatena resta interdite, elle n’avait manifestement pas envisagé les choses sous cet angle. Elle replaça machinalement sous son voile une mèche de cheveux qui s’en était échappée et reprit.

« — Nous ne sommes pas une démocratie, et ces gens sont nos employés. S’ils refusent d’être relocalisés, ils seront licenciés. Ils le savent, alors où est le problème ?

— Certains vivent ici depuis vingt ans. La Cidade, c’est leur maison. Ils supporteront mal d’être remplacés par de la main d’oeuvre au rabais.

— Ils ont lu le contrat avant de signer, cette possibilité était écrite noir sur blanc. Nous avons besoin d’un personnel capable d’aller forer la stélithe sur tous le continent, maintenant que le gisement principal est proche de l’épuisement. Un personnel lourdement augmenté, et obéissant. Vous saisissez l’enjeu, Léa. Notre indépendance vis à vis des Nations Unies reste fragile, nous devons assurer nos positions. Au moindre signe de faiblesse, toute la ville sera démantelée. Est-ce clair ? »

La tête dans les intrigues du Directoire, Léa en avait oublié la stélithe, ce cadeau de la comète Kleiss-Sedan apporté trente ans auparavant, qui avait justifié la fondation de la ville en Antarctique. Un minerai d’origine extraterrestre à haut rendement énergétique et très stable, qui avait pu apporter la solution au besoin d’énergie verte mondial. Face à cette manne, les considérations morales devenaient accessoires. Léa voyait dans les yeux de Fatena qu’il ne servait à rien de lui parler de sa fille malade. Cette femme ne connaissait que ses objectifs à long terme, tout le reste était accessoire. Un instant, elle se demanda s’il ne faudrait pas la tuer elle aussi. Trancher la tête pour laisser le corps vivre.

« — Oui madame. C’est très clair.

— Alors je compte sur vous pour me mettre au point un plan de sécurité pour l’acheminement des datalinks. Le service logistique vous fera parvenir tous les détails. Et n’oubliez pas : au moindre défaut de livraison, l’ensemble de la EagleEye sera désavouée. Cela ne peut pas, ne doit pas arriver. »

Sous l’apparente décontraction et l’attrait du pouvoir, Fatena jouait son poste, elle montait sa carte de visite. Elle cherchait à prouver qu’elle n’était pas une simple “fille de”, qu’elle avait le cran nécessaire au poste. Il n’était pas question de discuter avec ce genre de personne, pour qui l’égoïsme était un impératif de survie. Léa hocha la tête, finit son café qui avait tiédi jusqu’à en devenir imbuvable, et lâcha quelques banalités d’usage propres à rassurer sa patronne. Puis elle sortit, un goût de cendre et d’alcool frelaté dans la gorge. Le secrétaire avait disparu, tant mieux pour lui. Elle ne se sentait pas d’humeur cordiale, mais l’avait-elle jamais été ? Cette entrevue avait au moins eu le mérite de l’éclairer sur les intentions de ses supérieurs. Garder l’avantage, consolider ses positions. Rien qui ne pouvait l’aider à sauver Iridia. Elle activa l’afficheur de ses lentilles et chercha l’emploi du temps de Fatena, petit privilège de chef de la sécurité. La Saoudienne serait en réunion toute l’après-midi, Léa avait le champ libre pour retourner à son appartement et annoncer les nouvelles à sa famille.

Malgré l’heure, l’appartement était resté plongé dans le noir, Nyobe devait être là en compagnie d’Iridia. La jeune fille, en plus de son affection respiratoire et de ses dérèglements osseux, souffrait d’irritations oculaires parfois insupportables. Seul l’ombre pouvait apaiser sa douleur. L’ombre et le sommeil, elle pouvait dormir jusqu’à seize heures par jour. Les séquelles d’une guerre centenaire sur une fille innocente. Nyobe était dans le salon, installée sur un canapé défoncé qu’elles n’avaient jamais trouvé le temps de changer. Elle bossait en émulation sensorielle, un bandeau sur les yeux, manipulant les formats grâce aux manipulateurs haptiques branchés sur les nerfs de ses doigts.

« — Diana. Je suis rentrée. »

Pas de réponse. Elle devait avoir dérivé le système auditif de son datalink sur sa représentation interne. Léa voyait sa femme se transformer peu à peu en une hybride de chair et d’électronique. D’abord son ouïe, bien avant leur rencontre, puis d’autres ajouts, peu à peu. Alors qu’elle-même supportait à peine son implant amphétaminique, Nyobe se modifiait dans son laboratoire. Agacée, elle lui envoya un mail pour l’extraire de son monde. La chercheuse bloqua un instant dans ses mouvements, puis exécuta une passe de déconnexion et retira son bandeau.

« — Léa. Désolé, je ne t’avais pas entendue entrer.

— J’ai vu ça, ouais. Comment va Iri ?

— Elle est fatiguée. Son précepteur m’a appelé pour me dire qu’elle n’était pas en état de travailler. Je l’ai ramenée et couchée, elle dort.

— Plus maintenant. »

Une voix enrouée résonna dans le dos des deux femmes, qui se retournèrent pour voir entrer leur fille. Iridia traversa la pièce en trombe, défiant ses muscles ankylosés par la maladie, une tasse de chocolat à la main. Elle bondit sur un fauteuil et dévisagea ses parents, sans ciller. Loin de paraître diminuée, la gamine était bien la fille de ses mères : solide et déterminée, elle analysait froidement chaque situation, puis pouvait agir avec une volonté d’acier. Elle s’enfuyait souvent, traînait dans les conduits d’aérations, avait peu d’amis indispensables. Les enfants de son âge restaient intimidés par cette boule de nerf enveloppée d’une combinaison de mobilité, dont le visage sec et marqué les toisait sous sa longue chevelure blonde. Lorsque son regard se posa sur Léa, celle-ci tressaillit. Elle aimait sa fille, mais ses yeux verts l’impressionnaient souvent.

« — Il y a un problème, maman. »

Et sa capacité de lire dans les expressions faisait froid dans le dos.

« — Non ma chérie, ne t’inquiète pas. Tu veux bien retourner dans ta chambre ? Mommy et moi, on doit discuter.

— Ça a un rapport avec moi ? »

Léa hésita.

« — Pas uniquement.

— Alors tu peux le dire quand je suis là. Je suis grande, j’ai pas peur. Ou alors j’aurais peur tout le temps. »

Léa se tourna vers Nyobe, cherchant un soutien qu’elle ne trouva pas. Un sourire aux lèvres, sa femme encourageait comme d’habitude leur fille à réfléchir aux ordres qu’on lui donnait, à les contester si nécessaire. Léa se demandait si elle ne testait pas des théories éducatives autant que des procédés techniques sur Iridia.

« — Faut bien admettre qu’elle n’a pas tort.

— Merci pour ton aide.

— C’est toujours un plaisir. Bon assieds-toi et raconte-nous ce qui se passe. »

Pour ne pas en rajouter dans l’ambiance tribunal, Léa s’assit sur le canapé en s’adossant à l’accoudoir, de manière à avoir ses deux interlocutrices dans son champ de vision. C’était important qu’Iridia ne se sente pas menacée, surtout vu ce qui allait suivre. Dans l’ascenseur, elle avait cherché la meilleure manière de leur présenter la nouvelle. Il n’y en avait aucune, rien pour faire passer la pilule.

« — Le Directoire veut licencier ou déplacer tout le personnel jugé non indispensable à la continuité de la Cidade. Les familles avec. Nous serons remplacé par des types avec des contrats courts et quasiment aucun droit. Le Directoire est prêt, James Diamond va annoncer ça lors d’une conférence dans une semaine. »

Iridia resta sans réaction, attendant une chute qui lui expliquerait en quoi tout ça la concernait. Nyobe, par contre, était bien plus affectée. Par gestes nerveux, elle avait sorti un paquets de cigarettes et un cendrier de sous la table, brisant la règle non-écrite du “on fume pas devant la petite”. Après avoir cramé la moitié de sa clope, elle se releva avec une épiphanie.

« — Bordel, c’est pas une coïncidence, non ? S’ils se sont décidé ce matin, c’est à cause d’hier ?

— Parle pas comme ça devant la gamine. Et éteins-moi ça s’il te plaît.

— Réponds à ma question, Léa ! Est-ce que c’est toi ? Est-ce que c’est à cause de ce que tu as fait ? »

Léa jeta un coup d’oeil à Iridia. Elle devait reprendre la main et la faire sortir avant que la discussion sérieuse ne commence. Mais sa fille la précéda en tournant vers elle son regard inquisiteur.

« — Je vous ai entendues en parler. Tu t’es vengée de cette femme qui avait tué un de tes amis, c’est ça ? » Léa soupira.

« — Oui, c’est ça. Je suis désolé de te mêler à ça, ma chérie.

— C’est pas grave. On ira ailleurs, j’en ai marre de vivre dans une boîte en verre.

— Mais si, c’est grave ! »

Nyobe venait d’exploser, dépassée par ses événements. Elle jeta le mégot qu’elle avait brisé en deux dans le cendrier et se leva, alla vers le mur et y fit face. Comme si elle pouvait trouver une solution dans la teinte noire du cristal opacifié. Mais il n’y avait rien, sinon la profondeur de ses emmerdes.

« — La EagleEye n’a aucun autre laboratoire de nanotechnologie avec l’équipement dont j’ai besoin pour te soigner. Et je me vois mal débarquer chez Néogenesis pour leur demander gentiment de lancer des simulations sur leurs machines. Comment je vais faire, hein, comment je fais ?

— On aura pas à en arriver là. » intervint Léa. « — J’ai peut-être une solution.

— Si elle est aussi bonne que la précédente…

— Elle est pire.

— Oh seigneur… Et qui est-ce que tu dois tuer, cette fois-ci ? »

Léa soupira. Elle avait prévu ce genre de réaction, elle savait que sa compagne ne faisait que tolérer, au mieux, la manière dont elle gagnait sa vie. Elle avait été très claire à ce sujet lorsqu’elles s’étaient rencontrées. Peu à peu, les sentiments aidant, elle avait été en mesure de réprimer cette méfiance atavique, mais elle couvait toujours, là, au fond. Nyobe méprisait la violence, la voyait comme une source d’un chaos plus grand que le problème qu’elle devait résoudre. C’était une pacifiste, une intellectuelle. Léa prônait toujours les solutions expéditives.

« — James Diamond. C’est lui qui porte tout le projet. Si je coupe la tête, tu auras le temps nécessaire pour finir le développement. Et soigner Iridia.

— Si tu coupes la tête ? Toi ? Et comment tu comptes atteindre le type le mieux protégé de la ville ?

— J’ai un accès. Vaut mieux pas que vous en sachiez trop.

— Bon, moi j’ai des devoirs. À plus tard ! »

Finalement, la discussion avait enfin dépassé le point d’attention d’Iridia, qui jaillit de son fauteuil comme un petit diable et passa la porte, dans un bruissement de servomoteurs. Avant de sortir, elle tourna la tête vers ses mères.

« — Pour ce que ça vaut… Moi ça me paraît pas con. »

Puis elle laissa là ses parents sidérées et fila dans sa chambre. Nyobe referma sa colère sur elle-même et se rassit pour rouler un bon gros pétard, propre à assommer ses sentiments contradictoires. Dans le clair-obscur de la pièce, la fumée épaisse et forte formait des volutes indistincts, des arcs intangibles et changeants. Elle aurait voulu pouvoir en saisir un, tester une solidité absente.

« — Tu as une mauvaise influence sur notre fille.

— Toi-même. » répliqua Léa avec un sourire.

« — En tout cas, celle-ci sent meilleur que celle de Marcus.

— Alors c’est lui ton accès. T’as raison, c’est vraiment une idée débile. Tu sais qu’il va te poignarder dans le dos dès qu’il le pourra.

— Ya des chances. Mais bon, pas bien le choix. Et puis j’aurai mon équipe en backup.

— Tu leur as demandé ?

— Bah, dès qu’il s’agit de faire exploser des trucs… »

Nyobe cendra son pétard, puis se pencha pour se nicher dans les bras de Léa. Elle la serra de toute ses forces, ne voulant pas la perdre, ne voulant pas imaginer ce que serait sa vie sans elle. Malgré son caractère entêté, son manque de discernement, ses tendances qui parfois confinaient au psychotique. Il lui avait fallu plus de deux ans pour comprendre que c’était sa manière de résister au monde extérieur, s’adapter et réagir, ce qu’elle faisait avec une efficacité incomparable. Nyobe aimait sa compagne pour la même raison que celle-ci pouvait la pousser à bout : parce que personne ne pouvait la faire dévier de sa route.

Elle aurait aimé en être tout aussi capable.

« — Et après, qu’est-ce qu’on fera ?

— Je couvrirai mes traces. Marcus essaiera de me mettre les deux meurtres sur le dos, il échouera. Tu finiras la nano-architecture d’Iridia puis on s’en ira loin. Dans un endroit chaud.

— Ils nous traqueront, tu le sais.

— Je sais qu’ils vont essayer, jusqu’à ce que ça leur coûte trop cher. Et je saurai comment faire grimper la facture. »

Léa sortit de l’étreinte de Nyobe et épousseta la cendre qui était tombée sur sa veste. Elle avait l’air épuisée par cette journée trop longue. Tout ça n’était peut-être plus de son âge. Marcus avait peut-être raison : ils étaient tous dépassés, obsolètes, menant des combats d’arrière-garde pour sauver une maison dont les fondations brûlaient déjà. Mais même si tout était vain et futile, elle n’avait aucune intention de renoncer.

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Les Flèches de Glace – Chapitre 5

Les Flèches de Glace – Chapitre 5

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D’abord, il y eu la partie simple. Léa descendit au niveau du sol et se mêla à la foule d’Epsilon-3, en profitant d’une rotation de personnel. La masse épuisée se traînait, elle pesta en silence, mais ils lui offraient un premier couvert contre les caméras. Elle se coula dans le flux et pris place dans un siège, sous un alias que Malékith lui avait fourni une semaine auparavant. Le métro sentait la sueur et un faible relent de vomi que les robots de nettoyage n’arrivaient pas à éliminer. Par facilité, elle s’était glissé parmi des cadres de faible grade, travail de bureau. Leurs yeux fatigués parcouraient des livres ou des écrans. Dans d’autres wagons, les mineurs, le bas de la chaîne alimentaire, n’avaient plus la force de lire à cette heure. Elle ouvrit un bouquin papier et baissa la tête.

Arrivée à Gamma-1, elle suivit encore la foule et bifurqua vers des toilettes publiques. L’odeur rance était plus forte, les tâches plus manifestes. Les arcologies Gamma servaient essentiellement comme quartiers d’habitation, et n’étaient revendiquées par personne au Directoire. Personne ne se pressait non plus pour faire le ménage. Elle entra dans une cabine et essaya de ne pas faire attention à l’état de la cuvette.

Les choses sérieuses commençaient ici. D’abord les cheveux. Elle se maudit de les avoir teint la veille, mais elle ne supportait plus ses fils blancs. La capuche de son sweat informe aux couleurs d’une université américaine suffirait. Puis son visage, elle chaussa sa paire de lunettes. Les receleurs des sous-sols utilisaient des LED infrarouges pour voiler les caméras, mais elle avait mieux. Le jeu de fibres optiques tissées dans les branches allait projeter sur son visage l’apparence d’une autre femme, celle de sa carte d’identité. Il faudrait plusieurs heures au système pour comprendre que cette personne avait quitté la ville deux mois auparavant. D’ici là, Léa aurait encore changé d’apparence.

Elle se replongea dans la masse pour atteindre une écoutille menant aux fondations. À partir d’ici, elle entrait en zone protégée, mais son alias avait l’accréditation d’une ingénieure en matériaux de construction. Peu de patrouilles, pas de surveillance. Et des escaliers rouillés qui grinçaient sous ses pieds. Ils s’enroulaient autour de piliers colossaux en béton armés, larges comme des navires de guerre. Une fois en bas, elle arriva devant un trou découpé à la foreuse à plasma dans le mur. Elle entra.

Les canons de deux pistolets-mitrailleurs l’accueillirent, elle leva les bras et retira lentement ses lunettes. Les gardes étaient deux grosses brutes conçues sur le même modèle, chauves et bardés de blindage épidermique sur les bras et le torse. Le plus petit des deux s’avança pour la fouiller.

« — T’es en retard.

— La discrétion, tu connais ? Allez, abrège.

— Pressée de le voir ? Il est pas content, t’sais. » Lança le plus grand.

Elle leva les yeux en réponse. Le Loup n’était pas content, et alors ? Si jamais il lui prenait l’envie de la descendre, il ne survivrait pas assez longtemps pour en profiter. Elle s’en était assuré, comme à chaque fois qu’elle descendait sous terre. Satisfaits, les deux types la menèrent le long d’un étroit couloir qui débouchait sur une large cavité naturelle. Les parois étaient crénelées de zébrures faites par les premières foreuses, pour extraire le gros de la météorite Kleiss-Sedan et faire les premiers tests sur la stélithe. À bien des égards, cet endroit était historique. C’est ici qu’avait débuté la quatrième révolution industrielle, un âge où le développement irrépressible se mêlait au respect des écosystèmes, où l’humain ne saturait plus les eaux de déchets toxiques et les airs de gaz empoisonné. Jolis discours de propagande. Mais comme ils ne mangeaient pas là où ils chiaient, les maîtres de la Cidade n’avaient pas osé élever leurs tours au-dessus du trou qu’ils avaient creusé dans la glace de l’Antarctique. Ils s’étaient contenté de recouvrir leurs méfaits de quartiers d’habitation, de populations sacrifiables. Ceux qui devenaient inutiles à leurs projets tombaient ici, sous l’autorité du Loup.

Des groupes se rassemblaient autour de foyers de pierres empilées. D’autres se pressaient vers des comptoirs en bois de récupération. On sentait une activité vibrante et chaleureuse, à l’opposé de la torpeur de la surface. Les voix, les accents et les langues se répondaient, anglais et mandarin, quelques syllabes d’arabe et de français absorbées au vol. Elle se surpris à déchiffrer les dernières, cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas pu exercer sa langue maternelle. Des enfants se pressaient autour de ses jambes, curieux de voir leur visiteuse. Les gardes les balayèrent d’un aboiement, puis la firent grimper des marches polies par le temps et la découpe inégale. La porte en haut semblait mal ajustée, un sas biométrique encastré de force dans la roche. Ils la laissèrent là.

Si l’extérieur avait des airs de cour des miracles, cette pièce ressemblait beaucoup àsa salle de commande d’Epsilon. On y avait descendu autant matériel et de périphériques qu’on pouvait en caser. Au centre, installé dans un siège fixé au sol, un homme l’attendait.

« — Et c’est ainsi que vint la furie. Elle posa son voile sur les siens, elle mena la colère en leurs coeurs, et ils la suivirent. Et tous ceux qui la suivirent furent damnés pour les leurs, assaillis par le regret et voués à l’oubli. »

Voix claire d’orateur, anglais neutre et sans accent d’école internationale.

« — Tu cites Davian, maintenant ?

— Il a eu sa bonne époque.

— Ouais. Jusque dans les années 30. Ensuite il est devenu catho.

— C’est sûr que c’était pas l’idée du siècle… »

Il appuya sur un bouton pour faire se retourner le siège. Comme à chaque fois, Léa réprima un sursaut. Le visage du Loup était un pur produit des expérimentations sur les identités de synthèse. Il s’était fait remplacer la peau par un caméléochrome dont il pouvait changer le taux de mélanine. Pour le moment, il restait sur un blanc européen standard, facile à maintenir. Ses iris étaient dépigmentés, une teinte lacustre, perturbante. Et il y avait quelque chose dans la forme de sa mâchoire et de ses pommettes qui sonnait faux.

« — Qu’est-ce que je vais faire de toi, Fontaine ?

— Tu vas me filer un flingue.

— Pardon ? »

Il éclata d’un rire forcé et se leva pour aller vers une armoire sur le mur de droite. Il se servit un verre de cette piquette que les habitants des caves distillaient en quantité industrielle, puis se retourna vers elle. Sans lui proposer un verre.

« — Remonte un peu. Tu mets mon organisation dans l’embarras, tu mets mon peuple en danger, et ensuite tu viens me demander un flingue ?

— J’ai besoin de quelque chose qui passera les détecteurs de métaux en restant opérationnel. Il me faudra une lame aussi.

— Si je te la plantais dans le ventre ? C’est tout ce que tu mérites.

— Ce serait stupide, tu peux me croire. Si tu veux protéger ces gens, je suis ta meilleure option. »

Léa attaquait direct, sans laisser au Loup le temps de se reprendre. Seule manière de garder la main. Sinon, il allait réfléchir et se dégonfler. Pour l’instant, c’était le creux de la vague. Le moment où il paraissait tout sauf emballé.

« —Faut redescendre sur terre là. T’es rien pour eux, t’es personne. T’as rien à nous apporter, sinon des emmerdes. On arrête les frais et on coupe les liens.

— Quand tu quittes la piste, la danse continue, Loup. Tu sais ça.

— C’est à dire ?

— Regarde. »

Elle sortit de sa poche un bloc mémoire qu’elle avait escamoté au bureau avant de partir et le jeta vers lui. Il l’attrapa avec une vivacité inattendue. Il le tint entre ses doigts avec un regard mauvais, comme un insecte un peu répugnant qui serait remonté par la bonde de sa douche.

« — Tu peux y aller, c’est propre et en clair. »

Pendant que le Loup lisait la retranscription de la réunion, Léa se servit le verre auquel elle n’avait pas eu le droit, et fit le tour du propriétaire. Comme à chaque fois, elle se demandait qui l’avait précédé ici. Le Loup avait des accointances à tous les niveaux de la ville. Probable que ses adversaires connaissaient le chemin aussi bien qu’elle, on disait d’ailleurs que le fils Diamond passait parfois dans le coin. Pour ce qu’elle en savait, les deals étaient réglos, elle n’avait jamais eu à se plaindre. Mais là, c’était le gros coup. On ne parlait plus de petits jeux de pouvoir, mais de redistribuer toutes les cartes. Pas sûr que le Loup suive cette fois-ci, alors elle avait ramené le texte brut. Pour qu’il comprenne la teneur de la menace.

Vu la tronche qu’il tirait, ça tournait pas trop mal.

« — T’as une clope ?

— J’ai arrêté ya 15 ans.

— Ouais. Moi aussi. »

Il marcha vers la porte et frappa la commande d’un coup de point pour gueuler vers l’extérieur.

« — Max ! Trouve-moi des clopes.

— Le techos a dit que c’était pas bon pour le matériel, chef.

— On s’en branle. »

Il revint avec trois Kool tâchées de sueur et s’adossa au meuble, à côté de Léa.

« — Bon, c’est quoi le plan ?

— Marcus veut se faire son cousin.

— Si t’es là, c’est qu’il veut que tu t’en charges.

— D’où le flingue.

— Et après ? Pour Marcus lui-même, qu’est-ce que tu prévois ? »

Léa haussa les épaules et détourna la tête pour se protéger de la fumée, en fronçant le nez. Elle en avait marre que tout le monde fume autour d’elle.

« — Je sais pas. Je trouverai, il est assez prévisible.

— Pour ce que ça vaut, je préfère que ce soit toi qui l’emporte. T’es une emmerdeuse, mais Marcus est un vrai con. Cette ville va s’effondrer s’il en prend le contrôle.

— Merci, je suppose. Alors, tu as ce dont j’ai besoin ?

— Suis-moi. »

Il la mena dans une galerie qui traversait plusieurs cavernes successives, chacune de plus en plus petite. Ces zones-ci étaient réservées à son organisation, l’activité était ordonnée, silencieuse, d’une efficacité qu’on obtenait par la hiérarchie. Un point en faveur d’une expérience militaire, en ce qui concernait le passé du Loup. Difficile de trouver la moindre information fiable au sujet d’un type qui pouvait changer de visage en dix minutes, qui ne laissait jamais d’empreintes digitales ou génétiques. Il vous salissait les doigts au gel neutralisant quand vous lui serriez la main.

Ils s’arrêtèrent pour laisser passer un groupe, deux types en traînaient un troisième par les bras vers la sortie. Son visage était en sang, sa mâchoire faisait un angle bizarre avec le reste, de même que son avant-bras droit. Le Loup le regarda passer avec un sourire gêné.

« — Désolé. Les affaires, tu sais ce que c’est.

— T’as une manière plutôt barbare de faire des affaires.

— Tu te crois bien placée pour me faire la leçon ? »

Méa repensa à certaines de ses opérations passées et dut bien admettre qu’il avait raison. Elle avait de la boue dans les canalisations, et un jour elle devrait payer pour ça. Mais même si c’était par égoïsme, elle avait trouvé le moyen d’alléger un peu sa dette. Si elle pouvait empêcher la Cidade de se transformer en enfer technocratique… Fallait être réaliste, ça n’effacerait pas l’ardoise. Ça la rendrait seulement plus supportable.

Dans une petite caverne au fond des souterrains, des caisses en bois clouées les attendaient. Comme à chaque fois, Léa les regarda d’un oeil désabusé. Pendant que ses agents parcouraient la ville équipés de matraques électriques, les gangs locaux faisaient transiter les chargements d’armes lourdes qu’elle était sensée intercepter. Et comme tout le monde, elle en était réduite à contacter ceux qu’elle devait combattre pour se fournir en matériel. Si c’était pas ironique… Le Loup ouvrit au pied de biche l’une des caisses et en sortit une boîte en carton recouverte d’idéogrammes.

« — Le T67 Crotale, de chez Norinco. Les services secrets chinois l’ont fait développer pour les assassinats en milieux surveillés. C’est ce dont tu as besoin je crois.

— Qu’est-ce qu’il a de spécial ?

— Toutes les pièces ont été imprimées en plastique, et traitées pour tromper les détecteurs. Chargeurs de dix cartouches et silencieux dans la boîte. Selon la notice, tu peux vider un chargeur complet en rafale sans l’endommager, mais je ne te le conseille pas. Faudrait pas qu’il te fonde dans la main. »

Elle sortit l’arme de sa boîte et la soupesa. Le canon était court, la poignée douce au toucher, un peu trop petite. Elle devrait faire gaffe à ce qu’il ne lui glisse pas des mains. Dans d’autres circonstances, elle aurait préféré compter sur son flécheur électromagnétique, plus précis, plus puissant, plus intime. Mais elle ne pourrait pas cette fois, malheureusement.

« — Ça fera l’affaire. Et pour les munitions ?

— Des 9mm à fragmentation, en céramique haute densité. Les étuis sont aussi en plastique et la détonation se fait par piézoélectricité. Pareil, indétectable. J’ai des couteaux fabriqués dans le même matériau, comme tu me l’as demandé.

— Parfait. Tu me mettras deux chargeurs de rechange, on sait jamais. »

Dans certaines circonstances, Léa savait qu’il valait mieux cribler son adversaire de balles que faire mouche à chaque coup. Des circonstances sinistres, en général.

« — Il reste la question du paiement.

— Virement par Singapour, comme la dernière fois ? »

Le Loup secoua lentement la tête, presque à regret.

« — C’est pas une petite vengeance personnelle là. Si tu veux que je t’aide à abattre James Diamond, il va falloir mettre du sérieux sur la table. »

Léa ponctua cette requête du claquement sec du chargeur dans la crosse.

« — Tu te sens pousser des ailes ?

— Tu suis ou tu passes, c’est toi qui voit.

— Bon, accouche, qu’est-ce que tu veux ?

— La commission d‘attribution des espaces de stockage, tu connais ? »

Elle croisa les bras, l’arme dans une main et sa cigarette électronique dans l’autre. Il lui donnait envie de fumer ce con.

« — C’est pas le meilleur moment de ma semaine, pour tout te dire. »

Lorsque la Cidade avait été construite, ses bâtisseurs avaient décidé de mutualiser les entrepôts, dans l’idée d’occuper au mieux l’esace disponible. La pratique avait perduré, largement automatisée. Mais les conflits constants au sein du Directoire menaient à des foires d’empoigne, tout le monde voulait la place, et couper les ressources des autres. Léa passait des heures à défendre la position de la EagleEye dans des conflits que le système informatique ne pouvait pas gérer. Rien de plus chiant.

« — Je veux que tu accèdes au serveur d’attribution et que tu y installes un programme que je vais te donner. C’est ça, mon prix.

— Il fait quoi, ton programme ?

— Il va ouvrir une porte dérobée dans le système, mes gars pourront se balader comme ils voudront. Comme ça, on aura plus à payer vos vigiles pour nous ouvrir les portes. Vu le bordel que préparent tes patrons, ça tombe à pic. »

Léa laissa échapper un sifflement dramatiquement impressionné.

« — Ouais, t’es en plein trip là. Tu sais que ce que tu me demandes, ça s’appelle de l’espionnage industriel. Si je me fais choper, j’aurais de la chance de juste me faire virer.

— Par contre, deux meurtres en deux semaines, ça passe. Un détail.

— Ce sont des concurrents, je pourrais m’arranger.

— Des conneries. »

Elle pointa l’arme sur le Loup. Maintenant qu’elle était chargée, l’équilibre était meilleur, comme une épée de duelliste. Le silencieux fausserait un peu la donne, mais ça resterait jouable.

« — Mon boulot ce serait de te neutraliser, aussi.

— C’est sûr. Et pour ça, tu as besoin de matériel. Sauf que là-haut, vous vous méfiez tellement les uns des autres que vous ne vous laissez même pas porter des armes. Et vous respectez si peu vos propres règles que tout le monde vient poser son cul sur le caillou où tu te trouves pour acheter ma marchandise. Une marchandise que je me procure en payant vos propres gars parce que vous leurs filez un salaire de merde. »

Il jeta les deux chargeurs sur une caisse avec une rage nouvelle. Le temps des politesses était passé.

« — Alors bordel, Fontaine, t’as passé l’âge de jouer les vierges effarouchées. Fais ce que je te demande ! »

Elle le laissa se calmer, reprendre ses esprit, et en profita pour examiner la situation. Sur un plateau de la balance, il y avait sa fidélité pour une organisation qui l’avait sortie de prison, qui lui avait trouvé un boulot, une direction. La EagleEye avait occupé toute la seconde moitié de sa vie, trente années de service diligent et de loyauté. Les ordres avaient été parfois terribles, mais la société ne l’avait jamais laissée tomber. On pouvait dire ce qu’on voulait sur la EagleEye, mais elle savait protéger les siens.

Mais de l’autre côté, il y avait Nyobe et Iridia. Ainsi que toutes les futures victimes de la bête aveugle pour laquelle elle travaillait.

Dans ces conditions, la trahison se justifiait.

« — Ton programme, c’est du correct ? Ça résistera à un examen approfondi ?

— Un peu ouais. C’est un allemand qui me l’a fait, un super artiste. Ce truc apprend à se cacher, il a dit, il précède le type ira le chercher. Une fois installé, il se copie partout. Pour le déplomber, faudrait changer tous les disques durs.

— Alors je marche. »

Il leva les bras avec un grand sourire, comme un prestidigitateur fier de son dernier tour. Puis il sortit d’une autre caisse un couteau rangé dans un étuis de chasseur en cuir marron. À vue de nez, il faisait bien trente-cinq centimètres de long.

« — Je te mets tout ça dans un petit sac en plastique ?

— Non, je vais prendre le service livraison. Je posterai le point de dépôt sur le même forum que la dernière fois.

— Alors il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance. Je ne vais pas te rappeler ce qui adviendra si tu ne tiens pas ta part du marché, je t’épargne les menaces de circonstance.

— Ce serait cliché. »

Le Loup acquiesça, et lui tendit sa main suintante de gel neutralisant, et elle la lui serra. Fort, pour sceller sa décision.

« — C’est toujours un plaisir de faire des affaires avec vous, madame la chef de la sécurité.

— Plaisir partagé. »

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Les Flèches de Glace – Chapitre 6

Les Flèches de Glace – Chapitre 6

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Les ascenseurs la faisaient chier. Il y avait quelque chose de pas naturel à ne se déplacer que dans des boites de verre au quotidien. Un truc qui avait à voir avec cette sensation d’être observée, dirigée, amenée là où on attendait qu’elle soit. Sûr que dans une ville construite à la verticale, ça avait une certaine logique. Mais Léa avait l’expérience douloureuse des vies réglées par une machine. De vieux souvenirs qui remontaient à la surface à chaque fois qu’elle montait dans une cabine, ou une rame de métro. On cherchait à la contrôler, d’une manière aveugle et sans but.

Il était temps d’aller secouer un peu tout ça.

Préparer l’opération avait demandé une attention toute particulière, il s’agissait de ne pas se planter. D’abord les fringues. Elle avait fait dans le dramatique, jouer sur l’image, faire peur, gagner de précieuses secondes en cas de fusillade. Un costume noir très classe, celui qu’elle aurait porté aux enterrements ou aux entretiens d’embauche, avec une chemise grise, une cravate rouge sang. Malékith l’avait maquillée comme on le lui avait appris dans les communautés Zéro, traits bien droits et arcs rompus pour fausser la reconnaissance faciale. Léa lui avait demandé de donner au motif l’allure d’un crâne grimaçant. Quitte à en faire des tonnes… Elle avait rangé le Crotale dans un holster sous son aisselle gauche, à portée de main, la lame dans le creux des reins, et avait embrassé Nyobe et Iridia. Sans effusions, comme si elle se rendait à une conférence pas terrible mais payée par la boîte.

En se regardant dans le miroir de l’entrée, elle s’était fait peur, puis avait souri. Elle ressemblait exactement à ce à quoi elle s’attendait : un putain d’ange de la mort, prête à faire pleuvoir le sang.

Une foule dense se rassemblait sur l’esplanade au rez-de-chaussée de la tour Alpha-1. Si James Diamond s’était fait rare en public ces dernières années, il avait su conserver une bonne réputation dans les esprits. On le considérait comme un patriarche, soucieux de ses employés, attentif aux besoins des siens. Il y trouvait son intérêt, et renforçait son image à grand renfort de campagnes de communication aux accents soviétiques. Les gens attendaient qu’il sorte de sa retraite, qu’il fasse de glorieuses annonces. Léa ne s’inquiétait pas pour lui, il saurait bien faire passer la pilule de sa loi scélérate à coups de formules choisies et de grandes envolées. La menace terroriste, ça marchait à tous les coups.

Au moins, il n’y avait personne pour lui barrer la route. L’itinéraire fourni par Marcus passait par des open-space aux murs de verre éclaircis, vides. On avait cordialement invité les employés à se rendre au discours du maître. Elle traversa les bureaux sur ses gardes, évitant les retardataires. Le chemin s’affichait en surimpression sur ses lentilles, aussi clair qu’un jeu vidéo. Les indications la menèrent vers un conduit d’aération encastré dans un mur porteur opacifié. Après s’être assurée que personne ne pouvait l’entendre, elle l’éclata à coups de pieds.

Une cheminée d’acier en colimaçon de quinze mètres de long, sans prises visibles, dans le noir. Léa magnifia le peu de lumière disponible grâce à ses lentilles et sortit d’une poche un cadeau de Cillian. Le médecin de son ancienne équipe de terrain s’était reconverti dans la Recherche et Développement pour la EagleEye, il lui avait sortit des labos des gants recouverts de soies de gecko artificielles. Avec ça, elle allait pouvoir se balader jusqu’au sommet.

Bon, en tout cas c’était l’idée. Elle arriva en haut du tube en crachant ses poumons, les bras en feu, et se jurant de ne jamais recommencer une connerie pareille.

Il ne restait qu’un portique de sécurité à franchir avant d’entrer dans l’appartement. Elle leva les yeux vers la caméra tout en s’allumant une cigarette avec son vieux Zippo. L’objectif s’abaissa vers son visage, chercha à faire le point. Sans succès, comme prévu. S’il y avait une alarme, elle ne résonnait pas ici, et les détecteurs de métaux ne lui interdisaient pas d’ouvrir la porte.

L’intérieur avait été agencé avec soin. Après un couloir, elle arriva sur une grand salle ovale, très lumineuse, où un mur donnait vers l’extérieur. Des plantes en pots encerclaient une large fosse, profonde de trois marches, plaquée de carrelage beige et rouge sang. On y avait disposé des fauteuils et une table en bois. En remontant vers le fond et la baie vitrée, on trouvait un bureau en marbre blanc à l’armature d’acier. C’était d’ici que les ordres partaient, aucun doute. James s’asseyait là, dans le contre-jour, et toisait ses subordonnés qui devaient lever leurs yeux éblouis. D’élégants escaliers en fer forgé montaient de chaque coté vers ce que Léa supposait être des chambres. La majesté étudiée de la pièce n’était gâchée que par une porte barrée d’autocollants crasseux, danger explosion, produits toxiques. D’après le plan, on y avait installé le générateur à stélithe qui alimentait les trois étages.

Un claquement, elle se retourna l’arme levée. Apprécia ses réflexes intacts avec un sourire. Mais ce n’était qu’un robot de nettoyage qui effaça les cendres de sa clope avant de retourner dans son logement, sans la voir.

Elle déambula dans cette salle de réception en s’en rallumant une autre, le plaisir mesquin de dégrader cet ensemble glacial. Cette pièce puait le luxe et la démesure, mais surtout, elle n’avait aucun couvert. Il fallait grimper les escaliers pour trouver un minimum de protection, hors de question d’aller se planquer là-haut. Le bureau était plus satisfaisant. Mais le problème n’était pas là.

« — James, où est-ce que t’es, putain ? Pourquoi t’es pas là quand j’dois te tuer ? »

Autant parler à un cube de glace.

Elle effleura une ligne noire sur le bureau, l’écran sortit, fin comme une feuille de papier. Le clavier apparu en surimpression sur le marbre. Siège confortable et aucune sécurité, comme si James ne s’attendait pas à ce que quiconque arrive jusqu’ici. Léa aurait eu à redire sur la façon dont il gérait son système de sécurité.

« — Retirez vos mains de ça, mademoiselle Fontaine. »

Quand on parle de l’affreux.

« — Je suis mariée James, donc c’est madame. »

Quatre gardes dans la livrée blanche et bleu glace de la Diamond entrèrent avec une démarche des forces spéciales et de gros fusils anti-émeute. Autant pour les mecs aux ordres de Marcus. Elle posa les mains sur le bureau, doucement, sans gestes brusques. Et inspira lentement en déclenchant la sécrétion d’amphétamine de son implant. James sortit de derrière un rideau, en haut d’un des escaliers.

« — Oui, j’ai lu votre dossier. Vous pouvez remercier les lois très permissives que nous avons instauré quand nous avons fondé cette cité.

— C’était bon pour le business, hein ?

— C’est ce que disait le service communication. Et pour toutes les réticences que j’avais… Ça a fonctionné. Voudriez-vous bien poser sur le bureau la marchandise que vous a fourni le Loup ? Vous serez bien urbaine. »

Avec mauvaise humeur, elle jeta le Crotale qui rebondit contre l’écran, sans le faire trembler. Il n’avait rien dit pour le couteau. En tout cas, elle fit comme si.

« — Bien. Venez vous asseoir. Qu’est-ce que je vous sers ? »

Dans le meilleur des cas, Léa s’était attendue à se faire traîner, la gueule en sang, sur l’estrade en bas de la tour pour répondre à un procès sommaire. Ou finir à l’incinérateur. La possibilité était toujours ouverte. Mais pour l’instant, elle n’avait pas la main. L’air de rien et sans un mot, les gardes se plaçaient dans les coins, on aurait presque pu les oublier.

« — Disons comme vous.

— Mezcal. Un cousin m’envoie une caisse tous les ans pour Noël. Il le fait lui-même. »

Il posa devant elle un verre et s’installa en souriant, en croisant les jambes. Il devait faire ça souvent.

« — J’aime beaucoup votre tenue. Et votre maquillage. Très inventif. Allez-y, buvez, profitez-en. »

La menace sous-jacente, forcément.

« — Merci. Puisqu’on parle de votre famille, je m’attendais à voir votre chef de la sécurité.

— Marcus, oui. Malheureusement pour vous deux, je me doutais qu’il n’accepterait pas la direction que prend notre société. Je l’ai donc envoyé prendre l’air, pour qu’il se rafraîchisse les idées. »

En cette période de l’année, la température de surface en Antarctique pouvait descendre à -50° Celsius. Autant pour le vieux brésilien, mais Léa n’allait pas pleurer sur son sort.

« — Parlons plutôt de l’avenir. De votre avenir en l’occurrence. J’ai suivi votre progression sur les écrans, et votre carrière, bien avant. Très impressionnant.

— Mon CV est en ligne.

— Je l’ai lu. Il est très édulcoré.

— J’ai des condamnations pour actes de terrorisme en Europe, c’était pas la peine d’en rajouter.

— Vous éveillez ma curiosité, que mettriez-vous dans ces lignes manquantes ? »

Léa soupira et cacha son trouble derrière une gorgée d’alcool. Si elle devait aller jusqu’en enfer, autant purger son âme. Puisque ça l’intéressait tant.

« — Meurtre, torture, destruction d’espaces naturels protégés, renversement de gouvernement, espionnage industriel… Ah, et le dernier devrait vous plaire : Incitation au trouble à l’ordre public.

— Pourquoi devrais-je être impressionné ? »

D’une manière un peu perverse, ça faisait marrer Léa d’étaler ses faits d’arme. Qu’est-ce qu’elle risquait ? Elle serait sans doute morte ou incapable de parler d’ici quelques heures.

« — 2047, votre usine à Détroit. L’émeute, quarante morts, je crois. J’ai tiré dans la foule pour les énerver. Les flics là-bas, c’est des nerveux. Vous voulez le reste de la liste ? »

Elle but encore une gorgée et croisa les jambes, comme si elle ne faisait que discuter du résultat d’un match, ou d’une guerre d’un pays lointain qu’elle ne verrait jamais. James acquiesça avec un air connaisseur.

« — Non, je vous fais confiance. D’ailleurs, nous parlions de votre carrière à venir. Comme vous le savez sans doute, j’ai de grands projets pour cette ville. Des projets qui vont plus loin que la simple exploitation d’un minerai extraterrestre dont les gisements se tariront tôt ou tard. Contrairement à vos patrons, je n’ai pas l’intention de voir mourir cet endroit quand ça arrivera. La Cidade De Nova Energia va devenir beaucoup de choses, croyez-moi, mais pas une ville fantôme.

— Sacré projet. Et qu’est-ce que j’ai à y voir ?

— Ce projet ne pourra être mené à son terme qu’à condition de disposer d’un leadership uni. Rétrospectivement, bâtir cet endroit en compagnie de deux concurrents directs n’était pas une bonne idée, je vous le confesse. Nous passons plus de temps à nous combattre les uns les autres qu’à faire avancer les choses dans la bonne direction. Sans mentionner les rats d’égout, dans les sous-sols, qui parasitent nos opérations. Il nous faut plus de poigne, que tout le monde regarde dans une seule direction. C’est là que vous intervenez. »

Il fit signe à un des gardes, qui sortit d’un tiroir du bureau un dossier en carton et le posa sur la table, entre eux deux. James prit une paire de lunettes dans sa poche, elles lui donnaient l’air d’un vieux professeur de fac qui faisait des blagues pendant ses cours.

« — Ce contrat stipule que vous reprendrez le même poste que vous aviez à la EagleEye. Chef de la sécurité. Comme vous l’aurez compris, la Diamond recrute à ce poste. Vous gardez votre salaire, vos attributions. Et bien sûr, votre femme aura accès à nos laboratoires pour sauver votre fille. »

Il sourit.

« — Oui, j’ai eu vent de ça aussi. En échange, vous nous donnez tout ce que vous avez sur les opérations de la EagleEye, ainsi que sur l’organisation du Loup. La Northwind ne devrait être plus être un problème une fois ces deux là réglés. Nous n’aurons plus qu’à restructurer cette ville en profondeur, et ensuite… Le nouvel âge d’or, vous connaissez la chanson.

— Et pour l’Expulsion ?

— On ne bâtit pas un empire sans se salir un peu les mains. Mais nous rendrons cela aussi propre et rapide que possible. Vous ne vous souciez pas vraiment de ces gens, n’est-ce pas ? »

Avec des gestes étudiés, elle alluma sa dernière cigarette et regarda le contrat. Les termes étaient précis, jargonneux, mais tout y était. Une porte de sortie, tout ce qu’il y avait de plus légal, et le salut pour Nyobe et Iridia. C’était facile, il n’y avait qu’à prendre le stylo et signer. Rien qui ne changeait de la trahison prévue. Une signature et elle avait la paix, pour elle, pour sa famille. Il suffisait de faire taire ses sentiments, comme chaque jour depuis les trente dernières années. Elle abaissa la page pour voir la main de James Diamond tendue vers lui.

« — Qu’en pensez-vous ? Avons-nous un accord ? »

Il lui semblait que la lumière l’avait à moitié absorbé lorsqu’elle la lui serra. Dans les verres de ses lunettes, le reflet de sa face de squelette se foutait de sa gueule.

« — Ce que j’en pense ? Va te faire foutre, James. »

L’amphétamine déboula dans ses veines comme une injection de nitrométhane.

Elle raffermit sa prise et lui tordit le bras dans un angle impossible. L’os ripa sur l’articulation, craqua, puis se brisa. De l’autre main, elle attrapa son couteau et le lui planta dans le ventre, un coup rapide, pour en ressortir direct. Pas sûr qu’il puisse s’en tirer. Puis elle laissa tomber James au sol et couru vers le bureau. D’un seul saut, elle récupéra son arme et se mit à couvert.

À l’origine, elle avait prévu d’entrer, de supprimer Diamond et de disparaître. Mais il y avait des témoins. Il y avait les gardes. Il y avait cinq personnes dans cet appartement et aucune d’entre elles n’allait en sortir vivante.

C’était ça, c’était pour ça qu’elle existait. Pour pulvériser tous ceux qui se mettaient en travers de sa route.

« — Abattez-la ! Tuez-la, bordel !

— Ouais, c’est ça, venez me chercher ! »

S’ils suivaient la procédure, il y en aurait un pour aider leur patron et les autres en couverture. Elle se tordit pour jeter un oeil et fut accueillie par une rafale de plombs, dispersion large. Les projectiles lui griffèrent le visage, un peu plus et c’était la tête, mais elle les avait. Ils tentaient tant bien que mal de se planquer derrière les fauteuils et James se vidait de son sang sur le cuir.

Bon, d’un autre côté, elle était coincée dans le pire pigeonnier de la tour. Il était temps de tester la qualité du matos du Loup.

La première cartouche arracha un paquet de mousse de la taille d’une pastèque. La seconde frappa le type à la clavicule, vaporisant son bras et une bonne partie de sa gorge. Peu de chance qu’il se relève après ça. Elle commençait à reprendre confiance en elle-même lorsqu’une rafale serrée grêla le marbre à sa droite. Elle se recroquevilla et vida son chargeur au jugé dans la direction des tirs.

L’arme était brûlante dans ses mains, à présent elle en avait vraiment plein de cul. Elle rechargea puis se pencha de l’autre côté pour voir qu’un autre type s’était pris une balle. Dans la hanche, apparemment. Ça devait faire très mal. Les deux derniers traînaient James dans un coin de la pièce. Qui n’en avait pas, se souvint-elle au travers du brouillard de la drogue.

Elle inspira encore. Bloqua. Et jaillit de son perchoir comme la mort elle-même, en hurlant.

Cette fois-ci, ce n’était plus personnel. C’était pour toutes les vies broyées par le système, c’était pour tous ceux que les puissants déchiraient dans leur quête de gloire. C’était pour les bâtisseurs de la Cidade, et ceux d’Odyssée, et tous les sacrifiés sur l’autel du pouvoir. C’était pour les victimes de Léa elle-même, parce qu’elle avait été trop faible et consentante pour ne pas, simplement, ne pas obéir aux ordres.

C’était soixante années de rage contenue qui jaillissaient dans un unique et pur moment de destruction.

Elle traversa la pièce en courant, sans sentir les gerbes de plombs lui percer le corps. Camée comme elle était, elle aurait pu courir un marathon sur des moignons. Le temps qu’elle arrive au générateur, son second chargeur était vide. Le flingue était si chaud qu’il laissait des cloques dans sa main. Elle défonça la serrure avec sa lame, qui se brisa en deux. Le générateur était constitué d’un cylindre blindé que parasitait l’excroissance bulbeuse d’un circuit de refroidissement. Elle explosa ce dernier à coups de pied et abaissa deux leviers.

Des bruits dans le couloir. Vu le boucan, une escouade complète allait débarquer dans pas longtemps. Elle essaya de se mettre à l’abri à l’étage, mais une rafale la cueillit en pleine ascension, la jetant comme un paquet de linge sur le mur avec un hurlement de douleur. Celle-là, elle l’avait sentit passer. Elle parvint en rampant jusqu’en haut et s’assit dans un coin, le temps de reprendre son souffle. Les deux gardes s’étaient retranchés dans une alcôve, une jambe dépassait, reflet du cuir d’une chaussure de couturier.

« — Hey James, t’es là ?

— Je dois admettre que vous n’êtes pas facile à abattre, Fontaine.

— Je te retourne le compliment. C’est bien pour ça que tu voulais m’embaucher, non ?

— La prochaine fois je m’abstiendrai. »

Elle risqua un oeil en contrebas pour voir qu’une dizaine de types armés étaient entrés. Elle ne les avait pas entendu. Trop crevée, la perte de sang, l’adrénaline, sa vue baissait, elle tiendrait pas longtemps. Le rire qui s’échappa de sa gorge semblait sortir d’outre-tombe.

« — Je parierais pas sur une prochaine fois. »

James avait vu large pour ses besoins en énergie. L’explosion du générateur souffla la porte blindée qui traversa un mur. Les flammes s’engouffrèrent à la suite, carbonisant les gardes dans une masse de chair informe. Les pots en terre éclatèrent, tout comme le mobilier. L’onde de choc fit trembler le sommet de la tour et creusa son chemin à dix mètres autour du point d’allumage, envoyant Léa dinguer dans une fenêtre. Un craquement de fin du monde se fit entendre, encore, lorsque le bureau en marbre fut soulevé et transperça la paroi de cristal.

Lorsqu’elle reprit ses esprits, Léa eu l’impression qu’elle s’était évanoui depuis des heures. Il lui fallu plus d’une minute pour se rendre compte qu’elle se trouvait en équilibre précaire au-dessus d’un vide de plus d’un kilomètre de hauteur. Lorsqu’elle parvint à retourner à l’intérieur, ce fut pour voir un appartement ravagé, consumé par les flammes que le froid éteignait déjà. Le cristal intelligent clignotait par intermittence. Des corps brûlés jonchaient le sol. Elle-même n’en avait sans doute plus pour très longtemps, mais elle réussit à claudiquer vers l’alcôve. Le Crotale avait fondu en une flaque de plastique, figée prêt de la porte, là où elle l’avait laissé tombé.

Le visage de James n’était plus qu’un masque sanglant, un monceau de plaies ouvertes et cloquées, sans lèvres et sans yeux. Mais il respirait encore. Elle se laissa tomber à côté de lui.

« — Tu vois. J’t’avais prévenu.

— Salope. »

Sa voix était à peine un murmure, mais cette insulte suffit à lui redonner des forces. elle attrapa le corps saccagé par le bras et le tira vers l’ouverture béante dans la façade. Elle le poussa vers le rebord, mais ses jambes la trahirent.

« — C’est fini, James… C’est fini… Tout est fini. »

Il toussa et cracha un glaire de sang dans sa direction.

« — C’est jamais fini… Pauvre conne… Jamais…

— Ouais. Si tu le dis. Mais pour nous, ça l’est. »

Léa rassembla ses dernières forces, le peu qu’elle avait pu garder, serra James Diamond et se jeta dans le vide.

*

Lorsque les trois étages supérieurs de la tour Alpha-1 explosèrent, Diana Fary Nyobe les regardait depuis une baie d’accès du siège de la EagleEye. Immédiatement, elle sut que Léa ne reviendrait pas. Personne n’aurait pu survivre à cette explosion et au froid qui allait suivre. Ce n’était pas pour rien que les murs des arcologies faisaient plus d’un mètre d’épaisseur.

« — Génial. Merci Léa. Et comment je fais moi, maintenant ?

— T’as dit quelque chose, Nyobe ? »

Elle se retourna vers la bande assise dans l’ombre, vers Kyong-Hee qui venait de parler. La Coréenne était aveugle, elle avait démonté sa prothèse oculaire et nettoyait ses lentilles avec précautions. Comme toujours lorsqu’elle devait passer le temps et sa nervosité sur quelque chose. Cillian, le vieux médecin irlandais, lisait le journal en face d’elle. À l’autre bout de la pièce, Malékith jouait à un jeu de cartes avec Iridia. Il n’y avait pas de bonne façon d’annoncer la nouvelle.

« — Léa vient de faire sauter l’appartement des Diamond. »

Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle inspira à fond, verrouilla sa peine pour le moment où elle pourrait s’en saisir.

« — Je ne pense pas qu’elle s’en sortira. Pas cette fois-ci. »

Ils accusèrent le coup. Léa avait été non seulement leur chef, mais surtout la tête pensante de leur petit groupe. Elle les avait mené sur des champs de bataille, dans des missions suicides. Elle avait sauvé la vie de chacun d’entre eux. Avec sa disparition, c’était une époque qui se terminait.

« — Alors on fait quoi ? »

« — On prend les devants. On s’assure que personne ne puisse remonter jusqu’à nous. Si quelqu’un apprend qu’elle a tué James Diamond, on aura toute la ville aux trousses. Vous allez devoir retrouver son corps et effacer les preuves. Malékith, tu peux savoir où elle a fini ?

— Je suis dessus.

— Cillian, Ky, vu l’explosion, il y a de grande chance qu’elle ait été… (elle déglutit avec difficulté) … éjectée dehors. Vous devez vous préparer à sortir.

— Entendu.

— Pas de problème. »

Malgré le contrôle qu’elle tentait de maintenir, une larme perla au coin de son oeil gauche. Elle se retourna vers le mur, pour y voir par transparence le creux dans la tour qui dégorgeait des gravats. Il lui sembla en voir un plus gros tomber, mais c’était sans doute un effet d’optique.

« — Vous pouvez nous laisser une minute ? »

Ils sortirent et elle s’accroupit auprès d’Iridia, qui leva vers elle ses grands yeux songeurs. Pas le moins du monde affectée. Comme si elle s’attendait déjà à cette issue. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’elle perdait un parent

« — Maman ne reviendra pas, n’est-ce pas ?

— Non, ma chérie… Je ne crois pas. »

La jeune fille acquiesça avec une raideur qui démentait son calme apparent.

« — C’est ce qu’elle voulait. Je l’ai vu, tout à l’heure. Elle pensait pas revenir.

— Tu sais, je vais être très occupée avec tout ça et…

— Ça ira, ne t’en fais pas. Je peux prendre soin de moi. Si jamais il y a un problème, je te le dirais. »

Nyobe réussit à sourire malgré la tristesse qui lui tordait les tripes. Elle aurait voulu répondre quelque chose d’inspiré, de réconfortant, mais là tout de suite, il n’y avait rien qui venait. Il n’y aurait rien qui viendrait pendant un bon bout de temps.

« — C’est bien, ma chérie. Je suis fière de toi. »

Iridia hocha la tête et se replongea dans ses cartes. Concentrée, efficace. Elle tenait de sa mère. Désormais, Nyobe devrait mener la barque à elle seule. Le plus important était de quitter la Cidade au plus vite. Et pour ça, elle devait finir de mettre au point la nano-architecture de sa fille. C’était le moins qu’elle pouvait faire pour honorer la mémoire de sa femme. Le communicateur de sa prothèse sonna.

« — C’est Mal’. Je l’ai retrouvée sur la surveillance. T’as raison, elle est dehors.

— Bien. Dépêchez-vous et ramenez-là. Il faut que je la vois.

— T’es sûre de toi ?

— Ouais. Tout à fait sûre. »

Un silence, il lui sembla entendre le vent de l’Antarctique glisser sur la ligne.

« — T’es pas obligée. On peut se charger de tout.

— C’est ma femme, Malékith, alors j’y tiens.

— D’accord, d’accord. Jte tiens au courant. »

En sortant de la pièce, elle vacilla sur la porte, mais réussit à se retenir. Pas le moment de flancher, focus. Il y avait beaucoup à faire, et pas assez de temps. Jamais assez de temps.

Ce n’était jamais fini.

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Aigle Englouti : Chapitre 1

Aigle Englouti : Chapitre 1

L’air ambiant était chaud et humide, « comme un cadavre au soleil », se dit Léa. Étouffant, insupportable, un mélange de graisse de moteur, d’eau salée et d’odeur de vieux choux que ce porte-conteneur avait dû transporter peu de temps auparavant. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Et cette attente allait lui écorcher les nerfs. Une mission stupide, une offense même, comparé à ce qu’elle savait faire. Elle le ferait payer à Smith, d’une manière ou d’une autre.
Elle serra dans sa main l’arme qu’il lui avait remise sur le tarmac de l’aéroport de São Paulo, une semaine avant. Le canon du pistolet brillait sous le soleil de plomb, neuf, sorti d’un blister de plastique entouré de papier bulle et de carton. Elle n’était pas habituée à l’équilibre de ces nouvelles armes magnétiques. Les ingénieurs avaient placé le chargeur sous le canon pour laisser la place à la batterie dans la crosse, et recouvert le tout sous une peinture chrome clinquante. Ces types n’avaient manifestement jamais vu un champ de bataille de leur vie. De nuit, l’arme serait visible à cinq cents mètres. Elle s’était empressé de la jeter dans une boue noirâtre de kérosène et de terre mélangés devant son patron. Il avait hoché la tête, puis souri. Ce type souriait tout le temps. Même lorsqu’il ordonnait de brûler une ville jusqu’aux fondations. Lui n’avait jamais les mains sales.
« — Enfin, du soleil ! Ça fait du bien ! »
La voix qui venait de s’élever était celle de Malékith, une Indienne d’à peine vingt-cinq ans. C’était l’opératrice de l’équipe, elle gérait leurs communications et tous leurs systèmes automatisés sur le terrain. Trapue, avec de long cheveux bruns et de grands yeux rieurs enfermés derrière de larges cernes. Ses tatouages géométriques sur les joues renvoyaient à sa jeunesse passée dans les communautés Zéro, des technophiles libertaires, des allumés, des visionnaires. Ces deux dernières semaines, elle avait refroidi au siège de la EagleEye, à mettre à jour ses protocoles opérationnels. Très jeune, mais redoutablement efficace. Léa l’avait vue mettre en pièces les défenses d’une base de l’armée chilienne en cinq minutes, sans avoir l’air d’y toucher. Ils étaient entrés dans un souffle, avaient placé les charges et étaient ressortis avant que quiconque ne s’en aperçoive. Le lendemain, ils étaient déjà sur un autre continent. C’était une guerre sans nom et sans ennemi déclaré, qui se jouait entre deux contrats d’armements et trois de télécommunication. Personne n’admettrait jamais leur existence, mais on ne pouvait se passer d’eux.
« — Parle pour toi, je crève de chaud.
— Après l’Antarctique, chef, je ne vais pas me plaindre d’un peu de chaleur. »
Qui avait pu penser que c’était une bonne idée d’installer une ville en plein milieu du continent le plus désolé de la planète ? se demandait Léa. Pourtant, c’était le pari qu’avait fait la EagleEye, une trans-nationale estonienne des télécommunications, avec ses partenaires. Se planter au point le plus froid du globe, sous les moins quatre-vingt-dix degrés celsius, pour récolter un foutu minerai extra-terrestre, tombé dans les glaces une quinzaine d’années auparavant. C’était dingue, c’était insensé, ou peut-être que c’était la prochaine rupture technologique. Léa savait simplement que les types qui la payait pour faire des choses sales y croyaient. Et ça générait assez d’argent pour financer son salaire – confortable, d’ailleurs, et qu’elle n’avait pas souvent le temps de dépenser.
Elle sortit une cigarette électronique dont la fumée à faible teneur en THC s’évada vers la côte qui rétrécissait au loin, une fine ligne de terre parsemée d’éclats fugaces des lumières des villes qu’on commençait à éteindre. L’avion les avait posé à l’aéroport Yaoundé-Nsimalen deux jours avant, en pleine nuit. Deux voitures aux vitres opaques les avaient menés à un hôtel construit dans un bloc, générique, identique à ceux qu’on pourrait trouver à New-York, Taïwan ou Montevideo. Un simple parpaing gigantesque percé d’autant de suites de luxe qu’on pouvait en caser, avec des piscines sur chaque balcon. L’air conditionné n’avait pas changé d’un degré entre la cabine de l’avion et la chambre. On leur avait fourni un nécessaire de toilette standard, dont les savons et le dentifrice étaient parfumés d’un mélange de menthe et de jasmin. Ils n’avaient pas vu l’ombre d’un seul Camerounais en deux jours. Le soleil aveuglant perçait la vitre adaptative de la suite, la nourriture venait par chariot élévateur, sous une antique coupole de ferraille qui sortait d’une bande dessinée. Et deux jours plus tard, le téléphone avait sonné, trois membres du personnel de l’hôtel en costumes noirs, chemises blanches et cravates avaient posé des sacs de sport sur chaque lit, remplis de matériel – probablement déclaré illégal sur une bonne partie du continent. C’était reparti.
Ils avaient embarqué sur ce porte-conteneurs qui faisait la navette entre le rivage et l’île artificielle construite dans les eaux internationales, avec un seul ordre, “protéger la chercheuse”. Ou au moins ses recherches. La protéger de tout le monde, y compris et surtout du service de sécurité, de la délégation de l’État Fédéral Europoéen, de celle de l’ONU, et de manière générale, des intérêts croisés qui régnaient sur ce projet pilote. Pour cela, Léa avait à sa disposition une opératrice indienne anarchiste, un artilleur colombien aux muscles de cuve greffés, sa collègue coréenne accro aux implants, et un médecin de champ de bataille irlandais taciturne.
Celui-ci venait de s’enfiler la troisième canette d’une boisson à l’orange au goût synthétique en contemplant le rivage qui s’éloignait, sans décrocher un mot depuis des heures. Il suait à grosses gouttes sous son épaisse barbe blonde, les filets de transpiration brillaient dans le soleil qui se reflétait sur son crâne chauve, et descendaient le long d’une cicatrice d’impact en étoile. De la main droite, il jouait sans regarder à une application pour aveugle sur son smartphone, pour améliorer sa coordination motrice, mais ses doigts glissaient.
« — On arrive bientôt ? »
Léa soupira. L’Irlandais avait été repêché dans une prison où il purgeait cinq ans pour un vol à main armée. Ces trois mots devaient avoir doublé son temps de parole mensuel. L’ancien médecin de l’équipe avait échangé sa place contre un poste dans le département recherche de la EagleEye, en chimie. Il y développait un aérosol de cicatrisation rapide, un “glaceur”. Léa tira une longue barre sur l’embout plastique poli par ses lèvres, sentit le goût de la vapeur à la fraise dans sa gorge. Maxence jouait avec des éprouvettes, et Cillian n’était pas aussi sympathique.
« — On y est, regarde. »
La silhouette métallique d’un porte-avions désarmé glissa au-dessus d’eux, des éclats de rouille brillaient aux bords de trous béants qui contenaient autrefois des mitrailleuses. Ils le dépassèrent et le spectacle qui se présenta devant eux fut impressionnant. La structure initiale avait la forme d’un bourgeonnement de cercles s’étalant sur l’eau, à peine perturbé par la hauteur des vagues. La finesse de la coque la faisait reposer comme un pétale, au-dessus duquel s’élevait une longue tige qui s’étendait au sommet. Léa se remit le plan en mémoire, activa l’afficheur de ses lunettes en appuyant sur une branche. Le schéma se superposa à l’île artificielle devant elle. Les quartiers d’habitation en bas, ainsi que tout le nécessaire pour produire la nourriture et les ressources nécessaires à la vie des habitants, au coeur d’une forêt circulaire. Puis un ascenseur qui remontait le long de la tour, et les quartiers de recherche ainsi que la zone Nations Unies en haut. Celle île faisait trois kilomètres de diamètre pour un de haut, et contenait dix mille personnes en continu, sans compter les nombreux saisonniers qui restaient en bas. Elle était en-dehors de la plupart des lois, dans les eaux internationales. On y construisait un monde que la plupart des gens à terre n’osaient pas encore imaginer.
« — Mais ce truc est énorme ! Comment ils ont amené ça là ? »
Malékith restait accrochée à la rambarde du pont, sous le charme, le sourire d’une gamine sur le visage.
« — Ils l’ont pas amené, ils l’ont fabriqué là. Impression 3D à grande échelle, avec des navires-usines. Au début, elle n’était pas plus grande qu’une plate-forme pétrolière. » lui répondit Léa.
La jeune fille pointa du doigt la corolle de la fleur géante.
« — C’est là-haut qu’ils ont foutu le canon ? »
Léa porta sa vapoteuse à sa bouche et tira une bouffée, toussant un peu lorsque la fumée passa dans sa trachée tout juste cicatrisée. On lui avait posé l’implant au niveau de la thyroïde, un truc expérimental, que Smith l’avait plus ou moins obligée à accepter. “Faut rester au niveau, Léa, surtout à ton âge.” qu’il avait dit. Ça lui faisait un mal de chien quand elle avalait trop vite.
« — Ouais, mais t’attends pas à le voir. D’après les infos, il y a trois sas blindés gardés par des types armés, et des capteurs partout dans la coupole. Même toi, tu ne pourrais pas y rentrer. Les NU surveillent leur jouet. »
Malékith tourna rapidement la tête et planta son regard celui de Léa. Comme si elle se sentait de taille à relever le défi. Puis elle haussa les épaules et se replongea dans le paysage.
« — À quoi ça leur sert d’avoir un canon électrique dans un centre de recherche ? Surtout que tout le monde sait qu’il est là, c’est une cible facile en cas de guerre.
— Il est pas là pour la guerre, il leur sert à dégommer les astéroïdes de la ceinture.
— Il tire vers l’orbite ? Puissant. »
En 2020, les USA avaient intercepté la comète Kleiss-Sedan, qui allait frapper la Terre, avec un missile nucléaire. Le caillou s’était fragmenté, remplissant le ciel de débris, certains pas plus grands qu’un ongle et d’autres gigantesques, qui interdisaient toute forme de lancement spatial. Il avait fallu renoncer aux satellites de communication, aux GPS et à la surveillance. On avait eu à peine le temps d’évacuer la station spatiale internationale avant qu’elle ne soit pulvérisée, mais les Tiangong chinoises n’avaient pas eu cette chance. À présent, les Nations Unies menaient un programme commun pour nettoyer le ciel, afin de rattraper le temps perdu. Et ils avaient choisi la manière la plus simple : des flingues géants.
Léa avait un rapport très personnel avec cette explosion orbitale, qui datait du jour où la EagleEye l’avait recrutée pour devenir membre de son service action. Elle s’était évadée de prison, profitant du chaos provoqué par l’impulsion électromagnétique de la bombe, alors qu’elle n’avait que trente ans. Dix-sept ans plus tard, elle se demandait encore ce qu’elle avait gagné dans l’affaire.
Le porte-conteneur contourna les fermes sous-marines, qui fournissaient l’essentiel de la nourriture, pour arriver devant un grand quai de déchargement au Nord de l’île. Il fourmillait d’activité, un autre navire débarquait déjà sa cargaison, deux grues géantes prenaient les conteneurs par trois et les posaient sur un tapis roulant qui les menait vers le coeur de l’île. Leur porte-conteneurs s’ancra à son tour, Cillian cracha dans l’eau sans un mot, puis se détourna. Il devait réveiller Kyong-Hee et Zacarias, les deux artilleurs qui s’étaient trouvé un coin où dormir pendant la traversée. Léa s’engagea sur la passerelle, laissant les autres s’occuper de décharger le matériel. Petit privilège hiérarchique. Un homme, les cheveux grisonnant sur les tempes et l’air aimable, l’attendait sur le quai, une mallette à la main.
« — Madame Fontaine. Bienvenue sur Odyssée.
— Merci. »
Léa le dévisagea attentivement. Il était plus petit qu’elle, qui n’était déjà pas si grande. Ses yeux bridés s’enfonçaient derrière de fines rides. Son anglais sans accent sonnait comme une langue générique, celle des écoles internationales, aux intonations sèches. Il lui tendit la mallette dans laquelle elle trouva pêle-mêle des guides de présentation de la cité imprimés sur papier recyclé, cinq bracelets biométriques pour ouvrir les portes, et des sifflets. Léa en prit un entre ses doigts et interrogea l’homme du regard.
« — Si jamais l’un d’entre vous se perd en forêt. Suivez-moi. »
Un 4×4 électrique les transporta sans bruit le long d’une piste traversant la forêt, où Léa s’étonna de trouver une bonne couche de terre battue sur le sol. Elle fit part de sa surprise à l’homme, qui s’était présenté sous le nom de Casey. Celui-ci lui répondit qu’on avait recouvert toute la surface sur cent mètres de profondeur. Des capteurs dans le sol vérifiaient les taux de minéraux. Les arbres étaient majoritairement des espèces résistantes, comme des conifères, qui ne craignaient pas une rupture du toit surplombant le niveau inférieur. Arrivés à la tour, ils décollèrent dans un ascenseur en verre, qui passa au travers de plusieurs niveaux de fermes en hauteur. L’atmosphère étaient contrôlée pour protéger ces espèces plus fragiles, des légumes et des fruits qu’on pouvait avoir à toute époque de l’année. Casey précisa que la nourriture était principalement végétarienne, car il était difficile de produire des denrées animales sur une si petite surface.
Arrivés en haut, ils passèrent une première porte gardée par deux hommes armés, en uniformes et casques bleus. Les couloirs étaient très clairs, des bandes sur le sol et les murs renvoyaient une douce lumière. Ils bruissaient de l’activité intense d’une communauté en expansion, où tout restait encore à faire. Mais cette activité avait sa géométrie propre, elle évitait soigneusement certaines portes fermées, certaines zones interdites, sous surveillance NU ou privée. Au coeur de la tige, un second ascenseur montait vers la coupole du canon, hors d’atteinte. Ils montèrent dans une grande salle en couronne, qui faisait le tour d’un niveau entier, et qui baignait dans la lumière du soleil sous un toit de verre. Des petits groupes se relaxaient dans des fauteuils, d’autres dormaient ou travaillaient. Casey se tourna vers Léa.
« — Madame vous attend. Je vais emmener votre équipe dans ses quartiers.
— Bien. » Elle se tourna vers Zacarias. « — Préviens-moi quand tout sera en place. Faites le nécessaire, comme d’habitude. »
Ce nécessaire impliquait bien entendu de laisser Malékith entrer dans les systèmes de surveillance de l’île. Léa n’avait qu’une confiance limitée dans ce patchwork d’organisations rivales et néanmoins alliées. Elle préférait les informations de première main. Ils acquiescèrent et partirent. Elle s’assit à une table où une femme était penchée sur une masse de papiers. Elle ne releva pas les yeux, Léa en profita pour la détailler. Plus jeune qu’elle, mais pas de beaucoup. La couleur de sa peau indiquait une origine locale, très sombre. Ses cheveux mi-longs avaient été rassemblés à l’arrière de son crâne, plus par économie que par coquetterie. Ses yeux étaient noyés derrière une paire de lunettes de vue, sur les verres de laquelle brillaient des diagrammes. Un dispositif expérimental enserrait son oreille droite, l’obstruant totalement.
« — Diana Fary Nyobe. Je dirige cet endroit.
— Je sais. »
La femme releva enfin la tête. Son regard manifestait une hostilité claire et assumée.
« — Alors vous savez que vous n’êtes pas la bienvenue sur cette île, Mademoiselle Léa Fontaine. Je n’ai pas besoin du genre de service que vous offrez.
— Ce n’est pas à vous d’en juger, mais à mon patron. Le vôtre, aussi. La EagleEye pense que vous courrez un risque. »
Nyobe pointa du menton un groupe de soldats qui passaient sur une galerie au-dessus d’elles.
« — Il y a bien assez d’armes et de tueurs dans votre genre dans ce qui devait être un centre de recherche. Je tiens à ce que mes équipes puissent travailler en paix. Vous compromettez cela. »
Léa posa ses coudes sur la table et sa tête sur ses poings, en choisissant ses mots avec attention.
« — Nous ne sommes pas là pour vous causer des problèmes. Si jamais il y en avait, ce ne serait pas de notre initiative. Mais notre employeur commun a des raisons de penser que quelque chose va s’en prendre à vous. Et que les personnes chargées de vous protéger ne sont pas fiables. »
Nyobe pencha la tête un instant, comme si elle examinait soigneusement les faits. Elle ne pouvait pas contredire cette dernière assertion. L’île était financée par les gouvernements de Russie, d’Europe, de Chine et des Etats-Unis, ainsi que par plusieurs groupes privés. Bien que tous clamaient oeuvrer dans un but commun, chacun tentait de prendre l’avantage sur les autres. Et chacun voulait introduire sa propre petite armée pour grappiller des miettes de pouvoir. Odyssée n’était pas plus un Eden qu’un panier de crabes.
« — Vous pouvez rester. Pour le moment. Restez aussi loin de mes équipes que possible. Si jamais vous perturbez nos recherches, je vous mets dans le premier navire vers la côte, ou vous repartirez à la nage. Et si ça ne plaît pas à votre Monsieur Smith, il faudra qu’il vienne me le dire lui-même. C’est compris ?
— Ça me paraît être un bon compromis. Je vais rejoindre les autres, voir comment ils sont installés. »
Nyobe esquissa un sourire sans joie.
« — Ne vous en faites pas. Même si vous n’êtes pas les bienvenus, nous savons garder notre sens de l’hospitalité.
— Très bien. Alors, à plus tard. »
Léa se détourna et descendit vers un escalier qui s’enfonçait dans la structure de la tour. Elle se disait que cette mission ne démarrait pas de la meilleure manière. La plupart du temps, l’hostilité de ses clients – ou plutôt de ses cibles – était un paramètre connu à l’avance, intégré dans le plan. Les rares personnes qu’on lui avait demandé de protéger étaient trop heureuses d’avoir un chaperon au-dessus de leurs têtes. C’était la première fois qu’on s’opposait à elle de manière aussi frontale. Voilà qui allait rendre les choses plus difficiles que prévu.
En descendant, elle s’arrêta pour regarder l’île sous ses pieds. Trop vaste. Trop de recoins, trop d’inconnus. Cet endroit n’avait rien des terrains sur lesquels elle s’était déjà battue. Même le léger roulis la mettait mal à l’aise. Elle devait se reprendre. L’orage venait, elle n’était pas prête. Il allait bien falloir pourtant. Si Smith avait vu juste, ils allaient tous au devant de gros ennuis.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 3

Aigle Englouti : Chapitre 3

Chapitre 1 – Chapitre 2

Le signal d’alerte clignota à la périphérie gauche de son champ de vision, sur l’écran haute définition intégré à ses lunettes. Elle cligna deux fois de l’oeil pour faire afficher le message. Les détecteurs avaient repéré quelque chose à la bordure Est de la superstructure, au niveau des quais. Sans doute une mouette, ou un dauphin. Ou le sel qui mettait leur périmètre en rade. Mais c’était son boulot d’aller voir de quoi il en retournait.
« — Malékith, reste avec Stéphane. Ramène les oiseaux à l’Est, on a peut-être un problème. »
La jeune Indienne hocha à peine la tête, concentrée sur le pilotage des drones. Elle pouvait en gérer jusqu’à cinq à la fois, grâce à des manipulateurs haptiques, mais n’en avait amené que trois sur l’île. La performance restait impressionnante, on aurait dit qu’elle s’amusait. Sans répondre, le jeune Européen lança à Léa un regard mauvais. L’équipe ne l’avait pas ménagé cette semaine, lui faisant clairement comprendre qu’il n’était qu’un enfant, que l’EFE l’avait foutu dans leurs pattes pour les espionner. Elle prit le flécheur magnétique sur le bureau et colla le holster sous son aisselle avant de sortir, et activa son oreillette.
« — Kyong-Hee, tu es là ?
— Présente, chef ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— On ne sait pas encore. Retrouve Zacarias et Cillian et rendez vous au quai Est. On a un écho bizarre au scanner.
— J’ai l’oeil éparpillé sur la table, ça peut pas attendre ? »
Kyong-Hee faisait preuve d’une précaution presque maniaque en ce qui concernait sa prothèse oculaire. Même sur un champ de bataille, elle trouvait le moyen de la démonter tous les jours et de nettoyer chaque lentille, en aveugle. Ce qui aurait énervé Léa si ça n’avait pas fait d’elle une des meilleures tireuse d’élite qu’elle ait connue.
« — J’ai pas envie que d’autres s’en mêlent. Il est temps qu’on se fasse un peu remarquer. Je vais protéger Nyobe.
— Reçu, j’y vais tout de suite. »
Léa se concentra quelques secondes, le temps d’activer son implant. En rouvrant les yeux, des phosphènes dansaient à la périphérie son regard. La glande de synthèse produisait de petites quantités d’amphétamines qu’elle pouvait relâcher à volonté. On lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas d’effets secondaires, mais qui pouvait savoir ? En attendant, ça la rendait plus efficace, ce que désirait Smith. Et pour maintenir son niveau de vie, elle se devait d’accéder aux désirs de Smith.
Une onde de choc éclata au-dessus de sa tête.
« — Malékith, qu’est-ce qu’il se passe ?
— Un gros caillou qui tombe de l’orbite. Ils vont devoir le casser en plusieurs tirs. Saloperie… Ya des interférences magnétiques, j’ai du mal à piloter. »
Le canon électrique faisait un bruit d’enfer, comme si Léa s’était retrouvée sous les rails d’un train de marchandise. Elle dépassa l’ascenseur et grimpa l’escalier avec un mauvais pressentiment. Tout ça semblait trop bien coordonné. Même si ce n’était qu’une impression, elle sentait qu’il n’y avait pas qu’un simple fantôme dans la machine. Quelque chose approchait.
En entrant dans le laboratoire, elle fut saisie par la tension qui y régnait. Tout le monde avait quitté son travail en cours pour se masser autour d’un petit écran. On y retransmettait les images de la salle du contrôle au-dessus d’eux, inaccessible dans la zone NU. Comme si ça pouvait mal tourner. Nyobe était debout à l’arrière du groupe, les bras croisés, triturant un stylo en plastique entre ses mains. Léa s’approcha d’elle et s’éclaircit la voix.
« — Il faut que je vous parle.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Vous n’avez rien à faire ici. » répondit Nyobe sans bouger. Elle l’avait jetée du laboratoire dix jours plus tôt, malgré les accès dont Léa disposait, prétextant qu’elle gênait les chercheurs. Léa s’en était plainte à Smith, qui lui avait clairement fait comprendre qu’elle devrait faire avec. Même si ça lui compliquait la vie.
Nyobe ne semblait pas plus heureuse de la voir qu’au premier jour.
« — Une menace potentielle. Vous êtes trop exposée ici, il faut me suivre.
— Hors de question.
— J’ai toute l’autorité pour…
— Vous n’en avez aucune. » répondit Nyobe avec dédain.
C’en était trop pour Léa, qui lui attrapa bras et la tira dans un coin de la salle. Celle-ci fit mine d’ouvrir la bouche pour protester. Léa la coupa.
« — Je me fous que vous ne m’appréciez pas, ou que vous n’aimiez pas vos patrons, Diana. Je ne suis pas ici pour me faire des amis. Mais si je vous dis qu’il existe un danger, vous devez m’écouter. Ou je vais devoir vous rendre la vie particulièrement difficile. C’est compris ? »
Nyobe faillit répondre quelque chose, mais se retint à temps. Sa bouche se tordit dans un rictus qui mélangeait une envie de répliquer et la conscience du risque. Elle préféra tourner le dos à Léa, vers un petit distributeur d’eau derrière elle. Après un moment de flottement, elle lui proposa un verre.
« — Les choses ne se déroulent pas comme prévu en orbite, et on pourrait avoir besoin de nous rapidement. Je ne pourrais pas quitter cette pièce si je le voulais.
— C’est si important que ça ?
— Si un fragment tombait sur Mexico, ça ferait des dégâts, oui. Même vous, vous pouvez comprendre ça. »
Léa inspira lentement en fermant les yeux. Après tout, rien dans sa mission ne l’obligeait à enfermer Nyobe dans un placard blindé. Et puis c’était bien la première fois qu’elle parvenait à obtenir un début d’approbation de sa part. Depuis leur arrivée, la chercheuse avait fait preuve d’une hostilité marquée à chacune de leurs rares rencontres, une hostilité que Léa n’avait pas su expliquer. Ça dépassait le simple refus des armes et de tout ce qui s’en rapprochait, tous ses efforts pour établir un contact avaient été sans succès. Depuis, Léa restait dans son coin et patientait en attendant qu’une mission plus intéressante lui soit confiée. Elle n’était pas du genre à se formaliser pour si peu.
On la haïssait dans de nombreux endroits, et pour de nombreuses raisons, sans que ça ne la perturbe.
« — Alors je reste ici, et personne n’entre sans mon autorisation. Les gens qui sont ici, vous pouvez répondre d’eux ?
— Ne vous en faites pas, Mademoiselle Fontaine, ils sont avec moi depuis le début de ce projet. » lança Nyobe dans un sarcasme. « — Essayez simplement de ne pas vous faire remarquer. »
Adossée à côté de la porte, Léa pouvait voir l’effervescence du groupe, l’incertitude de savoir si on pourrait intercepter à temps le rocher qui tombait à travers la stratosphère. Le calcul de trajectoire monopolisait les ressources informatiques, tandis que la faible connexion filaire avec le continent chargeait avec peine les données des radars au sol. Les claquements sourds du canon faisaient trembler les écrans des bureaux et les murs de béton imprimés. Elle sortit son smartphone pour vérifier les indicateurs du périmètres, mais la liaison avec la salle de contrôle et avec Malékith était mauvaise. Pareil pour l’équipe de Kyong-Hee, qui devait avoir atteint le quai. Le pressentiment commençait à lui remonter le long du dos. Cette impression que le danger approchait. Et qu’elle se trouvait seule dans le noir, naviguant à vue et essayant de ne pas couler sans bruit.
Les claquements à répétition s’arrêtèrent d’un coup, laissant place à un silence plus assourdissant que les explosions qui l’avait précédé. Léa se sentait chancelante, comme si son sens de l’équilibre avait été laminé par les coups de boutoir le long des murs. Un instant, pendant lequel tous reprirent leur souffle et se dévisagèrent, puis son oreillette grésilla.
« — Léa… Zacarias… Alerte !
— Eh merde… Kyong-Hee, rapport ! Parle-moi ! »
Encore de la statique, Léa passa sur le canal suivant.
— Malékith, au rapport !
— Léa, c’est dingue, le quai est en flammes ! J’ai plus rien sur les signes vitaux de Zac, Cillian et Kyong-Hee se replient, et j’ai perdu l’un des oiseaux.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe, bordel ?
— Pas de visuel, il y a trop de fumée. Stéphane vient d’appeler une équipe des NU. Le réseau de l’île est mort et la zone du canon vient de se verrouiller. »
À ce moment-là, les néons s’éteignirent, plongeant le laboratoire dans une pénombre à peine éclairée par les quelques écrans encore allumés. Léa sortit son pistolet de son holster et démarra la batterie, afin de laisser aux accumulateurs le temps de se charger. Ils étaient censés s’activer en une seconde, mais les armes électromagnétiques pouvaient déconner. Prototype d’usine. Tous les agents préféraient partir avec une arme à feu classique, quand ils en avaient le choix.
Des murmures paniqués émanaient des scientifiques, mais Nyobe les fit immédiatement taire.
« — Derrière les bureaux, tout le monde. Vous n’en bougez pas à moins qu’on vous dise d’en sortir. »
Puis elle s’avança vers Léa et la prit à part.
« — Vous savez ce qui se passe ?
— L’île est verrouillée, des combats sur le quai Est. Mon équipe est sur place mais je n’arrive pas à les contacter.
— Vous pensez que cela nous concerne ?
— Qui sait ? Il y a des tas de trucs à voler sur cette île. Mais ça ne change rien. Pour le moment, on part du principe que c’est nous qui sommes visées. Personne ne rentre ou ne sort tant que la situation n’est pas clarifiée. »
Elle tourna la tête et essaya de détailler dans l’ombre le laboratoire, en s’appuyant sur les souvenirs ténus qu’elle avait de son entrée.
« — Je vais couvrir la porte devant vous. Restez avec le groupe et essayez de les maintenir au calme, que je puisse avoir une ligne de tir dégagée. Avec un peu de chance, on s’en sortira. »
Nyobe hocha la tête sans rien ajouter, puis passa la main sur une poche arrière pour en ressortir un petit automatique noir. Elle éjecta le chargeur, le vérifia, puis le replaça et arma l’arme d’un geste sec. Léa la dévisagea.
« — Je croyais que vous n’aimiez pas les armes.
— Je n’aime pas les gens qui font commerce de leur capacité à s’en servir, Mademoiselle Fontaine. Ce qui ne veut pas dire que je suis incapable de me défendre, si c’est nécessaire. »
Léa haussa les épaules en assentiment, puis alla se réfugier derrière un lourd bureau qu’elle renversa en travers du laboratoire, négligeant la protestation d’un scientifique qui voyait ses affaires répandues au sol. Les communications avec Malékith restaient éparses, celles avec l’équipe sur le quai inexistantes. Elle était dans le noir, au propre comme au figuré. Ne restait plus qu’une attente propice aux questions et aux doutes. Et si tout cela n’avait rien à voir avec elle ? Et si elle dégommait la première personne à rentrer ici, pour déclencher un incident diplomatique par la mort d’un agent des Nations Unies ? Et si, au contraire, une armée entrait par cette porte pour lui faire la peau, avant de massacrer toutes les personnes de cette pièce ?
Avait-elle oublié de fermer la porte à clé ?
Elle n’eut pas le temps de répondre à cette dernière question, car son esprit se tendit en entendant un “clac” métallique caractéristique dans le couloir. Elle hurla un avertissement inaudible, couvert par le bruit de tonnerre d’une charge de démolition de qualité militaire qui fit proprement voler la porte hors de ses gonds. Recroquevillée derrière le bureau, encore sonnée par l’explosion, des ordres lancés d’une voix sèche lui parvinrent, derrière le sifflement dans ses oreilles dû au brusque changement de pression. En se relevant, elle vit un homme dans le cadre de la porte, une cagoule sur le visage, le corps renforcé d’une armure tactique intégrale, un fusil à pompe dans les mains.
Puis l’implant libéra dans ses veines les composés raffinés qu’il sécrétait depuis qu’elle l’avait activé. Les amphétamines strictement calibrées sublimèrent les points d’impact potentiels, et avant qu’elle n’ait eu le temps d’y penser, elle tenait son arme devant elle. Les projectiles à haute vélocité filèrent dans un aboiement strident pour découper l’armure comme du papier.
Une arme peu fiable, certes, mais terriblement efficace.
Elle se releva, encore à moitié accroupie derrière son couvert, et lâcha une rafale qui traversa le ventre du type pour ressortir et perforer la cuisse de son compagnon. Les deux hommes s’affalèrent ensemble en travers de l’encadrement, puis furent tirés en arrière par des mains invisibles. Le calme retomba, et avec lui la poussière arrachée des multiples impacts dans le bois aggloméré. L’attention erratique de Léa se fixa une seconde sur la structure en alvéoles sous l’enduit éclaté des murs. Comme une ruche. On avait fabriqué cette île comme une ruche.
Dans le brouillard au ralenti des amphétamines, elle sentait plus qu’elle ne voyait Nyobe se placer sur la droite pour la couvrir. Sa poigne était assurée, concentrée. L’entrée deviendrait un charnier pour quiconque s’en approcherait. Nyobe repoussa nerveusement ses cheveux derrière la prothèse qui lui emplissait l’oreille.
« — Fontaine, ça va ? »
Léa leva une main pour la faire taire. Moins leurs assaillants en sauraient, mieux ce serait. D’où est-ce qu’ils sortaient ? D’abord une explosion sur le quai, puis une attaque au plus haut niveau de la tour, juste en-dessous du canon. Mais ils ne pouvaient pas atteindre la coupole d’ici, alors pourquoi, dans quel but ? C’est alors qu’un soleil miniature éclata devant ses yeux. Elle n’avait pas entendu la grenade incapacitante tomber au sol. Elle tenta sans succès de couvrir ses yeux de son bras. Sa vision se figea, elle tomba en arrière, désorientée. Ses oreilles ne rendaient plus qu’un sifflement suraigu, et l’impression diffuse que du sang en coulait. Dans la confusion, elle vida la moitié de son chargeur devant elle, comptant sur l’entraînement et son métabolisme gonflé pour dissuader les attaquants.
Cela fut suffisant pour qu’elle retrouve la vue lorsqu’une forme noire sauta sur elle, enjambant le bureau pour lui tomber dessus. La rage et la douleur se cristallisèrent dans le poing qu’elle lui plaça dans la mâchoire. Le type chancela, ce qui laissa le temps à Léa de le pousser au sol, de sortir le couteau qu’elle avait à la jambe et de le lui planter dans la gorge. L’oreille interne en vrac, elle retomba et sentit confusément son arme heurter son omoplate. Le sol lui semblait glisser sous ses mains. Puis le son revint, le claquement de l’automatique de Nyobe, qui s’était relevée avant elle, et qui essayait de repousser les assaillants.
Il y en avait trop.
Un coup de pied dans le ventre l’envoya contre un pied de table vissé au sol, un autre fit éclater sa lèvre inférieure. Sous le choc, elle se recroquevilla par instinct. Les coups s’abattirent encore sur ses jambes et ses bras avant de s’arrêter brusquement, tandis qu’un homme reculait précipitamment. Sa capuche avait été arrachée pendant la bagarre. Léa le trouva jeune, à peine la moitié de son âge. Sans doute Européen, les cheveux noirs, le visage typé italien peut-être. Dans le cou, un tatouage en forme de crâne souriant, avec un haut de forme. Son air de surprise aurait pu être comique s’il n’avait pas déjà été en train de relever son fusil. Sans lui en laisser le temps, Léa fonça en avant, tête la première, pour lui rentrer dans l’estomac. Une fois à terre, elle s’acharna à coups de poings sur son visage, espérant le faire éclater comme un fruit trop mûr.
« — Fontaine ! Fontaine, arrêtez ! »
Une voix aux accents paniqués. Une main à la peau noire qui retenait son bras de frapper encore. Léa se sentit très fatiguée. Plus épuisée qu’elle ne l’avait jamais été. Ses yeux dilatés parcoururent le laboratoire alors qu’elle lâchait le corps inerte, desserrant ses doigts tremblants. Des impacts sur les meubles et les murs. Un groupe de blouses blanches autour d’un d’entre eux, son bras pissait le sang, on l’avait assis dans un coin. Léa se releva, désorientée, incapable de reprendre ses esprits.
« — Fontaine, allons, reprenez-vous. Vous m’entendez ? Ça va aller ?
— Je… Oui, je… Qu’est-ce que… Où sont-ils ?
— La sécurité est dans le couloir, elle les a fait fuir. »
Léa perçu plus qu’elle ne vit les hommes de la sécurité, dans leurs uniformes des Nations Unies, remplir la salle. À la porte, Hélène Gauthier s’engueulait avec un type. Léa trébucha, la tête lourde, et se retint à une étagère. Les phosphènes emplissaient sa vision comme jamais, le sol tanguait sous ses pieds. Un goût de fer humide dans la bouche. Elle espéra qu’elle n’avait pas les dents déchaussées.
« — Vous vous êtes mis dans un de ces états, regardez-vous.
— C’est si moche que ça ? » répliqua Léa dans un souffle.
« — Vous avez déjà été en meilleure forme, à vrai dire. »
Du coin de l’oeil, elle vit son reflet dans un écran perforé. L’hématome lui couvrait un bon quart du visage, son teint était livide. Elle se reconnaissait à peine dans ce miroir.
« — Pas trop mal, pour une vieille, hein ? » essaya-t-elle de blaguer.
Une toux douloureuse monta dans sa gorge, elle porta la main à sa bouche. Pour y découvrir d’épaisses coulées de sang.
« — Bordel… »
C’est ce moment là que ses jambes choisirent pour la lâcher, et son front rencontra le béton dans une flopée d’étoiles. Alors que la drogue quittait son système nerveux, elle commençait à ressentir la douleur au ventre. Une balle, ou peut-être plusieurs. Un impact que le voile d’amphétamine avait étouffé, mais qui venait de ressurgir.
Le monde devenait flou et elle se sentait partir. Elle n’avait qu’à peine conscience de la voix de Nyobe qui venait de s’accroupir auprès d’elle.
« — Un médecin ! Vite, venez, elle a pris une balle dans le ventre ! Léa, restez avec moi, nom de dieu. Réveillez-vous ! »
Des gens autour d’elle, l’impression qu’on la retournait, mais son cerveau n’interprétait plus rien. Tout était trouble et elle avait de plus en plus froid, une chair de poule qui la faisait trembler, se convulser par intermittence. Puis ce ne fût même plus des voix, mais plutôt des bruits indistincts dans la nuits, des chuchotements. Et enfin, elle s’évanouit.

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Aigle Englouti : Chapitre 4

Aigle Englouti : Chapitre 4

Chapitre 1 – Chapitre 2 – Chapitre 3

Léa se réveilla dans la lumière douloureuse d’une chambre aux murs blancs, qui lui rappelait amèrement ses années en prison. Sa tête lui faisait souffrir le martyr, ce qui n’était pas pire que le reste de son corps, qui lui donnait la sensation d’avoir été broyé par une presse industrielle. Elle referma les yeux, le temps de s’habituer. Au bout d’un moment, elle sentit les perfusions dans ses bras, le corset synthétique qui lui enserrait le ventre. Il était relié à une unité centrale sur un chariot à roulettes laissé à côté de son lit. Sa peau la tirait en dessous, comme si on l’avait recouverte de bande adhésive.
« — Chef, vous êtes réveillée ? »
La voix était ténue, on aurait dit que la personne qui avait prononcé ces mots avait peur de faire éclater un charme.
« — C’est toi, Malékith ? Où suis-je ?
— Dans une chambre, en bas de la tour. Ils n’ont pas d’hôpital ici. Ça va ?
— Comme si on m’avait passé à la bétonneuse… »
Elle posa ses mains sur les draps rêches pour tenter de se redresser.
« — Euh… Évitez ça chef. Le truc autour de votre ventre est en train de vous réparer. Faut pas bouger avant qu’il ait terminé. »
Léa hocha la tête avec peine. Elle était de toute façon trop fatiguée pour faire le moindre geste. Sa gorge était sèche, goudronnée. D’un signe de tête, elle demanda à Malékith de lui servir de l’eau.
« — Combien de temps ?
— Une semaine. C’est pas passé loin, vous savez. La balle s’est plantée à côté de votre colonne vertébrale, et ils arrivaient pas à vous endormir avec toute la drogue que vous aviez dans le sang. Une fois que ça s’est calmé, ils ont pu vous opérer, mais ils n’étaient pas sûrs que vous vous réveillerez. »
Elle se leva et parcouru la pièce de long en large, devant Léa, en serrant ses bras contre elle. L’expression de son visage était difficile à lire sous ses tatouages lui faisant un masque qui empêchait de faire le point. Durant l’entretien d’embauche, un an auparavant, elle avait expliqué que c’était une forme de camouflage, pour tromper les systèmes de reconnaissance faciale. Un motif inspiré des navires militaires de la première guerre mondiale. Pour le moment, Léa avait surtout mal au crâne.
« — Bah on dirait que ça a marché. Arrête de bouger, c’est… fatigant.
— Oui, désolée. Nyobe est restée sous la protection de deux gardes toute la semaine, mais il n’y a pas eu d’autres attaques. L’île est fermée aux nouveaux arrivants, tous les conteneurs sont scannés à l’entrée. Pour le moment, j’ai l’impression qu’on est tiré d’affaire. J’ai collé un espion dans le réseau pour m’assurer qu’on ne nous réservait aucune mauvaise surprise. Et j’ai un oiseau en vol en permanence. Le gamin, Stéphane, je l’ai foutu sur quelques trucs histoire qu’il s’améliore. »
Joignant le geste à la parole, elle s’assit sur sa chaise et leva le petit ordinateur portable qu’elle portait toujours avec elle. L’écran renvoyait l’image des caméras du drone. Le ciel était clair, et la mer très grise et calme. L’aéronef autonome fit une brusque embardée pour éviter une mouette qui lui coupait la route. Le virage l’amena au-dessus de la verrière qui couvrait la base de l’île, sous laquelle transparaissait le vert des arbres. L’écran clignota, signe que les défenses automatisées l’avaient accroché. Malékith effleura le clavier pour changer la trajectoire, avant de reprendre.
« — Sinon… Zac est dans le coma. Dans la chambre d’à côté. »
Léa ouvrit grand les yeux, cette fois-ci tout à fait réveillée. Plus qu’à ses ordres, son équipe était sous sa responsabilité. C’était son devoir de s’assurer qu’ils ne soient pas blessés. Manifestement, elle avait échoué.
« — Que disent les médecins ?
— Il a eu une grande partie de la peau brûlée par l’explosion, et ils ont peur que les poumons aient été touchés. Ils ont dû lui enlever un bon paquet de ses muscles pour pouvoir le raccommoder.
— Il va gueuler, vu tout ce que ses prothèses lui ont coûté.
— S’il se réveille… Une grenade IEM a grillé son traceur, c’est pour ça que j’ai perdu ses constantes vitales. Les médecins envisagent des séquelles neurologiques. »
Maintenant alerte, Léa voyait que Malékith était fébrile. Elle ne tenait pas en place, ses yeux allaient et venaient entre son écran et sa chef d’équipe. Entre les doigts de sa main gauche, elle faisait tourner une cigarette rendue humide par les heures d’attente. Il fallait lui trouver quelque chose à faire.
« — Merci, Malékith. Retourne au poste de contrôle, et sors-moi un rapport détaillé de tout ce qui s’est passé pendant que je dormais. N’hésite pas à fouiller un peu partout. Dis à Cillian de faire le nécessaire pour me sortir d’ici au plus vite, et que Kyong-Hee vienne me faire son compte-rendu. Les vacances sont finies.
— Bien, chef. »
Elle rangea son ordinateur dans la sacoche de cuir qu’elle emmenait toujours avec elle et sortit. Léa la regarda partir, tant bien que mal, la vision à moitié caché par le drap. Enfin seule, si ce n’était sa douleur au ventre, et la torpeur incohérente des antidouleurs. Elle enfonça sa tête dans le polystyrène de l’oreiller et laissa ses pensées s’égarer.
Elle avait merdé. Malgré les circonstances, elle ne pouvait pas s’empêcher de le penser. Elle aurait pu faire plus : organiser des patrouilles plus régulières, contrôler systématiquement chaque navire entrant, poser des détecteurs dans toute l’île. Mais elle n’avait pas assez de monde, seulement quatre personnes. Et merde, cette mission devait être tranquille, elle n’était basée que sur une poignée de rumeurs et quelques mauvais pressentiments. Tout ça c’était la faute de Smith, qui lui avait encore refilé la moitié des informations. Qui l’avait regardé se débattre dans le noir en essayant de comprendre de quoi il était question. Tout ça c’était de sa faute. Mais voilà, un de ses hommes était dans le coma à présent, elle était clouée au fond d’un lit avec une blessure au ventre, et Léa savait que, d’une façon ou d’une autre, elle en était responsable.
Peut-être qu’elle était trop vieille. Peut-être qu’elle était dépassée par les événements. Elle n’était plus au top de sa forme désormais, son temps de réaction était plus lent et ses pensées plus embrouillées. Ça pouvait vouloir dire qu’il était temps de raccrocher. De laisser tomber cette vie à courir et à massacrer pour le compte d’anonymes, à se battre contre d’autres agents dans son genre. Elle n’était plus capable de se mettre en danger pour gagner sa vie.
La EagleEye ne permettrait pas qu’elle parte, évidemment. Mais elle était la meilleure d’entre eux. Elle saurait se cacher d’eux, comme elle se cachait des services de police européens depuis près de vingt ans. Si elle n’avait plus la motivation nécessaire pour se battre au nom des autres, elle avait toujours une furieuse envie de vivre. Mais qu’allait-elle faire d’autre ? Que pouvait faire une mercenaire qui avait passé sa vie dans l’ombre ?
Tout cela ne la menait nulle part. Et ça n’allait pas aider le pauvre Zacarias, luttant contre la mort dans la chambre d’à côté. Elle se retourna dans son lit et essaya de trouver le sommeil.

*

Le soleil disparut à l’horizon dans un éclair trouble, laissant une rémanence sur la pupille. Léa secoua la tête pour la faire disparaître. L’air était encore chaud et sec malgré l’heure tardive. Sur la terrasse panoramique, face à l’océan, les résidents de l’île profitaient de ces instants de répit, libérés des contraintes de leurs tâches et de la chaleur étouffante de l’après-midi. Certains membres des équipes du bas avaient obtenu le droit de monter, mais ils restaient entre eux, et ceux du haut les épiaient du coin de l’oeil. L’ambiance se tendait entre les populations qui peuplaient Odyssée.
Léa reposa le condensateur de son arme sur la table pour admirer la lumière qui s’éteignait. Elle était reposée, mais nerveuse aussi. Se déplacer en fauteuil roulant commençait à lui peser. Les médecins, malgré toutes leurs données, leurs capteurs et leurs protocoles, n’étaient pas certains que sa colonne vertébrale était intacte. Ils préféraient attendre une cicatrisation totale avant le moindre effort. On avait fourni à Léa un modèle très performant, elle devait bien le reconnaître. Trois roues de chaque côté, montées sur pivot pour négocier les escaliers, et un système d’absorption des chocs. Mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir prisonnière de cet étroit cadre d’aluminium.
Des pas dans son dos, elle se retourna autant que possible pour voir la silhouette de Nyobe s’approcher d’elle. Elle avait lâché ses cheveux mouillés et portait une serviette sur les épaules, ainsi que deux gobelets dans les mains. Celui qu’elle posa devant Léa sentait l’arôme riche de l’arabica. Nyobe tira une chaise et s’installa face à la mer.
« — Noir, sans sucre, c’est bien ça ?
— Oui. Merci. » répondit Léa.
Elle burent leur café sans bruit, chacune observant l’autre du coin de l’oeil. Kyong-Hee était accoudée à la barrière au-dessus du vide, un fusil à museau court posé à portée de main. Son arme longue restait au poste de contrôle, la plupart du temps. Elle fumait une des cigarettes de Malékith en donnant l’impression de se faire chier.
« — J’aimerais vous remercier, Mademoiselle Fontaine. Vous m’avez sauvé la vie.
— Oh, pitié… »
Nyobe se tourna vers Léa, surprise.
« — Arrêtez avec ces “Mademoiselle”. Tout le monde ici est bien trop formel avec moi. Appelez-moi Léa, ça changera.
— Oui, je vois… Eh bien, Léa, merci de vous être fait tirer dessus à ma place.
— C’est mon travail. »
Léa termina son café d’une gorgée qui lui laissa le fantôme d’une brûlure sur la langue, puis posa le gobelet à l’écart. Elle prit le canon de son arme et entreprit de le démonter. Un autre inconvénient des armes à projection électromagnétique, le système de propulsion se dégradait rapidement. Et les projectiles avaient tendance à s’écailler pendant le tir.
« — Et ça vous convient ?
— Comment ça ?
— Vous faire tirer dessus pour gagner votre vie. Est-ce que cela vous convient ? »
Léa la dévisagea un instant. C’était sans doute la première fois qu’elle voyait Nyobe sourire. Ou même lui présenter autre chose qu’une franche hostilité. Elle se demanda un instant si la chercheuse ne voulait pas lui proposer du boulot.
« — Disons que c’est une des choses que je sais faire, et on me paie très bien pour le faire. Et puis, en ce qui me concerne, j’apprécie d’avoir quelqu’un au-dessus de ma tête pour me tirer d’affaire quand c’est nécessaire. J’ai déjà bossé en solo quand j’étais plus jeune, ça m’a coûté plus cher que je ne l’aurais voulu. Là, au moins, c’est facile, compréhensible, et parfois c’est même amusant.
— Amusant ?
— Oui. À deux cents kilomètres/heure sur une autoroute bondée avec trois hélicoptères aux fesses, ça l’est. Et puis, il y a l’équipe. »
Elle pointa d’un geste de la tête Kyong-Hee qui jetait le mégot de sa cigarette par-dessus la rambarde.
« — Ce sont des personnes en qui je peux avoir confiance. C’est plus que ce que beaucoup peuvent réclamer.
— Je vois… Pardonnez-moi ces questions. Je voulais simplement savoir comment on en arrivait à concevoir que massacrer des gens pour le compte d’une bande d’égoïstes cyniques pouvait être un bon plan de carrière. »
Léa ouvrit la bouche, puis la referma, comme un poisson pris hors de l’eau. L’insulte l’avait frappée comme un coup de poignard dans le point faible d’une armure, et la réalité lui parut décalée durant une seconde. Elle baissa les yeux sur son arme en se demandant si elle se sentirait plus en sécurité en l’ayant remontée. Nyobe tourna la tête vers l’horizon comme si elle n’avait fait que parler de la météo.
« — À vous de me le dire, vous bossez aussi pour eux. » lui répondit-elle finalement.
« — C’est bien tout le problème, oui. Suivez-moi. »
Elle se leva en posant à son tour son café encore à moitié plein. Léa entraîna le fauteuil jusqu’à la rambarde. En s’éloignant des lampes qui éclairaient la terrasse, elle se rendit compte à quel point il faisait sombre, désormais. Nyobe fouilla dans une poche sur son torse pour en ressortir un pétard qu’elle alluma avec un briquet en plastique bleu vif. La fumée disparut dans l’obscurité.
« — Vous vous demandiez pourquoi je faisais preuve d’hostilité envers vous. Compte tenu des circonstances, vous avez gagné le droit de savoir, je suppose. »
Elle tira encore une latte puis passa le joint à Léa. Celle-ci se dit que ce n’était sans doute pas conseillé par les médecins, surtout avec son implant. Mais elle ne l’avait pas activé depuis la fusillade. Nyobe s’accouda à la rambarde, ses yeux se perdant dans le vide.
« — Je suis née à Douala. Mes parents avaient plusieurs exploitations de café et de cacao, mais ils préféraient vivre en ville. Selon eux c’était mieux pour leur fille. Si on excepte le fait qu’ils ne voulaient pas une fille, à l’origine.
— Plutôt traditionnels, c’est ça ?
— Je suppose. Ça a empiré lorsqu’ils se sont aperçus qu’une maladie génétique m’avait rendu sourde à partir de mes six ans. Ils ont fait le nécessaire, mais quand j’ai eu quinze ans, ils ont très peu apprécié que je sois plus attirée par les filles que par les garçons.
— J’ai entendu que ce n’était pas la meilleure idée dans le coin. » lui dit prudemment Léa en lui rendant le pétard. La fumée lui montait à la tête, une vieille habitude se réveillait.
« — Nous ne sommes pas en Ouganda, mais les conditions ici ne sont pas fantastiques pour les lesbiennes. Alors après quelques thérapies évangéliques à la con et des menaces sans effet, ils m’ont envoyé loin. J’étais douée. J’ai pu décrocher une place au MIT, en science cognitive. Plus tard, je me suis orientée vers l’ingénierie cybernétique, lorsque le département a ouvert. C’est là que j’y ai conçu ceci. »
Elle tourna la tête et pointa du doigt la prothèse qui lui entourait l’oreille. De plus près, Léa pouvait apercevoir sa facture artisanale, Nyobe avait fabriqué toutes les pièces elle-même. Cela donnait à l’implant une apparence élaborée, presque gracieuse, qui s’harmonisait parfaitement avec le visage de la scientifique.
« — Ses capacités sont supérieures à celles d’une oreille humaine. Il limite la désorientation et filtre le volume sonore, comme vous avez pu le constater pendant l’attaque. J’ai développé une nouvelle norme d’interface pour les implants cybernétiques. C’est pour ça que vos patrons m’ont engagée, d’ailleurs votre amie Kyong-Hee en porte les fruits. Mais à l’origine, j’avais prévu de rentrer chez moi et d’utiliser mes capacités pour développer mon pays. »
Le THC ralentissait l’élocution de Nyobe, en même temps qu’elle se remémorait une époque lointaine de sa vie. Elle secoua la tête et retira la serviette trempée qu’elle portait sur les épaules pour la jeter sur une chaise au loin, et attacha ses cheveux avant de reprendre.
« — J’ai beaucoup appris à Cambridge, mais j’ai aussi vu la différence entre la vie que j’y menais, et celle que j’avais ici. Voyez-vous, dans les grandes lignes c’est pareil. Les médias passent d’un sujet à l’autre chaque jour, pour donner l’impression d’un monde plongé dans le chaos. Il y a des gens riches et d’autres pauvres. La plupart ne sait pas ce que peut vivre son voisin. Dans l’ensemble, ce sont des existences assez insignifiante. »
Léa fit pivoter son fauteuil pour regarder Nyobe. La fumée lui montait à la tête, rendant l’histoire plus difficile à suivre. Un peu plus loin, une bande de blouses blanches s’était réunie pour un cours à la sauvage. L’un d’eux projetait des illustrations au mur avec un projecteur de la taille d’une boîte d’allumettes.
« — La différence se situe dans les moyens. Par exemple, j’ai fini par me demander comment vous aviez pu développer les centrales à fission nucléaire alors qu’une bonne partie des réserves mondiales d’uranium se trouvaient en Afrique. J’ai cherché à déterminer ce qui avait donné à la civilisation occidentale un avantage économique tel qu’elle avait pu étendre son influence sur toute la planète. J’en suis parvenue à la conclusion que vos ancêtres ont exploité les miens pendant cinq siècles, au minimum. »
Nyobe prit le pétard des doigts de Léa, là où il s’était éteint, et le ralluma, lui laissant le temps de digérer l’information.
« — Je n’ai rien contre vous, pas personnellement. La question, c’est ce que vous représentez. Vous êtes française, n’est-ce pas ? Votre pays a d’abord enlevé nos hommes, nos femmes et nos enfants. Puis, lorsque nous nous sommes décidé à prendre les choses en main, vous avez massacré tout ceux qui voulaient changer les choses. Vous nous avez laissés avec des dirigeants corrompus pour faire votre sale boulot et profiter de nos richesses, les mains propres. Et maintenant, vous revoilà, armés pour la guerre, plantant votre utopie sur nos côtes comme un cancer. Attirés par les odeurs d’un taux d’imposition faible et d’élites complaisantes. »
Elle pointa du doigt l’horizon, en direction du continent. Sa voix chargeait tout le mépris qu’elle avait pour les pratiques des dirigeants d’Odyssée.
« — Là-bas, il y a des centaines de millions de personnes qui sont exploitées chaque jour pour que votre société et vos valeurs puissent se répandre. Pour que vous puissiez mener votre petite vie paisible. Et pour que cette île puisse fonctionner. Alors selon vous, Mademoiselle Léa Fontaine, ai-je des raisons d’être méfiante ?
— Ce ne sont ni ma société, ni mes valeurs. Je n’ai rien à voir avec tout ça.
— Est-ce que ça vous aiderait à dormir, de penser ça ? »
Elle lui tendit la dernière latte en la regardant droit dans les yeux, sans plus aucune hostilité, seulement une solide résolution. Puis elle se détourna et commença à marcher vers les portes.
« — Nyobe. » l’interrompit Léa.
« — Oui ?
— Pourquoi participer à tout ça, si vous y êtes opposée ? Qu’est-ce qui vous a empêchée d’utiliser vos inventions pour enrichir votre pays ? »
Nyobe se retourna avec un grand sourire. Dans le contre-jour, ses dents brillaient nettement. Léa sentit à cet instant, sous l’effet du THC et de leur discussion, qu’elle n’avait probablement jamais vu une personne aussi belle. Si assurée de la justesse de ses idées.
« — Mais c’est exactement ce que je fais. Odyssée n’est qu’un début, j’ai bien l’intention de tirer parti de votre avidité, le plus possible. Je ne peux pas désassembler toute seule les mécanismes de domination, mais je peux les subvertir. Même si pour ça je dois compter sur l’argent douteux de la EagleEye.
— D’accord. Merci.
— Pour quoi ? Pour vous avoir insultée ?
— Pour m’avoir expliqué. »
Nyobe hocha la tête. Puis elle fouilla encore dans sa poche et d’un geste vif, elle lança un petit paquet en plastique sur les genoux prisonniers de Léa. Il était rempli d’une herbe verte à l’odeur forte.
« — Vous méritiez de savoir. Bonne nuit, Léa. »
Quelques heures plus tard, Léa était encore sur la terrasse, fumant d’une main, remontant son arme de l’autre, les jambes parcourues de fourmillements d’inactivité. Les paroles de Nyobe défilaient en rafales dans sa tête. Elle avait senti dans les paroles de la chercheuse une conviction forte et inaltérable, le genre qu’elle aurait pu partager; quelques décennies auparavant. À l’époque où elle était encore révoltée par le monde dans lequel elle vivait, quand vivre valait mieux que survivre. Elle se demanda si elle devait prévenir ses supérieurs, si Smith devait être mis au courant. Mais il devait déjà tout savoir. Cet homme savait toujours tout. Et puis Léa n’était plus très certaine de qui méritait sa loyauté, à présent.
Une chose était clair, en tout cas : elle avait à présent plus d’une bonne raison pour trouver qui avait essayé de s’en prendre à Diana Fary Nyobe.

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