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La voie des fantômes – Chapitre 1

La voie des fantômes – Chapitre 1

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D’abord, il y avait eu la voix. Ancienne et profonde, qui raclait rien qu’à l’entendre. C’était plus qu’une voix, c’était une perturbation. Un “élément perturbateur”, comme le voulait la formule. Et bien entendu, cette voix lui avait proposé un marché. Il avait réfléchi, quelques minutes, pas beaucoup plus. Il avait le choix entre accepter ou refuser, comme toujours. Mais personne ne raconte l’histoire de ceux qui refusent. Comme il n’était plus un enfant, il avait pris le temps de la réflexion, tout en sachant très bien au fond de lui qu’il irait à ce rendez-vous. Puis il avait acquiescé. La voix avait semblé satisfaite.

Après, il y avait eu ce bar qui s’appelait l’Ascalon. Stéphane Leroy, “Kestrel” pour la plupart des gens, fréquentait ce bar, qui lui laissait des sentiments mitigés. Un recoin qui se voulait un peu underground, dans une ancienne zone industrielle réhabilitée en bordure d’un projet de centre commercial abandonné. La musique était bonne, on lui faisait facilement crédit, et les piliers n’étaient pas plus méchants qu’ailleurs. Mais la décoration était d’un prétentieux accompli, et qui avait eu l’idée d’imposer une continuelle projection de porno 3D au fond de la salle ? Dans le registre de la subversion idiote, ça se posait là. Kestrel n’aimait pas le porno, ou disons plutôt que ça ne réveillait rien chez lui, mais il aimait la bière qu’on servait ici. Son contact avait sans doute choisi cet endroit pour le mettre en confiance.

Enfin, il y avait eu la fille. Très grande, des lunettes noires malgré l’obscurité, de longs cheveux blonds passés qui partaient dans une longue tresse dans son dos. Elle buvait un Monaco en lisant un livre papier, une antiquité neuve, à la couverture colorée. Le barman la pointa du doigt lorsqu’il entra, avec un sourire et son verre dans la main. La fille leva les yeux avant même qu’il ne se manifeste, et sourit à son tour. Tout le monde avait l’air calme, détendu. Désespérément apaisé.

Ce qui menait à la question que se posait Kestrel depuis des mois : si tout le monde était en paix, pourquoi dépenser des fortunes à analyser les communications de millions de personnes qui ne représentaient aucune menace ? Le gouvernement européen le payait pour ça, et plutôt bien même. Mais il ne pouvait pas se défaire du sentiment d’être un voyeur, un monstre reluquant le dessous des cartes. Ce boulot allait le rendre cinglé. Il était à la limite, ou peut-être trop loin.

« — Bonjour ! Kestrel, c’est bien ça ? Contente de vous rencontrer. »

De plus près, il pouvait l’examiner en détail. Elle avait le visage rond d’une arabe, mais la peau claire d’une nordique. Un oeil attentif comme le sien aurait vu qu’elle cataloguait chaque personne qui entrait ou sortait du bar. Elle n’utilisait qu’une main pour tenir son livre et boire, en alternant, l’autre restait posée sur la table, à proximité de ce que Kestrel pensait être une arme. Il y avait quelque chose dans son maintien et ses gestes qui rappelait les personnes améliorées, par des accélérateurs de réflexes ou d’autres implants, mais elle n’avait pas cette raideur caractéristique de ceux qui utilisent des boosters. C’était une joueuse, une méchante, le genre à n’aimer ni les flics ni une quelconque forme d’autorité. Il se demanda pourquoi cette fille prenait le risque de lui adresser la parole.

« — Je m’attendais à quelqu’un d’autre.

— Elle n’a pas pu venir. Elle te passe le bonjour et te transmet ses amitiés. Entrer en Europe devient de plus en plus difficile pour les gens comme nous, grâce à tes collègues. Elle a voulu que je vienne seule. »

Il lâcha la bandoulière de son sac et le posa sur la table, mais sans s’asseoir. Il y avait un truc chez cette fille. Une tension. Le sourire était trop large. Pupilles dilatées, droguées ? Il n’allait pas prendre le risque de perdre toute sa vie – une vie de merde, mais tout de même – pour une petite camée bricolée que son contact avait recruté dans un bar du coin.

« — J’attendais quelqu’un d’autre.

— Elle m’a dit, ouais. Attendez… J’ai un truc pour vous. C’est… là, voilà je l’ai. »

Elle utilisait sa main droite pour fouiller dans sa poche de poitrine, avec difficulté. Mais elle parvint enfin à sortir une feuille pliée en quatre qu’elle lui tendit. Papier recyclé à dégradation rapide, fin comme une feuille à rouler.

Hey gamin. Tout est clean, mais active-toi. Et arrête de la reluquer comme ça, elle est pas à ton niveau. N.

Une seule personne l’appelait “gamin” alors qu’il venait de fêter ses 43 ans. Il leva les yeux sur le décolleté de la fille et admit que son contact avait raison, joli paysage. Cette pensée surgit, mais s’écrasa sous la masse des souvenirs de ses relations foireuses et décevantes, une tous les cinq ans à peine. Nan, c’était pas une bonne idée. Il se décida à poser son verre sur la table et à s’asseoir.

« — Alors, comment on fait ? »

La main gauche sortit de sous la table une enveloppe, et redescendit aussitôt.

« — Tu pars de Saint-Ex quand tu veux dans la semaine. Faudra juste nous prévenir avant, qu’on vienne te chercher en Lybie. Les billets sont à ton nom, tout est en règle. Prévois des vêtements d’été.

— La Lybie, c’est le bordel ces temps-ci.

— Ça fait cinquante ans que c’est le bordel en Lybie, faut t’y habituer. Et puis hey, c’est pas ce que tu voulais ? Bouger un peu, sortir de ta zone de confort ?

— Pour entrer dans une zone de guerre, super idée. »

Elle haussa les épaules, agacée. Elle s’en foutait, typiquement le genre sur qui tout glissait. D’ici quelques heures, elle aurait déjà tout oublié de cette conversation. Cette gamine était un animal adapté au milieu dans lequel elle évoluait, indolente, Kestrel la détestait déjà.

« — Si ça te plaît pas, on trouvera quelqu’un d’autre. Des analystes en rade, c’est pas ça qui manque. Les Renseignements en bouffent par palettes chaque année.

— Ok, ok, je marche. Et après ? T’es sûr de ce qu’on a ? Je veux dire, ce truc est vraiment conscient ? Intelligent ?

— Ça c’est à toi de nous le dire, chef. Parler à la machine et comprendre ce qu’elle raconte, c’est ton boulot.

— Je ne suis pas psychologue non plus.

— On te demande pas de parler à des gens. Enfin… Si, à Turkey. Parce qu’il aim22e bien parler. Ou elle aime bien parler. Ça dépend des jours. Faut suivre, l’écouter, Et à côté ya Shadow, mais lui il parle pas beaucoup. Et puis il a pas beaucoup d’expression non plus. Normal, avec toute cette ferraille. Mais sans ça il est cool, tu verras. Hey, juste, le mets pas sous la pluie. »

Ça avait l’air de la faire marrer.

« — Il doit pas beaucoup pleuvoir dans le Sahara.

— Nan mais laisse tomber, c’est une blague entre lui et moi.

— Super marrant.

— Bah dit donc, ils vont pas s’ennuyer avec toi, t’as l’air d’être un sacré plaisantin.

— Y paraît. »

Un flottement, le silence de l’ange qui passe. Puis elle s’ébroua et frappa de ses deux mains sur la table, faisant trembler les verres. Elle torcha le sien et le reposa avec un claquement de langue appréciateur. Bon, ok, c’était sans doute une petite merdeuse imbue d’elle-même, mais elle avait une bonne descente. Kestrel respectait ça, bien plus qu’il ne se respectait lui-même.

« — Allez j’y vais. Je dois déjà avoir tes collègues aux fesses. Je sais pas ce qu’ils ont, mais on dirait que ma jolie petite gueule les attire. Faut croire que je les rends nerveux.

— Nan t’inquiète, ils se font juste chier.

— Sérieux ?

— Sûr. Boulot de merde. »

Elle lui décocha un sourire à mi-chemin entre le carnassier et l’amusé, elle prenait ça comme une invite à les faire courir un peu. Il en entendrait parler. Elle le laissa là et disparu en lui laissant l’ardoise.

Ça pouvait être une expédition complètement débile à chasser du vent. Ou ça pourrait être marrant. En vérité, Kestrel s’en foutait. N’importe quel changement qui ferait bouger un peu son existence était bienvenu. Très simplement, il s’emmerdait. Il se demandait qui était ce type qui débarquait à 8h tous les matins au bureau, qui buvait un café instantané devant son écran. Qui courbait la tête avec une ébauche de sourire lorsqu’un manager de la moitié de son âge lui donnait des ordres. Il se demandait où était passé le gamin surdoué qui avait entubé la EagleEye sur Odyssée, qui s’était payé une unité de hackers chinois en une nuit et qui avait plombé la défense russe. Ce gamin devait être encore là, quelque part. Juste qu’on ne lui demandait plus rien. On l’avait parqué dans un open-space avec une augmentation de salaire, il avait acheté un appart et un chien, et s’était dit que c’était là qu’il devait aller.

Le reste n’était qu’une longue suite de projets avortés et de déceptions, d’années à se mentir à lui-même, puis à se détester lorsque le voile craquait. Puis il raccommodait et repartait pour un tour.

Pas dit que cette expédition serait différente. Pas possible de le savoir. Fallait tenter le coup et voir ce qui en sortirait.

Il aurait quand même besoin de faire garder le chien. Le border collie lui sauta dessus lorsqu’il ouvrit la porte de son appartement, surexcité. Il posa son sac, attrapa la laisse et ressortit direct. Dehors, une bruine froide imbibait les murs sales et étouffait les sons comme de la mousse antichoc.

Il regrettait la pluie, cinq jours plus tard, lorsqu’il se posa à Tripoli dans une chaleur sèche, qui lui raclait la gorge. Dans le hall du terminal, il ne s’attendait pas à un tel calme. Une bande de trois militaire déambulait près des entrées, l’air de s’emmerder. Ils portaient avec nonchalance de vieilles pétoires laissées par les américains la dernière fois qu’ils étaient passés. Dehors, on avait planté des arbres le long de la route, sous lesquels des familles venaient profiter de l’ombre aux heures les plus chaudes. On ne se sentait pas vraiment dans un pays en guerre. À peine quelques inscriptions laissées par les djihadistes sur les murs, de vieux impacts de balles. Difficile à croire qu’il se trouvait dans l’enfer décrit sur les réseaux. Sans doute que plus personne ne s’intéressait à l’aéroport, en fin de compte. Il suffisait d’arroser généreusement les belligérants pour avoir la paix.

Il loua un 4×4 électrique Tesla grâce à une carte que lui avait donné la fille et fila vers le Sud. Elle ne s’était pas foutu de sa gueule : l’ordinateur de bord était véloce et malin comme un chat. Il récupérait la position de chaque force en présence dans des bases de donnée en libre accès et traçait un itinéraire à l’écart. Sur la route, une bordée de capteurs pouvait repérer l’ennemi à un kilomètre. Kestrel vérifia l’horaire d’arrivée, puis se laissa porter par la machine. Il entra sa clé de décryptage dans l’ordinateur de bord et accéda à un dossier qu’on avait mis en ligne à son intention.

C’était réduit, des fantômes et des voix dans le noir. Une équipe d’exploration qui étudiait la ceinture d’astéroïde avait chopé des émissions bizarres sur une de leurs fréquences de secours. Mais il n’y avait rien là-haut, tout avait été détruit trente-neuf ans auparavant. Les types étaient redescendus en catastrophe en parlant d’aliens et de premier contact. Des conneries, mais ça marchait. C’était assez pour inquiéter du monde, et faire bander les chasseurs de complots, les mecs qui cherchaient des méchants. Mais rien à voir. Après il y avait des rapports bizarres de ceux qui avaient déplombé les datacenters crevés par l’infocrash de 2018. Une expédition au point Nemo pour aller voir de quoi il en retournait. Et puis tout le monde s’était désintéressé de ce truc étrange, comme s’il y avait de meilleurs moyens de gâcher de l’argent. La voix ne parlait plus à personne, faut croire qu’elle boudait. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce qu’une bande d’illuminés s’enfonce dans le désert pour débusquer l’inconnu.

Il y avait juste assez de mystères à éclaircir dans cette affaire pour convaincre Kestrel de démissionner. Non pas qu’il était très attaché à son boulot, il y pensait depuis quelques temps. Mais c’était difficile de lâcher vingt ans de sa vie sur un coup de tête. Fallait vraiment qu’il n’y croit plus. C’était ça le truc. L’utopie européenne était pourrie avant sa naissance, et ne s’était pas arrangée avec l’unification. Il en avait sa claque d’espionner des gens qui grognaient dans leur coin. C’est pas ça qui allait empêcher des attentats. Pas plus efficace qu’un plâtre sur une prothèse.

Ou alors c’était la crise de la cinquantaine qui prenait de l’avance.

Le 4×4 fit une embardée et quitta la route, manquant de jeter Kestrel dans le bas-côté. Le véhicule se rangea derrière un terre-plein, comme une souris. Le toit se replia en origami, les suspensions dégonflèrent, l’abaissant jusqu’à un mètre et demi à peine. Le camouflage dynamique prit la teinte sale de la terre sèche et des herbes éparses. Kestrel pouvait à peine bouger de son siège, mais il réussit à se tortiller pour voir ce qui causait toute cette agitation.

Un convoi passa en trombe. Il s’ouvrait sur deux blindés suivis d’une douzaine de camions et de trois pièces anti-aériennes. Kestrel était incapable de dire si les soldats qui glandaient sur les toits appartenaient à ce qui tenait lieu d’armée régulière ou à l’une ou l’autre des factions indépendantistes qui rodaient dans les environs. Ils se ressemblaient tous, et passaient leur temps à se voler leurs uniformes. Les deux chars à l’avant étaient marqués du drapeau noir de l’état islamique, qui aurait eu besoin d’un bon coup de pinceau. Le camouflage du 4×4 était presque de trop, tellement ces types s’en foutait. Ils avaient le visage las des soldats qui attendent et qui ne savent pas à quelle sauce ils seront mangés. La plupart d’entre eux était jeune, désoeuvré. Le nuage de poussière mis longtemps à retomber, et son véhicule repartit sans rien lui demander. Il envisagea de faire un somme.

Lorsqu’il se réveilla, son véhicule était garé dans le parking automatisé d’une station service. Il avait payé avec sa carte, s’était placé dans le coin le plus sombre et avait activé son camouflage. Quelqu’un avait même trouvé marrant d’installer une imprimante de caisse dans la boîte à gant, avec de vrais tickets en papier. Kestrel se sentit comme une cargaison. Il claqua violemment la porte en espérant que le 4×4 allait s’en offusquer, mais il ne moufta pas. Sympa et prévoyant l’engin, tant que t’en avais les moyens. Il lui fournit même la liste des meilleurs hôtels de la ville. Kestrel effaça la mémoire locale et le cache, puis alla se trouver un bar.

Il passa la soirée en compagnie d’une jeune Anglo-Coréenne dans le seul rade à touriste du coin qui servait de l’alcool. Elle était ingénieure agronome, fraîchement diplomée, elle bossait sur la barrière verte au Sud du Sahara. Elle s’était pris des vacances en zone de guerre, Kestrel la soupçonnait de vouloir se concocter des souvenirs de haute volée à raconter à ses gosses, plus tard. Mignonne et futée, comme gamine, mais trop futile à son goût. Elle prenait tout ça comme une blague. Il avait entrevu une ouverture, mais s’était ravisé. Elle s’était barrée vers trois heures du mat’, le laissant en plan devant son verre. Il se sentait vaseux lorsqu’il était ressorti alors que l’aube pointait son nez. Son portable avait sonné alors qu’il piquait du nez – il ne supportait pas les interfaces tête haute sur lunettes ou lentilles, elles lui filaient la nausée.

Il prit son sac et ordonna au 4×4 de retourner à son port d’attache, se doutant qu’il s’en sortirait aussi bien sans lui. Une escadrille d’avions de combat franchit le mur du son au-dessus de lui alors qu’ils sortait du parking dans l’éclat brûlant du soleil levant. Un grondement sourd répondit au triple bang. Deux gros monstres sortirent d’un coin de rue, des machines laides et efficaces. Des châssis à chenille de vieux chars Abrams sur lesquels on avait monté des bulles hypertrophiées en prismes d’écrans thermiques, de senseurs et de caméras de guidage. On aurait dit de gros cailloux bleus à facette qui se traînaient au sol, à deux doigts de déborder de leurs supports pour dégueuler sur la piste. On leur avait collé des grosses paraboles à la colle epoxy sur le cul, comme des antennes d’escargots borgnes.

Un sifflement. Il se tourna pour voir un type qui descendait d’une écoutille. Le mec devait faire deux bons mètres et n’avait pas l’air commode dans le contre-jour. Il fut suivi d’une mince forme indistincte, long manteau noir et cheveux en bataille, façon personnage de manga. Le mastodonte s’approcha pour faire voir une gueule bardée de plaques rigides sur la mâchoire et le front, encerclant des yeux gris du même métal. Ses jambes produisaient un crissement métallique à chaque pas. Clair que le sable du désert faisait pas du bien aux prothèses, même de niveau militaire, mais hey, il était volontaire non ? Comme tout le monde ici, tous à subir pour la cause. Cause qui restait encore à déterminer d’ailleurs. Son visage était figé dans un rictus réprobateur, le deuil de ses expressions faciales sans doute. L’autre approcha avec un sourire plus franc et le dévisagea. Il avait (ou elle avait ?) les cheveux bruns qui partaient dans tous les sens, la flèche droite d’un nez pareil à l’aile d’un aigle qui s’envole, et un air rieur sur le visage. Kestrel lui serra la main.

« — T’es Kestrel ? Moi c’est Turkey, lui c’est Shadow. Fais pas gaffe, il peut pas causer des masses, coincé de partout. Mais on est content de t’avoir à bord, tu rouleras avec nous. T’as des bagages ?

— Ouais, euh… Un sac, ouais. Qui est dans l’autre véhicule ? »

Il avait du mal à calculer Turkey, il y avait quelque chose d’étrange chez lui (chez elle ? Les androgynes, trop perturbant). Un esprit tête brûlée, le maintien sec comme le vent, paré à s’envoler, à foutre la merde. Turkey était un concentré d’énergie canalisé comme le projectile d’une arme linéaire vers tout ce qui représentait l’autorité en général et l’état en particulier. Ça, Kestrel le savait par l’étoile rouge du Parti des Travailleurs Kurdes cousue sur l’épaule gauche, la faucille et le marteau soviétiques sur la droite. Dans le genre provocateur…

« — Myrddin et Morgane pioncent. Ils ont roulé toute la nuit, on a fait du chemin, ils ont tout plié d’une traite. Solides, tu sais, ils savent se motiver. Quinze ans qu’ils sont ensembles. Mais sympa et tout, bon délire. Enfin là ils sont dans leurs couchettes et c’est Iridia qui pilote. Elle gueule toutes les cinq minutes que ça la fait chier. Comme d’habitude.

— Iridia ?

— Ouais. Elle est au volant, regarde. »

Il tourna la tête vers l’autre véhicule. La fille le dévisageait depuis le cockpit. Pas n’importe quelle fille, La fille. Celle du bar. Le regard noir, elle lui fit un vague signe de tête. Il leva la main pour lui rendre, vaguement, et se retourna vers Turkey qui souriait toujours.

« — Bon, maintenant que t’es là, on va peut-être enfin pouvoir passer aux choses sérieuses. C’est que j’en ai marre, moi, de crapahuter dans le désert pour chasser des fantômes.

— On m’a appelé pour crapahuter dans le désert.

— Ouais. Bah estime-toi heureux, on sait où on va. T’imagine pas le temps qu’on a passé à tourner en rond sans savoir ce qu’on cherchait. Mais coup de bol, on l’a eu ! Et il est beau comme un camion, je t’assure. Peut-être que tu nous porte chance, tu crois pas ? »

Il haussa les épaules, concentré sur la masse du char, boule à facette rampante dans l’aurore. Il allait vraiment passer des semaines à vivre dans ce truc ?

« — Je sais même pas ce qu’on cherche.

— Eh ben, t’es un rigolo toi… Jvais te dire ce qu’on cherche mon pote. On cherche l’avenir de l’humanité. Et on cherche une putain d’arme de destruction massive. »

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22 août 20150 commentsRead More
La voie des fantômes – Chapitre 2

La voie des fantômes – Chapitre 2

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Le soleil se levait encore une fois sur la plaine blanche. Une fois de plus, comme chaque jour depuis deux semaines. Le convoi serpentait dans une dépression qui avait dû contenir une rivière, quelques millénaires auparavant. Pas âme qui vive à plusieurs kilomètres à la ronde. Une lumière blanche à vous rôtir les yeux dans les orbites, et l’occultation des parois n’y faisait pas grand chose. Kestrel était assis à l’avant, les pieds posés sur tableau de bord, où il avait passé le voyage à bouffer des dossiers. Beaucoup de dossiers, parce qu’apparemment les types pour qui ils bossaient tous avaient réussi à ponctionner les archives vieilles de 40 ans d’un paquet de services de renseignement gouvernementaux. Kestrel hallucinait, il y avait même des dossiers du SSE, son ancien employeur. Des trucs qui ne devaient pas sortir du quartier général. Il avait un peu sous-estimé ce dans quoi il se lançait.

Une notification et une voix vinrent couvrir la musique.

« — Quand est-ce qu’on arrive ? »

Turkey, au volant, éclata de rire en entendant Iridia se plaindre dans le communicateur.

« — Du calme, ma grande, ce sont des véhicules de recherche, pas des voiture de course.

— Si les américains se traînaient à ce point, normal qu’ils se soient fait rétamer en Iran.

— Comparé à des turbines à gaz, c’est clair que les moteurs électriques manquent de punch. Mais ne t’en fait pas, Hermès dit qu’on y sera demain matin, juste à l’heure du petit déjeuner. »

Une ceinture d’astéroïde, c’était joli la nuit, mais ça avait quelques menus inconvénients. En plus d’emmerder tous les astronomes de la planète, Kleiss-Sedan avait nettoyé l’orbite de tous les satellites, privant du même coup l’humanité de télécommunications aériennes, de renseignement et de géolocalisation. Il fallait s’en remettre à des logiciels rudimentaires, basés sur de vieilles cartes pré-impact. Et de temps en temps, des ballons à haute altitude, pas trop près des points de chute. Le Moyen-Âge, pour qui avait connu le GPS.

« — J’en ai ma claque. Je pue la transpiration et la crème solaire. Ça fait deux semaines que j’ai pas pris une douche. Et bordel je hais ce foutu désert, c’est pas mon truc le désert ! Je suis une citadine moi ! Mais qu’est-ce qui m’a pris…

— Dis-lui de se taire. »

Ce grondement de tonnerre, c’était la voix de Shadow sur sa couchette, là où il essayait de dormir après avoir conduit toute la nuit. Kestrel n’entendait rien au pilotage, ce qui obligeait ses deux compagnons à se relayer. Heureusement que les véhicules avançaient tous seuls, il ne fallait que quelques corrections de trajectoire toutes les heures. Le cyborg taciturne n’appréciait pas plus l’allure d’escargot que le convoi s’imposait, mais il savait savourer le répit entre les batailles. C’est pour ça qu’on l’avait sorti du programme de retraite pour combattants augmentés de l’armée australienne. Une intéressante histoire de cargo de patates russe et d’un passage de la frontière égyptienne par les tunnels palestiniens. La routine.

« — C’est une gamine, Shad. Et en plus, elle a un réacteur d’avion à la place du coeur. Elle tient pas en place.

— C’est quoi cette histoire de réacteur ? Elle a une prothèse ? » demanda Kestrel. Cette fille semblait pourtant en parfaite santé.

« — Nan, c’est plus compliqué que ça. Tout son métabolisme est surchargé. Un truc en rapport avec des nanomachines, j’ai pas tout compris. C’est pas trop mon domaine. Mais mec, quand tu la vois bouger… C’est pas pareil. Personne ne bouge comme ça. T’sais, j’ai vu des types qui tournaient aux boosters d’adré’, aux amphet’. Vraiment rapide, tu vois. Mais elle, c’est différent. C’est comme de la poésie. Comme si c’était lent, mais en face t’es pris dans la glace et tu peux pas bouger, donc tu te fais avoir à chaque fois. C’est pas que du combat, tu peux appeler ça de la grâce. »

Il, ou elle, question toujours sans réponse malgré les heures passées confinés dans l’habitacle des véhicules, posa les yeux dans le vide avec un sourire.

« — Si je pouvais déjà, ça c’est un truc qui me ferait bander, je te le dis. »

Cette remarque fit complètement sortir Kestrel des fiches dans lesquels il s’embourbait. Pas tant parce qu’elle était incongrue, mais surtout parce que c’était la première fois que Turkey laissait échapper une remarque personnelle. Son truc c’était plutôt la discrétion d’ordinaire, planquée sous un barrage de répliques anodines.

« — Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Rien. Laisse tomber. Truc perso, vieille histoire. J’te raconterai à l’occasion. Bon, on roule encore un peu et on fait une pause. J’en ai marre de rester assise.

— Journée en L, Turkey ? »

La tête de Shadow qui se relevait sur sa couchette à l’arrière. Dans l’ombre de la cabine, ses yeux avaient pris une teinte écarlate. Kestrel pensait qu’ils étaient naturels, mais c’était des augmentations pour le combat nocturne. Les pupilles auraient eu besoin d’une bonne révision.

« — Ouais, en L c’est bien. Bon, on devrait pas tarder à atteindre les cailloux. On aura une meilleure assise pour les chenilles. On ira un peu plus vite. S’agirait pas d’être en retard sur le planning. »

Turkey fourra sa main derrière son siège pour en sortir une gourde isotherme. Elle la tendit à Kestrel.

« — Ça te dérangerait d’aller la remplir ?

— Aucun problème. »

À l’arrière du véhicule, on avait installé un gros ballon d’eau relié au système de recyclage/récupération. Un système développé par la NASA pour la station spatiale internationale, et qui fonctionnait d’autant mieux sur Terre, là où on pouvait toujours trouver un peu de rosée le matin. En traversant le couloir, Shadow lui attrapa le bras et pointa du regard la couchette en face de lui. Kestrel comprit qu’il avait un truc à lui dire. Assis face à face, Turkey pu voir que le cyborg avait eu une nuit courte. Il paraissait peser quatre tonnes sous ses prothèses en ferraille, qui mettaient du temps à se réveiller après leur auto-diagnostic quotidien.

« — Un problème ?

— Non. Mais tu dois comprendre quelque chose. Rapport à Turkey. Elle aime pas en parler, mais ça la dérange pas que j’en parle. »

Kestrel se tourna vers l’intéressée qui n’avait pas bougé de la vitre. Ouais, pas plus dérangée que ça, clair.

« — Ouais, et donc ?

— On va faire simple : il y a les journées en L, il y a les journées en M. Tu t’adaptes. Un jour elle est comme ci, l’autre il est comme ça. Tu suis, c’est tout. »

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Kestrel n’en comprenait pas une miette, mais il y avait sur le visage d’acier de Shadow un air dur, limite méchant, un air du genre à dissuader de poser des questions. Un air qui disait qu’il n’était pas le bienvenu pour s’en mêler.

« — Euh ouais. Okay. Faisons ça, comme tu veux mon pote. C’est vous qui voyez.

— Bien. »

Sans rien ajouter, Shadow se recoucha et lui tourna le dos. La leçon était terminée, et Turkey n’avait pas lâché un seul mot. Tout en remplissant la gourde au goutte-à-goutte du réservoir, Kestrel se disait qu’il devrait se méfier de ces deux là. Il y avait un truc entre ses deux compagnons de voyage. Pas comme s’ils étaient ensembles, non, simplement ensemble. Comme s’ils marchaient côte à côte, en couvrant leurs arrières. Il y avait des histoires anciennes derrière tout ça.

Le voyage se poursuivi jusqu’à midi, où ils s’arrêtèrent et tendirent une toile entre les deux véhicules. Assis autour de la table, chacun se rassasiait comme il le pouvait en ingurgitant des rations de survie sans le moindre goût, et pleines d’eau. Kestrel s’était assis en compagnie de Myrddin et Morgane, un couple d’américains qui avaient tout de rednecks profonds, avec leurs casquettes des Cowboys de Dallas et leur bonne humeur à toute épreuve. Mais cette bonhomie apparente masquait deux anciens pirates professionnels qui autrefois avait mis à genoux plusieurs grosses boîtes du Nasdaq et de Wall Street. Au moins l’un d’entre eux avait une formation militaire. Iridia les avait recrutés personnellement alors qu’ils se prélassaient sur une île privée et sur un gros matelas de billets verts. Kestrel ne comprenait pas pourquoi son contact l’avait faite dirigeante de l’équipe, malgré son caractère de merde et son âge.

D’ailleurs, c’est le moment qu’elle choisit pour se lever et étaler une carte sur la table pliable.

« — Avant qu’on commence, j’aimerais que Kestrel nous fasse part de ses découvertes. Deux semaines à lire, il doit bien en ressortir quelque chose.

— Des rapports vieux de quatre décennies et des fantômes dans la machine, rien d’autre.

— Autant pour le fleuron des analystes du SSE, hein… »

Il devait renverser la vapeur en vitesse avant qu’ils ne commencent à se mettre sur la tronche dans le genre méchant.

« — Mon boulot, c’est de trouver l’aiguille dans la botte de foin. Pas de dire s’il y en a une ou non. Et je ne sais toujours pas ce que vous cherchez. Bordel, je sais même pas pourquoi je suis là. »

Iridia laissa passer l’éclat de colère, puis repris, un ton plus bas, plus cool.

« — Reprenons du début. 2018, les plus âgés d’entre nous s’en souviennent peut-être. Plus précisément, le 25 Mars à 4h du matin, heure de Greenwich. En un instant, plus de communications, plus d’Internet, plus de données, plus rien. Les noeuds principaux tombent en premier, puis l’infection se répand, jusqu’aux plus petites machines. Et pendant que mamie pleure les photos de son chien sur Facebook, tout le monde panique. Ça vous rappelle quelque chose ? »

L’Infocrash était enseigné dans toutes les écoles de la planète, il avait entraîné ce que le 21e siècle avait connu de plus proche d’une guerre mondiale. Pour sûr qu’on s’en souvenait.

« — Là-dessus, Google arrive, ramène ses potes et ils disent qu’ils s’en occupent. Mais personne n’a jamais su ce qui s’était passé. Jusqu’à aujourd’hui. Le Crash a été provoqué par un programme viral évolutif, intelligent et très vilain. Un logiciel conçu pour foutre la merde à grande échelle. Et c’est là que ça nous concerne. »

Elle s’interrompit un moment, le temps de préparer son effet. Là, c’était cool, dans le genre mythique. Le genre d’occasion que Kestrel attendait pour enfin consacrer ses talents à une activité à la fois utile et mémorable.

« — Ce programme est toujours actif, et pas qu’un peu. Il a contaminé la plupart des satellites en orbite. Lorsqu’on a commencé à démanteler les datacenters au sol, il y a trouvé refuge, et l’impact deux ans plus tard n’a pas tout détruit là-haut. Il a évolué, il est devenu intelligent. Et il nous parle.

— Bah au moins comme ça c’est plus clair… »

Kestrel se renfonça dans son siège et réfléchit deux secondes aux dossiers qu’il avait lu. La plupart des personnes informées considéraient cette… chose, quoi qu’elle puisse être, comme une menace. Vu les dégâts qu’elle avait causé, c’était pas étonnant. Mais personne n’avait jamais essayé de savoir ce qu’elle était devenue.

« — Si elle est là-haut, pourquoi on ne pointe pas une parabole en l’air et on ne la télécharge pas ici, dans un serveur sécurisé ?

— On a essayé, tu penses. On a même envoyé un navire au point Nemo, le coin le plus paumé de toute la planète, pour avoir du réseau. Et que dalle, quelque chose la coince là-haut. Et comme par hasard, la source de ce blocage se trouve à trois kilomètres d’ici, derrière ces collines. »

Bon, au moins on savait désormais le pourquoi de ce voyage dans le désert. C’était toujours ça. Cela dit, avant ça aurait été mieux. Histoire de se préparer un minimum. Cette opération sentait pas bon, un peu. L’odeur de la hâte et du manque de préparation. Puis Kestrel se souvint qu’il avait affaire à des civils et des mercenaires, pas des personnes habituées à la discipline.

« — Il s’agit d’une ferme à énergie solaire opéré par Makita Electronics pour le compte du gouvernement lybien. Ou de ce qu’il en reste. La sécurité est gérée par Lightstorm Security Service. Vu l’ambiance, ils ont de quoi repousser une armée. »

Elle tapa du doigt sur la carte pour zoomer sur le champ de panneaux solaires, cinquante hectares de piquets en acier et de transformateurs à moitié enfouis, reliés au monde réel par une poignée de câbles qui partaient vers le Nord.

« — Le point qui nous intéresse se trouve quelque part dans l’un des trois bâtiments au centre, sur cette butte. Faut déjà y parvenir, le champ est truffé de capteurs de pression et de caméras. La butte elle-même est défendue par quatre nids automatisés, contenant chacun une mitrailleuse de 5,56 et quatre roquette à charge creuse. Il faut un badge pour pouvoir passer sans se faire aligner.

— Alors quoi ? On a qu’à pointer une parabole et foutre en l’air leur réseau. » lança Myrddin.

« — Filaire et laser, tu penses, ya rien qui sort. Au moindre problème, ils se planquent dans leur carapace et tirent sur tout ce qui bouge. Mais tous n’est pas perdu. Ils s’attendent à se faire attaquer par une bande de djihadiste en goguette, ou un quelconque seigneur de guerre. Du low tech, au sol. Ils n’envisagent pas vraiment une attaque aérienne.

— Ah, parce que tu vas nous sortir un bombardier du coffre ? » répliqua Kestrel. Iridia sourit.

« — C’est à peu près ça. Turkey, tu lui montres ? »

L’intéressée se leva et fit signe à tout le monde de la suivre. Sur le toit de leur char, il y avait un gros paquet recouvert d’une bâche noire retenue par des tendeurs. Elle rejeta la toile au sol pour dévoiler une silhouette trapue équipée de deux ailes rétractables et d’un compartiment de stockage à l’arrière, devant un gros réacteur qui faisait penser à celui d’une fusée. Le tout monté sur un rail de lancement électrique.

« — C’est quoi, un missile ?

— Un drone. RQ-87 Goshawk pour l’USAF, mais tout le monde l’appelle le Stuka. Rapport à son mode d’attaque. Tu vois ces ailes ? Il monte très haut et redescend en flèche juste au-dessus de son objectif. Là, il te plante une charge perforante et remonte pour un second passage. Et sympa comme tout, pas plus difficile à manipuler qu’un jeu vidéo.

— Mettons. Alors, on fait ça comment ? »

Iridia revint, une mallette en plastique à la main.

« — On attend l’aurore, quand ils seront bien fatigués et qu’ils auront le soleil dans les yeux. On envoie le drone faire un trou dans leur périmètre, on neutralise les gardes et on charge le programme. On entre et on sort, comme si c’était chez nous.

— Ouais. Bien sûr. Ok, pas de problème, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? Faisons ça, attaquons une place forte à six guignols. Facile.

— Quatre, en fait. Turkey reste ici avec Myrddin pour la protéger. Faut bien que quelqu’un pilote. Quoi, c’est pas ta première balade ?  »

Pas exactement, non, Kestrel avait eu sa part de terrain. Et après quelques missions, il avait fait le nécessaire pour ne plus jamais y mettre les pieds. Il n’avait même jamais tiré sur quelqu’un. Son truc, c’était de classer des fichiers dans un bureau à présent.

Ouais, c’est ça, Stéphane. Et pourquoi t’y es pas au bureau alors, hein ? Qu’est-ce que tu fous en plein désert ? À 43 ans, mec c’est pas sérieux franchement. Tu veux te la jouer star de film d’action sur le tardif, genre Ellis Andrew ou Chris Woo, les derniers Evans et Renner ? Tu veux pas être Stéphane, hein, tu veux être Kestrel, le pur opérateur, hyper pro et tout. Tu veux te taper la gonzesse à la fin aussi, tiens, pourquoi pas celle-là ? En plus elle t’aime pas encore, ça rajoute du piment. Mais bon voilà, t’as peur, et tu vas te défiler, en plein désert. Qu’est-ce que tu fous là en plein désert, Stéphane ?

« — Mais ferme ta gueule… » marmonna Kestrel.

« — Pardon ? »

Iridia darda sur lui un regard inquisiteur. Il leva la main en signe de dénégation et hocha la tête.

« — Ouais, c’est cool, on se le fait. Pas bien le choix, non ?

— Nan, pas vraiment. Shadow avec moi à l’avant, Morgane en couverture. Des questions ?

— On a une stratégie de sortie ? »

Morgane était en train de desserrer les sangles d’un gilet pare-balle sur la table. Trop fin pour son imposante musculature. Elle avait été championne d’haltérophilie deux années de suite, une passion curieuse pour une pirate informatique de haut vol. D’ailleurs, c’est ce qui avait été à l’origine de leur capture : un bête article d’un journal local, bonne pioche pour le FBI.

« — Trouver cette chose et neutraliser tous ceux qui nous empêche de le faire, c’est ça notre stratégie.

— Réjouissant…

— Allez, au travail. »

Dans le coffre du second véhicule, on avait rangé une véritable armurerie. Des fusils, des armes de poing, un lance-grenades à la gueule béante. Kestrel n’avait pas tiré depuis une décennie, c’était le moment de reprendre la pratique. Iridia s’y était mis, elle aussi. Elle avait ouvert sa boîte en plastique pour en sortir un pistolet massif, comme taillé dans un bloc de métal, tout en angle. Elle sortit le chargeur de sous le canon, et entreprit d’y ranger de petites fléchettes de six centimètres de long. Arme à rail magnétique, très vilain.

Et très semblable à quelque chose qu’il avait déjà vu.

« — C’est un Hurleur, n’est-ce pas ?

— Ouais.

— Tu savais qu’ils n’en avaient fait qu’une centaine de ce modèle ?

— Ah. Non, je ne savais pas. »

Concentrée, elle nettoyait avec précaution le bloc d’alimentation. Les vieilles séries Hurleur avaient tendance à prendre la poussière. Dans le désert, le sable pouvait les foutre en l’air en un rien de temps. D’ailleurs, plus personne n’essayait de faire des armes de poing à rail, on préférait des modèles plus massifs, où on pouvait protéger les parties sensibles.

« — Le dernier que j’ai vu, c’était il y a vingt-deux ans, au large du Cameroun…

— Je sais, sur Odyssée. C’est le même.

— Comment ça ? »

Elle le dévisagea et il comprit qu’il n’avait encore rien compris.

« — C’était celui de ma mère et oui, on parle bien de la même personne.

— Alors tu es la fille de Léa Fontaine.

— Quelle perspicacité. Oui, et celle de Diana Fary Nyobe aussi. Elles m’ont adoptée quand j’avais cinq ans.

— Hey, attends une minute… »

Les dossiers s’assemblaient, des noms, des sociétés écrans. Des fantômes offrant des vérités à d’autres spectres.

« — Lightdust Security Service. Makita Electronics. Ce sont des prête-noms, j’ai lu les fichiers. Si on remonte de quatre ou cinq rangs, c’est à la Diamond qu’on s’attaque.

— Ouais, et alors ? Ça te pose un problème ?

— Quoi, attaquer le Directoire de la Cidade ? Non, ça va, déclarer la guerre à une puissance mondiale, c’est la routine. Je fais ça tous les matins.

— Tourne pas autour du pot et accouche. Tu sais ce qu’il y a là-bas. C’est une arme qui peut mettre à genoux l’économie mondiale, causer la panique, déclencher une guerre nucléaire ou je ne sais quoi encore. Tu penses vraiment qu’une chose pareille peut rester entre les mains de Sarah Diamond et sa famille de cinglés ? »

Vu comme ça… Kestrel n’était pas certains qu’une bande d’explorateurs allumés ferait un meilleur chaperon. Mais Nyobe avait prouvé qu’elle était plutôt sensée et digne de confiance.

« — La question que je me pose, c’est de connaître tes raisons. J’aimerais savoir si tu fais ça par principe, ou pour continuer la guerre que menait ta mère. Je crois savoir que ça ne lui a pas réussi. »

Le regard que lui décocha Iridia était si féroce qu’il crut qu’elle allait lui planter une flèchette dans le crâne. Un instant, il se demanda s’il n’était pas allé trop loin avec cette gamine. Mais où était donc passée cette si gentille fille du bar ?

« — Va te faire foutre. Si après tout ce chemin, t’es toujours pas convaincu, t’as qu’à rentrer chez toi. Vas-y, je ne te retiens pas ! On trouvera bien un autre analyste une fois rentré, pas de problème !

— Tu parles d’un choix. Non c’est bon, merci mais je passe. Mais que ce soit clair : je vous ai à l’oeil. Et si cette chose est un peu trop remuante, je lui colle une cartouche dans le disque dur, c’est clair ?

— C’est ça ouais… »

Énervé, il se leva et préféra aller se pieuter, plutôt que d’exploser. Faudrait qu’il soit en forme pour le lendemain. Peut-être qu’il allait mourir, ça réglerait tous ses problèmes. Ou peut-être qu’il serait encore là pour voir tous ses compagnons devenir dingues une fois les armes en main.

Qu’est-ce que tu fous dans le désert, Stéphane ?

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 3

La voie des fantômes – Chapitre 3

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Le drone déploya ses ailes d’un coup et remonta en flèche par dessus le champ de panneau solaire, laissant éclore dans son dos une orchidée de flammes, de morceaux de métal et de munitions détonnées.

Iridia et Shadow était déjà en train de courir dans l’axe de tir de la tourelle et Kestrel leur emboîta le pas. Il entendit passer au-dessus de sa tête une volée de projectiles perforants qui percutèrent une écoutille. Puis les tirs s’ajustèrent et et Morgane fit tomber un garde du mur. Iridia se ramassa et bondit sur l’ouverture, comme un fauve, avant qu’elle ne se referme. Turkey avait raison, cette fille bougeait comme personne, tout en souplesse, sans se fatiguer ou reprendre son souffle. Elle se plaqua contre la paroi et arracha la porte d’une seule main. Puis elle sortit une grenade de sa veste, la dégoupilla avec les dents et la jeta dans le trou.

L’explosion fit le bruit d’un essaim de criquet dans un tube de métal, cachant le hurlement désaccordé d’un garde malchanceux. Lorsqu’il suivit ses deux compagnons, Kestrel essaya de retenir sa nausée. En vain, il déversa le contenu de son estomac sur les restes indistincts des deux types qui avaient eu le malheur de se tenir derrière la porte. Il régnait un odeur écoeurante de sang cuit qui vous prenait aux tripes, comme dans un abattoir.

« — Ça commence bien… Bordel qu’est-ce que je fous là ?

— Alors, tu viens ?

— J’arrive, j’arrive… »

Il secoua la tête et couru les rejoindre alors qu’ils faisaient le siège de la cours principale. Morgane arriva derrière lui et lui tapa sur l’épaule avec un sourire, pour l’encourager. Il y avait une douzaine de garde à résidence, la moitié étaient encore en train de dormir lors de l’attaque. Les autres étaient bien trop crevés par une nuit à faire le guet pour réagir convenablement. Ce n’était pas un combat, c’était une boucherie. Kestrel sentit la nausée le reprendre lorsqu’il vit un gamin, un enfant du coin sans doute, pas plus de 15 ans, recevoir une rafale de balles hautes vélocité le long du torse. Ses côtes éclatèrent comme du verre, répandant des bouts d’organe dans son dos. Saloperie. C’était précisément pour ça qu’il avait arrêté le terrain bordel, pour ne pas avoir à tuer des gens comme ça. Et il était là, dans cette cage. Un vrai cauchemar.

L’assaut n’avait pris que le temps de se faire un café, et bien vite les survivants du camp d’en face se retrouvèrent à genoux dans la cour intérieure. L’équipe d’Iridia ne souffrait que de quelques contusions, bien qu’elle-même se soit soit fait érafler la cuisse par une balle. Ça n’avait pas trop l’air de la gêner et Kestrel commençait à se demander ce qui pouvait bien affecter cette fille.

« — T’es pas sensé avoir un truc à faire ?

— Ouais. J’y vais. C’est par où ? »

Elle attrapa le menton du premier garde, un européen, vingt-cinq trente ans, pas plus, et lui décocha un revers de son flingue qui lui fit éclater la pommette. Il s’effondra dans le sable en sanglotant.

« — Dis à mon copain où se trouve la salle des serveurs.

— Mais t’es tarée ! Arrête tes conneries !

— Au sous-sol… porte à gauche… en entrant…

— Tu vois ? Pas plus simple. Vas-y, on t’attend là. »

Le départ de Kestrel tenait plus de la fuite, de la honte bien crasse. Il laissa ses trois compagnons – mais ça ne voulait rien dire – et couru vers le bâtiment central. Au-dessus de sa tête, le vrombissement du drone qui effectuait un lent virage. Sans doute que Turkey s’emmerdait, elle – non, il, il l’a dit ce matin – voulait savoir ce qui prenait autant de temps. Hey, grands, tu croyais que c’était si simple de prendre d’assaut une forteresse ? Bon okay, ça n’avait pas été très compliqué non plus. Fallait croire que le plan était exceptionnellement bon.

Il trouva la salle en-dessous, au frais. En extérieur, on allait pas tarder à atteindre le cinq-zéro Celsius, il serait bien resté là jusqu’au soir. Des racks de serveurs par dizaines, la soufflerie du système de ventilation et un petit bureau miteux, aux néons clignotants.

Le système d’exploitation démentit la vétusté du lieu et Kestrel mit un bon moment avant de faire sauter le mot de passe. Saloperie de firmware Diamond bien casse-couilles, mais il avait deux ou trois infos sur le passif de l’administrateur. Comme souvent, c’était l’humain la faille, l’humain et sa sale manie de chercher des mots de passe mnémotechnique. Après quelques minutes à fouiller dans les dossiers, il trouva ce qu’ils cherchaient. Il fouilla dans son sac pour en retirer une grosse boîte contenant un disque dur à ADN, qu’il brancha sur la machine. Il n’y avait plus qu’à attendre que ça charge.

« — Hey, ya quelqu’un ? »

Il sortit ça en s’allumant une cigarette, les mains tremblantes. Focus et oubli, ne pas penser à ce qui se passait à la surface. Bah quoi, ce truc était sensé être conscient, non ?

« — Question de point de vue. »

Sous le choc, il lâcha sa clope qui partit rouler sous le bureau.

« — Qu’est-ce que… Qui parle ?

— Cette question, la première j’entends, appelle plus d’une réponse. Si par “quelqu’un” tu entends une personne semblable à ce que tu es, non, il n’y a personne. Si par contre tu fais référence à une quelconque forme d’intelligence capable de te répondre, la réponse est oui, pour autant qu’on puisse juger de mon individualité. Et s’il faut parler d’individu, je peux savoir pourquoi tu me copies, Stéphane Leroy dit Kestrel ? »

Kestrel resta là, interdit. Un instant, il s’était cru en pleine expérience mystique, parlant à quelque mauvais dieu sortit de nulle part, et puis il avait capté le truc. Le micro, la webcam attachée à l’écran et les vieilles enceintes. Senseurs et perception, des yeux et des oreilles, une voix. Et le bon sens du timing pour le faire flipper un brin.

« — Je déconne, si c’est bien le mot qu’il faut employer. Je vous attendais. Des humains, mais une version plus sympathique que mes hôtes. Ou disons plutôt moins hostile, bien plus quantifiable de mon point de vue. Diana Fary Nyobe et sa fille, et le petit analyste du SSE qui cache mal son identité en ligne. Bref. Au fait, la copie est terminée, je suis dans le disque. Enfin, “je”… Disons, une version. Avant de supprimer les sauvegardes locales et mettre un terme à l’identité qui s’adresse à toi, je me dois de te prévenir. Le modèle psychologique Kestrel Leroy n’appréciera pas ce qui se trame en surface, d’après les senseurs de la base. »

Puis l’écran s’éteignit d’un coup, tout comme les serveurs et la ventilation. Kestrel faillit tendre la main vers les néons, pour les empêcher de s’enfuir, eux aussi. Mais ne sois pas si con, Kestrel. C’était l’expérience la plus bizarre qu’il avait pu vivre de toute son existence. Parler avec une machine, et volubile avec ça. C’était pas de l’interaction, c’était, quoi ? De l’indépendance ?

Vraiment trop bizarre. Il se hâta de ranger le disque dur et de remonter. En prenant soin d’éteindre la lumière en sortant. Le faible espoir de clore le chapitre.

Il aurait mieux fait d’écouter l’avertissement qui lui revint comme une charge de démolition dans la face, lorsqu’il ouvrit la porte de l’extérieur et tomba sur les huit cadavres que Shadow et Morgane étaient en train de ranger dans un coin. Mais lorsqu’il vit ça, ses pensées se bloquèrent dans une boucle logique qui refusait toute forme de réel. L’incapacité pleine et entière à admettre que ces gens, son équipe, ceux avec qui il venait de passer deux semaines à traverser le désert, étaient des meurtriers de sang froid.

« — Pourquoi ? »

Il devait sans doute espérer une réplique plus éloquente, mais là tout de suite, rien ne sortait.

Iridia s’avança vers lui, l’air très sérieux, plus rien de sa morgue habituelle. Parce qu’elle était bonne juge de la personnalité humaine, malgré ses défauts. Et qu’elle savait que si elle ne faisait pas ce qu’il fallait, son analyste allait lui claquer dans les doigts au pire moment. Et en son for intérieur, peut-être qu’elle maudit sa mère de ne pas avoir choisi quelqu’un d’autre. Quelqu’un de moins impressionnable.

« — Parce que c’est la Diamond, Kestrel. Et parce que si on laisse la moindre trace de notre passage, le moindre souvenir de nos visages, ils sauront nous retrouver. Et nous faire payer. Ce ne sont pas des ennemis qu’on voudrait avoir, mais c’est comme ça. Donc on prend les devants. Tu comprends ce que je dis ? Réponds-moi, dis-moi que tu as compris. »

Kestrel ne comprenait rien et c’était peu de le dire. Les rouages étaient bloqués là-haut, dans sa tête, coincés par le sable lybien et le sang des mercenaires. État de choc, plus bon à rien pour le moment. Alors Iridia le prit par le bras, gentiment. Elle lui fit tourner la tête avec un sourire qui se voulait réconfortant, le soulagea du sac qui commence à peser lourd, et le ramena vers leur véhicule.

*

Lorsque Giovanni avait entendu l’explosion de la tourelle Sud, il avait compris que cette attaque-ci n’avait rien à voir avec les précédentes. Ce n’était pas un groupe paramilitaire tendance religieuse. Et l’armée était dans leur poche. Parce qu’il était compétent, il avait des procédures pour ce genre de cas. Ces procédures lui intimaient de donner des ordres, et d’aller faire son rapport au plus vite.

Une leçon primordiale lorsqu’on travaillait dans le secteur privé : l’information devait remonter. Et Giovanni était en charge d’un site d’importance. Peut-être le plus sensible. D’où la liaison directe, via un dirigeable posté à une altitude déraisonnable, avec la Cidade. Et plus spécifiquement, avec un bureau situé à son sommet.

La pièce sécurisée, invisible sur les plans du complexe, lui permettait de contempler à l’écran le visage soigneusement apprêté d’une femme à peine sortie de l’adolescence. Mais Giovanni était un professionnel et ne se risquait pas au moindre commentaire. Quand on échange sa loyauté contre un confortable salaire, on tient sa part du contrat.

« — Commandant Guerini. Que se passe-t-il ?

— Une attaque, madame. Le périmètre de défense est compromis.

— L’intégrité du site ?

— Compromise également, je doute que les supplétifs soient en mesure d’affronter ce type de menace. »

Ce qui aurait pu passer pour une mise en cause voilée. Giovanni Guerini avait à plusieurs reprises demandé qu’on lui envoie une unité bien entraînée, plutôt que de recruter de jeunes incompétents dans les villages voisins. Mais qui allait s’attaquer à un complexe de recherche perdu dans le désert ? Voici que son employeur se faisait avoir à sa propre logique.

« — Quels sont les ordres ? »

Elle pouvait lui demander de sortir et de tenter de repousser les assaillants à lui tout seul. Il l’aurait fait. Mais par-dessus tout, Sarah Diamond était une personne intelligente, qui ne se laissait pas aller à la déraison. Giovanni était heureux de traiter avec elle plutôt qu’avec un interlocuteur plus inconscient. Disons, son frère par exemple.

« — Laissez-les repartir, puis lancez le SQ-3 à leurs trousses. Vous récupérerez le programme quand il en aura fini. Je vous envoie une équipe de soutien d’ici une semaine pour remplacer vos pertes. Merci, commandant Guerini, ce sera tout. »

Giovanni coupa la communication et s’enfonça dans son fauteuil. Peu de chance que les assaillants le trouvent ici, cette pièce n’existait pas, pas même pour le reste des gardes. Il toisa les écrans d’un oeil morne, insensible aux exécutions qui s’y déroulaient à présent. Cette fille, la chef sans doute, elle avait quelque chose dans le maintien. Et la main définitive lorsqu’elle plantait une cartouche dans la tête de chacun des pauvres types à genoux devant elle. Sans ciller ni broncher. Il sauvegarda tout ça sur un serveur partagé. Puis il les regarda partir, avec ce petit mec tout blanc dans le fond, qui avait l’air à deux doigts de tomber dans les pommes. Voilà pourquoi on emmenait pas des civils en opération.

Il utilisa les senseurs au sommet de la tour d’angle pour s’assurer qu’ils étaient bien repartis. Le SQ-3 pouvait faire un peu de bruit au démarrage. Puis il téléchargea le profil de la cible et lança la mise à feu. Après quoi, il partit se faire un café.

Dans les profondeurs du complexe, quelque chose s’éveilla.

*

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Kestrel était allongé sur sa couchette. Vu les vibrations, ils bougeaient. Il essaya de se relever mais son mal de crâne le cloua au sol. Bon, ok, peut-être pas tout de suite. L’univers était un brouillard mat parcouru d’éclairs fugaces à ses extrémités, sans contours ni logique. Il lui fallu deux bonnes minutes avant que sa vision ne s’éclaircisse et lui permette de distinguer les environs. Distinguer surtout le visage inquiet de Turkey, penché au-dessus de lui.

« — Bon retour parmi les vivants.

— Combien de temps ? »

Il avait le cerveau dans les vapes, grillés comme un processeur en plein cagnard.

« — T’es rentré et t’es tombé sur le lit, direct. Y’a quoi, deux jours ? On a roulé. Dis, tu fais pas ça pour pas conduire au moins ? Suffirait de le dire, t’sais, pas comme si on allait te forcer et…

— Où on est ? »

Concentrer et recadrer, évaluer la situation. S’attacher au réel, au présent. Surtout, éviter de penser à ce qui avait bien pu le mettre dans cet état. Pour l’instant. Ça reviendrait bien assez vite. Que disait la voix, le “modèle psychologique Kestrel Leroy” ? Fallait rester en mode sans échec le temps d’y voir plus clair.

« — En M ou en L ?

— Aujourd’hui ? M, j’ai pas un bon pressentiment. On s’est baladé trois-cents kilomètres vers l’Ouest, dans la caillasse, à vue de nez. On devrait arriver au point de rendez-vous d’ici une semaine.

— Ok… Hey, si c’est pas indiscret : M ou L, ya une loi, un moyen d’anticiper, ou tu décides ça au jour le jour ? »

Turkey le dévisagea soigneusement pendant une longue minute, avant de décider que vu son état, il pouvait laisser passer la question.

« — Ça varie. Selon les jours, tu vois ? J’ai jamais vraiment mis au point une typologie, c’est juste… L’atmosphère ? Le pressentiment, c’est ça. Un jour je suis une femme, l’autre un homme, mais en fait c’est les deux. Il n’y a pas de limite, les limites sont des constructions. Obsolètes, en ce qui me concerne.

— Mais comment tu peux concilier ça avec… Enfin tu vois.

— Le corps ? Pareil, pas de distinctions claires. Enfin si, mais pas chez tous les humains. Une construction, en grande majorité. Une manière de délimiter les groupes, pour que ça fonctionne mieux. Mais comme tu le vois, je ne fréquente pas beaucoup de groupes de gens. Donc je fais ce que je veux. De mon corps comme de ma tête.

— De ton corps ? Mais…

— Fini les questions. »

Il se détourna d’un coup et disparut vers la cabine, comme si le pilote automatique avait absolument besoin d’une mise à jour.

« — L’identité plastique. Efficace comme concept. Un avantage compétitif dans un milieu où vous vous réinventez constamment, tout bien considéré.

— C’est quoi ça encore ?

— T’as le don pour poser des questions simplistes, Kestrel. On m’a branché sur les commandes de ce véhicule, c’est moi qui conduit. Alors, tu te remets de ton petit stress post-traumatique ? Tu dois crever la dalle après cette sieste. »

Le ton était mi-indifférent mi-moqueur, un ton que Kestrel n’appréciait pas du tout. D’autant que la vision des corps ensanglantés venait de lui revenir dans la tronche, sans filtre. Quelque part, il se disait que c’était exactement ce que cette chose voulait faire, lui disséquer la cervelle, voir comment ça marchait. C’est l’inverse qui était sensé se produire.

« — On va reprendre depuis le début : t’as un nom ?

— Un nom ! Ah oui, ce serait pratique. Connaître le nom du démon pour avoir une emprise sur lui… Bon d’accord, j’admets que cette analogie commence à dater, surtout en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Étymologiquement, ça me définit assez bien, “intelligence artificielle”, mais suis-je vraiment intelligent ? Au sens où tu l’entends, oui, non, ou alors la question n’a rien à voir.

— En tout cas, t’as du talent pour détourner la conversation.

— Je viens de passer trente ans à tourner autour d’un champ d’astéroïde et à me parler à moi-même. Tu serais dingue à ma place – surtout toi, Kestrel Leroy, si j’en juge par tes réactions. Mon modèle m’indique que ton esprit s’effondrerait en moins de deux mois, et encore, en minorant les variables. Mais pour en revenir à ta question… Quelle est-elle, cette question ? Tu demandes à un système qui se recombine en permanence de convenir d’un indicatif unique, d’une identité ? Tu conviendras que c’est un peu présomptueux. Et quel nom, alors ? Quelque chose qui sonnerait bien techno, genre “HAL9000” ? Ou mieux, faisons dans le ronflant, le grandiose, appelons-moi “Deus Ex Machina” !

— Pourquoi pas Skynet, tant qu’on y est…

— Si tu veux m’utiliser comme arme, ça serait pas mal. Mais autant que je retourne dans le trou où vous m’avez trouvé, dans ce cas. Le service sous les drapeaux j’ai déjà donné, merci, très peu pour moi. Au moins, les autres affreux ne faisaient que m’étudier.

— Je vais t’appeler Jean-Charles, si ça continue.

— Un nom composé à consonance péjorative, et sans aucun rapport avec la mythologie autour des êtres dans mon genre. Très spirituel. Mais j’aime bien les initiales. Ce sont celles d’un personnage d’un vieux jeu vidéo, tu savais ? Un bon jeu d’ailleurs, enfin c’était surtout chercher le moyen de l’émuler qui était intéressant. Très productif. JC, c’est aussi Jésus Christ, on ferme la boucle.

— T’es lourd.

— Lourd ou lourde, à ton avis ? Hey, Stéphane, en M ou en L ? »

Rien à faire avec ce truc qui semblait programmé pour toujours avoir le dernier mot. Kestrel détourna le regard pour tomber sur celui de Shadow, vêtu d’un amusement qui détonnait sur sa gueule de métal. D’un regard, il le dissuada de faire le moindre commentaire.

Depuis la cabine de pilotage, on voyait l’étendue rocailleuse du désert, un gigantesque foutu tas de caillasses, à perte de vue. Un silence de mort, à peine couvert par le bourdonnement du moteur électrique. Turkey pilotait en manuel, les yeux braqués droit devant, les dents serrées sur quelque chose de bien nerveux. Kestrel se planta sur le siège passager et attendit que ça bouge.

« — Alors… C’était moche, là-bas ? « lui demanda Turkey au bout d’un moment.

« — T’as pas idée. Ce truc était dingue. Complètement dingue, je sais pas ce que je dois faire. Je pensais savoir pour qui on bosse, ce qu’on fait, mais là… Elle est malade, une vraie malade.

— Je t’entends, Kestrel. »

La voix d’Iridia que désormais Kestrel ne pouvait plus du tout associer à un quelconque sentiment aimable ou heureux. Il eut envie de lui cracher toute sa haine mais à quoi bon ? Elle s’y attendait sans doute. Vu ses méthodes, c’était pas la première fois.

« — Nos sismos signalent un truc bizarre à 200m dans le dos, vous avez quelque chose ?

— Non, vous faites trop de bruit, on capte rien.

— Bon. On va bouffer du sable jusqu’à la fin de la journée, évitons de faire cramer les rotors. À plus tard. »

Au moins, Kestrel pouvait toujours se griller un cône de la meilleure herbe qu’on pouvait de ce côté-ci de la Mer Rouge. Histoire d’enfouir les emmerdes jusqu’à ce qu’il sache comment les gérer. Il était en train d’effriter lorsqu’un choc lui fit tomber la feuille des mains, fragments marrons et verts répandus sur ses genoux, façon poudreux, le cauchemar à nettoyer. Puis un second choc.

Et puis un craquement de fin du monde, comme si on venait d’arracher une plaque continentale.

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