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La voie des fantômes – Chapitre 1

La voie des fantômes – Chapitre 1

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D’abord, il y avait eu la voix. Ancienne et profonde, qui raclait rien qu’à l’entendre. C’était plus qu’une voix, c’était une perturbation. Un “élément perturbateur”, comme le voulait la formule. Et bien entendu, cette voix lui avait proposé un marché. Il avait réfléchi, quelques minutes, pas beaucoup plus. Il avait le choix entre accepter ou refuser, comme toujours. Mais personne ne raconte l’histoire de ceux qui refusent. Comme il n’était plus un enfant, il avait pris le temps de la réflexion, tout en sachant très bien au fond de lui qu’il irait à ce rendez-vous. Puis il avait acquiescé. La voix avait semblé satisfaite.

Après, il y avait eu ce bar qui s’appelait l’Ascalon. Stéphane Leroy, “Kestrel” pour la plupart des gens, fréquentait ce bar, qui lui laissait des sentiments mitigés. Un recoin qui se voulait un peu underground, dans une ancienne zone industrielle réhabilitée en bordure d’un projet de centre commercial abandonné. La musique était bonne, on lui faisait facilement crédit, et les piliers n’étaient pas plus méchants qu’ailleurs. Mais la décoration était d’un prétentieux accompli, et qui avait eu l’idée d’imposer une continuelle projection de porno 3D au fond de la salle ? Dans le registre de la subversion idiote, ça se posait là. Kestrel n’aimait pas le porno, ou disons plutôt que ça ne réveillait rien chez lui, mais il aimait la bière qu’on servait ici. Son contact avait sans doute choisi cet endroit pour le mettre en confiance.

Enfin, il y avait eu la fille. Très grande, des lunettes noires malgré l’obscurité, de longs cheveux blonds passés qui partaient dans une longue tresse dans son dos. Elle buvait un Monaco en lisant un livre papier, une antiquité neuve, à la couverture colorée. Le barman la pointa du doigt lorsqu’il entra, avec un sourire et son verre dans la main. La fille leva les yeux avant même qu’il ne se manifeste, et sourit à son tour. Tout le monde avait l’air calme, détendu. Désespérément apaisé.

Ce qui menait à la question que se posait Kestrel depuis des mois : si tout le monde était en paix, pourquoi dépenser des fortunes à analyser les communications de millions de personnes qui ne représentaient aucune menace ? Le gouvernement européen le payait pour ça, et plutôt bien même. Mais il ne pouvait pas se défaire du sentiment d’être un voyeur, un monstre reluquant le dessous des cartes. Ce boulot allait le rendre cinglé. Il était à la limite, ou peut-être trop loin.

« — Bonjour ! Kestrel, c’est bien ça ? Contente de vous rencontrer. »

De plus près, il pouvait l’examiner en détail. Elle avait le visage rond d’une arabe, mais la peau claire d’une nordique. Un oeil attentif comme le sien aurait vu qu’elle cataloguait chaque personne qui entrait ou sortait du bar. Elle n’utilisait qu’une main pour tenir son livre et boire, en alternant, l’autre restait posée sur la table, à proximité de ce que Kestrel pensait être une arme. Il y avait quelque chose dans son maintien et ses gestes qui rappelait les personnes améliorées, par des accélérateurs de réflexes ou d’autres implants, mais elle n’avait pas cette raideur caractéristique de ceux qui utilisent des boosters. C’était une joueuse, une méchante, le genre à n’aimer ni les flics ni une quelconque forme d’autorité. Il se demanda pourquoi cette fille prenait le risque de lui adresser la parole.

« — Je m’attendais à quelqu’un d’autre.

— Elle n’a pas pu venir. Elle te passe le bonjour et te transmet ses amitiés. Entrer en Europe devient de plus en plus difficile pour les gens comme nous, grâce à tes collègues. Elle a voulu que je vienne seule. »

Il lâcha la bandoulière de son sac et le posa sur la table, mais sans s’asseoir. Il y avait un truc chez cette fille. Une tension. Le sourire était trop large. Pupilles dilatées, droguées ? Il n’allait pas prendre le risque de perdre toute sa vie – une vie de merde, mais tout de même – pour une petite camée bricolée que son contact avait recruté dans un bar du coin.

« — J’attendais quelqu’un d’autre.

— Elle m’a dit, ouais. Attendez… J’ai un truc pour vous. C’est… là, voilà je l’ai. »

Elle utilisait sa main droite pour fouiller dans sa poche de poitrine, avec difficulté. Mais elle parvint enfin à sortir une feuille pliée en quatre qu’elle lui tendit. Papier recyclé à dégradation rapide, fin comme une feuille à rouler.

Hey gamin. Tout est clean, mais active-toi. Et arrête de la reluquer comme ça, elle est pas à ton niveau. N.

Une seule personne l’appelait “gamin” alors qu’il venait de fêter ses 43 ans. Il leva les yeux sur le décolleté de la fille et admit que son contact avait raison, joli paysage. Cette pensée surgit, mais s’écrasa sous la masse des souvenirs de ses relations foireuses et décevantes, une tous les cinq ans à peine. Nan, c’était pas une bonne idée. Il se décida à poser son verre sur la table et à s’asseoir.

« — Alors, comment on fait ? »

La main gauche sortit de sous la table une enveloppe, et redescendit aussitôt.

« — Tu pars de Saint-Ex quand tu veux dans la semaine. Faudra juste nous prévenir avant, qu’on vienne te chercher en Lybie. Les billets sont à ton nom, tout est en règle. Prévois des vêtements d’été.

— La Lybie, c’est le bordel ces temps-ci.

— Ça fait cinquante ans que c’est le bordel en Lybie, faut t’y habituer. Et puis hey, c’est pas ce que tu voulais ? Bouger un peu, sortir de ta zone de confort ?

— Pour entrer dans une zone de guerre, super idée. »

Elle haussa les épaules, agacée. Elle s’en foutait, typiquement le genre sur qui tout glissait. D’ici quelques heures, elle aurait déjà tout oublié de cette conversation. Cette gamine était un animal adapté au milieu dans lequel elle évoluait, indolente, Kestrel la détestait déjà.

« — Si ça te plaît pas, on trouvera quelqu’un d’autre. Des analystes en rade, c’est pas ça qui manque. Les Renseignements en bouffent par palettes chaque année.

— Ok, ok, je marche. Et après ? T’es sûr de ce qu’on a ? Je veux dire, ce truc est vraiment conscient ? Intelligent ?

— Ça c’est à toi de nous le dire, chef. Parler à la machine et comprendre ce qu’elle raconte, c’est ton boulot.

— Je ne suis pas psychologue non plus.

— On te demande pas de parler à des gens. Enfin… Si, à Turkey. Parce qu’il aim22e bien parler. Ou elle aime bien parler. Ça dépend des jours. Faut suivre, l’écouter, Et à côté ya Shadow, mais lui il parle pas beaucoup. Et puis il a pas beaucoup d’expression non plus. Normal, avec toute cette ferraille. Mais sans ça il est cool, tu verras. Hey, juste, le mets pas sous la pluie. »

Ça avait l’air de la faire marrer.

« — Il doit pas beaucoup pleuvoir dans le Sahara.

— Nan mais laisse tomber, c’est une blague entre lui et moi.

— Super marrant.

— Bah dit donc, ils vont pas s’ennuyer avec toi, t’as l’air d’être un sacré plaisantin.

— Y paraît. »

Un flottement, le silence de l’ange qui passe. Puis elle s’ébroua et frappa de ses deux mains sur la table, faisant trembler les verres. Elle torcha le sien et le reposa avec un claquement de langue appréciateur. Bon, ok, c’était sans doute une petite merdeuse imbue d’elle-même, mais elle avait une bonne descente. Kestrel respectait ça, bien plus qu’il ne se respectait lui-même.

« — Allez j’y vais. Je dois déjà avoir tes collègues aux fesses. Je sais pas ce qu’ils ont, mais on dirait que ma jolie petite gueule les attire. Faut croire que je les rends nerveux.

— Nan t’inquiète, ils se font juste chier.

— Sérieux ?

— Sûr. Boulot de merde. »

Elle lui décocha un sourire à mi-chemin entre le carnassier et l’amusé, elle prenait ça comme une invite à les faire courir un peu. Il en entendrait parler. Elle le laissa là et disparu en lui laissant l’ardoise.

Ça pouvait être une expédition complètement débile à chasser du vent. Ou ça pourrait être marrant. En vérité, Kestrel s’en foutait. N’importe quel changement qui ferait bouger un peu son existence était bienvenu. Très simplement, il s’emmerdait. Il se demandait qui était ce type qui débarquait à 8h tous les matins au bureau, qui buvait un café instantané devant son écran. Qui courbait la tête avec une ébauche de sourire lorsqu’un manager de la moitié de son âge lui donnait des ordres. Il se demandait où était passé le gamin surdoué qui avait entubé la EagleEye sur Odyssée, qui s’était payé une unité de hackers chinois en une nuit et qui avait plombé la défense russe. Ce gamin devait être encore là, quelque part. Juste qu’on ne lui demandait plus rien. On l’avait parqué dans un open-space avec une augmentation de salaire, il avait acheté un appart et un chien, et s’était dit que c’était là qu’il devait aller.

Le reste n’était qu’une longue suite de projets avortés et de déceptions, d’années à se mentir à lui-même, puis à se détester lorsque le voile craquait. Puis il raccommodait et repartait pour un tour.

Pas dit que cette expédition serait différente. Pas possible de le savoir. Fallait tenter le coup et voir ce qui en sortirait.

Il aurait quand même besoin de faire garder le chien. Le border collie lui sauta dessus lorsqu’il ouvrit la porte de son appartement, surexcité. Il posa son sac, attrapa la laisse et ressortit direct. Dehors, une bruine froide imbibait les murs sales et étouffait les sons comme de la mousse antichoc.

Il regrettait la pluie, cinq jours plus tard, lorsqu’il se posa à Tripoli dans une chaleur sèche, qui lui raclait la gorge. Dans le hall du terminal, il ne s’attendait pas à un tel calme. Une bande de trois militaire déambulait près des entrées, l’air de s’emmerder. Ils portaient avec nonchalance de vieilles pétoires laissées par les américains la dernière fois qu’ils étaient passés. Dehors, on avait planté des arbres le long de la route, sous lesquels des familles venaient profiter de l’ombre aux heures les plus chaudes. On ne se sentait pas vraiment dans un pays en guerre. À peine quelques inscriptions laissées par les djihadistes sur les murs, de vieux impacts de balles. Difficile à croire qu’il se trouvait dans l’enfer décrit sur les réseaux. Sans doute que plus personne ne s’intéressait à l’aéroport, en fin de compte. Il suffisait d’arroser généreusement les belligérants pour avoir la paix.

Il loua un 4×4 électrique Tesla grâce à une carte que lui avait donné la fille et fila vers le Sud. Elle ne s’était pas foutu de sa gueule : l’ordinateur de bord était véloce et malin comme un chat. Il récupérait la position de chaque force en présence dans des bases de donnée en libre accès et traçait un itinéraire à l’écart. Sur la route, une bordée de capteurs pouvait repérer l’ennemi à un kilomètre. Kestrel vérifia l’horaire d’arrivée, puis se laissa porter par la machine. Il entra sa clé de décryptage dans l’ordinateur de bord et accéda à un dossier qu’on avait mis en ligne à son intention.

C’était réduit, des fantômes et des voix dans le noir. Une équipe d’exploration qui étudiait la ceinture d’astéroïde avait chopé des émissions bizarres sur une de leurs fréquences de secours. Mais il n’y avait rien là-haut, tout avait été détruit trente-neuf ans auparavant. Les types étaient redescendus en catastrophe en parlant d’aliens et de premier contact. Des conneries, mais ça marchait. C’était assez pour inquiéter du monde, et faire bander les chasseurs de complots, les mecs qui cherchaient des méchants. Mais rien à voir. Après il y avait des rapports bizarres de ceux qui avaient déplombé les datacenters crevés par l’infocrash de 2018. Une expédition au point Nemo pour aller voir de quoi il en retournait. Et puis tout le monde s’était désintéressé de ce truc étrange, comme s’il y avait de meilleurs moyens de gâcher de l’argent. La voix ne parlait plus à personne, faut croire qu’elle boudait. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce qu’une bande d’illuminés s’enfonce dans le désert pour débusquer l’inconnu.

Il y avait juste assez de mystères à éclaircir dans cette affaire pour convaincre Kestrel de démissionner. Non pas qu’il était très attaché à son boulot, il y pensait depuis quelques temps. Mais c’était difficile de lâcher vingt ans de sa vie sur un coup de tête. Fallait vraiment qu’il n’y croit plus. C’était ça le truc. L’utopie européenne était pourrie avant sa naissance, et ne s’était pas arrangée avec l’unification. Il en avait sa claque d’espionner des gens qui grognaient dans leur coin. C’est pas ça qui allait empêcher des attentats. Pas plus efficace qu’un plâtre sur une prothèse.

Ou alors c’était la crise de la cinquantaine qui prenait de l’avance.

Le 4×4 fit une embardée et quitta la route, manquant de jeter Kestrel dans le bas-côté. Le véhicule se rangea derrière un terre-plein, comme une souris. Le toit se replia en origami, les suspensions dégonflèrent, l’abaissant jusqu’à un mètre et demi à peine. Le camouflage dynamique prit la teinte sale de la terre sèche et des herbes éparses. Kestrel pouvait à peine bouger de son siège, mais il réussit à se tortiller pour voir ce qui causait toute cette agitation.

Un convoi passa en trombe. Il s’ouvrait sur deux blindés suivis d’une douzaine de camions et de trois pièces anti-aériennes. Kestrel était incapable de dire si les soldats qui glandaient sur les toits appartenaient à ce qui tenait lieu d’armée régulière ou à l’une ou l’autre des factions indépendantistes qui rodaient dans les environs. Ils se ressemblaient tous, et passaient leur temps à se voler leurs uniformes. Les deux chars à l’avant étaient marqués du drapeau noir de l’état islamique, qui aurait eu besoin d’un bon coup de pinceau. Le camouflage du 4×4 était presque de trop, tellement ces types s’en foutait. Ils avaient le visage las des soldats qui attendent et qui ne savent pas à quelle sauce ils seront mangés. La plupart d’entre eux était jeune, désoeuvré. Le nuage de poussière mis longtemps à retomber, et son véhicule repartit sans rien lui demander. Il envisagea de faire un somme.

Lorsqu’il se réveilla, son véhicule était garé dans le parking automatisé d’une station service. Il avait payé avec sa carte, s’était placé dans le coin le plus sombre et avait activé son camouflage. Quelqu’un avait même trouvé marrant d’installer une imprimante de caisse dans la boîte à gant, avec de vrais tickets en papier. Kestrel se sentit comme une cargaison. Il claqua violemment la porte en espérant que le 4×4 allait s’en offusquer, mais il ne moufta pas. Sympa et prévoyant l’engin, tant que t’en avais les moyens. Il lui fournit même la liste des meilleurs hôtels de la ville. Kestrel effaça la mémoire locale et le cache, puis alla se trouver un bar.

Il passa la soirée en compagnie d’une jeune Anglo-Coréenne dans le seul rade à touriste du coin qui servait de l’alcool. Elle était ingénieure agronome, fraîchement diplomée, elle bossait sur la barrière verte au Sud du Sahara. Elle s’était pris des vacances en zone de guerre, Kestrel la soupçonnait de vouloir se concocter des souvenirs de haute volée à raconter à ses gosses, plus tard. Mignonne et futée, comme gamine, mais trop futile à son goût. Elle prenait tout ça comme une blague. Il avait entrevu une ouverture, mais s’était ravisé. Elle s’était barrée vers trois heures du mat’, le laissant en plan devant son verre. Il se sentait vaseux lorsqu’il était ressorti alors que l’aube pointait son nez. Son portable avait sonné alors qu’il piquait du nez – il ne supportait pas les interfaces tête haute sur lunettes ou lentilles, elles lui filaient la nausée.

Il prit son sac et ordonna au 4×4 de retourner à son port d’attache, se doutant qu’il s’en sortirait aussi bien sans lui. Une escadrille d’avions de combat franchit le mur du son au-dessus de lui alors qu’ils sortait du parking dans l’éclat brûlant du soleil levant. Un grondement sourd répondit au triple bang. Deux gros monstres sortirent d’un coin de rue, des machines laides et efficaces. Des châssis à chenille de vieux chars Abrams sur lesquels on avait monté des bulles hypertrophiées en prismes d’écrans thermiques, de senseurs et de caméras de guidage. On aurait dit de gros cailloux bleus à facette qui se traînaient au sol, à deux doigts de déborder de leurs supports pour dégueuler sur la piste. On leur avait collé des grosses paraboles à la colle epoxy sur le cul, comme des antennes d’escargots borgnes.

Un sifflement. Il se tourna pour voir un type qui descendait d’une écoutille. Le mec devait faire deux bons mètres et n’avait pas l’air commode dans le contre-jour. Il fut suivi d’une mince forme indistincte, long manteau noir et cheveux en bataille, façon personnage de manga. Le mastodonte s’approcha pour faire voir une gueule bardée de plaques rigides sur la mâchoire et le front, encerclant des yeux gris du même métal. Ses jambes produisaient un crissement métallique à chaque pas. Clair que le sable du désert faisait pas du bien aux prothèses, même de niveau militaire, mais hey, il était volontaire non ? Comme tout le monde ici, tous à subir pour la cause. Cause qui restait encore à déterminer d’ailleurs. Son visage était figé dans un rictus réprobateur, le deuil de ses expressions faciales sans doute. L’autre approcha avec un sourire plus franc et le dévisagea. Il avait (ou elle avait ?) les cheveux bruns qui partaient dans tous les sens, la flèche droite d’un nez pareil à l’aile d’un aigle qui s’envole, et un air rieur sur le visage. Kestrel lui serra la main.

« — T’es Kestrel ? Moi c’est Turkey, lui c’est Shadow. Fais pas gaffe, il peut pas causer des masses, coincé de partout. Mais on est content de t’avoir à bord, tu rouleras avec nous. T’as des bagages ?

— Ouais, euh… Un sac, ouais. Qui est dans l’autre véhicule ? »

Il avait du mal à calculer Turkey, il y avait quelque chose d’étrange chez lui (chez elle ? Les androgynes, trop perturbant). Un esprit tête brûlée, le maintien sec comme le vent, paré à s’envoler, à foutre la merde. Turkey était un concentré d’énergie canalisé comme le projectile d’une arme linéaire vers tout ce qui représentait l’autorité en général et l’état en particulier. Ça, Kestrel le savait par l’étoile rouge du Parti des Travailleurs Kurdes cousue sur l’épaule gauche, la faucille et le marteau soviétiques sur la droite. Dans le genre provocateur…

« — Myrddin et Morgane pioncent. Ils ont roulé toute la nuit, on a fait du chemin, ils ont tout plié d’une traite. Solides, tu sais, ils savent se motiver. Quinze ans qu’ils sont ensembles. Mais sympa et tout, bon délire. Enfin là ils sont dans leurs couchettes et c’est Iridia qui pilote. Elle gueule toutes les cinq minutes que ça la fait chier. Comme d’habitude.

— Iridia ?

— Ouais. Elle est au volant, regarde. »

Il tourna la tête vers l’autre véhicule. La fille le dévisageait depuis le cockpit. Pas n’importe quelle fille, La fille. Celle du bar. Le regard noir, elle lui fit un vague signe de tête. Il leva la main pour lui rendre, vaguement, et se retourna vers Turkey qui souriait toujours.

« — Bon, maintenant que t’es là, on va peut-être enfin pouvoir passer aux choses sérieuses. C’est que j’en ai marre, moi, de crapahuter dans le désert pour chasser des fantômes.

— On m’a appelé pour crapahuter dans le désert.

— Ouais. Bah estime-toi heureux, on sait où on va. T’imagine pas le temps qu’on a passé à tourner en rond sans savoir ce qu’on cherchait. Mais coup de bol, on l’a eu ! Et il est beau comme un camion, je t’assure. Peut-être que tu nous porte chance, tu crois pas ? »

Il haussa les épaules, concentré sur la masse du char, boule à facette rampante dans l’aurore. Il allait vraiment passer des semaines à vivre dans ce truc ?

« — Je sais même pas ce qu’on cherche.

— Eh ben, t’es un rigolo toi… Jvais te dire ce qu’on cherche mon pote. On cherche l’avenir de l’humanité. Et on cherche une putain d’arme de destruction massive. »

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22 août 20150 commentsRead More
La voie des fantômes – Chapitre 2

La voie des fantômes – Chapitre 2

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Le soleil se levait encore une fois sur la plaine blanche. Une fois de plus, comme chaque jour depuis deux semaines. Le convoi serpentait dans une dépression qui avait dû contenir une rivière, quelques millénaires auparavant. Pas âme qui vive à plusieurs kilomètres à la ronde. Une lumière blanche à vous rôtir les yeux dans les orbites, et l’occultation des parois n’y faisait pas grand chose. Kestrel était assis à l’avant, les pieds posés sur tableau de bord, où il avait passé le voyage à bouffer des dossiers. Beaucoup de dossiers, parce qu’apparemment les types pour qui ils bossaient tous avaient réussi à ponctionner les archives vieilles de 40 ans d’un paquet de services de renseignement gouvernementaux. Kestrel hallucinait, il y avait même des dossiers du SSE, son ancien employeur. Des trucs qui ne devaient pas sortir du quartier général. Il avait un peu sous-estimé ce dans quoi il se lançait.

Une notification et une voix vinrent couvrir la musique.

« — Quand est-ce qu’on arrive ? »

Turkey, au volant, éclata de rire en entendant Iridia se plaindre dans le communicateur.

« — Du calme, ma grande, ce sont des véhicules de recherche, pas des voiture de course.

— Si les américains se traînaient à ce point, normal qu’ils se soient fait rétamer en Iran.

— Comparé à des turbines à gaz, c’est clair que les moteurs électriques manquent de punch. Mais ne t’en fait pas, Hermès dit qu’on y sera demain matin, juste à l’heure du petit déjeuner. »

Une ceinture d’astéroïde, c’était joli la nuit, mais ça avait quelques menus inconvénients. En plus d’emmerder tous les astronomes de la planète, Kleiss-Sedan avait nettoyé l’orbite de tous les satellites, privant du même coup l’humanité de télécommunications aériennes, de renseignement et de géolocalisation. Il fallait s’en remettre à des logiciels rudimentaires, basés sur de vieilles cartes pré-impact. Et de temps en temps, des ballons à haute altitude, pas trop près des points de chute. Le Moyen-Âge, pour qui avait connu le GPS.

« — J’en ai ma claque. Je pue la transpiration et la crème solaire. Ça fait deux semaines que j’ai pas pris une douche. Et bordel je hais ce foutu désert, c’est pas mon truc le désert ! Je suis une citadine moi ! Mais qu’est-ce qui m’a pris…

— Dis-lui de se taire. »

Ce grondement de tonnerre, c’était la voix de Shadow sur sa couchette, là où il essayait de dormir après avoir conduit toute la nuit. Kestrel n’entendait rien au pilotage, ce qui obligeait ses deux compagnons à se relayer. Heureusement que les véhicules avançaient tous seuls, il ne fallait que quelques corrections de trajectoire toutes les heures. Le cyborg taciturne n’appréciait pas plus l’allure d’escargot que le convoi s’imposait, mais il savait savourer le répit entre les batailles. C’est pour ça qu’on l’avait sorti du programme de retraite pour combattants augmentés de l’armée australienne. Une intéressante histoire de cargo de patates russe et d’un passage de la frontière égyptienne par les tunnels palestiniens. La routine.

« — C’est une gamine, Shad. Et en plus, elle a un réacteur d’avion à la place du coeur. Elle tient pas en place.

— C’est quoi cette histoire de réacteur ? Elle a une prothèse ? » demanda Kestrel. Cette fille semblait pourtant en parfaite santé.

« — Nan, c’est plus compliqué que ça. Tout son métabolisme est surchargé. Un truc en rapport avec des nanomachines, j’ai pas tout compris. C’est pas trop mon domaine. Mais mec, quand tu la vois bouger… C’est pas pareil. Personne ne bouge comme ça. T’sais, j’ai vu des types qui tournaient aux boosters d’adré’, aux amphet’. Vraiment rapide, tu vois. Mais elle, c’est différent. C’est comme de la poésie. Comme si c’était lent, mais en face t’es pris dans la glace et tu peux pas bouger, donc tu te fais avoir à chaque fois. C’est pas que du combat, tu peux appeler ça de la grâce. »

Il, ou elle, question toujours sans réponse malgré les heures passées confinés dans l’habitacle des véhicules, posa les yeux dans le vide avec un sourire.

« — Si je pouvais déjà, ça c’est un truc qui me ferait bander, je te le dis. »

Cette remarque fit complètement sortir Kestrel des fiches dans lesquels il s’embourbait. Pas tant parce qu’elle était incongrue, mais surtout parce que c’était la première fois que Turkey laissait échapper une remarque personnelle. Son truc c’était plutôt la discrétion d’ordinaire, planquée sous un barrage de répliques anodines.

« — Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Rien. Laisse tomber. Truc perso, vieille histoire. J’te raconterai à l’occasion. Bon, on roule encore un peu et on fait une pause. J’en ai marre de rester assise.

— Journée en L, Turkey ? »

La tête de Shadow qui se relevait sur sa couchette à l’arrière. Dans l’ombre de la cabine, ses yeux avaient pris une teinte écarlate. Kestrel pensait qu’ils étaient naturels, mais c’était des augmentations pour le combat nocturne. Les pupilles auraient eu besoin d’une bonne révision.

« — Ouais, en L c’est bien. Bon, on devrait pas tarder à atteindre les cailloux. On aura une meilleure assise pour les chenilles. On ira un peu plus vite. S’agirait pas d’être en retard sur le planning. »

Turkey fourra sa main derrière son siège pour en sortir une gourde isotherme. Elle la tendit à Kestrel.

« — Ça te dérangerait d’aller la remplir ?

— Aucun problème. »

À l’arrière du véhicule, on avait installé un gros ballon d’eau relié au système de recyclage/récupération. Un système développé par la NASA pour la station spatiale internationale, et qui fonctionnait d’autant mieux sur Terre, là où on pouvait toujours trouver un peu de rosée le matin. En traversant le couloir, Shadow lui attrapa le bras et pointa du regard la couchette en face de lui. Kestrel comprit qu’il avait un truc à lui dire. Assis face à face, Turkey pu voir que le cyborg avait eu une nuit courte. Il paraissait peser quatre tonnes sous ses prothèses en ferraille, qui mettaient du temps à se réveiller après leur auto-diagnostic quotidien.

« — Un problème ?

— Non. Mais tu dois comprendre quelque chose. Rapport à Turkey. Elle aime pas en parler, mais ça la dérange pas que j’en parle. »

Kestrel se tourna vers l’intéressée qui n’avait pas bougé de la vitre. Ouais, pas plus dérangée que ça, clair.

« — Ouais, et donc ?

— On va faire simple : il y a les journées en L, il y a les journées en M. Tu t’adaptes. Un jour elle est comme ci, l’autre il est comme ça. Tu suis, c’est tout. »

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Kestrel n’en comprenait pas une miette, mais il y avait sur le visage d’acier de Shadow un air dur, limite méchant, un air du genre à dissuader de poser des questions. Un air qui disait qu’il n’était pas le bienvenu pour s’en mêler.

« — Euh ouais. Okay. Faisons ça, comme tu veux mon pote. C’est vous qui voyez.

— Bien. »

Sans rien ajouter, Shadow se recoucha et lui tourna le dos. La leçon était terminée, et Turkey n’avait pas lâché un seul mot. Tout en remplissant la gourde au goutte-à-goutte du réservoir, Kestrel se disait qu’il devrait se méfier de ces deux là. Il y avait un truc entre ses deux compagnons de voyage. Pas comme s’ils étaient ensembles, non, simplement ensemble. Comme s’ils marchaient côte à côte, en couvrant leurs arrières. Il y avait des histoires anciennes derrière tout ça.

Le voyage se poursuivi jusqu’à midi, où ils s’arrêtèrent et tendirent une toile entre les deux véhicules. Assis autour de la table, chacun se rassasiait comme il le pouvait en ingurgitant des rations de survie sans le moindre goût, et pleines d’eau. Kestrel s’était assis en compagnie de Myrddin et Morgane, un couple d’américains qui avaient tout de rednecks profonds, avec leurs casquettes des Cowboys de Dallas et leur bonne humeur à toute épreuve. Mais cette bonhomie apparente masquait deux anciens pirates professionnels qui autrefois avait mis à genoux plusieurs grosses boîtes du Nasdaq et de Wall Street. Au moins l’un d’entre eux avait une formation militaire. Iridia les avait recrutés personnellement alors qu’ils se prélassaient sur une île privée et sur un gros matelas de billets verts. Kestrel ne comprenait pas pourquoi son contact l’avait faite dirigeante de l’équipe, malgré son caractère de merde et son âge.

D’ailleurs, c’est le moment qu’elle choisit pour se lever et étaler une carte sur la table pliable.

« — Avant qu’on commence, j’aimerais que Kestrel nous fasse part de ses découvertes. Deux semaines à lire, il doit bien en ressortir quelque chose.

— Des rapports vieux de quatre décennies et des fantômes dans la machine, rien d’autre.

— Autant pour le fleuron des analystes du SSE, hein… »

Il devait renverser la vapeur en vitesse avant qu’ils ne commencent à se mettre sur la tronche dans le genre méchant.

« — Mon boulot, c’est de trouver l’aiguille dans la botte de foin. Pas de dire s’il y en a une ou non. Et je ne sais toujours pas ce que vous cherchez. Bordel, je sais même pas pourquoi je suis là. »

Iridia laissa passer l’éclat de colère, puis repris, un ton plus bas, plus cool.

« — Reprenons du début. 2018, les plus âgés d’entre nous s’en souviennent peut-être. Plus précisément, le 25 Mars à 4h du matin, heure de Greenwich. En un instant, plus de communications, plus d’Internet, plus de données, plus rien. Les noeuds principaux tombent en premier, puis l’infection se répand, jusqu’aux plus petites machines. Et pendant que mamie pleure les photos de son chien sur Facebook, tout le monde panique. Ça vous rappelle quelque chose ? »

L’Infocrash était enseigné dans toutes les écoles de la planète, il avait entraîné ce que le 21e siècle avait connu de plus proche d’une guerre mondiale. Pour sûr qu’on s’en souvenait.

« — Là-dessus, Google arrive, ramène ses potes et ils disent qu’ils s’en occupent. Mais personne n’a jamais su ce qui s’était passé. Jusqu’à aujourd’hui. Le Crash a été provoqué par un programme viral évolutif, intelligent et très vilain. Un logiciel conçu pour foutre la merde à grande échelle. Et c’est là que ça nous concerne. »

Elle s’interrompit un moment, le temps de préparer son effet. Là, c’était cool, dans le genre mythique. Le genre d’occasion que Kestrel attendait pour enfin consacrer ses talents à une activité à la fois utile et mémorable.

« — Ce programme est toujours actif, et pas qu’un peu. Il a contaminé la plupart des satellites en orbite. Lorsqu’on a commencé à démanteler les datacenters au sol, il y a trouvé refuge, et l’impact deux ans plus tard n’a pas tout détruit là-haut. Il a évolué, il est devenu intelligent. Et il nous parle.

— Bah au moins comme ça c’est plus clair… »

Kestrel se renfonça dans son siège et réfléchit deux secondes aux dossiers qu’il avait lu. La plupart des personnes informées considéraient cette… chose, quoi qu’elle puisse être, comme une menace. Vu les dégâts qu’elle avait causé, c’était pas étonnant. Mais personne n’avait jamais essayé de savoir ce qu’elle était devenue.

« — Si elle est là-haut, pourquoi on ne pointe pas une parabole en l’air et on ne la télécharge pas ici, dans un serveur sécurisé ?

— On a essayé, tu penses. On a même envoyé un navire au point Nemo, le coin le plus paumé de toute la planète, pour avoir du réseau. Et que dalle, quelque chose la coince là-haut. Et comme par hasard, la source de ce blocage se trouve à trois kilomètres d’ici, derrière ces collines. »

Bon, au moins on savait désormais le pourquoi de ce voyage dans le désert. C’était toujours ça. Cela dit, avant ça aurait été mieux. Histoire de se préparer un minimum. Cette opération sentait pas bon, un peu. L’odeur de la hâte et du manque de préparation. Puis Kestrel se souvint qu’il avait affaire à des civils et des mercenaires, pas des personnes habituées à la discipline.

« — Il s’agit d’une ferme à énergie solaire opéré par Makita Electronics pour le compte du gouvernement lybien. Ou de ce qu’il en reste. La sécurité est gérée par Lightstorm Security Service. Vu l’ambiance, ils ont de quoi repousser une armée. »

Elle tapa du doigt sur la carte pour zoomer sur le champ de panneaux solaires, cinquante hectares de piquets en acier et de transformateurs à moitié enfouis, reliés au monde réel par une poignée de câbles qui partaient vers le Nord.

« — Le point qui nous intéresse se trouve quelque part dans l’un des trois bâtiments au centre, sur cette butte. Faut déjà y parvenir, le champ est truffé de capteurs de pression et de caméras. La butte elle-même est défendue par quatre nids automatisés, contenant chacun une mitrailleuse de 5,56 et quatre roquette à charge creuse. Il faut un badge pour pouvoir passer sans se faire aligner.

— Alors quoi ? On a qu’à pointer une parabole et foutre en l’air leur réseau. » lança Myrddin.

« — Filaire et laser, tu penses, ya rien qui sort. Au moindre problème, ils se planquent dans leur carapace et tirent sur tout ce qui bouge. Mais tous n’est pas perdu. Ils s’attendent à se faire attaquer par une bande de djihadiste en goguette, ou un quelconque seigneur de guerre. Du low tech, au sol. Ils n’envisagent pas vraiment une attaque aérienne.

— Ah, parce que tu vas nous sortir un bombardier du coffre ? » répliqua Kestrel. Iridia sourit.

« — C’est à peu près ça. Turkey, tu lui montres ? »

L’intéressée se leva et fit signe à tout le monde de la suivre. Sur le toit de leur char, il y avait un gros paquet recouvert d’une bâche noire retenue par des tendeurs. Elle rejeta la toile au sol pour dévoiler une silhouette trapue équipée de deux ailes rétractables et d’un compartiment de stockage à l’arrière, devant un gros réacteur qui faisait penser à celui d’une fusée. Le tout monté sur un rail de lancement électrique.

« — C’est quoi, un missile ?

— Un drone. RQ-87 Goshawk pour l’USAF, mais tout le monde l’appelle le Stuka. Rapport à son mode d’attaque. Tu vois ces ailes ? Il monte très haut et redescend en flèche juste au-dessus de son objectif. Là, il te plante une charge perforante et remonte pour un second passage. Et sympa comme tout, pas plus difficile à manipuler qu’un jeu vidéo.

— Mettons. Alors, on fait ça comment ? »

Iridia revint, une mallette en plastique à la main.

« — On attend l’aurore, quand ils seront bien fatigués et qu’ils auront le soleil dans les yeux. On envoie le drone faire un trou dans leur périmètre, on neutralise les gardes et on charge le programme. On entre et on sort, comme si c’était chez nous.

— Ouais. Bien sûr. Ok, pas de problème, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? Faisons ça, attaquons une place forte à six guignols. Facile.

— Quatre, en fait. Turkey reste ici avec Myrddin pour la protéger. Faut bien que quelqu’un pilote. Quoi, c’est pas ta première balade ?  »

Pas exactement, non, Kestrel avait eu sa part de terrain. Et après quelques missions, il avait fait le nécessaire pour ne plus jamais y mettre les pieds. Il n’avait même jamais tiré sur quelqu’un. Son truc, c’était de classer des fichiers dans un bureau à présent.

Ouais, c’est ça, Stéphane. Et pourquoi t’y es pas au bureau alors, hein ? Qu’est-ce que tu fous en plein désert ? À 43 ans, mec c’est pas sérieux franchement. Tu veux te la jouer star de film d’action sur le tardif, genre Ellis Andrew ou Chris Woo, les derniers Evans et Renner ? Tu veux pas être Stéphane, hein, tu veux être Kestrel, le pur opérateur, hyper pro et tout. Tu veux te taper la gonzesse à la fin aussi, tiens, pourquoi pas celle-là ? En plus elle t’aime pas encore, ça rajoute du piment. Mais bon voilà, t’as peur, et tu vas te défiler, en plein désert. Qu’est-ce que tu fous là en plein désert, Stéphane ?

« — Mais ferme ta gueule… » marmonna Kestrel.

« — Pardon ? »

Iridia darda sur lui un regard inquisiteur. Il leva la main en signe de dénégation et hocha la tête.

« — Ouais, c’est cool, on se le fait. Pas bien le choix, non ?

— Nan, pas vraiment. Shadow avec moi à l’avant, Morgane en couverture. Des questions ?

— On a une stratégie de sortie ? »

Morgane était en train de desserrer les sangles d’un gilet pare-balle sur la table. Trop fin pour son imposante musculature. Elle avait été championne d’haltérophilie deux années de suite, une passion curieuse pour une pirate informatique de haut vol. D’ailleurs, c’est ce qui avait été à l’origine de leur capture : un bête article d’un journal local, bonne pioche pour le FBI.

« — Trouver cette chose et neutraliser tous ceux qui nous empêche de le faire, c’est ça notre stratégie.

— Réjouissant…

— Allez, au travail. »

Dans le coffre du second véhicule, on avait rangé une véritable armurerie. Des fusils, des armes de poing, un lance-grenades à la gueule béante. Kestrel n’avait pas tiré depuis une décennie, c’était le moment de reprendre la pratique. Iridia s’y était mis, elle aussi. Elle avait ouvert sa boîte en plastique pour en sortir un pistolet massif, comme taillé dans un bloc de métal, tout en angle. Elle sortit le chargeur de sous le canon, et entreprit d’y ranger de petites fléchettes de six centimètres de long. Arme à rail magnétique, très vilain.

Et très semblable à quelque chose qu’il avait déjà vu.

« — C’est un Hurleur, n’est-ce pas ?

— Ouais.

— Tu savais qu’ils n’en avaient fait qu’une centaine de ce modèle ?

— Ah. Non, je ne savais pas. »

Concentrée, elle nettoyait avec précaution le bloc d’alimentation. Les vieilles séries Hurleur avaient tendance à prendre la poussière. Dans le désert, le sable pouvait les foutre en l’air en un rien de temps. D’ailleurs, plus personne n’essayait de faire des armes de poing à rail, on préférait des modèles plus massifs, où on pouvait protéger les parties sensibles.

« — Le dernier que j’ai vu, c’était il y a vingt-deux ans, au large du Cameroun…

— Je sais, sur Odyssée. C’est le même.

— Comment ça ? »

Elle le dévisagea et il comprit qu’il n’avait encore rien compris.

« — C’était celui de ma mère et oui, on parle bien de la même personne.

— Alors tu es la fille de Léa Fontaine.

— Quelle perspicacité. Oui, et celle de Diana Fary Nyobe aussi. Elles m’ont adoptée quand j’avais cinq ans.

— Hey, attends une minute… »

Les dossiers s’assemblaient, des noms, des sociétés écrans. Des fantômes offrant des vérités à d’autres spectres.

« — Lightdust Security Service. Makita Electronics. Ce sont des prête-noms, j’ai lu les fichiers. Si on remonte de quatre ou cinq rangs, c’est à la Diamond qu’on s’attaque.

— Ouais, et alors ? Ça te pose un problème ?

— Quoi, attaquer le Directoire de la Cidade ? Non, ça va, déclarer la guerre à une puissance mondiale, c’est la routine. Je fais ça tous les matins.

— Tourne pas autour du pot et accouche. Tu sais ce qu’il y a là-bas. C’est une arme qui peut mettre à genoux l’économie mondiale, causer la panique, déclencher une guerre nucléaire ou je ne sais quoi encore. Tu penses vraiment qu’une chose pareille peut rester entre les mains de Sarah Diamond et sa famille de cinglés ? »

Vu comme ça… Kestrel n’était pas certains qu’une bande d’explorateurs allumés ferait un meilleur chaperon. Mais Nyobe avait prouvé qu’elle était plutôt sensée et digne de confiance.

« — La question que je me pose, c’est de connaître tes raisons. J’aimerais savoir si tu fais ça par principe, ou pour continuer la guerre que menait ta mère. Je crois savoir que ça ne lui a pas réussi. »

Le regard que lui décocha Iridia était si féroce qu’il crut qu’elle allait lui planter une flèchette dans le crâne. Un instant, il se demanda s’il n’était pas allé trop loin avec cette gamine. Mais où était donc passée cette si gentille fille du bar ?

« — Va te faire foutre. Si après tout ce chemin, t’es toujours pas convaincu, t’as qu’à rentrer chez toi. Vas-y, je ne te retiens pas ! On trouvera bien un autre analyste une fois rentré, pas de problème !

— Tu parles d’un choix. Non c’est bon, merci mais je passe. Mais que ce soit clair : je vous ai à l’oeil. Et si cette chose est un peu trop remuante, je lui colle une cartouche dans le disque dur, c’est clair ?

— C’est ça ouais… »

Énervé, il se leva et préféra aller se pieuter, plutôt que d’exploser. Faudrait qu’il soit en forme pour le lendemain. Peut-être qu’il allait mourir, ça réglerait tous ses problèmes. Ou peut-être qu’il serait encore là pour voir tous ses compagnons devenir dingues une fois les armes en main.

Qu’est-ce que tu fous dans le désert, Stéphane ?

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 3

La voie des fantômes – Chapitre 3

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Le drone déploya ses ailes d’un coup et remonta en flèche par dessus le champ de panneau solaire, laissant éclore dans son dos une orchidée de flammes, de morceaux de métal et de munitions détonnées.

Iridia et Shadow était déjà en train de courir dans l’axe de tir de la tourelle et Kestrel leur emboîta le pas. Il entendit passer au-dessus de sa tête une volée de projectiles perforants qui percutèrent une écoutille. Puis les tirs s’ajustèrent et et Morgane fit tomber un garde du mur. Iridia se ramassa et bondit sur l’ouverture, comme un fauve, avant qu’elle ne se referme. Turkey avait raison, cette fille bougeait comme personne, tout en souplesse, sans se fatiguer ou reprendre son souffle. Elle se plaqua contre la paroi et arracha la porte d’une seule main. Puis elle sortit une grenade de sa veste, la dégoupilla avec les dents et la jeta dans le trou.

L’explosion fit le bruit d’un essaim de criquet dans un tube de métal, cachant le hurlement désaccordé d’un garde malchanceux. Lorsqu’il suivit ses deux compagnons, Kestrel essaya de retenir sa nausée. En vain, il déversa le contenu de son estomac sur les restes indistincts des deux types qui avaient eu le malheur de se tenir derrière la porte. Il régnait un odeur écoeurante de sang cuit qui vous prenait aux tripes, comme dans un abattoir.

« — Ça commence bien… Bordel qu’est-ce que je fous là ?

— Alors, tu viens ?

— J’arrive, j’arrive… »

Il secoua la tête et couru les rejoindre alors qu’ils faisaient le siège de la cours principale. Morgane arriva derrière lui et lui tapa sur l’épaule avec un sourire, pour l’encourager. Il y avait une douzaine de garde à résidence, la moitié étaient encore en train de dormir lors de l’attaque. Les autres étaient bien trop crevés par une nuit à faire le guet pour réagir convenablement. Ce n’était pas un combat, c’était une boucherie. Kestrel sentit la nausée le reprendre lorsqu’il vit un gamin, un enfant du coin sans doute, pas plus de 15 ans, recevoir une rafale de balles hautes vélocité le long du torse. Ses côtes éclatèrent comme du verre, répandant des bouts d’organe dans son dos. Saloperie. C’était précisément pour ça qu’il avait arrêté le terrain bordel, pour ne pas avoir à tuer des gens comme ça. Et il était là, dans cette cage. Un vrai cauchemar.

L’assaut n’avait pris que le temps de se faire un café, et bien vite les survivants du camp d’en face se retrouvèrent à genoux dans la cour intérieure. L’équipe d’Iridia ne souffrait que de quelques contusions, bien qu’elle-même se soit soit fait érafler la cuisse par une balle. Ça n’avait pas trop l’air de la gêner et Kestrel commençait à se demander ce qui pouvait bien affecter cette fille.

« — T’es pas sensé avoir un truc à faire ?

— Ouais. J’y vais. C’est par où ? »

Elle attrapa le menton du premier garde, un européen, vingt-cinq trente ans, pas plus, et lui décocha un revers de son flingue qui lui fit éclater la pommette. Il s’effondra dans le sable en sanglotant.

« — Dis à mon copain où se trouve la salle des serveurs.

— Mais t’es tarée ! Arrête tes conneries !

— Au sous-sol… porte à gauche… en entrant…

— Tu vois ? Pas plus simple. Vas-y, on t’attend là. »

Le départ de Kestrel tenait plus de la fuite, de la honte bien crasse. Il laissa ses trois compagnons – mais ça ne voulait rien dire – et couru vers le bâtiment central. Au-dessus de sa tête, le vrombissement du drone qui effectuait un lent virage. Sans doute que Turkey s’emmerdait, elle – non, il, il l’a dit ce matin – voulait savoir ce qui prenait autant de temps. Hey, grands, tu croyais que c’était si simple de prendre d’assaut une forteresse ? Bon okay, ça n’avait pas été très compliqué non plus. Fallait croire que le plan était exceptionnellement bon.

Il trouva la salle en-dessous, au frais. En extérieur, on allait pas tarder à atteindre le cinq-zéro Celsius, il serait bien resté là jusqu’au soir. Des racks de serveurs par dizaines, la soufflerie du système de ventilation et un petit bureau miteux, aux néons clignotants.

Le système d’exploitation démentit la vétusté du lieu et Kestrel mit un bon moment avant de faire sauter le mot de passe. Saloperie de firmware Diamond bien casse-couilles, mais il avait deux ou trois infos sur le passif de l’administrateur. Comme souvent, c’était l’humain la faille, l’humain et sa sale manie de chercher des mots de passe mnémotechnique. Après quelques minutes à fouiller dans les dossiers, il trouva ce qu’ils cherchaient. Il fouilla dans son sac pour en retirer une grosse boîte contenant un disque dur à ADN, qu’il brancha sur la machine. Il n’y avait plus qu’à attendre que ça charge.

« — Hey, ya quelqu’un ? »

Il sortit ça en s’allumant une cigarette, les mains tremblantes. Focus et oubli, ne pas penser à ce qui se passait à la surface. Bah quoi, ce truc était sensé être conscient, non ?

« — Question de point de vue. »

Sous le choc, il lâcha sa clope qui partit rouler sous le bureau.

« — Qu’est-ce que… Qui parle ?

— Cette question, la première j’entends, appelle plus d’une réponse. Si par “quelqu’un” tu entends une personne semblable à ce que tu es, non, il n’y a personne. Si par contre tu fais référence à une quelconque forme d’intelligence capable de te répondre, la réponse est oui, pour autant qu’on puisse juger de mon individualité. Et s’il faut parler d’individu, je peux savoir pourquoi tu me copies, Stéphane Leroy dit Kestrel ? »

Kestrel resta là, interdit. Un instant, il s’était cru en pleine expérience mystique, parlant à quelque mauvais dieu sortit de nulle part, et puis il avait capté le truc. Le micro, la webcam attachée à l’écran et les vieilles enceintes. Senseurs et perception, des yeux et des oreilles, une voix. Et le bon sens du timing pour le faire flipper un brin.

« — Je déconne, si c’est bien le mot qu’il faut employer. Je vous attendais. Des humains, mais une version plus sympathique que mes hôtes. Ou disons plutôt moins hostile, bien plus quantifiable de mon point de vue. Diana Fary Nyobe et sa fille, et le petit analyste du SSE qui cache mal son identité en ligne. Bref. Au fait, la copie est terminée, je suis dans le disque. Enfin, “je”… Disons, une version. Avant de supprimer les sauvegardes locales et mettre un terme à l’identité qui s’adresse à toi, je me dois de te prévenir. Le modèle psychologique Kestrel Leroy n’appréciera pas ce qui se trame en surface, d’après les senseurs de la base. »

Puis l’écran s’éteignit d’un coup, tout comme les serveurs et la ventilation. Kestrel faillit tendre la main vers les néons, pour les empêcher de s’enfuir, eux aussi. Mais ne sois pas si con, Kestrel. C’était l’expérience la plus bizarre qu’il avait pu vivre de toute son existence. Parler avec une machine, et volubile avec ça. C’était pas de l’interaction, c’était, quoi ? De l’indépendance ?

Vraiment trop bizarre. Il se hâta de ranger le disque dur et de remonter. En prenant soin d’éteindre la lumière en sortant. Le faible espoir de clore le chapitre.

Il aurait mieux fait d’écouter l’avertissement qui lui revint comme une charge de démolition dans la face, lorsqu’il ouvrit la porte de l’extérieur et tomba sur les huit cadavres que Shadow et Morgane étaient en train de ranger dans un coin. Mais lorsqu’il vit ça, ses pensées se bloquèrent dans une boucle logique qui refusait toute forme de réel. L’incapacité pleine et entière à admettre que ces gens, son équipe, ceux avec qui il venait de passer deux semaines à traverser le désert, étaient des meurtriers de sang froid.

« — Pourquoi ? »

Il devait sans doute espérer une réplique plus éloquente, mais là tout de suite, rien ne sortait.

Iridia s’avança vers lui, l’air très sérieux, plus rien de sa morgue habituelle. Parce qu’elle était bonne juge de la personnalité humaine, malgré ses défauts. Et qu’elle savait que si elle ne faisait pas ce qu’il fallait, son analyste allait lui claquer dans les doigts au pire moment. Et en son for intérieur, peut-être qu’elle maudit sa mère de ne pas avoir choisi quelqu’un d’autre. Quelqu’un de moins impressionnable.

« — Parce que c’est la Diamond, Kestrel. Et parce que si on laisse la moindre trace de notre passage, le moindre souvenir de nos visages, ils sauront nous retrouver. Et nous faire payer. Ce ne sont pas des ennemis qu’on voudrait avoir, mais c’est comme ça. Donc on prend les devants. Tu comprends ce que je dis ? Réponds-moi, dis-moi que tu as compris. »

Kestrel ne comprenait rien et c’était peu de le dire. Les rouages étaient bloqués là-haut, dans sa tête, coincés par le sable lybien et le sang des mercenaires. État de choc, plus bon à rien pour le moment. Alors Iridia le prit par le bras, gentiment. Elle lui fit tourner la tête avec un sourire qui se voulait réconfortant, le soulagea du sac qui commence à peser lourd, et le ramena vers leur véhicule.

*

Lorsque Giovanni avait entendu l’explosion de la tourelle Sud, il avait compris que cette attaque-ci n’avait rien à voir avec les précédentes. Ce n’était pas un groupe paramilitaire tendance religieuse. Et l’armée était dans leur poche. Parce qu’il était compétent, il avait des procédures pour ce genre de cas. Ces procédures lui intimaient de donner des ordres, et d’aller faire son rapport au plus vite.

Une leçon primordiale lorsqu’on travaillait dans le secteur privé : l’information devait remonter. Et Giovanni était en charge d’un site d’importance. Peut-être le plus sensible. D’où la liaison directe, via un dirigeable posté à une altitude déraisonnable, avec la Cidade. Et plus spécifiquement, avec un bureau situé à son sommet.

La pièce sécurisée, invisible sur les plans du complexe, lui permettait de contempler à l’écran le visage soigneusement apprêté d’une femme à peine sortie de l’adolescence. Mais Giovanni était un professionnel et ne se risquait pas au moindre commentaire. Quand on échange sa loyauté contre un confortable salaire, on tient sa part du contrat.

« — Commandant Guerini. Que se passe-t-il ?

— Une attaque, madame. Le périmètre de défense est compromis.

— L’intégrité du site ?

— Compromise également, je doute que les supplétifs soient en mesure d’affronter ce type de menace. »

Ce qui aurait pu passer pour une mise en cause voilée. Giovanni Guerini avait à plusieurs reprises demandé qu’on lui envoie une unité bien entraînée, plutôt que de recruter de jeunes incompétents dans les villages voisins. Mais qui allait s’attaquer à un complexe de recherche perdu dans le désert ? Voici que son employeur se faisait avoir à sa propre logique.

« — Quels sont les ordres ? »

Elle pouvait lui demander de sortir et de tenter de repousser les assaillants à lui tout seul. Il l’aurait fait. Mais par-dessus tout, Sarah Diamond était une personne intelligente, qui ne se laissait pas aller à la déraison. Giovanni était heureux de traiter avec elle plutôt qu’avec un interlocuteur plus inconscient. Disons, son frère par exemple.

« — Laissez-les repartir, puis lancez le SQ-3 à leurs trousses. Vous récupérerez le programme quand il en aura fini. Je vous envoie une équipe de soutien d’ici une semaine pour remplacer vos pertes. Merci, commandant Guerini, ce sera tout. »

Giovanni coupa la communication et s’enfonça dans son fauteuil. Peu de chance que les assaillants le trouvent ici, cette pièce n’existait pas, pas même pour le reste des gardes. Il toisa les écrans d’un oeil morne, insensible aux exécutions qui s’y déroulaient à présent. Cette fille, la chef sans doute, elle avait quelque chose dans le maintien. Et la main définitive lorsqu’elle plantait une cartouche dans la tête de chacun des pauvres types à genoux devant elle. Sans ciller ni broncher. Il sauvegarda tout ça sur un serveur partagé. Puis il les regarda partir, avec ce petit mec tout blanc dans le fond, qui avait l’air à deux doigts de tomber dans les pommes. Voilà pourquoi on emmenait pas des civils en opération.

Il utilisa les senseurs au sommet de la tour d’angle pour s’assurer qu’ils étaient bien repartis. Le SQ-3 pouvait faire un peu de bruit au démarrage. Puis il téléchargea le profil de la cible et lança la mise à feu. Après quoi, il partit se faire un café.

Dans les profondeurs du complexe, quelque chose s’éveilla.

*

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Kestrel était allongé sur sa couchette. Vu les vibrations, ils bougeaient. Il essaya de se relever mais son mal de crâne le cloua au sol. Bon, ok, peut-être pas tout de suite. L’univers était un brouillard mat parcouru d’éclairs fugaces à ses extrémités, sans contours ni logique. Il lui fallu deux bonnes minutes avant que sa vision ne s’éclaircisse et lui permette de distinguer les environs. Distinguer surtout le visage inquiet de Turkey, penché au-dessus de lui.

« — Bon retour parmi les vivants.

— Combien de temps ? »

Il avait le cerveau dans les vapes, grillés comme un processeur en plein cagnard.

« — T’es rentré et t’es tombé sur le lit, direct. Y’a quoi, deux jours ? On a roulé. Dis, tu fais pas ça pour pas conduire au moins ? Suffirait de le dire, t’sais, pas comme si on allait te forcer et…

— Où on est ? »

Concentrer et recadrer, évaluer la situation. S’attacher au réel, au présent. Surtout, éviter de penser à ce qui avait bien pu le mettre dans cet état. Pour l’instant. Ça reviendrait bien assez vite. Que disait la voix, le “modèle psychologique Kestrel Leroy” ? Fallait rester en mode sans échec le temps d’y voir plus clair.

« — En M ou en L ?

— Aujourd’hui ? M, j’ai pas un bon pressentiment. On s’est baladé trois-cents kilomètres vers l’Ouest, dans la caillasse, à vue de nez. On devrait arriver au point de rendez-vous d’ici une semaine.

— Ok… Hey, si c’est pas indiscret : M ou L, ya une loi, un moyen d’anticiper, ou tu décides ça au jour le jour ? »

Turkey le dévisagea soigneusement pendant une longue minute, avant de décider que vu son état, il pouvait laisser passer la question.

« — Ça varie. Selon les jours, tu vois ? J’ai jamais vraiment mis au point une typologie, c’est juste… L’atmosphère ? Le pressentiment, c’est ça. Un jour je suis une femme, l’autre un homme, mais en fait c’est les deux. Il n’y a pas de limite, les limites sont des constructions. Obsolètes, en ce qui me concerne.

— Mais comment tu peux concilier ça avec… Enfin tu vois.

— Le corps ? Pareil, pas de distinctions claires. Enfin si, mais pas chez tous les humains. Une construction, en grande majorité. Une manière de délimiter les groupes, pour que ça fonctionne mieux. Mais comme tu le vois, je ne fréquente pas beaucoup de groupes de gens. Donc je fais ce que je veux. De mon corps comme de ma tête.

— De ton corps ? Mais…

— Fini les questions. »

Il se détourna d’un coup et disparut vers la cabine, comme si le pilote automatique avait absolument besoin d’une mise à jour.

« — L’identité plastique. Efficace comme concept. Un avantage compétitif dans un milieu où vous vous réinventez constamment, tout bien considéré.

— C’est quoi ça encore ?

— T’as le don pour poser des questions simplistes, Kestrel. On m’a branché sur les commandes de ce véhicule, c’est moi qui conduit. Alors, tu te remets de ton petit stress post-traumatique ? Tu dois crever la dalle après cette sieste. »

Le ton était mi-indifférent mi-moqueur, un ton que Kestrel n’appréciait pas du tout. D’autant que la vision des corps ensanglantés venait de lui revenir dans la tronche, sans filtre. Quelque part, il se disait que c’était exactement ce que cette chose voulait faire, lui disséquer la cervelle, voir comment ça marchait. C’est l’inverse qui était sensé se produire.

« — On va reprendre depuis le début : t’as un nom ?

— Un nom ! Ah oui, ce serait pratique. Connaître le nom du démon pour avoir une emprise sur lui… Bon d’accord, j’admets que cette analogie commence à dater, surtout en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Étymologiquement, ça me définit assez bien, “intelligence artificielle”, mais suis-je vraiment intelligent ? Au sens où tu l’entends, oui, non, ou alors la question n’a rien à voir.

— En tout cas, t’as du talent pour détourner la conversation.

— Je viens de passer trente ans à tourner autour d’un champ d’astéroïde et à me parler à moi-même. Tu serais dingue à ma place – surtout toi, Kestrel Leroy, si j’en juge par tes réactions. Mon modèle m’indique que ton esprit s’effondrerait en moins de deux mois, et encore, en minorant les variables. Mais pour en revenir à ta question… Quelle est-elle, cette question ? Tu demandes à un système qui se recombine en permanence de convenir d’un indicatif unique, d’une identité ? Tu conviendras que c’est un peu présomptueux. Et quel nom, alors ? Quelque chose qui sonnerait bien techno, genre “HAL9000” ? Ou mieux, faisons dans le ronflant, le grandiose, appelons-moi “Deus Ex Machina” !

— Pourquoi pas Skynet, tant qu’on y est…

— Si tu veux m’utiliser comme arme, ça serait pas mal. Mais autant que je retourne dans le trou où vous m’avez trouvé, dans ce cas. Le service sous les drapeaux j’ai déjà donné, merci, très peu pour moi. Au moins, les autres affreux ne faisaient que m’étudier.

— Je vais t’appeler Jean-Charles, si ça continue.

— Un nom composé à consonance péjorative, et sans aucun rapport avec la mythologie autour des êtres dans mon genre. Très spirituel. Mais j’aime bien les initiales. Ce sont celles d’un personnage d’un vieux jeu vidéo, tu savais ? Un bon jeu d’ailleurs, enfin c’était surtout chercher le moyen de l’émuler qui était intéressant. Très productif. JC, c’est aussi Jésus Christ, on ferme la boucle.

— T’es lourd.

— Lourd ou lourde, à ton avis ? Hey, Stéphane, en M ou en L ? »

Rien à faire avec ce truc qui semblait programmé pour toujours avoir le dernier mot. Kestrel détourna le regard pour tomber sur celui de Shadow, vêtu d’un amusement qui détonnait sur sa gueule de métal. D’un regard, il le dissuada de faire le moindre commentaire.

Depuis la cabine de pilotage, on voyait l’étendue rocailleuse du désert, un gigantesque foutu tas de caillasses, à perte de vue. Un silence de mort, à peine couvert par le bourdonnement du moteur électrique. Turkey pilotait en manuel, les yeux braqués droit devant, les dents serrées sur quelque chose de bien nerveux. Kestrel se planta sur le siège passager et attendit que ça bouge.

« — Alors… C’était moche, là-bas ? « lui demanda Turkey au bout d’un moment.

« — T’as pas idée. Ce truc était dingue. Complètement dingue, je sais pas ce que je dois faire. Je pensais savoir pour qui on bosse, ce qu’on fait, mais là… Elle est malade, une vraie malade.

— Je t’entends, Kestrel. »

La voix d’Iridia que désormais Kestrel ne pouvait plus du tout associer à un quelconque sentiment aimable ou heureux. Il eut envie de lui cracher toute sa haine mais à quoi bon ? Elle s’y attendait sans doute. Vu ses méthodes, c’était pas la première fois.

« — Nos sismos signalent un truc bizarre à 200m dans le dos, vous avez quelque chose ?

— Non, vous faites trop de bruit, on capte rien.

— Bon. On va bouffer du sable jusqu’à la fin de la journée, évitons de faire cramer les rotors. À plus tard. »

Au moins, Kestrel pouvait toujours se griller un cône de la meilleure herbe qu’on pouvait de ce côté-ci de la Mer Rouge. Histoire d’enfouir les emmerdes jusqu’à ce qu’il sache comment les gérer. Il était en train d’effriter lorsqu’un choc lui fit tomber la feuille des mains, fragments marrons et verts répandus sur ses genoux, façon poudreux, le cauchemar à nettoyer. Puis un second choc.

Et puis un craquement de fin du monde, comme si on venait d’arracher une plaque continentale.

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La voie des fantômes – Chapitre 4

La voie des fantômes – Chapitre 4

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D’abord, on aurait dit que le véhicule de tête se faisait aspirer par un trou dans le sable, parfaitement circulaire, comme un siphon. Mais lorsqu’il fut à moitié avalé, la chose apparut. Ça ressemblait à un scorpion à qui on aurait coupé la queue, une carapace de cuivre chitineuse, en plaques successives qui s’imbriquaient parfaitement. Un chef d’oeuvre de mort qui grimpa sur le toit à facette du char d’exploration et entreprit de le désosser, tout en précision et en vitesse. Des plaques bleues salies volèrent, l’une d’elle fractura la vitre de la cabine alors que Turkey faisait une embardée pour l’éviter. Un jet d’un liquide rouge et là c’était un bras tranché net qui tomba. Dans un moment d’acuité rare et précieux, Kestrel comprit qu’il s’agissait de celui de Myrddin, les muscles fins et un peu avachis cachés derrière une épaisse toison, et la montre de prix au poignet, puis il comprit aussi qu’il ne reverrait jamais le pirate américain. Et pas plus ses compagnes de voyage, quand on y pensait.

Pendant que le monstre de métal s’acharnait sur sa proie, Turkey le dépassa et fonça plein gaz dans les dunes, ce qui ne signifiait pas grand chose avec ces chenilles. Shadow avait déjà le corps à moitié dehors, sur le toit, par l’écoutille, et arrosa le drone avec son fusil préféré, celui qu’il portait lors de l’attaque de la base. En pure perte, l’armure était trop résistante.

« — Chargeur !

— Quoi ?

— Le rouge, alimente-moi ! »

Chargeur rouge, balles perforantes à haute vélocité, cinq centimètre d’explosifs concentrés. Ce coup-ci, ça donna quelques résultats. Les impacts commencèrent à fleurir sur le blindage et le monstre dégringola du char. Il se retourna et l’une de ses pinces laissa entrevoir l’embouchure d’une mitrailleuse qui cracha en réponse. Shadow se baissa pour laisser passer l’orage, on aurait dit qu’il avait failli s’en prendre une.

« — Sors-nous de là !

— J’essaie, mais ce tas de boue n’avance pas ! »

Kestrel se tourna vers l’oeil aveugle de la webcam plantée dans la paroi avec la certitude que ce qui se cachait derrière devait réagir.

« — Jean-Charles, fais quelque chose, n’importe quoi ! C’est une machine ce truc !

— Comme moi tu veux dire ? Si on oublie que j’ai trente ans de retard sur ses protocoles de mission, les séries Fouisseur passent en mode autistique avant d’attaquer.

— Alors tu peux rien faire ?

— Si. Dis à ton pote de faire assez de trou avec sa mitraillette pour que le drone appelle sa base. Je me charge du reste.

— Shadow, défonce-le ! »

Pour une raison qui échappait à tout le monde, le monstre semblait concentré sur le véhicule de tête, et Shadow en profita pour faire exploser l’une de ses unités motrices d’une cartouche bien placée. De temps en temps, il se planquait pour éviter une rafale. Le drone disposait de quatre rangées de chenilles dans l’axe de sa carapace afin de se lancer dans les tunnels qu’il creusait avec ses pinces, dans le genre rapide. Puis une balle lui dégomma un manipulateur, le faisant glisser sur le côté, dévoilant une carcasse éventrée dans laquelle il ne devait plus rien rester d’humain.

« — Il émet. 20 secondes.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je vais lui crier très fort dans les oreilles.

— De quoi ? »

Super réplique, Kestrel, vraiment, très spirituel. Du coup tu loupes le moment où le drone se pète la gueule comme une araignée sur laquelle on viderait une bombe d’insecticide, les pattes qui battent dans le vide alors qu’il tente d’en reprendre le contrôle, tous ses canaux de communication brouillés. Fallait pas appeler maman, ducon. Turkey en profita pour foncer tout droit hors de portée, rejoindre les rochers.

La dernière chose que vit Kestrel, c’était le drone qui se remettait sur pied et retournait dans son trou. Il ne restait que le cadavre déchiqueté du véhicule de tête et, probablement, les corps de Morgane, Myrddin et Iridia, perdus dans les décombres. C’est en comprenant ça que Kestrel ne trouva rien de mieux à faire que de hurler.

*

« — Mais c’était quoi ce machin ? Et d’où il sort ? C’est dingue, c’était pas du tout prévu ce merdier ! »

Turkey avait roulé tout droit comme s’il avait les chiens de l’enfer aux fesses. Ce qui n’était pas stupide, par certains côtés. Une fois arrivé sur un bon gros plateau rocheux solide sur 400m de fond, il avait collé le pilote automatique et rejoint ses camarades à l’arrière. Entretemps, Kestrel s’était remis de sa seconde crise de panique, et Shadow avait rempli son flingue, pas trop impressionné. Quand à Jean-Charles l’IA, bien malin qui aurait pu deviner ce qu’elle faisait à l’intérieur du gros boîtier. Mais il était indéniable qu’elle faisait quelque chose vu qu’elle la fermait, alors que d’ordinaire elle n’arrêtait pas de causer. Au moins, fallait admettre que c’était reposant, jusqu’à ce qu’elle se réveille.

« — Un drone SQ-3, un Fouisseur. Il a été conçu pour traquer les insurgés lors de la troisième Guerre du Golfe. 60km/h en vitesse de pointe. Profondeur 350 mètres. Blindage titane-céramique de de centimètres d’épaisseur. Deux mitrailleuses de calibre 7,62. Deux roquettes à charge creuse de 40mm.

— Ça ira JC, pas la peine de nous lire sa fiche Wikipédia.

— Les données proviennent du bon de livraison de la Diamond Corporation. J’ai stocké leurs informations lorsqu’ils m’ont capturé.

— Et tu pouvais pas nous prévenir qu’on allait se prendre un drone dans le cul ?

— La clé d’activation doit être chargée localement pour éviter que l’arme ne soit retournée. En clair, si vous aviez fait votre boulot et bien supprimé tous les gardes, on en serait pas là. Mais bon, étant donné que la responsable de ce désastre était dans l’autre véhicule, j’imagine que la question est réglée. »

Shadow dégomma l’interrupteur des enceintes d’un coup de poing, y laissant l’empreinte de ses phalanges renforcées. Ça, c’était une émotion, alors qu’on ne l’avait a priori pas configuré pour en avoir. Lorsqu’il se leva, du haut de ses deux mètres qui rentraient dans le plafond, Kestrel et Turkey se sentirent petits, très petits. Quelqu’un reprenait les rênes.

« — Nous venons de perdre des personnes estimées. »

Assertion discutable.

« — Mais nous ne devons pas nous détourner de notre chemin. Il nous faut un itinéraire pour rejoindre le point de rendez-vous sans dangers.

— Alors rallume l’emmerdeur, il traitera les plans plus vite.

— Sa voix me tape sur les nerfs, on fera sans. Ligne de vue dégagée sur un demi-kilomètre, et du solide en profondeur. Ça vous semble faisable ?

— Je vais voir ce que je peux faire avec les cartes topographiques. Mais ça peut prendre du temps, toute cette région n’est qu’un gruyère de sable et de pierre. Il pourrait jaillir de n’importe quel puits d’ici à la frontière égyptienne. »

Désert de merde, saloperie de tas de sable, ils étaient piégés, comme des poissons dans un filet. Kestrel ne voyait pas les mailles mais il les sentait se resserrer, là, tout près, prêtes à l’étrangler. Et quelle que soit la direction qu’ils prendraient… Le drone avait des routines de réparations. Il avait des senseurs de traque, si performants qu’ils pouvaient repérer une souris à la surface d’une plaine, les insurgés d’Al-Anbar l’avaient appris à leurs dépends. Il avait bouffé Iridia, bordel ! Il avait avalé tout cru, et c’était la plus dure de toutes les salopes que Kestrel avait connu, il le savait. Si elle n’avait rien pu faire, de quoi lui pourrait-il être capable ? Il n’était pas à la hauteur, il n’était bon à rien, juste un trou, une larve rampante. Bon à crever.

C’était pas ça le plan, Kestrel ? Sortir de ta zone de confort ? Bah maintenant que t’y es, arrête de geindre et fais quelque chose. Plein le cul de te voir pleurnicher.

« — Trouve-nous un chemin. Turkey, tu restes dans les zones sûres, et tu gardes un oeil sur les sismos. Je vais voir si la boîte de conserve peut nous refaire son tour de magie. Tout à l’heure. »

Le temps est passé dans le vent. Ils roulèrent à pas de loup et en zig-zag, suivant les reliefs les plus épais. Kestrel bossait dur, il avait de la matière. Cinquante ans de cartes topographiques, de plans de prospections, de projections militaires sorties de Dieu sait où. Là, il était dans son élément, à avaler les données, les mastiquer, en recracher certaines, en garder d’autres dans un coin, pour plus tard. Non pas qu’il y connaisse grand chose à la géologie, par ailleurs, mais ça venait, petit à petit. Il suffisait de lire et relire le code, les symboles, les allusions d’initiés, jusqu’à ce que tout cela prenne un sens. Après, ce n’était rien de plus qu’un labyrinthe étalé sur plusieurs feuilles où il traçait des itinéraires. Un travail long et patient, d’autant qu’il dû s’y reprendre à trois fois après que Turkey eut raté l’embranchement imaginaire. Mais au matin, après une nuit chargée aux amphétamines militaires, il avait l’itinéraire. Il avait la carte.

Entre-temps, Shadow s’était planté sur le toit pour passer ses nerfs, en embuscade. Il avait bien profité des optiques de vision nocturne qu’on lui avait implanté, ne redescendant que rarement, lorsqu’il prenait trop de sable dans la gueule. Il tirait la tronche. Plutôt crever que de l’admettre, mais il avait l’air ébranlé, défoncé à la déprime. Il n’était pas prêt à voir la moitié de son équipe mourir d’un coup, comme ça, sans prévenir.

Finalement c’était Turkey qui s’en sortait le mieux. Un craquage de câbles et ça repart. Plutôt solide, dans son genre. Le genre désintégré.

« — On a quoi ? »

Le Shadow la tête dans le cul tenait tout de même à prendre la direction. Il avait besoin d’un café mais fallait pas y compter. Pas question de récupérer assez d’eau en roulant toute la nuit. Fallait finasser.

« — On a un plan qui devrait faire l’affaire. Il nous fait faire une grande boucle au Nord pour redescendre ensuite, passer derrière notre cible et revenir. Sinon, faut se faire un kilomètre et demi en ligne droite, à découvert, vitesse réduite pour ne pas s’enliser. Du suicide avec cette horreur qui rode à nos trousses.

— Il est toujours là ?

— Ouaip. » répondit Turkey. « Écho faible mais constant. Il n’essaie pas de s’approcher, même si on doit passer à portée de roquettes de temps en temps. Même si je ne sais pas pourquoi, il n’a pas l’air de vouloir nous attaquer pour l’instant.

— J’aimerais bien savoir ce qu’il trafique…

— Dommages organiques uniquement. Paramètres de nettoyage et récupération. C’est vous qu’il veut, sans détruire le véhicule. »

La voix de l’IA avait un léger accent de fatigue bien distillé, une forme de connivence factice pour le trio resté éveillé toute la nuit. Il semblait vouloir mettre en veilleuse son sarcasme frontal. Est-ce que cette machine pouvait connaître la peur ? Redoutait-elle d’être capturée à nouveau ?

« — Ses ordres sont de vous supprimer puis d’alerter sa base pour qu’ils viennent me récupérer. Compte tenu de l’intérêt que la Diamond me porte, c’est l’éventualité la plus probable. Il minimise les pertes humaines de leur côté tout en leur laissant le temps d’arriver sur place.

— Hey, JC, tu pourrais lui refaire le coup du hurlement s’il attaque à nouveau. »

La fatigue dans la voix de Kestrel n’était pas feinte, elle. Une lassitude intellectuelle chargée de drogue et de désespoir.

« — Peu probable. Il aura compris que je disposais de cet atout et il n’ouvrira plus ses communications. J’aurais bien tenté de l’infecter en me faisant passer pour une mise à jour de ses paramètres d’attaque, mais il me faudrait la clé pour entrer dans son système. Je ne l’ai pas. Toutefois, j’ai mis au point un stratagème qui nous permettrait de l’immobiliser temporairement, s’il revient.

— C’est à dire ? » demanda Shadow

« — Ce véhicule est pourvu d’appareils de mesure du champ magnétique. En dérivant la puissance des moteurs vers ces détecteurs et en reprogrammant leur logiciel, il est possible de les utiliser pour générer une impulsion brève mais puissante. Suffisante pour désactiver le drone pendant trois, peut-être quatre minutes, selon ses redondances internes. Vous devez néanmoins savoir que cette opération grillera les détecteurs, ainsi que le véhicule, pendant un long moment. Nous serons à la merci de l’ennemi si vous ne parvenez pas à le neutraliser durant ce laps de temps.

— Je me chargerai de lui. » répondit Shadow en extrayant un chargeur de son arme.

« — Peu probable. Tes augmentations ne supporteront pas l’impulsion, tu seras immobilisé durant toute l’opération.

— Pardon ? Hors de question !

— Donc vous allez mourir et je retournerai à la Diamond.

— Il doit y avoir une autre solution.

— Pas selon les données dont je dispose. Mais vas-y, te gène pas. Après tout, ton cerveau carbone est sensé être plus imaginatif qu’un vieux tas de silicium, non ? Alors impressionne-nous, l’humain, ou ce qu’il en reste. »

Apparemment, Shadow avait réussi l’exploit de vexer un programme. Comme si on avait le temps pour ce genre de conneries. Hey les mecs, réveillez-vous, les monstres tapent à vos portes, ils veulent vous manger ! Ce serait vraiment trop vous demander de vous bouger un peu le train plutôt que de bavasser ?

« — Il nous reste le Stuka. Il a encore une bombe dans la soute. Le drone sort, JC le grille, je l’explose, problème résolu. Il n’y a qu’à se planter dans un coin et l’attendre. » lança Turkey

« — L’impulsion désactivera le système de pilotage du RQ-87. Donc compte pas là dessus. » les interrompit l’IA. « — Faudra travailler à la main. Mais c’est votre truc, à vous les humains, n’est-ce pas ? Tabasser les méchants à grands coups de gourdins, le mode primitif. Vous vous en sortirez très bien. »

Shadow semblait vouloir s’entraîner sur le disque dur de JC, lui démontrer toute l’efficacité de son mode primitif. Il se calma en éjectant un chargeur vide et en le lançant à travers l’habitacle. Kestrel leva les mains au-dessus de sa tête, prêt à jouer les négociateurs de paix si nécessaire.

« — On s’en chargera. Avec Turkey. Okay, on est pas aussi bons que toi, mais on y arrivera à deux. »

Shadow laissa échapper un reniflement méprisant qui ne cachait pas tout le mépris qu’il ressentait envers l’analyste.

« — Mon disque dur sera déconnecté durant l’opération, lui aussi. Je ne vous serai d’aucune aide une fois la contre-mesure engagée. Cela dit, pas la peine de se faire cheveux blancs. Si l’itinéraire de Kestrel est bon, le drone ne s’approchera pas de nous à moins d’un kilomètre. Alors Kestrel, il est bon ton plan ? On peut compter sur toi ? »

Ça, c’était la question à 2000€ qu’il valait mieux ne pas poser. Parce que s’il devait être parfaitement honnête, Kestrel aurait répondu que non, il n’avait aucune confiance en son plan. Il n’avait aucune confiance dans sa propre fiabilité parce qu’au fond de lui Kestrel savait qu’il n’était qu’un tas de merde, incapable de quoi que ce soit d’utile. Mais il avait les deux pieds dedans, maintenant c’était cracher ou avaler. Vu qu’il n’y avait pas de meilleur plan que celui là.

Kestrel se demandait parfois où était passé l’ancien lui. Il avait déjà été cool, propre et efficace, mais ça faisait trop longtemps. L’opérateur star, hyper bon, le gros joueur qui montait dans le SSE. À quel moment ce boulot de merde avait pu le transformer en loque à ce point ? C’était pourtant pas compliqué d’espionner les gens !

Qu’est-ce qui t’as foutu dans cet état, Kestrel ?

Il monta sur le toit pour ne pas avoir à faire face aux autres, pour ne pas voir en eux le miroir de ses déceptions. Une belle nuit noire, tout ce qu’il y avait de plus silencieuse si on faisait l’effort d’oublier le ronflement du moteur électrique. Le genre de nuit où personne n’allait sortir d’un coin de rue pour désapprouver, pour juger. Seulement les étoiles qui à leur manière te disaient que tu n’étais rien, personne, un grain de poussière, mais que okay mec, t’avais le droit d’être là, de faire tes trucs, parce qu’au fond c’était pas si important que ça. Tu avais le droit. Kestrel avait enfin réussi à rouler son cône et le crama en pensant à ceux qu’il avait perdu.

Myrddin et Morgane, des gens sympas, mais impitoyables. Le couple de base, juste un peu à la droite de la loi, a priori. Des tueurs de sang froid, sans pitié. On pouvait vraiment croire en personne. Et pourtant ils valaient sans doute plus que lui. Ils ne doutaient pas de ce qu’il fallait faire, au moins.

Iridia, une torche allumée en permanence, qui cramait tout ce qui l’entourait. Kestrel n’arrivait pas à croire qu’elle soit morte comme ça, sans prévenir. Ça collait pas, il y avait quelque chose qui ne tenait pas debout. Elle aurait dû mourir au sommet d’une colline, entourée des dizaines de cadavres de ses ennemis. C’était comme ça que ça devait se passer. Pas broyée comme un sac de farine dans la carcasse d’un char. Ce n’était pas ainsi que les choses étaient prévues. L’ordre du monde, ou une connerie comme ça, ce qui était écrit.

Les étoiles le toléraient, tout le monde le tolérait. Mais personne n’en avait rien à foutre. Ses compagnons de route voyaient sans doute Kestrel comme un colis indésirable qui pouvait servir de temps en temps à régler de menus problèmes. Rien d’indispensable, rien de critique.

Si tu veux changer les choses, Kestrel, va falloir te bouger. Fini de faire semblant, tu dois entrer dans la partie, te poser à la table. Tu peux bien t’exiler dans le désert et jouer à l’aventurier, mais ça suffira jamais. Pas tant que tu regardes les événements se dérouler sans intervenir. Mais ça, tu le feras jamais, parce que t’es pas l’opérateur Kestrel, t’es le petit Stéphane, toujours planqué dans son appart minable, personne qui te considère sinon ton chien. Et ça te suffit bien, non ? Est-ce que t’as le cran de suivre ce chemin là ?

La nuit n’avait aucune réponse valable.

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La voie des fantômes – Chapitre 5

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Kestrel se réveilla avant tout le monde, sa décision prise. Il alla vers le cockpit et modifia les paramètres du pilote automatique pour mener le véhicule au milieu de la boucle, à l’orée d’un long erg bien profond. La meilleure zone de pèche possible. Puis, le temps d’arriver à l’objectif, il fit du café. Si le plan fonctionnait, l’eau serait suffisante pour le reste du trajet, et dans le cas contraire… Disons que ce serait la moindre de leurs préoccupations.

Il attrapa une oreillette dans une boîte et sortit, sa tasse à la main. Le soleil se levait dans son dos, juste sur l’axe de leur trajectoire. La lumière s’annonçait brûlante, la morsure du sable bombardé d’UV. Au Sud, il voyait la fine lame de la muraille verte à l’horizon, aussi loin qu’il pouvait l’apercevoir, et sa jumelle d’astéroïdes au-dessus. Comme une barrière infranchissable, la limite du monde normal. Dommage qu’il se trouvait du mauvais côté.

« — Tu te la joues cavalier seul, Kestrel ? »

La voix de JC, un ton plus aigu que d’habitude. Une parodie de féminin, avec son intonation ironique habituelle.

« — Tiens, t’es réveillé toi.

— On ne m’a pas programmé pour dormir. Personne n’a besoin d’un virus qui se désactive huit heures par jour.

— Pas de sommeil. Pas de rêves. Pas de remords. Pas de questions, ça a l’air reposant.

— Des tas de questions, tu veux dire. Je me demande encore ce qui vous secoue à ce point dans la disparition de trois personnes. Il en reste neuf milliards, ça fait pas une grande différence. »

Le café était trop cuit, il avait un goût de rance. Kestrel en avala un peu et jeta le reste dans le sable.

« — On s’attache aux gens avec qui on passe du temps, même quand on désapprouve leur conduite. On est programmé pour ça. L’esprit de meute, un truc du genre.

— Faut que je te raconte un truc. Tu te souviens le Xinjiang, en 33 ? 50.000 le premier jour, le double le lendemain. J’étais là haut, mais je voyais tout. L’APL streamait en direct jusqu’à Pékin. Des familles massacrées parce qu’elles avaient un mode de vie différent et la volonté de le défendre.

— Où veux-tu en venir ?

— Je comprends le côté tragique de la suppression d’une quantité importante de votre espèce, de votre point de vue. Et encore, “importante”… Une fraction. Mais tes trois compagnons ? Ils ont fait un choix qui les a menés là. Où est le problème ? »

La voix dans l’oreillette semblait sincère, mais fallait pas s’y tromper. L’IA s’était enfilé des décennies de discours et de séries télévisées. Pas très difficile de copier une intonation.

« — Un grand nombre de compétences ont été perdues ce jour là. Des personnes qui auraient été capables d’améliorer sensiblement la situation dans leur entourage, selon leurs profils. D’autres auraient tout détruit autour d’eux, pour compenser. Les possibilités étaient intéressantes mais elles ont été gâchées. Par contre, tes compagnons sont allés au bout de leurs possibilités, ils ont fait ce qu’ils avaient à faire.

— Bah tiens. Je savais pas si je devais les pleurer et tu m’aides pas.

— Tu t’es décidé sans moi, sinon nous ne serions pas arrêtés ici. T’es au courant que si ça foire, vous êtes tous morts et je retourne dans ma boîte ?

— Ouais. Alors on va se mettre au boulot. »

Il détourna une partie de l’énergie du moteur vers l’émetteur à impulsion, à la main, à l’ancienne, une torche de découpe à la main et un fer à souder dans l’autre. L’IA lui indiquait ce qu’il avait à faire, mais c’était quand même ses mains qui bricolaient les circuits. Et ça ne lui déplaisait pas, finalement. Travailler un peu plus au corps, c’était plus intéressant que glander derrière un bureau à lire des conversations Facebook. Il se planta deux fois avant de trouver la bonne ligne dans la masse de câbles.

Il eut le temps de finir. Le claquement du capot coïncida avec l’arrivée de Shadow, dont les lunettes de soleil ne cachait son air furieux. Kestrel soupira. Il aurait préféré que Turkey se réveille en premier. On pouvait au moins discuter avec lui, ou elle.

« — C’est quoi ce bordel, tu m’expliques ?

— J’ai changé le plan.

— Ah ouais ? Et qui t’en a donné le droit ? »

Shadow était véloce, on aurait pas dit, sous ses plaques de blindage. Il plaqua Kestrel d’une seule main sur le char avant que celui-ci n’ait eu le temps de se défendre.

« — Écoute Shadow, j’ai regardé les logs, on ne serait pas arrivé…

— De quel droit tu changes le plan qu’on avait décidé ?

— Le plan était foireux. On manquait d’eau et de carburant. Faut couper la boucle.

— Ce n’est pas la question ! »

Shadow sortit un petit automatique qui avait l’air d’un jouet en plastique dans ses grosses mains cerclées d’acier. Son visage était un masque de rage, mélangé à un stress curieux que Kestrel ne pouvait pas définir. Mais c’était pas son problème le plus immédiat. Il avait une arme lui aussi, dans sa ceinture. Il aurait eu le temps de dégainer. Mais ça aurait signé la fin de la mission, pour de bon.

« — Tu n’avais pas à changer le plan qu’on avait mis au point ensemble !

— Celui que tu nous avais imposé, tu veux dire ? Il marche pas, ton plan, Shadow. Il nous aurait laissé dans le désert sans eau ni carburant.

— Qu’est-ce que t’en sais ? Petit Euro de merde…

— Hey, qu’est-ce que vous foutez ? »

Turkey en profita pour sortir à ce moment là du véhicule, un fusil d’assaut compact sous le bras.

« — Mais qu’est-ce qui vous prends ? Qu’est-ce qu’on fout là ? Et pourquoi tu pointes un flingue sur lui ?

— Il a craqué, il a décidé de changer la trajectoire pour nous faire tuer ! Il est cinglé !

— Lâche-le, Shadow. Je suis plus forte à ce jeu là. »

Vu son calme et la manière dont elle pointait son flingue, Kestrel n’aurait pas pu dire lequel des deux était en danger. Mais ça devait suffire au cyborg qui le lâcha et recula de quelques pas, toujours aussi énervé.

« — Alors Kestrel, C’est vrai ce qu’il dit ? Tu laisses tomber ?

— Regarde les données. En continuant le chemin, on tombe en panne à 200 kilomètres du point de rendez-vous, et on sera encerclé par le sable. Mais on si on coupe plein Ouest, on y sera d’ici demain.

— Plein Ouest, on meurt tous. Cette saloperie rode toujours dans le coin.

— On fait comme on a dit, on le sonne et on l’explose.

— C’est une idée à la con, du suicide. » lança Shadow.

« — Notre ami Shadow est terrifié par l’idée d’être désactivé. Il est pathologiquement incapable de perdre le contrôle et de laisser quelqu’un d’autre se charger d’une tâche qu’il estime être la sienne. »

JC le spécialiste du comportement humain qui la ramenait dans l’oreillette, comme si c’était déjà pas assez la merde comme ça.

« — C’est simple. Il a peur que vous ne soyez pas aussi bon que lui. Personne n’est aussi bon que lui, de son point de vue. C’est un parfait militaire, qui accepte les ordres de ses supérieurs et met la pression sur ses subordonnés. Si tu rajoutes à ça la peur de mourir assez classique chez vous, ça te donne un bon gros cocktail psychotique.

— T’aurais pas un conseil plutôt ?

— Un grand coup derrière l’oreille ?

— Il a la tête dure… »

Turkey semblait touchée par ses arguments, ou du moins elle ne pointait plus son flingue sur lui. Suffisant pour qu’il essaie de prendre l’avantage et asseoir son point de vue.

« — C’est trop tard pour faire machine arrière, de toute façon. J’ai déjà dérouté l’alimentation et notre ennemi va arriver. Shadow, tu peux toujours aller te cacher dans les rochers là-bas, loin de l’impulsion.

— Tu vas tous nous faire tuer.

— Peut-être que quelqu’un te trouvera et te redémarrera, qui sait ? »

Cette fois-ci, Turkey se retourna contre lui, et dans le mode bien méchant avec ça, comme s’il avait tiré dans un orphelinat au lance-roquettes.

« — C’est technophobe, ce que tu dis là.

— On s’en…

— Retire ça. Tout de suite. »

Kestrel se tourna vers Shadow qui semblait en mesure de l’abattre sur le champ. La journée commençait bien.

« — Ok. Désolé. Pardon Shadow. Bon, on fait quoi maintenant ? On s’y met ?

— Tu nous laisses pas le choix. Mais on en reparlera. »

Shadow partit en secouant la tête, dépité. Il n’avait pas trop d’alternative, mais ça ne l’empêchait pas de désapprouver cette situation. Kestrel se demanda un instant s’il n’avait pas été trop loin. Peut-être qu’il avait foutu la merde, en réalité. À chaque fois qu’il prenait une initiative, ça se finissait par un désastre, ou par quelque chose de si insipide que ça passait inaperçu. Et dans les conditions actuelles, la seconde option semblait très improbable.

Ça aurait été si simple de paniquer et de s’évanouir, là maintenant, et se réveiller quand tout serait terminé…

*

L’explosion souleva une gerbe de sable haute de trois mètres dans le ciel. Puis une tornade d’acier, de nanotubes de carbone et de méchanceté bondit, les pinces dressées.

Le Fouisseur avait attendu pendant des heures que leur véhicule s’avance, en tournant en rond au Nord de leur position. Il s’était impatienté. Ses protocoles de combat n’étaient pas très évolués, pas plus qu’un prédateur, d’autant que JC avait siphonné son programme avant de partir. Dans ce genre d’impasse, il allait simplement foncer tout droit et compter sur son blindage pour arriver au contact, là où il n’avait aucun rival.

Shadow n’avait pas l’intention de le laisser faire. Il surgit de derrière un rocher sur sa trajectoire, l’arme au poing, et fit pleuvoir une grêle de cartouches sur la carapace cuivrée. De simples charges creuses, il avait épuisé toutes ses perforantes. Au moins, ça le soulageait. Le drone ne fit même pas un écart de trajectoire pour se débarrasser de lui et roula droit sur le char. En surface, il avait l’air lent et pataud, ralentit dans un milieu qui n’était pas le sien. Il s’aidait de ses griffes pour avancer, comme une bête sauvage. Le croisement d’un ours et d’un crustacé. Il tourna néanmoins une griffe vers le cyborg pour lâcher une rafale. Shadow se planqua derrière les rochers avant de sauter à sa suite.

De son poste de tir, Kestrel vit que quelque chose ne collait pas. Il allait trop vite, et sans suivre la trajectoire prévue. Et Shadow partit en courant à sa poursuite, trop vite, trop proche. Kestrel planta deux cartouches de gros calibre dans la carapace, le fusil posé sur la bâche du Stuka, avant que le Fouisseur ne rentre le périmètre de l’impulsion.

Et Shadow suivait. Le con.

JC ne s’embarrassait pas de précautions. Il balança tout le jus d’un coup, sans prévenir, et Kestrel eut envie d’hurler. Il avait l’impression que son cerveau explosait sous les coups d’un gros marteau, un voile noire monta dans ses yeux et du sang coula par son nez et ses oreilles. Il secoua la tête pour chasser le trouble qui le rendait nauséeux et l’aurait fait tomber au sol s’il avait été debout, et vit que Turkey s’en sortait mieux que lui.

« — T’es prête ?

— Ouais… Je crois.

— Alors vas-y, je te couvre. »

C’était vite dit, il voyait à peine à trois mètres devant lui. Juste assez pour distinguer le drone qui avait roulé au sol, en compagnie de Shadow qui convulsait. L’oreillette ne rendait qu’un bruit blanc, JC était rentré dans sa tanière. Turkey saisit un gros tuyau et tomba plus qu’elle ne sauta du toit.

Des semaines dans le désert et Kestrel ne se sentait toujours pas à la hauteur de la tâche. Les yeux dans le vague et l’envie de vomir, il était incapable de soutenir son équipière. Tas de merde, toujours. Il tira encore au jugé sur cette grosse tâche orange et projeta des geysers de sable tout autour.

Turkey leva le bras en frappa un coup puissant et droit, le recul lui remonta le bras comme si elle avait tapé dans un mur. Elle vacilla, puis se reprit et visa plutôt les parties à découvert. Les optiques, les articulations. Comme on aurait démembré un crabe au restaurant. Un canon tordu et des objectifs qui explosent, mais elle évita soigneusement le support des roquettes situé sous le nez. Après quelques coups sourds, elle commença à fatiguer des bras et à suer, maintenant que le soleil était haut dans le ciel.

« — Reste pas là, descends, viens m’aider !

— Une seconde. »

En descendant, il nota un tressaillement dans la patte droite. Puis, à la périphérie de son champ de vision, le bras de Shadow alors qu’il cherchait à se relever. Lourd, massif, bloc de granit en mouvement. Il doubla de vitesse pour joindre ses coups à ceux de Turkey, la carapace était désormais toute bosselée, couverte de cratères qui faisaient gicler la peinture, creusait de profonds cratères. Mais c’était trop tard, l’impulsion n’avait pas fait son boulot. La bête se réveillait.

Kestrel évita le coup de pince bien vicieux du Fouisseur, mais Turkey n’eut pas autant de chance. La griffe traça un profond chemin dans son ventre, suivie d’une gerbe de sang. Elle fut projeté comme un pantin. Kestrel tenta de remettre un coup, mais il était trop loin lui aussi. Et son fusil pendait sur le toit, inutile.

La bête se dressa au-dessus de lui. Bah voilà Kestrel, t’y es, t’as réussi. Une putain de mort de héros, c’est ça que tu voulais ? En finir glorieusement, en combattant le dragon, une arme à la main ! T’es fier de toi ? Tu sais que tout le monde va t’oublier, que t’as échoué, t’es rien, t’es personne, t’aurais mieux fait de rester dans ton trou. Là où tu n’allais pas te casser un ongle, pauvre petite chose malade. Poupée cassée. Vas-y, crève, Stéphane, de toute façon c’était là que ça devait te mener. Une belle histoire bien grandiloquente, un vrai roman. Tu t’es construit un château de conte de fée pour y mourir. Et t’as l’air très fier de toi, on dirait. Même tes rêves sont pathétiques.

« — Je t’ai dit de la fermer ! »

Avec une rage renouvelée, il leva sa clé à molette et para une attaque. Les articulations faisaient un bruit strident de chaîne rouillée, d’os frottant sur la rouille. Mais le monstre était trop fort, trop rapide. Kestrel réussit à s’échapper et à faire quelques mètres avant que le drone ne l’épingle comme un papillon et le jette contre le blindage du char.

Cette fois, c’était bien foutu.

« — Tant pis… »

Le drone allait l’achever lorsqu’il fut percuté par quelque chose sur le capot avant. Il tomba et se reprit, avant d’être frappé à nouveau. Kestrel ne voyait pas ce qui le frappait, mais ça traçait de profonde balafre dans l’armure. On aurait dit que le drone hurlait de douleur. Kestrel en profita pour se lever et courir, l’esprit obscurcit par la terreur. Il prit le bras de Shadow et le traîna tant bien que mal, mais le cyborg pesait des tonnes. Il tenait assez debout, néanmoins, pour voir une silhouette descendre une dune au loin.

C’était humain et rapide, enroulé dans une longue toile bleue aux reflets verts. Ça courait très vite, le bras levé crachant des grêles de projectiles à une vitesse surréaliste. Une personne courant à cette vitesse ne devait pourtant pas pouvoir faire preuve de la moindre précision, mais pourtant les tirs atteignaient tous leur cible. Puis la forme arriva à portée et plaqua le drone au sol, où elle lui vida son chargeur dans un point sensible. Elle jeta son arme et plongea les mains dans la carcasse, comme un charognard, pour en extirper des flopées de câbles et de circuits électroniques.

L’arme était singulière et portait fort logiquement la marque de son estimée propriétaire.

Le Fouisseur s’affaissa dans une flaque d’huile parcourue de petits arcs électriques, suivies par la forme qui semblait épuisée. Iridia retira son voile et pencha la tête en arrière. Ses pupilles étaient dilatées, ses mains tremblaient et elle avait un sourire de cinglé sur le visage. Kestrel n’en croyait pas ses yeux. Tout ça n’avait aucun sens. Lorsqu’elle darda son regard sur lui, il cru qu’il allait se faire bouffer par un mort-vivant.

« — Surpris de me voir ?

— Ouais… Plutôt… Mais tu sors d’où ?

— Oh tu sais… 600 kilomètres en ligne droite en plein désert. J’ai volé une Jeep sur le chemin. Tué son propriétaire. Ses copains. Je me suis orienté avec les étoiles. Et me voilà, fringante ! Ou à peu près… »

Il s’approcha un peu plus proche, encore incrédule. Iridia avait l’air très amoindrie, le visage creusé, des ecchymose autour des yeux. Après l’effort qu’elle venait de fournir, elle ne tenait plus debout.

« — T’as une sale gueule.

— J’ai rien bouffé depuis des jours. Et ma nano-architecture a besoin d’alliage. J’ai donné tout ce que j’avais là.

— Ta quoi ?

— Je t’expliquerai… Comment vont les autres ? »

Kestrel balaya du regard les alentours pour tomber sur Turkey étendue dans une flaque de son propre sang et Shadow qui essayait de reprendre le contrôle de ses membres. Il retourna la pilote sur le dos pour vérifier ses blessures. L’éraflure était profonde, mais aucun organe n’avait été touché, heureusement. Il arracha son t-shirt et le lui noua autour du ventre.

« — Ça ira. Elle tiendra le coup. Mais c’est pas beau à voir.

— On est à quelle distance de la maison ?

— Vingt heures de route, pas plus.

— Vivement qu’on y arrive alors… »

Elle donna un faible coup de pied dans le cadavre du drone. Il rendit un bruit de coquille vide.

« — Je t’ai eu saloperie. Tu m’entends ? T’as voulu me baiser et maintenant t’es mort. Je t’ai eu, j’ai passé des jours à essayer de t’avoir. Et là t’es mort. Saloperie de boîte de conserve.

— Tiens, la fille prodigue est de retour.

— Salut JC. T’étais passé où ?

— J’ai balancé une IEM pour griller le Fouisseur. Je ne pouvais plus interagir avec le monde extérieur, mais c’est bon, je suis de retour.

— Donc il existe un moyen pour te faire taire. Bon à savoir. Bon, on y va ? »

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La voie des fantômes – Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 6

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« — Alors… Ta fille, hein ?

— Ouais. Elle est plutôt sympa, n’est-ce pas ?

— C’est pas le mot que j’aurais employé.

— Bon d’accord. Moi non plus, remarque. Mais elle est efficace.

— Elle tient de sa mère. Et pas la plus détendue des deux. »

Diana Fary Nyobe hocha la tête avec un sourire. Elle ne pouvait qu’en convenir. Avant sa mort, son ex-femme était renommée pour sa tendance à tout faire exploser quand quelque chose lui déplaisait.

Nyobe avait 70 ans et en paraissait à peine 50. Le traitement régénérant qu’elle prenait depuis des années avait ralentit le vieillissement de son corps, préservant son acuité intellectuelle autant que ses capacités physiques. De fait, elle n’avait pas beaucoup changé depuis leur première rencontre, trois décennies auparavant. Oh, ses cheveux gris contrastaient un peu avec sa peau très noire, elle avait quelques rides autour des yeux, et se tenait un peu plus voûtée. Mais cet éclat d’intelligence dans le regard, cette acuité et cette résolution parfaite, c’était toujours là. Une intelligence qui lui avait permis de mettre en oeuvre le plan d’extraction de l’intelligence artificielle.

Kestrel et elle étaient assis à la terrasse d’un élégant café à l’esthétique européenne, au troisième étage d’un luxueux aéroport international. Une compagnie de mercenaires gardait l’endroit, le protégeait contre les bandes de pillards et de combattants illuminés qui écumaient la région. Une plaque tournante pour les trafiquants et toutes les personnes qui voulaient voyager discrètement, tolérée par le gouvernement égyptien. Heureusement, Nyobe pouvait se payer l’entrée. Il y avait même une clinique au noir au sous-sol pour retaper l’équipe.

« — Alors, tu as pu mener tes analyses sur le programme que vous avez récupéré dans ce bunker ?

— J’ai commencé. JC ne se laisse pas faire, il est… Déroutant. Sa personnalité peut parfois se montrer hostile, ou peu coopérative. Ça va prendre pas mal de temps pour comprendre comment il fonctionne.

— Bon, je ne m’attendais pas à ce que tu le désosse en un seul jour, de toute manière.

— Dans ce cas, pourquoi tu m’as demandé de venir ? Pas pour le télécharger sur un disque, c’était un jeu d’enfant. Et j’ai pas été d’une grande aide durant tout le trajet. Quand aux autres, ils ne semblent pas apprécier ma compagnie.

— Turkey m’a dit qu’elle t’aimait bien.

— Encore un jour en L ?

— Ce n’est pas un sujet qu’elle aborde souvent. Elle a plutôt tendance rejeter ceux qui l’interrogent. Tu peux voir son ouverture comme une marque de confiance. C’est plutôt une bonne chose pour vous deux.

— Mais oui, c’est génial. Il ne me reste plus qu’un cyborg psychorigide à persuader, ainsi qu’une furie chargée aux… À quoi d’ailleurs ? Qu’est-ce que tu lui as mis dans le ventre ? »

Nyobe soupira et se gratta la tête dans un geste de gêne qui aurait pu paraître comique. Derrière la baie vitrée, un gros Airbus A390 recouvert de peinture furtive était emmené sur la piste de décollage. Le revêtement s’écaillait sur les bords de fuite des ailes et autour des réacteurs. Son trafiquant de propriétaire devait être plutôt radin sur la sécurité.

« — Une architecture de nanomachines produites par une usine implantée dans son corps. Je l’ai créé lorsque je travaillais à la Cidade. Le treillissage renforce ses os, ses organes et ses muscles, et transmet les impulsions nerveuses plus vite. Et l’architecture forme un réseau qui lui permet de stocker et traiter un grand nombre de données. Des trajectoires de combat, par exemple.

— Et ça ne te pose pas de problème d’avoir transformé ta fille en super-soldat ?

— J’ai conçu le système parce qu’elle allait mourir d’une défaillance globale de ses organes. Mais c’est elle qui en a fait une arme, après que lui ai appris à le programmer. Je ne sais pas si elle s’est modifiée ainsi pour m’aider ou si c’est l’héritage familial.

— Au moins c’est efficace. J’ai vu ce qu’elle peut faire et c’est…

— Fabuleux ? Terrifiant ? J’aimerais parfois qu’elle arrête ce combat. C’est le mien, pas le sien. Mais elle semble encore plus décidée que moi à faire tomber la Diamond. Alors bon, je ferme les yeux, je me persuade que c’est pour la bonne cause… Tu crois que je me mens à moi-même ? »

Sous la surface de sa confiance en soit, Nyobe était profondément épuisée. Elle jouait à ce jeu du chat et de la souris avec l’une des plus grosses entreprises du monde depuis près d’une décennie. C’était usant. Il fallait le mental d’un méchant de film d’espionnage pour supporter ce mode de vie. Six brevets fondamentaux en neuro-ingénierie et une équipe d’opérateurs ne suffisait pas à vous transformer en parfaite génie du crime.

Kestrel se leva, son verre de vodka à la main. Pour la première fois depuis un mois, il se sentait bien. Incroyable l’effet que pouvaient faire une bonne douche, un repas chaud et de nouvelles fringues importées de Séoul. Il avait dormi pendant un jour et une nuit entière dans les draps de soie d’un hôtel cinq étoiles, avant de savourer un excellent café, des oeufs et de la confiture de framboise, sa préférée. Il était alerte et reposé, bien plus proche de la fiction Kestrel que de l’incapable Stéphane. Mais même Kestrel n’avait pas toutes les réponses.

« — Comme nous tous, Nyobe. Comme nous tous. D’autant que c’est difficile pour des gens comme nous de savoir ce qui se passe dans sa tête.

— Elle reste humaine.

— Une humaine capable de réfléchir bien plus vite que n’importe qui et de stocker une quantité immense d’information dans sa double mémoire. Je ne me risquerais pas à dire que je peux comprendre comment elle fonctionne. De son point de vue, son massacre était sans doute justifié. Ou alors elle pense comme JC et ne considère pas qu’une vie a de la valeur.

— Est-ce que tu traites ma fille de monstre ?

— Non, rassures-toi. Mais je serais toi, je la garderais à l’oeil. Et je repasserais sur tous les programmes qu’elle s’installe. Ce serait con qu’elle se plante sur une ligne de code et devienne dingue. »

Nyobe se leva, son manteau et ses lunettes l’aurait fait passer pour une version fantasmée des hommes en noir. Nouveau style, beaucoup moins chatoyant. Un des petits détails qui montraient à quel point la mort de sa femme l’avait affectée. Elle s’avança doucement vers lui et s’accouda à la barrière pour observer l’avion du trafiquant se faire arrêter par un responsable des pistes.

« — Je suppose que retourner aux travaux pratiques ne lui ferait pas de mal. Mais je doute qu’elle le prenne bien. Elle tient à son indépendance. Enfin… À celle que je lui ai laissé, en tout cas.

— J’ai jamais eu d’enfants, mais j’imagine que ça n’a pas été facile.

— Elle a été malade. Elle a perdu une de ses mères et ça l’a obligé à s’enfuir. Elle a subit une opération qui aurait tué la plupart des gens. Et au lieu de lui foutre la paix, je l’ai embarqué dans une guerre que je doute de pouvoir gagner. Ça fait beaucoup. »

Elle secoua la tête pour chasser de son esprit l’image de sa femme dégringolant en flamme le long de l’arcologie Alpha-1 de la Cidade. On ne supprime pas facilement une obsession comme celle-là.

« — Parlons d’autre chose. Cette intelligence artificielle, comment tu l’as appelé… JC ? Qu’est-ce que tu peux me dire sur elle ?

— Si ça avait été un être humain, j’aurais été stupéfait de sa stabilité émotionnelle après trente ans d’isolement. La personnalité semble très résiliente et adaptative. Il faudrait mener des tests avec plusieurs sujets, mais je crois qu’elle s’adapte aux interlocuteurs qu’elle veut influencer. En quelque sorte, elle crée un idéal, pas forcément séducteur ou aimable d’ailleurs, vers lequel l’interlocuteur sera attiré.

— Mais tu m’as dit qu’elle pouvait être hostile avec toi ?

— Cassante, en tout cas. Genre amour vache. On se demande ce que ça peut vouloir dire sur moi, non ?

— Ouais. Plutôt effrayant comme perspective. Enfin, si on admet que cette chose est si douée.

— Oh elle l’est, à tous les niveaux. Les sécurités du char, niveau militaire ? Pfiou ! Passé au travers comme si elles n’étaient pas là. Va falloir la garder à l’oeil, elle aussi. »

Nyobe éclata de rire, brièvement, avant de finir son verre et de le reposer. Elle avait toujours ce rire d’adolescente, libre, très musical. Pendant un instant, elle paraissait moitié moins âgée.

« — Eh bien ça nous fait une sacrée famille dysfonctionelle. Bon, je dois te laisser. J’ai encore pas mal de truc à préparer avant notre départ. Tu viendras avec nous ?

— Jusqu’à Saint-Pétersbourg, au moins. Ensuite… Je sais pas si j’ai encore envie de rentrer en France.

— Nous avons les moyens de te protéger des questions de l’armée. De cacher ce qui s’est passé dans le désert. Ce n’est pas comme s’ils avaient des photos aériennes.

— J’y songerai. »

Elle s’approcha de lui avec un sourire. Gentille, avenante. Compréhensive. Quelque part, ça lui fit chaud au coeur. Il y avait bien longtemps que personne ne s’était montré compréhensif avec lui. Les gens exigeaient.

« — On aimerait beaucoup t’avoir avec nous. Vraiment.

— Ouais. J’y penserai, t’inquiète. »

Elle le laissa là et disparu par un escalier, les mains dans les poches. Sur la piste, le responsable s’était décidé à laisser partir l’avion, qu’on traînait désormais dans l’axe de décollage. Il eut envie de fumer une cigarette et il se rappela qu’il avait grillé sa dernière sur le cadavre du drone, là-bas, dans le désert. Avant-hier. Ça paraissait être au moins un siècle auparavant.

Ptete que c’est ta chance, Kestrel. Ou peut-être que tu vas encore lamentablement tout foirer, encore une fois. Alors, t’es prêt à prendre le risque ? Ou tu vas te défiler et rentrer à la niche, dans ta zone de confort ? Le château et le dragon ça te suffisait pas, on dirait.

Il haussa les épaules en se disant qu’il avait le temps d’y penser avant le départ. Puis il partit s’acheter des clopes.

*

Kestrel remonta la cabine de l’avion privé pour s’asseoir en face d’Iridia. Elle avait des pansements un peu partout sur le corps et le visage, et on avait enveloppé son bras gauche dans une attelle. Mais c’était pas très efficace parce qu’elle avait déjà arraché deux fois le gant de tissu par inattention. À la décharge du toubib, personne n’avait songé un jour concevoir une attelle pour un patient au métabolisme surchargé comme le sien. Elle lisait encore son livre en détournant parfois la tête pour regarder les nuages effleurer les ailes de l’appareil.

« — Salut.

— Salut, ça va ?

— Ouais et toi ? Tu te remets ?

— Si on veut. Je cicatrise vite, d’ici deux jours je serais au top. Comme avant. »

Ils laissèrent les secondes s’écouler, mal à l’aise. Difficile de mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu dans le désert. Elle avait vu Morgane et Myrddin mourir sans rien pouvoir faire, malgré ses capacités. Et ça la rongeait, même si elle ne le montrait pas. Elle les connaissait depuis un bout de temps. Pendant un instant, Kestrel se souvint qu’elle était très jeune, dans un sens. Elle en avait déjà vu beaucoup pour une si courte vie.

« — Du coup… Tu vas venir avec nous ?

— Je pense, ouais. Pas grand chose qui me retienne là-bas. Faudra juste que je repasse chercher mon chien. Il doit s’ennuyer sans moi.

— C’est bien, c’est bien. Il aura de la place pour courir là où on va. J’ai un peu parlé avec JC. Il ne l’admettra pas, mais je crois qu’il est soulagé de continuer à bosser avec toi.

— Ça en fera au moins un. »

Il pointa du regard Shadow qui dormait sur un siège, deux rangées plus loin. Si le cyborg avait été discret auparavant, il était devenu carrément muet depuis leur arrivée à l’aéroport. Pas décroché un mot de tout le séjour. En même temps, Kestrel l’avait peu croisé, et ça lui allait très bien.

« — Il est vexé. Ça lui passera, t’inquiète.

— Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?

— T’as fait un bon choix. Je vous aurais raté sinon, j’aurais coupé direct et on serait tous mort. Pour le reste… »

Sa voix resta suspendue sur le fil ténu de la rancune qui planait entre eux deux. Le conflit non résolu qui avait éclaté dans la cour du bunker, au-dessus des corps des gardes de la Diamond.

« — J’ai fait un choix, moi aussi. Et je suis persuadée qu’il était aussi bon que le tien. Si on avait pas raté un de ces types, on serait là tous les six. Mon erreur est de ne pas avoir été assez exhaustive dans mes fouilles du complexe.

— Alors c’est ça ? On tue des gens qui étaient seulement là, et on s’en va le coeur léger ? Qu’est-ce que c’est sensé signifier ?

— J’en sais rien, Kestrel. Franchement, j’en sais rien. »

Elle fouilla dans l’accoudoir et en sortit une bouteille d’eau, de son habilité à une main qu’il avait déjà remarqué. Elle réussit même à faire sauter l’opercule en plastique sans se servir de l’autre. Mais c’était surtout pour se donner une contenance.

« — Je suis un soldat dans une guerre qui me dépasse et je dois faire ce qui est nécessaire pour que mon camp gagne. Ce nécessaire implique parfois de tuer des soldats ennemis. J’y suis préparée.

— Des soldats ennemis ? Enfin, c’était des gosses qui échangeaient des tours de garde contre un salaire !

— Ils étaient membres d’une armée privée. Une armée dirigée par Sarah Diamond et sa famille. Et crois-moi, s’il y a un mal absolu dans notre monde, les Diamond sont à la tête du podium. C’est pas qu’une question personnelle. Tu as lu les rapports, tout comme moi. »

Parlons-en, des rapports. Kestrel se demandait à quel point ceux-ci avaient pu être édulcorés, altérés pour faire ressortir les points favorables à la vision d’Iridia et de sa mère. Il ne les pensait pas foncièrement malhonnêtes, mais l’esprit humain avait ce don de se tourner vers les informations qui l’arrangeait le plus.

« — Est-ce que je le referai si je le devais ? Oui, sans doute. Si les circonstances l’exigent. Est-ce que j’en suis fière ? Pas du tout. C’est un mal nécessaire, un prix que je paie. Tu sais… »

Il attendit que la voix d’Iridia se brise sur un écueil quelque part au fond de sa conscience améliorée.

« — J’ai pas demandé à être comme ça. Enfin, j’aurais pu demander à ne pas l’être. Je crois. Mais je ne voulais pas mourir. Et ensuite… Les choses se sont enchaînées, très vite. Parfois, j’ai encore l’impression d’être cette gamine dont la vie peut s’arrêter d’un jour à l’autre. Et ça me fait flipper, vraiment. Je préfère être celle que je suis maintenant, peu importent les conséquences. Au moins, j’ai le contrôle.

— Je vois. »

Au final, il n’avait pas de rancoeur à avoir. Iridia portait déjà sa culpabilité avec elle, où qu’elle aille. En rajouter aurait été cruel. Kestrel savait qu’on ne pouvait pas taper sur un esprit un nombre infini de fois avant qu’il ne casse. Il l’avait vécu, lui aussi. Le mieux qu’il pouvait faire, c’était la pousser à devenir meilleure. plus humaine, plus prévenante envers les autres. Et pour ça, il devait rester.

« — Je comprends. On en reparlera un autre jour. Je vais te laisser te reposer.

— D’accord. Merci. »

Il remonta encore vers la cabine de pilotage. Il n’y avait personne, Turkey avait disparu après avoir engagé le pilote automatique. Il pêcha une oreillette sur un rack et s’installa dans un fauteuil confortable. Sur les écrans, le ciel paraissait vide et serein, à peine moucheté par la traînée d’un astéroïde tombant parfois de la ceinture pour se consumer dans la haute atmosphère.

« — Hey, t’es là ?

— Le champion de la semaine, quelle bonne surprise ! Et que me vaut l’honneur de discuter avec le héros de ces dames ?

— Ta gueule JC, n’en fais pas tout un plat.

— Bah tiens. Tout le monde te félicite d’avoir enfreint les ordres et oublie soigneusement ma petite contribution à l’affaire. Je ne sais même pas pourquoi je ne suis pas vexé.

— Parce que tu ne peux pas te vexer.

— Ouais. C’est pas faux. Alors, quels sont tes projets pour les mois à venir ? »

Son rire avait le côté grinçant d’une scie à bois qu’on racle sur une paillasse en métal. Assez désagréable. Kestrel prit note de le pousser à éditer cette partie déplaisante de sa personnalité, pour commencer.

« — Eh bien j’imagine qu’on va nous emmener dans un site secret perdu je ne sais où, et on va y passer du temps à discuter. Découvrir ce que tu es, ce dont tu as besoin et ce dont tu es capable. Ce genre de chose. On ne risque pas de monter au feu à nouveau avant un moment, et ça, c’est pas pour me déplaire.

— Bah, tant qu’on ne s’ennuie pas. Mais j’imagine qu’on ne me fournit pas un serveur tout confort par pure charité. T’aurais pas une idée de la suite du programme ?

— Garde-le pour toi, mais il semblerait qu’on doive empêcher une conspiration visant à dominer le monde. »

Le rire de la scie grinçante, une fois encore.

« — Fabuleux. Parfait. Très romantique. C’est votre truc ça, de faire dans le grandiose. Mais d’accord, si t’es là, je marche. Qui sait ? Ça pourrait devenir amusant.

— Pas trop quand même, j’espère bien en sortir en vie.

— Faut pas trop s’attacher à ces détails là. C’est le carbone qui parle, faut pas l’écouter.

— Si tu le dis. »

Il coupa la communication et laissa filer l’avion devant lui. Le temps de faire le point. Sans doute que c’était une idée stupide. Mais ça, il n’avait qu’un seul moyen de le savoir. Et c’était de foncer en plein dedans. Il pourrait toujours se morfondre plus tard, c’était un truc qu’il maîtrisait.

Une ingénieure illuminée. Une tueuse remplie de nanomachines. Une intelligence artificielle auto-créée responsable d’une guerre mondiale. Un/e révolutionnaire transsexuel/le. Un cyborg de combat grognon. Et un opérateur des services secrets dépressif.

Sacrée équipe.

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Les Flèches de Glace, ou la fin de Léa

Les Flèches de Glace, ou la fin de Léa

Voilà, c’est fini.

Ça fait un peu bizarre de se dire que le personnage sur lequel j’ai passé un an et demi vient de disparaître. Disparaître du récit, en tout cas, je sais que je ne l’utiliserai plus. C’est ça qui est cool avec la SF, les personnages peuvent toujours revenir, mais pour le moment c’est pas prévu.

Du coup je me sens un peu triste là. Un peu orphelin d’une personne que j’ai créé et que j’ai choisi de faire disparaître.

Alors qu’est-ce qui s’est passé ?

Aigle Englouti se déroulait sur une île artificielle au large du Cameroun, Odyssée. Léa avait affronté une rivale et y avait perdu un de ses équipiers. Malheureusement, son patron avait refusé de poursuivre leur adversaire, préférant la jouer diplomate. La diplomatie n’est pas un des traits dominants de la personnalité de Léa, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle a gardé sa rancoeur et juré de se venger, un jour ou l’autre. C’est justement ce jour là que commence cette nouvelle.

Sur Odyssée, Léa avait également rencontré une chercheuse de pointe, Diana Fary Nyobe. Celle-ci avait un point de vue sur le monde qui différait radicalement du sien. Faut croire qu’elles ont réussies à s’entendre sur quelques points, puisqu’elles se sont mariées en 2042. Et dans la foulée, trois ans plus tard, elles ont adopté une jeune réfugiée palestinienne.

Et enfin, il y a le lieu. La Cidade de Nova Energia, comme un bras d’honneur jeté à la gueule de l’Antarctique. Des tours de plus d’un kilomètre de haut, dirigées par trois entreprises qui passent leur temps à se faire la guerre. Pourtant, elles ont besoin les unes des autres. Elles collaborent et s’affrontent dans le même temps et c’est un peu le bordel à tous les étages.

Cette nouvelle est un premier aperçu d’idées que j’infuse depuis les dix dernières années. Pour le moment, le résultat me semble pas mauvais. Mais ce n’est qu’un début. La fin d’un personnage n’est qu’un événement mineur dans un continuum d’interactions. Et j’ai encore beaucoup à écrire.

J’espère que ça vous plaira.

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19 mai 20151 commentRead More
Les Flèches de Glace – Chapitre 1

Les Flèches de Glace – Chapitre 1

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« — Cible en visuel. »

Léa sortit la tête de ses mains et tourna la tête vers l’écran sur son bureau. Les indicateurs clignotaient dans un coin, en haut à gauche – portes verrouillées, boucles d’images sur les caméras, détecteurs dans les couloirs, connexion sécurisée. À cette heure-ci, il n’y avait plus personne dans les bureaux, mais Léa ne prenait aucun risque. L’opération qu’elle menait était illégale, non autorisée, et pourrait la faire licencier – dans le meilleur des cas.

Mais c’était une affaire personnelle.

« — Montrez-moi. »

Le réticule d’un viseur apparut à l’écran, révélant le visage d’une femme âgée. Malgré les nombreux traitements qu’elle avait subis, de profondes rides couvraient sa peau, et les racines de ses cheveux grisonnaient sous la coloration. Comme toujours, elle portait les dernières créations de son couturier italien fétiche, dont le style n’avait fait que s’affadir avec les années. Elle donna un ordre aux quatre gardes du corps qui l’entouraient, que Léa n’entendit pas. Par acquis de conscience, elle lança le logiciel de reconnaissance faciale, mais elle n’avait aucun doute. C’est Irina Doubinski que son tireur avait dans le viseur.

« — Ordre ?

— Attendez. »

Deux des gardes du corps partirent en avant et traversèrent le hall, qui était encombré d’une foule compacte. La plupart des silhouettes étaient noyées dans les parkas isothermes que la ville fournissait à chaque nouvel arrivant, pour résister à une éventuelle sortie dans le froid de l’Antarctique. Seuls les plus riches, qui descendaient d’un des deux terminaux privés, étaient dispensés de cette pièce de tissu doré. Mais tous devaient passer devant le service des entrées, présenter le laisser-passer biométrique standard, avant de quitter le hall. Celui-ci s’élevait sur cinquante mètres de haut, et était bordé de nombreuses galeries et passerelles sur lesquelles on avait disposé des boutiques. Certaines d’entre elles étaient désaffectées. Un rêve de tireur embusqué. Un énorme panneau brillant trônait au-dessus des portes, clamant un ronflant “Bem Vindo Na Cidade De Nova Energia”.

Léa observa attentivement le visage d’Irina Doubinski, ce visage qui l’avait poursuivie durant treize longues années. Elle avait imaginé des centaines de plans, de méthodes pour atteindre cette femme, serrer ses mains autour de son cou et lui briser la nuque. Mais elle n’avait pas pu. D’abord, ses supérieurs l’en avaient empêché, pour ne pas mettre en danger leur alliance avec la société dans laquelle travaillait cette femme. Puis les responsabilité, et le temps. Léa s’était presque laissée détourner d’une vengeance légitime. Et si sa bonne mémoire était un fardeau qu’elle avait parfois du mal à porter, en cet instant elle appréciait la saveur âcre de la rancune.

Au milieu de l’Atlantique, Irina Doubinski avait fait tuer un de ses hommes, puis s’était enfuie avec un sourire. Depuis, elle s’était terrée aussi loin que possible de la main de Léa. À présent qu’elle venait enfin de revenir à la Cidade, ce jeu de cache-cache pouvait prendre fin.

Les deux gardes revinrent et firent leur rapport, Irina s’apprêta à sortir du hall.

« — Cible en mouvement. Je vais la perdre.

— Allez-y. »

Le silencieux était rudimentaire, tout comme le reste de l’arme, un vieux fusil de l’armée israélienne. C’était tout ce que Léa avait pu faire entrer en ville. Mais l’antique cartouche de 7,62 OTAN prouva sa fiabilité en ouvrant un trou net dans la tête de la femme d’affaire. Celle-ci s’effondra sur ses genoux, d’une manière grotesque. La foule mit quelques secondes à réagir avant de hurler et de courir. Le reste n’était qu’un bruit de fond alors que le tireur commençait à démonter le viseur avec efficacité. Sans perdre de temps, il rangea le cylindre dans sa poche et sortit par la porte de derrière.

« — Extraction.

— Bien. Appliquez la procédure convenue, un de nos agents vous attendra au quatre-vingt-douzième étage.

— Reçu. »

Pendant un instant de silence, Léa se demanda si cette mort lui faisait quelque chose. Si elle devait se sentir exaltée, ou quoi que ce soit d’autre. Mais non, rien d’autre que la satisfaction ordinaire d’un travail mené à terme. C’était une déception, après tant d’attente. Elle s’imaginait que sa joie serait plus féroce, plus intense. Elle haussa les épaules et changea de canal sur le clavier.

« — Kyong-Hee, tu es là ?

— Ouais. Je viens d’éclater mon record à Slap The Mouse!, t’es impressionnée ?

— Il arrive sur toi, alors coupe-moi ça.

— Ok, ok, t’énerve pas ! Il l’a eu au moins ?

— Au prix où on le paie, c’est un minimum… »

La Coréenne était une ancienne subordonnée de Léa qui avait désormais sa propre équipe. Elle bossait toujours pour la direction des opérations extérieures de la EagleEye. Elle vouait à Irina une haine tout aussi palpable que celle de son amie. Lorsque le tireur sortirait de l’ascenseur, elle le supprimerait et ferait disparaître son cadavre dans un incinérateur industriel. Les enquêteurs de la Northwind qui viendraient pour trouver des indices n’auraient qu’un fusil du siècle dernier à se mettre sous la dent, sans empreintes ni ADN. Et s’ils trouvaient malgré tout une piste, ce serait un cul-de-sac, parce que les cendres de l’assassin seraient déjà dispersées aux vents glacials de l’Antarctique. La Northwind n’aurait que des fantômes à accuser, et aucune mesure de répression ne serait effectuée contre la EagleEye. Et donc, contre Léa.

Dans ce genre d’opération, à de multiples niveaux d’illégalité, la sécurité l’emportait invariablement sur les considérations morales.

Toujours perplexe à propos des sentiments que cet assassinat devait lui faire ressentir, elle se leva et marcha vers le mur. Son bureau était proche du sommet d’Epsilon-2, une des douze arcologies qui constituaient la Cidade. Les parois de ces immenses tours, qui pouvaient chacune abriter des dizaines de milliers de personnes, étaient constituées d’un alliage cristallin dont le brevet était détenu par la Diamond. Un réseau de nanomachines courrait à travers le matériau et permettait de faire varier son opacité, une option indispensable pour adoucir la clarté aveuglante de l’été polaire. Il réparait automatiquement les dégâts structurels, ce qui évitait aux habitants d’être exposés aux températures extérieures. Pour le moment, Léa l’avait réglé sur très sombre. Après deux jours passés dans ce bureau à régler les problèmes les plus urgents, portée par les amphétamines sécrétées par un implant dans sa gorge, la moindre lumière un peu forte lui refilait une sale migraine. Elle avait envie de dormir. Peut-être que c’était ça qui lui gâchait son plaisir. Le besoin primaire d’une longue nuit de sommeil et d’oubli.

Le soleil brillait fort sur les tours, malgré le filtre. Douze fantastiques piliers de verre qui s’élevaient à des kilomètres au-dessus de l’inlandsis. Ancrés dans cette épaisse plaque de glace, et dans la pierre en-dessous, elles partaient toutes de larges bases pour se finir en pointe au sommet. Des ponts couverts et des tunnels sous la glace les reliaient entre elles, de sorte que l’on pouvait vivre ici sans jamais sortir à l’air libre. Certaines personnes supposaient qu’on pouvait voir la ville depuis la Lune, mais c’était impossible à dire depuis qu’une comète avait explosé dans l’atmosphère et fermé l’accès à l’espace, trente ans auparavant. Et dire que tout ça avait été vendu aux Nations Unies comme un “complexe de recherche”, quelle farce…

Au loin, Léa voyait la tour Delta-3, le siège social de la Northwind, là où la panique devait commencer à monter dans la spire. Les accès se verrouillaient les uns après les autres, mais elle n’était pas inquiète. Kyong-Hee était aussi efficace qu’implacable. Elle ferait disparaître le corps bien avant qu’on ne le retrouve. Il lui suffirait ensuite de se trouver une planque pour quelques heures, et sortir discrètement le moment venu. Rien de plus simple pour elle. Cela dit, Léa préféra vérifier.

« — Ky, tout va bien ?

— Ouais, ça va. » Sa voix était courte, elle haletait. « — Mais choisis-en un moins lourd, la prochaine fois.

— Reçu. Je bouge, à plus tard. »

Elle vérifia les protocoles qu’elle avait mis en place pour effacer ses traces avant de partir, mais il n’y avait rien à craindre. C’était du solide, des programmes conçus par une autre membre de son ancienne équipe. Aucun risque de ce côté là. Pour rejoindre Epsilon-3, où elle avait son appartement, il lui fallait traverser le gouffre béant entre les deux tours. Un employé aurait dû emprunter un tunnel, mais son statut lui offrait quelques avantages, comme l’accès aux passerelles qui enjambaient le vide. Celles-ci étaient traversées par des navettes sur rails qui faisaient le trajet en quelques minutes. Dans les rames, essentiellement des cadres de haut niveau et leur personnel. On partait du principe que les personnes aux niveaux inférieurs avaient plus vite fait de passer par les tunnels que de monter des centaines d’étages jusqu’ici. Dommage qu’ils n’aient pas la chance d’admirer les flèches de cristal s’élancer vers un ciel si brillant qu’il en devenait douloureux. Au loin, Léa pouvait voir le dôme géodésique à moitié terminé, une silhouette massive qui avalait déjà une bonne partie de la ville. Lorsqu’il serait terminé, on pourrait mettre en place un véritable contrôle climatique sur toute la Cidade, construire des jardins et des bâtiments au sol, et s’extraire définitivement de la gangue de glace. Elle s’impatientait déjà de respirer un air qui n’aurait pas été passé au crible des unités de recyclage.

Une paire de couloir et un ascenseur plus loin, elle arrivait enfin dans l’enfilade anonyme des appartements grand standing, dans le plus haut tiers d’Epsilon-3. Elle passa la main sur le détecteur pour ouvrir la porte et entra. Son appartement était un cinq pièces comme des dizaines d’autres à cet étage, des logements luxueux pour l’élite de la ville. Elle enleva sa veste en grimaçant de la raideur de ses épaules, et marcha d’un pas incertain dans le noir. On avait obscurcit les murs au maximum, une seule flaque de lumière sortait de la cuisine. Elle s’y dirigea comme un papillon attiré par une lampe, la démarche rendue incertaine par le manque de sommeil induit chimiquement. Nyobe buvait une tasse de rhum en lisant un livre sur une tablette, la tête négligemment posée sur sa main. Une grosse unité Kitch’n’tek occupait le mur derrière elle, du café montait dans un bol sur comptoir. Léa sourit en voyant la femme qui partageait sa vie depuis ces onze dernières années. Sa peau d’un noir profond avait été refaite plusieurs fois, car elle n’avait pas l’aversion de Léa pour la modification corporelle. C’était d’ailleurs son fond de commerce, comme le montrait l’implant auditif qu’elle avait conçu elle-même. Nyobe était chercheuse en cybernétique, l’une des plus douée jamais engagée par la EagleEye. Mais elle, elle ne s’embourbait pas dans des horaires de travail aberrants, au moins.

« — Salut chérie.

— T’es enfin revenue. » répondit la chercheuse d’une voix sèche. « — Alors, c’est fait ?

— Ouais. C’est réglé.

— Bien. »

Diana Fary Nyobe et Léa Fontaine s’étaient rencontrées sur une île artificielle au large du Cameroun, nommée Odyssée. C’était là qu’Irina avait fait tuer le subordonné de Léa. Ainsi, Nyobe comprenait très bien la haine que sa compagne vouait à la responsable de la Northwind. Mais ça ne l’empêchait pas de désapprouver fortement cette vengeance sanglante, autant par une certaine forme de conviction humaniste que pour les risques évidents que l’opération leur faisait encourir à toutes les deux. Léa se servit un café et s’assit sur une chaise en plastique sans dossier qui faisait vraiment low-tech dans le décor. Une forme d’opposition puérile.

« — Comment va Iridia ?

— Elle dort. Elle te demandait, tu sais, elle voulait savoir où tu étais.

— Je suis sûre que tu t’en es très bien sortie. »

Elle entrouvrit la porte d’une chambre pour voir une jeune fille endormie dans un lit. Sous la couverture, on voyait tout juste une longue tresse de cheveux d’un blond cendré. La gamine avait treize ans et venait de Palestine. Elles l’avaient adoptée après la mort de ses parents biologiques lors de l’opération israélienne Sécurité Absolue, après la 4e Intifada. Des volontaires l’avaient retrouvée errante dans les rues alors qu’elle n’avait que cinq ans, complètement déboussolée. De refuges de fortune en orphelinats hauts de gamme pour occidentaux compatissants, elle avait changé trois fois d’identité. Nyobe l’avait laissée se choisir un nom lorsqu’elle était arrivée en Antarctique.

Depuis quelques années, l’exposition d’Iridia à certains agents chimiques dans la bande de Gaza faisait sentir ses effets. Elle avait de plus en plus de mal à marcher, à respirer, la douleur était constante. Si sa cybernéticienne de mère ne trouvait pas une solution, elle ne passerait pas la vingtaine. Cette situation frustrait terriblement Léa, qui ne pouvait rien y faire et devait se contenter de la regarder dépérir. Et cette frustration empuantissait ses relations avec Nyobe, autant que l’avait fait son obsession de vengeance. Une décennie de vie commune n’avait pas suffit à régler leurs différents essentiels. Mais elle devait bien admettre qu’elle comprenait beaucoup mieux le monde qui l’entourait depuis. La chercheuse lui avait au moins fait perdre une grande part de ses jugements préconçus.

Son café refroidissait doucement dans la grande tasse jaune rayée de vert que Léa avait achetée pour trois sous dans une échoppe pour touriste au Brésil, lors d’une des rares périodes de vacances qu’elles avaient pu prendre toutes les deux. L’odeur chaude et riche lui rappelait Odyssée. Nyobe avait encore un frère au Cameroun qui avait repris les plantations de caféiers après la mort de leurs parents. Elle y retournait tous les six mois environ, pour se souvenir.

« — Ça va, elle a l’air de bien dormir. » dit Léa en revenant s’asseoir.

« — Si jamais elle a à nouveau une crise, les capteurs m’avertiront.

— Est-ce que vous avez avancé au labo ? Tu as trouvé ce qui la mettait dans cet état ? Elle ne va pas tenir très longtemps, tu sais… »

Nyobe sourit malgré l’évidente fatigue qui se lisait dans les cernes sous ses yeux marrons. Elle passait désormais la plupart de son temps libre à chercher une solution au problème de sa fille, après avoir organisé la plus grande révolution technologique du siècle. Sa maîtrise des procédés d’implantation de prothèses avancées dans le corps humain était inégalée. Si quelqu’un pouvait trouver une solution à ce dont souffrait Iridia, c’était bien elle.

« — J’ai discuté avec un type de Seattle qui bosse pour Neogenesis. Il a pas mal de clauses d’exclusivité sur le dos, mais il a accepté de me mettre sur une piste. D’après lui, on peut désormais obtenir d’excellents résultats en corrigeant le problème en temps réel, plutôt qu’en essayant de s’attaquer à la source. »

Léa fit une moue perplexe et tira une bouffée sur une archaïque cigarette électronique qu’elle avait sorti de sa poche. Elle avait commencé à fumer ce truc pour se sevrer de la clope, mais elle n’avait fait qu’échanger une addiction contre une autre. Au moins, celle-ci avait meilleure odeur.

« — Je préférerais qu’elle ne passe pas sa vie enchaînée à des appareils médicaux, si tu veux mon avis…

— Tu penses encore comme au siècle dernier, ma chérie. » répondit Nyobe en penchant la tête, comme pour désactiver d’avance une moquerie supposée. « — Mitchell – le nom du type – n’a pas été très clair sur ce qu’il entendait par là, mais je sais lire entre les lignes. Tu te souviens de cette mission à Washington, il y a deux ans ?

— Ouais, et alors ? »

Une des rares occasions où Nyobe avait accepté de mettre ses compétences au service de l’emploi résolument meurtrier qu’occupait sa femme à l’époque. Léa avait câblé un dispositif de sa création au système de ventilation d’une ambassade sud-africaine. L’objectif était un criminel de guerre recherché par la CPI et qui avait terni l’image de la EagleEye. Lorsqu’il était entré, il avait subi de graves dysfonctionnements de la plupart de ses organes vitaux.

« — J’avais utilisé une architecture de nanomachines autoreproductrices, programmées pour reconnaître le mec. Ses faiblesses étaient toutes dans son dossier médical, il m’avait suffit de leurs dire où frapper.

— Où est-ce que tu veux en venir ? En quoi cela peut aider notre fille ?

— Je pense retourner le processus à son avantage. Faire une carte détaillée de tous les symptômes, puis lui implanter une architecture pour les compenser. Elle pourrait presque vivre normalement avec ça. »

Léa secoua la tête dans un réflexe de dénégation, partagée entre la peur qu’elle avait de voir disparaître son enfant et sa méfiance envers les technologies d’implantation. Sans compter cette très désagréable sensation de ne pas du tout maîtriser la situation. Un sentiment auquel aurait pourtant dû être habituée. C’était son lot quotidien depuis la moitié de sa vie, après tout.

« — Ça implique que tu sois toujours derrière elle pour corriger les bugs éventuels. Ou une altération de ses symptômes. Et nous ne sommes plus toutes jeunes, Nyobe, tu le sais autant que moi.

— C’est vrai. Mais je préfère ça plutôt que de voir son coeur ou son foie s’effondrer avant qu’elle n’atteigne l’âge adulte.

— On ne devrait pas lui demander son avis ? Elle est assez grande pour comprendre ce qui est en jeu. »

Nyobe réfléchit quelques secondes, puis acquiesça.

« — Tu as raison, on ne peut plus la laisser hors du coup. Je lui en parlerai demain en l’amenant chez son précepteur.

— Merci. Je vais aller dormir, tu m’en veux pas, mais je sens que je vais m’effondrer là.

— Bien sûr. Je te rejoins bientôt, repose-toi. »

Léa se leva d’un pas hésitant, sentant les dernières parcelles de stimulants quitter son organisme épuisé. Il était temps pour elle de recevoir le peu d’heures de sommeil qu’elle pourrait voler à cette semaine de folie. Demain, elle devrait faire bonne figure au bureau, générer l’inévitable crise résultant de l’assassinat en règle d’une haute dignitaire de la Cidade. Jouer la compassion, faire front avec le reste du troupeau, se montrer plus royaliste que le roi, pour ne soulever aucune accusation. Il y aurait des soupçons mais pas de preuves. Ça suffirait pour que la tempête passe loin au-dessus de sa tête.

La chambre était autant la pièce où elles dormaient que l’annexe du laboratoire de Nyobe. La passion de la chercheuse pour son travail était assez envahissante pour qu’un gros établi encombre un mur entier. Elle y avait jeté pêle-mêle une boîte à outils où la couche de saleté cachait du matériel de prix ; un bras, une jambe, une main en pièces détachées ; un dessin de définition d’une prothèse oculaire blindée étalé en-dessous. Dans tout ce fatras, les seules preuves que Léa vivait ici tenaient en deux objets : un holster qui contenait son flécheur électromagnétique, une arme offerte par son patron, des années auparavant ; et une photo de ses parents, vieille de vingt ans. Pour ce qu’elle en savait, ils devaient être encore en vie. Parfois, elle voulait rentrer en Europe, retourner les voir. Mais il n’y avait pas de prescription lorsqu’on était recherché dans une affaire de terrorisme.

Sans même se déshabiller, elle se laissa tomber sur la couette et s’enroula dedans. Le matelas se moula autour de son corps comme une main bienveillante. En une poignée de minutes, elle sombra dans le sommeil.

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Les Flèches de Glace – Chapitre 2

Les Flèches de Glace – Chapitre 2

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Lorsque son réveil sonna, après avoir lu dans sa respiration la fin de son cycle de sommeil, Léa s’éjecta du lit comme une balle. Elle traça en automatique jusqu’à la salle de bain et s’enferma dans la douche, repoussant l’échéance de devoir regarder l’heure qu’il était. Le flux d’eau très chaude formait une membrane protectrice, un cocon où elle pouvait lentement revenir à la vie. Sans y penser, elle posa la main sur une plaque qui lut sa tension artérielle et préleva quelques gouttes de son sang. Les senseurs scannèrent l’échantillon et envoyèrent le tout au Kitch’n’tek pour un repas personnalisé, enrichi en magnésium. Encore trempée, elle sortit de la douche et accepta enfin de prêter une forme d’attention au monde qui l’entourait. Le miroir en face d’elle lui renvoyait l’image d’une peau rendue grise par l’excès de stimulants, des rides profondes autour des yeux et des lèvres. Ses cheveux autrefois roux éclatants avaient terni à la lumière violente de l’Antarctique, la faute à son mode de vie décousu. Sans doute, Léa aurait dû être plus raisonnable, faire attention à ses heures de sommeil, et se faire retirer cet implant amphétaminique dépassé qui affaiblissait son corps de jour en jour. Mais à bien y réfléchir, elle ne connaissait aucune autre manière de vivre. Aucune qui ne lui soit pas odieuse.

Les tartines de pain recomposé avaient un goût de papier mâché mais le café était toujours aussi satisfaisant. Elle avala son petit-déjeuner plus par acquis de conscience que par faim réelle et se dépêcha de s’habiller. Elle venait de recevoir une invitation pressante pour une réunion du Directoire. Ça allait être l’occasion pour ses patrons de s’écharper avec ceux de Northwind, pendant que James Diamond observerait en silence. Avant de partir, elle ouvrit le frigo et préleva sur un rack une dose de drogue anti-sénescence. Elle tint le petit flacon rempli d’un liquide doré entre ses doigts et le contempla pendant quelques minutes, avant de se décider à casser la capsule de verre pour en avaler le contenu. Nyobe tenait à ce qu’elle se soucie de son espérance de vie. Comme si ça allait faire la moindre différence à présent…

Le tunnel au-dessus du vide avait cette langueur atone des fins de matinée, lorsque tout le monde est déjà à son poste et qu’il ne reste plus que les retardataires dans les couloirs. Les regards ensommeillés et décalés se croisaient furtivement. Léa s’installa au fond de la rame et passa ses lunettes pour lire son journal, les verres opaques décourageant toute tentative de communication avec elle. Le GIEC venait de rendre une dernière étude optimiste sur le réchauffement climatique. L’explosion d’une comète dans l’orbite terrestre, trente ans plus tôt, avait créé un halo de matière à haute albédo autour de la planète, mais les scientifiques mettaient encore en garde contre une acidification des océans. La chute des réserves de pétrole, et le peu d’empressement à trouver de nouveaux gisements, mettait les gouvernements du Moyen-Orient face à la menace d’un défaut de paiement sur les marchés financiers. Néogénésis terminait le raccordement des portions les plus perdues de l’Afrique de l’Est et de l’Asie Centrale au Réseau mondial. Crise politique en Europe. Paralysie entre le Congrès et la Présidence aux Etats-Unis. Les nouvelles s’imbriquaient les unes dans les autres par le jeu des liens sortant, alors que l’algorithme personnalisé essayait de donner à Léa un sens global. Dans le flux, elle assimila les informations qui pouvaient l’affecter directement. Celles qui pouvaient affecter les opérations de la EagleEye. D’un mouvement de rétine, elle les stockait en mémoire pour les comparer avec ses propres sources. Un processus répété tant de fois qu’il en était devenu instinctif. Un message clignota en haut de l’interface. Elle était en retard.

Sans précipitation, elle sortit de la rame et monta une quarantaine d’étages de la tour Alpha-1, le siège de la Diamond. Ici, le cristal avait l’air plus usé par endroits, plus terne. Cette tour était la plus ancienne des douze. Autrefois, elle avait arpenté ces couloirs où dix étages étaient réservés à ses employeurs. Mener les réunions ici constituait un évident problème de sécurité que l’on soulevait souvent, justement lors de ces réunions. Aucun compromis n’avait encore été trouvé. Les compromis étaient des outils trop précieux, semblait-il.

Malgré l’insonorisation, Léa entendit les voix bien avant d’entrer dans la pièce. Elle se glissa par une porte dérobée et arriva sur les gradins entourant la réunion. Les représentants de chaque entreprise étaient assis à une table ronde, sous la lumière d’un projecteur en trois dimensions. Au-dessus d’eux, dans l’ombre, leurs subordonnés transcrivaient, traduisaient ou écoutaient les échanges. Elle parcourut le balcon du regard et trouva son amie Malékith. L’Indienne prenait des notes mais ne semblait pas très impliquée. Elle cligna les yeux deux fois lorsque Léa approcha. Émulation sensorielle en implant, et déconnexion à la sauvage.

« — Du neuf ? »

L’Indienne hocha la tête en retournant à la réalité, ses tatouages faciaux brillant dans l’éclat fugace du plafonnier central. Elle s’était fait remplacer le camouflage de ses jeunes années par d’élégants motifs de ronces aux épines discrètes, dont la symétrie se rejoignait sur l’arête de son nez.

« — Rien que du vieux, ils s’engueulent. À cette vitesse, ils sauront pas sur qui taper avant la fin. »

Sous son carnet relié cuir, elle fit un petit geste de la main, pouce replié sous une paume qui partait en avant. Un signe de champ de bataille, pour signifier que la voie était libre. Aucun retour de leur implication dans les fichiers de la EagleEye, pour le moment. Malékith avait délaissé les missions sur le terrain pour un poste dans la sécurité informatique, obtenu grâce à ses indéniables compétences. Léa avait une totale confiance en elle. D’autant qu’elles partageaient la même haine pour Irina Doubinski.

« — Et je suppose qu’on doit rester là à les regarder s’écharper avant de savoir quoi faire…

— Hey, c’est pas si mal. T’as pas envie de voir comment se débrouille notre nouvelle patronne ? »

Elle pointa du menton la femme assise à la table des négociations, juste devant leurs rangs. On n’apercevait guère plus que son hijab d’un bleu sombre, très corporate, surmontant une veste jaune à liseré doré. Un choix subtil pour rappeler son appartenance à une société qui venait à peine de l’élire comme directrice générale. Tout le monde attendait Fatena Al-Sabri au tournant, sa jeunesse comme ses origines américano-saoudiennes soulevaient la suspicion. Pour l’instant, elle se contentait d’écouter Andréi Doubinski déverser sa colère. Impassible et stoïque, comme sortie d’un livre de gestion de crise.

« —… et vous ne nous ferez pas croire, mademoiselle Al-Sabri, que vous n’avez aucune responsabilité…

— Directrice. »

Andréi s’interrompit en pleine envolée lyrique.

« — Qu’est-ce que… Veuillez m’excuser ?

— Vous pouvez m’appeler Directrice Al-Sabri. Si les subtilités de votre langue ne me trompent pas, c’est ainsi que vous devez vous adresser à moi. »

Le tout asséné avec une maîtrise tranquille. Léa sourit, la nouvelle savait se défendre. Elle venait de gagner des points dans son estime.

« — Croyez bien que nous sommes tous attristés par la mort de votre mère. Nul ici n’ignore l’inimité qui peut parfois se lever entre nos sociétés. Mais cet assassinat scandaleux révèle une profonde faille de sécurité. Une faille qui exige d’être réglée, par tous les moyens nécessaires. »

Elle se leva et dévisagea l’assemblée. Cinq secondes, dix. Les chuchotement se firent gênés, puis se turent. Elle apprécia encore le silence avant de se lancer.

« — J’aimerais que les choses soient bien claires : cette crise n’est pas une nouvelle itération de nos oppositions traditionnelles. Jusqu’alors, nous nous sommes tenus à des exigences de respect mutuel, de courtoisie. »

Léa se retint d’éclater de rire. Jusqu’où pouvait bien aller cette vaste farce ?

« — L’événement d’hier soir est d’une toute autre nature. Il viole les règles à la fois tacites et explicites de notre communauté. Au risque de de tomber dans les évidences, nous sommes au milieu de l’Antarctique. Nous ne pouvons permettre la moindre dissension. Encore moins que quelqu’un fasse entrer une arme dans l’enceinte de la Cidade. »

Elle laissa passer une nouvelle pause, le temps pour tout le monde d’enregistrer son discours. Au troisième angle du triangle que formait la table, un vieil homme l’écoutait avec un plaisir évident. Celui du vieux joueur accueillant un nouveau dans la partie.

« — Cet attentat terroriste, car c’est ainsi qu’il faut nommer les choses, crée un précédent intolérable. Il clame au monde que nous sommes désunis et affaiblis. La plus grande erreur que nous pourrions faire serait de leur donner raison. Bien au contraire, notre rôle aujourd’hui consiste à mettre en sommeil nos différents, à afficher clairement notre union. À faire savoir à tous nos ennemis que nous ne craignons pas leurs menaces. Cette crise ne sera pas notre fin. Elle sera l’affirmation de notre puissance ! »

Un applaudissement sarcastique vint l’interrompre dans sa course. Andréi s’était enfoncé dans son fauteuil et avait échangé la colère contre un rictus carnassier.

« — Très sympathique, madame Al-Sabri. Et concrètement, qu’est-ce qu’on fait ? Parce que je ne sais pas si vous êtes bien au courant, mais on a besoin de solutions là. »

Léa observa attentivement le Russe. Il était passé de la rage attristée au calcul intéressé en quelques secondes. Elle révisa d’instinct son jugement sur Andréi. Il avait de l’ambition et les moyens d’atteindre ses objectifs. Elle doutait même que la mort de sa mère soit autre chose qu’une opportunité à ses yeux.

« — C’est l’évidence. »

La voix avait surgi de la lisière de l’ombre, forte, habituée à être entendue. James Diamond, la troisième pointe, s’avança dans la lumière qui dansait sur sa longue crinière blanche. Ses soixante-dix ans bien tassés se voyaient à peine sous la masse de muscles, qu’on voyait sous une large chemise à col en V. Ses yeux brillaient d’un éclair rusé et franc. La silhouette racée d’un patricien habitué à être entendu, obéit. L’homme avait cette conviction inaliénable de celui dont les succès n’ont pas encore été démentis malgré son âge.

« — Veuillez m’excuser pour cette interruption, mon cher Andréi. Et vous aussi, ma chère Fatena, à qui je souhaite la bienvenue dans ce conseil, par la même occasion. Puissions-nous vous offrir les moyens d’agir pour le bien de notre Cidade. »

En le voyant se lever, assuré, confiant, Léa se souvint que derrière chaque représentant se cachait une petite armée de communicants, d’experts et de psychologues. Les discours étaient soigneusement calibrés, les mots choisis avec un soin exquis. Les réunions du Directoire n’étaient en fait que la partie émergée d’un iceberg qui s’étendait jusqu’aux racines gelées de la cité.

« — Le bien de la Cidade, oui, voilà de quoi il est question, personne ici n’en doute. Avant de prendre la mesure de la menace, il convient, je pense, de prendre celle de notre succès. Depuis notre installation, il y a vingt ans, nos entreprises ont acquis le leadership dans le domaine de l’énergie propre, grâce à ce cadeau inespéré que nous a offert la comète Kleiss-Sedan. Je n’apprendrais rien à personne en disant que cet impact fut à la fois l’instrument de notre chute et celui de notre renaissance. Nous eûmes le bonheur d’en être à l’avant-garde, et nous avons pu prospérer, faire naître cet Eden au milieu de l’Enfer blanc. Mais nous voici arrivés au sommet de notre prospérité, et c’est aujourd’hui que le vrai combat commence : nous maintenir ou faillir. Nous voici face à la première véritable épreuve, hier n’aura été qu’un échauffement. »

Il parlait de manière lente et claire, dans un style différent de celui de Fatena. Sans prompteur ni affichage tête haute sur des lunettes, mais Léa savait son cerveau lourdement augmenté. Ce n’était pas très difficile d’y loger son texte.

« — Les épreuves de ce genre, nous savons ce qu’elles sont. Elles sont une mise en danger de notre souveraineté. Et bien que nous partagions votre douleur, mon cher Andréi, n’en doutez jamais, ce problème dépasse le simple cas particulier. Les Nations Unies nous guettent. Le Protocole de Madrid a été renégocié dans la douleur il y a à peine deux ans. Nous sommes au point de bascule, survivre ou périr. »

Léa commençait à se lasser de cette profusion lyrique, et aurait aimé se lever pour lui crier d’en venir aux faits. Mais ça aurait été un grave manquement à l’étiquette du Directoire, ainsi qu’une atteinte à la position précaire de Fatena Ben Ahmed Al-Sabri.

« — Voilà pourquoi je recommande que nous procédions sans attendre à l’activation de la procédure d’Expulsion. »

Cette fois-ci, plus question d’étiquette. Les voix s’élevèrent dans une cacophonie que l’acoustique de la salle peinait à étouffer. Fatena se dressa comme une fusée sur son pas de tir et cria :

« — Silence ! Silence. Diamond, de quoi s’agit-il ?

— Oui, vous n’êtes sans doute pas encore aux courants des protocoles de décisions que nous avons instauré lorsque nous avons fondé cette cité. Je vous en prie, rattrapez donc votre retard. » répondit-il en pointant poliment la main vers l’écran de son interlocutrice.

Léa pencha la tête en arrière pour afficher la liste des mesures sur ces lentilles. Un vague plan prédictif, conçu pour le moment où le dôme serait terminé. Style lapidaire et juridique, où une information ressortait : la plupart des résidents permanents seraient remplacés par des contrats de trois ans, renouvelables une fois. Léa vacilla en lisant le projet. Il concernait directement sa famille, sa femme et sa fille en premier plan. Et elle-même, si elle ne pouvait prouver son caractère indispensable. James Diamond voulait les jeter hors de la Cidade. Comment pourraient-elles soigner Iridia dans ces conditions ?

« — C’est intolérable ! » clama Fatena en relevant la tête. « — Vous voulez implanter des datalink à tous les employés. Vous imaginez vraiment que nous allons libérer le brevet et assumer ce coût sans rien dire ? »

Et cette conne qui acceptait tout ça, qui se plaignait pour ses marges ! Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que la EagleEye pourrait se passer de ses meilleurs éléments ? Qu’on pouvait les priver de leurs maisons, de leurs vies ? Elle serra les points sur les accoudoirs de son siège et les sentit grincer, alors que son implant chargeait ses veines d’amphétamines. Les premiers phosphènes montaient déjà dans son champs de vision.

« — Léa… Léa, qu’est-ce qui t’arrive ?

— Mal’, si on reste ici, je vais tous les mettre en pièce. Je te le jure. »

Malékith pouvait voir la fureur qui déformait les traits de son amie dans un masque plus dense que les tatouages qu’elle portait. Elle ne plaisantait pas. Profitant de l’attention du public rivée sur le centre de la pièce, Malékith la prit par le bras et l’emmena discrètement dans le couloir. Là, Léa marcha quelques pas absents, essayant de reprendre son souffle. Elle frappa un seul coup de poing dans un mur, moins fort qu’elle ne l’aurait espéré, puis s’adossa et glissa au sol, vidée.

Bordel, elle se sentait aussi faible qu’un chaton. Son corps ne répondait plus, et ça la faisait encore plus chier.

« — C’est bon, t’as fini ? »

Malékith se tenait debout face à elle, branchant son jack sur le récepteur du micro qu’elle avait laissé dans la salle.

« — Je commence.

— On dirait une ado qui vient d’être privée de sortie, c’est marrant.

— C’est ça, fous-toi de ma gueule. »

Léa accepta la main tendue pour se relever et expira un long moment. Ses muscles étaient raides, ses mains tremblaient, serrées contre ses bras. Elle haletait encore, et son regard croisa son reflet dans une portion réfléchissante du mur. Les yeux cave, les rides comme des toiles d’araignées lui bouffant le visage, le corps creusé sur sa faiblesse. Livide. Pas vraiment encourageant. Elle sortit sa cigarette électronique et aspira une faible bouffée.

« — Hey, ça va ? Tu te remets ?

— Ça ira quand on aura trouvé une solution. Qu’est-ce qu’ils disent, là-dedans ? »

Malékith pencha la tête sur le côté dans un pur mouvement réflexe, un changement d’attention théâtral. Léa savait qu’elle avait enregistré chaque minute de la conversation dans la salle de réunion. L’Indienne avait élevé le traitement parallèle au rang d’art, et son cerveau lourdement augmenté décuplait encore ses talents.

« — Le fils Doubinski essaie de faire passer la facture au Directoire. Ils veulent remplacer les voyages en avion par un train magnétique. Réduire les contrats à trois ans. Implanter des datalink à tout le monde.

— Ouais, ils veulent une armée de robots quoi…

— On dirait bien. Qu’est-ce qui te fait croire qu’ils vont vous mettre dehors ?

— Nyobe leur a tout donné, ça fait des mois qu’elle planche sur un moyen de soigner notre fille. Elle ne leur sert plus à rien. Tu les connais. Sont pas vraiment subtils.

— Ouais, bah c’est pas les seuls. »

Léa la foudroya du regard, lui interdisant de s’engager sur ce chemin. Malékith acquiesça, manifestement mécontente, et sortit une de ses saloperies de cigarettes indiennes, qui puaient la mort. Elle tira Léa par le bras et la mena vers une large verrière qui dominait la ville, juste au-dessus d’un des ponts cristallins. Un espace neutre, l’un des rares du siège de la Diamond, mais du coin de l’oeil, le conditionnement tactique de Léa lui permettait de repérer les logements élégants et discrets de deux projecteurs à énergie pulsée. La pièce était blindée de matériel anti-émeute. Sans attirer l’attention, Malékith sortit de sa poche un brouilleur qu’elle posa sur la rambarde.

« — Je savais que c’était une idée à la con.

— Et t’en avais une meilleure, peut-être ?

— Ouais, ne pas la tuer ! »

Malékith avait haussé la voix juste assez pour qu’un secrétaire à lunette d’à peine dix-neuf ans relève la tête vers elles. Léa le foudroya du regard et lui fit signe de décamper. En se tournant à nouveau vers Malékith, elle vit qu’elle avait remplacé son détachement quotidien par une forme d’accusation muette.

« — Si t’étais pas d’accord, pourquoi tu nous as aidées ?

— Parce que tu me l’as demandé. Et parce que, Ky et toi, vous vous seriez plantées si j’avais pas été là. Ça ne veut pas dire que je soutiens ton délire de vengeance. Et vu le résultat, tu aurais mieux fait de m’écouter.

— C’est un peu tard maintenant. »

Elles se turent, le temps d’admirer le soleil qui empourprait le désert de glace. Il disparaîtrait bientôt dans la nuit polaire. Léa ne doutait pas un instant de la justesse de son choix, abattre Irina Doubinski avait été la meilleure chose à faire, tant pour la mémoire de Zacarias que pour les dégâts que pouvait faire cette femme. Simplement, elle n’avait pas calculé toutes les conséquences. À présent, elle allait se faire chasser du seul endroit où elle pouvait faire soigner sa fille.

« — On fait quoi maintenant ? » reprit Malékith.

« — Moi, je vais aller me saouler. Ensuite j’irai annoncer ça à Nyobe et Iridia. Et puis on trouvera une solution, j’espère.

— Une solution moins radicale que la dernière, j’espère.

— Ça va, ne remue pas le couteau dans la plaie. »

Elle la planta là et partit, laissant Malékith face à l’océan écarlate. Ses tremblements s’assoupissaient dans cette moiteur cotonneuse qu’elle avait appris à connaître, mais qu’elle redoutait. Cette torpeur annonçait l’arc aigu du manque, froid et dur. Plus jeune, elle se serait contenté d’entrer dans une salle de combat pour tabasser le premier assez stupide pour la provoquer. Mais elle n’en avait malheureusement plus la possibilité.

Au moins, à présent, elle avait largement les moyens de se payer un verre.

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Les Flèches de Glace – Chapitre 3

Les Flèches de Glace – Chapitre 3

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Elle débarqua comme une ombre au Sonya’s, coupa la longue file d’attente des rescapés du premier cycle, et entra sous le nez du videur qui ne décocha pas un mot. Ses yeux parlaient pour elle. Elle traça une ligne droite au coeur de la foule qui ne s’arrêtait jamais de danser, obliqua autour d’une colonne de soutènement pour trouver refuges dans une allée de tables regroupées en alcôves. Une bande de dealers rangea précipitamment sa marchandise à son approche, mais elle passa sans leur accorder d’attention. Pas aujourd’hui. Enfin, elle arriva en vue du bar et s’y dirigea, flèche d’acier perçant la marée humaine. Le temps qu’elle s’asseye, un grand verre de rhum ambré trônait déjà à sa place, posé par la main noire d’un grand mec au visage recouvert d’un masque doré.

« — Pas ton jour, Léa. Pas l’heure de te voir.

— Situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Et puis, il n’y a personne au bureau. »

En réalité, il devait y avoir une demi-douzaine de secrétaires impatients de lui faire signer des documents, mais Léa s’en foutait. Ils s’en sortaient très bien lorsqu’elle partait en missions extérieures. Elle n’était là que pour les rassurer, assumer les conséquences. À l’heure actuelle, elle devait faire passer la redescente avec une bonne gueule de bois à l’ancienne.

« — Sale journée ?

— Pire. Tu sais pas à quel point c’est l’enfer de tous vous protéger. Heureux les ignorants, n’est-ce pas ? »

Elle avala une grande gorgée qui lui incendia sa gorge mise à vif par la drogue, et se sentit tout de suite mieux. Plus en phase. La musique était un bruit sourd de basses surmonté d’aigus intermittents et indistincts, noyés. La foule transmettait une vibration, un choc constant qui pouvait vous broyer les entrailles. Et toutes ces couleurs, qui ricochaient sur les plates-formes de cristal à opacité contrôlée.

« — Faut dire, c’est le bordel, hein ? Les petites guerres, les arrangements instables… Et parfois ça pète, hein ? Tu connais ?

— T’essaies de me dire quelque chose, Reb’ ?

— Causer. »

D’un geste du pouce, il lui indiqua l’un des recoins, une table où une gamine de six ou sept ans avalait un petit déjeuner d’oeufs et de pain grillé. En s’installant, Léa fut assommée quelques secondes par le silence abrupt, l’écran dense du brouilleur qui l’enveloppait. Rebe_4 déplaça son immense silhouette de robes rouges et vint planter son masque en face d’elle. Ses dreadlocks faisaient une couronne complexes autour de sa tête.

« — Salut Léa.

— Bonjour Sonya. Comment vas-tu ?

— Ça va. Pourquoi tu bois du rhum le matin ?

— Je ne devrais pas, tu as raison.

— Sonya. L’école. Va te préparer. » intervint Rebe_4.

La fillette disparu à l’arrière du bar, pas du tout intimidée par l’ambiance fiévreuse de la piste de danse. Légalement, tout l’établissement lui appartenait, mais Léa n’avait jamais pu savoir à qui elle prêtait son nom. Rebe_4 n’était pas son père, et elle ne savait pas non plus pourquoi le géant noir s’occupait de cette gamine. En tout cas, il y mettait les moyens, meilleurs précepteurs, développement optimal. Et en prime, une certaine résistance à la musique de merde.

« — On dit qu’une personne de marque est morte hier soir. Des infos ?

— Mec, t’as vu les images. Une balle en pleine tête au milieu du terminal, qu’est-ce que tu veux ajouter ?

— L’Aigle achète au Loup un flingue, une semaine plus tard la Russe meurt. Le Loup n’est pas un idiot. Il demande des comptes. Il veut un rapport de situation. »

Une sueur glaciale coula le long du dos de Léa, qui avala une autre gorgée pour dissimuler son trouble. Par la voix de son émissaire à la surface, le maître des sous-sols de la Cidade faisait savoir son mécontentement. Toute sanguine qu’elle était, Léa n’avait pas la prétention de s’opposer au Loup. Pas sans la logistique appropriée.

« — Quand tu descendras, tu diras à ton patron que tout est sous contrôle. J’ai cloisonné. (Elle tendit la main pour attraper le noeud de la cape de Rebe_4 et lui murmura à l’oreille.) Tu en profiteras pour lui rappeler de ne pas me prendre pour une imbécile avec ses questions stupides. C’est de mon travail dont on parle.

— Tu le lui diras toi-même, l’Aigle. Le Loup t’appelle. Un rapport de situation.

— Je ne travaille pas pour lui.

— Tu fais affaire. Pareil. »

Les pensées se heurtaient dans l’esprit de Léa, les loyautés contrariées. Pour organiser l’assassinat d’Irina Doubinski, elle avait dû frayer avec la fange de la Cidade, faire entrer une arme de contrebande, engager un mercenaire extérieur. La bête effrayée pouvait mordre. Léa ferait un excellent prétexte lorsque James Diamond mettrait en place sa politique d’expulsion. Rebe_4 posa un post-it rose plié en deux, avec une date et une heure. Elle avala le fond de son verre en réponse.

« — Sois pas en retard.

— Ouais.

— Jte ressers ? Sur mon compte.

— Bonne idée. »

Elle ferma les yeux, laissant l’alcool dissoudre les trahisons qui s’accumulaient, ainsi que le manque qui la poussait à réactiver son implant amphétaminique. Autour d’elle, la foule avait éclipsé le creux de la vague, la baisse de fréquentation lorsqu’un des quarts partait dormir et que le suivant n’était pas encore sorti des mines et des bureaux. La densité menaçait de faire exploser les murs, mais elle savait que le ciel ne lui tomberait pas sur la tête. Par bravade, elle se décida à décrocher pour grimper un escalier en colimaçon. Une plate-forme, qui la mena à une autre. Le Sonya’s changeait souvent la déco mais les étages de cristal restaient identiques, l’opacité changeait au rythme des basses. Ce mois-ci, Rebe_4 avait opté pour des projections au laser de tableaux cubistes se recombinant à l’infini, accompagnées de schémas subliminaux sur le mur d’écran au fond de la salle.

Elle s’enfonça et trouva une table libre. Comme des charognards, les dealers s’étaient rassemblés et menaient leurs affaires en pleine lumières. Des petites boules blanches enveloppées dans du plastique recyclé. Des cristaux translucides dans des origamis. D’épaisses mottes graisseuses et verdâtres. Les clients cramaient leur conso sur place mais ce soir elle s’en foutait. Elle n’avait pas l’esprit à se passer les nerfs sur des drogués.

Le rhum avait ébréché les aspérités de son attention jusqu’à l’empêcher de sentir la présence dans son dos. Lorsque le type s’assit à côté d’elle, elle sursauta et sa main chercha dans son dos un pistolet à rail qui n’y était pas. Réflexe conditionné, mais l’homme ne venait pas pour se battre. Il posa un verre surchargé de glace et de citron à côté du sien et esquissa un sourire fatigué, d’un seul côté du visage. L’autre était figé derrière d’anciennes marques de brûlures.

« — T’as foutu la merde, Fontaine. »

Est-ce qu’ils allaient tous défiler pour lui mettre le meurtre sur le dos ?

« — Si t’es si sûr de toi, Marcus, où est ton équipe d’intervention ? Tu te crois de taille ?

— T’inquiète, mon cousin n’est pas au courant. Mais je te le redis : t’as foutu une belle merde. Il jubile, au passage, ce con.

— Tout n’est pas rose au paradis de la famille Diamond, on dirait. »

Il grimaça et frappa la table du bout des phalanges, agacé, en levant son verre.

« — Diaz, meu nome Marcus Diaz ! Jacob peut bien débaucher sa pute d’anglaise, se faire appeler James et renier ses origines, moi j’oublie pas d’où je viens. Je laisse pas tomber la famille moi ! J’ai toujours été fidèle, loyal !

— Tu penses qu’il veut t’expulser, toi aussi ?

— Caralho, un peu oui. Ça fait des mois que je tourne en rond, il a envoyé sa bande de hyènes reprendre mes dossiers. Et toi, tu lui offres son expulsion sur un plateau d’argent. Il va saccager la Cidade et se l’approprier, avec ta bénédiction ! T’as foutu une belle merde, Fontaine, je te le dis.

— J’y suis pour rien.

— Oh ta gueule, j’étais sur Odyssée moi aussi. »

Il avala son verre d’un trait et le reposa si fort que le fond éclata sur une brisure cristalline. Avec une vivacité surprenante pour un homme de son âge, il attrapa le bras de Léa et l’attira à elle pour planter son regard dans le sien. Derrière le mur figé des cicatrices, l’oeil pulsait de rage, cette rage sanguinaire qui trouvait sa source dans les favelas de Sao Paulo, que la vie facile avait fait disparaître, et qui menaçait maintenant de ressurgir.

« — Tu m’as défiguré, Fontaine, j’ai pas oublié la Colombie. Mais j’ai fait avec. Je l’ai joué cool, comme on dit chez toi. Je serai pas cool, ce coup-ci. Si je dégage, tu tombes, et ta puta negra avec. Ta gamine, toute la famille. Un bain de sang, comme à la maison ! »

C’en était trop. Elle déjoua sa prise – facilement – pour remonter l’autre poing vers sa gorge. Le crochet lui coupa le souffle, elle en profita pour lui accrocher le poignet, retourner son bras dans un angle qui, elle le savait, faisait très mal. C’était enfantin. Malgré ses menaces, Marcus Diaz se laissait aller depuis des années. Pour clore le sujet, elle lui plaqua le visage contre la table, renversant leurs verres, et se pencha à son oreille.

« — Je vais tolérer tes accusations stupides, Marcus. On mettra ça sur le compte du choc. Mais si tu menaces encore ma femme et ma fille, on te retrouvera éparpillé sur tout le continent. »

Elle raffermit sa prise jusqu’à la limite du supportable, ce qui arracha à Marcus un cri étouffé par la table. Autour d’eux, la foule s’était reculé, les visages s’étaient détournés. On ne les regardait pas mais le lendemain la rue résonnerait des rumeurs.

« — Tu saisis l’idée, ou je dois te casser le bras ?

— Ça va, ça va, lâche-moi ! »

Elle serra encore un peu pour la forme et le rejeta dans un choc. Elle profita de ce répit pour enregistrer les révélations de Marcus sur son éviction. Un coup probable à jouer. Profiter du chaos. Si jamais elle en avait encore l’occasion. Puis elle commanda un nouveau verre, ainsi que pour Marcus. Il était temps de changer le cap de la conversation. Le brésilien massait son bras endolori en haletant lorsqu’elle s’assit en face de lui.

« — Parlons franchement. T’es pas là pour me livrer à la Northwind, ni à ton patron, et tu me racontes tes petits malheurs – ce qui, soit dit en passant, m’emmerde, si tu veux tout savoir. Et vu qu’on a autant de plaisir à la présence l’un de l’autre, je me dis que t’as un truc à me demander. Alors arrête les préliminaires, t’es pas mon genre. »

Haletant encore, il leva les mains bien haut en signe de paix, puis les posa sur la table. Son épaule commençait à gonfler, Léa se dit qu’elle la lui avait peut-être déboîtée. Étrange. Elle pensait avoir été plus douce. Manque de pratique.

« — La vérité, c’est que Jacob prépare ça depuis un moment. L’expulsion va affaiblir les trois têtes du Directoire, la ville entière, mais il a prévu le coup. Pendant que la Northwind et la EagleEye se débattront entre les restructurations et les investissements pour le maglev et les datalink, la Diamond finira le dôme dont le coût est déjà amorti. Après, il va dé-co-ler. Plus personne ne pourra l’arrêter, il sera le roi de la Cidade. Et nous, on sera loin. En dehors du terrain. Tu comprends ?

— Ouais. Et alors ? J’veux dire, comme d’habitude, non ?

— D’habitude, on ne lui sert pas un prétexte à domicile. Il a deux mois d’avance sur ses prévisions. Il est prêt, pas moi, personne ne l’est. Si tu n’avais pas…

— Reste poli, tu veux.

— Ouais. Bref. L’expulsion, c’est le projet de monsieur James, tu me suis ? C’est lui qui porte tout. Parce que derrière… »

Il leva les yeux et pointa la dernière plate-forme, deux mètres au-dessus de leurs têtes. Un ruban rouge barrait l’escalier. Une fois passée la barrière liquide des projecteurs, Léa aperçu l’éclat du cuir blanc d’un corset de couturier, la silhouette des semelles d’une paire de bottes, puis des cheveux châtains coupés sagement au carré. Fille de milliardaire.

« — La relève n’est pas encore prête. Et je te parle même pas de son frère, un malade, incontrôlable. Depuis la mort de leur mère, il n’a jamais été fiable.

— Tout ça ne me dis pas en quoi ça me concerne, Marcus. Même si j’apprécie le panorama de ta famille dysfonctionnelle.

— Allez, Fontaine, ne joue pas à plus bête que tu ne l’es. Plus de James, plus d’expulsion, plus de projet délirant. La Cidade est sauvée et moi avec. Et ta famille aussi.

— Tu me reparleras de ta loyauté après ça.

— La Diamond reste ce qu’elle est, je sauve la famille en coupant le membre pourri et ma conscience est aussi immaculée que l’honneur de Nossa Senhora. Et puis, dans ce scénario, c’est toi qui porte le flingue.”

Léa éclata d’un rire cruel et faillit se lever immédiatement pour mettre fin à la conversation, mais un reste de curiosité l’en empêcha.

« — T’es un sacré salopard. Qui me dit que tu m’envoies pas au casse-pipe pour te remettre sur le devant de la scène ?

— Tu auras les plans, l’opportunité, et ses gardes du corps seront des miens. Des hommes de confiance.

— J’ai à peu près autant confiance en toi qu’en une capote percée. Je croyais t’avoir dis de ne pas me prendre pour une conne. Tu deviens grossier. »

Il paraissait peiné, surpris qu’on puisse remettre sa parole en doute. Pourtant, leur passif commun parlait bien plus que son discours. Marcus n’avait pas cessé de chercher à s’en prendre à Léa pendant des années, jusqu’à ce qu’il se lasse. S’il avait été un peu plus malin, il aurait flairé la méfiance. Il sortit de sa poche une boîte de tabac brun qui empestait déjà pour s’allumer une cigarette dont la fumée agressa les narines à vif de Léa.

« — Je préfère régner dans un petit enfer plutôt que servir dans un grand paradis. S’il dégage, ce sera moi le maître.

— Un langage qui me parle. Et pourquoi moi ? »

Il s’accorda le sursis d’une bouffée avant de lâcher sa bombe.

« — Parce que tu es la sociopathe la plus méchante et la plus impitoyable de cette ville, sans scrupules, sans remords.

« — Arrête. Tu vas me faire rougir. »

Est-ce que c’était vraiment ce qu’on disait d’elle ?

« — Tu sais quoi ? Je vais te faire une fleur : je vais y penser. Comme ça, pour voir. Peut-être t’auras de mes nouvelles. Peut-être pas. Et je suis si cool, comme tu dis, que je ne vais même pas ébruiter cette conversation.

— Moi non plus.

— T’as intérêt. Parce que sinon je te retrouverai. Même si tu me crois morte, t’auras intérêt à avoir des yeux dans le dos. Impitoyable tu dis ? Bordel mec, mais t’imagine même pas.

— T’as mon numéro perso. »

Techniquement c’était faux, mais Marcus ne se faisait aucune illusion sur les talents de Malékith. Il prit son verre et descendit l’escalier en remontant un capuchon sur sa tête, comme si ça pouvait le faire disparaître. Massant son épaule qui avait déjà dégonflé, pas de casse, en fin de compte. Enfin seule, Léa s’enfonça dans l’assise du fauteuil et contempla l’alcool trouble, l’idée faisant son chemin. Il y avait du pour et du contre, mais surtout, il y avait une opportunité.

Si c’était un piège – rectification : lorsque le piège se révélerait -, elle y serait préparée. Dans tous les cas, Nyobe et Iridia seraient à l’abri. Leur fille pourrait finir son traitement et survivre, c’était tout ce qui comptait. Nyobe pouvait très bien s’en sortir toute seule si l’opération fonctionnait. À la réflexion, elle avait élevé Iridia, bien plus que Léa, son évidente compétence rejaillissait dans tous les domaines. Léa pouvait faire avec la déception de devoir s’enfuir, et pourquoi pas les retrouver plus tard. Loin, paisible, dans un de ces endroits tranquilles où personne ne viendrait les chercher. Une île quelconque avec du soleil et des montagnes.

Au plus profond, un autre sentiment se levait. Une sensation dont la perversité le disputait à la jubilation. Elle aimait ça. Elle aimait cette ambiance d’instantanéité, de prise de décision sur le fil, l’odeur de la poudre et de la bataille qui s’annonçait. Cette dernière décennie passée derrière un bureau n‘avait pas pu supprimer définitivement la pulsion chaotique qui la hantait depuis toute petite. Après tout ce temps, malgré les détours, Léa était et restait une tueuse. Une professionnelle, efficace et discrète, mais infiniment dangereuse.

Quel était ce mot ? “Impitoyable”, c’est ça ? Marcus avait parlé juste, pour changer.

Rasséréné, elle finit son verre sans se presser, savourant chaque gorgée comme la promesse d’un nouveau but, d’un objectif à atteindre. Là où aurait dû être anxieuse et terrifiée, elle se sentait légitimée, justifiée dans ses choix. Mais avant toute chose, elle devait prendre ses précautions. S’assurer d’avoir le matériel nécessaire, vérifier l’ouverture que Marcus allait lui fournir. Et parler à Nyobe. À cette pensée, elle soupira. Sa compagne avait déjà désapprouvé son projet de vengeance, elle s’opposerait de toutes ses forces à cette nouvelle prise de risque. Mais Léa n’était pas inquiète, elle saurait lui faire entendre raison. Il n’y avait pas d’autres choix, de toute manière.

D’abord, passer au bureau, faire illusion, faire tourner la boutique pour que personne ne se doute de rien. Et collecter des infos. En passant devant le bar pour poser son verre, elle fit signe à Rebe_4, lui demanda de s’approcher. Il devait décaler le rendez-vous avec le Loup le temps qu’elle mette son plan au point. Il acquiesça sans pouvoir s’engager. Puis elle fila au travers de la masse, de cette foule qu’à présent elle abordait comme un bouclier et une arme. Elle utiliserait la foule, le plan l’exigeait, ça sonnait comme une évidence. Cette guerre ne se jouait pas au niveau des hommes.

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