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Aigle Englouti : Chapitre 2

Aigle Englouti : Chapitre 2

Chapitre 1

« — Madame Fontaine. Entrez, nous vous attendions. »
Casey s’écarta de la porte pour la laisser entrer dans une grande pièce circulaire aux murs blancs éclatants, presque trop propres. L’odeur des produits de traitement anti-ondes et de la peinture l’écoeurait.. Elle s’ébroua pour dissiper ce trouble, et son attention se porta sur les personnes regroupées autour de la table ovale. L’un d’eux se leva à son approche, et son air hostile lui donna envie d’attraper son arme à sa cuisse.
« — T’es en retard, l’oiseau. »
Marcus Diaz, chef opérationnel de la Diamond Corporation. Lui aussi semblait prêt à prendre les armes, même s’il n’avait sur lui qu’un couteau. C’était plus que suffisant, se souvint Léa. Cousin éloigné du président et fondateur de la Diamond, c’était un homme violent, qui avait grandi dans les favelas de Rio de Janeiro. Pour son premier meurtre, il avait abattu l’un des pacificateurs envoyés purger les bidonvilles, avant la coupe du monde de 2014. Elle l’avait croisé une première fois en Indonésie, où elle pensait l’avoir tué en foutant le feu à quelques hectares de forêt. Manifestement, ça n’avait pas suffit.
« — Salut Marcus. Ça va, t’as pas trop chaud ?
— Viens me le dire en face, salope.
— Ça suffit, vous deux. »
Celle qui venait de parler était une grande blonde aux yeux verts, qui aurait pu sortir d’un magazine de mode, si ceux-ci vendaient des uniformes des Nations Unies. Sa démarche avait le rythme d’une danseuse professionnelle, plutôt que d’une militaire, lorsqu’elle s’avança vers Léa, la main tendue.
« — Bienvenue. Je m’appelle Hélène Gauthier, je suis la chef de mission pour le compte des Nations Unies. Je coordonne la sécurité d’Odyssée.
— Ça veut dire que je suis sous vos ordres ? lui demanda Léa en lui serrant la main. La responsable lui sourit.
— Eh bien, je doute de pouvoir contraindre qui que ce soit ici à obéir ! Mais oui, j’essaie d’accorder les intérêts de vos dirigeants respectifs. Pour le progrès, comme ils disent. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Léa s’installa à la table, le plus loin possible de Marcus. Celui-ci se pencha vers le représentant des Etats-Unis à côté de lui et murmura quelque chose, tout en lançant à la mercenaire un regard venimeux. Le représentant de l’Europe consultait un message sur une tablette, pas franchement attentif au conflit qui venait d’avoir lieu. Casey s’installa à la gauche de Léa, parlant pour le personnel civil qui faisait vivre Odyssée au sol. Elle avait à sa droite une femme d’une soixantaine d’année, puis un asiatique sec en costume, qui prenait des notes au crayon à papier, à l’ancienne. La femme se tourna vers elle.
« — Vous savez faire votre entrée.
— On fait ce qu’on peut… » répondit Léa avec méfiance. La femme hocha la tête, faisant tinter l’élégante parure de pierres précieuses qui retenait ses cheveux en place. De près, Léa pouvait voir qu’elle avait subi une chirurgie pour minimiser ses rides. Son tailleur gris portait le logo discret d’un créateur italien sur le col, et la montre semblait tout aussi coûteuse.
« — Permettez-moi de me présenter, puisque nous allons vraisemblablement travailler ensemble. Je suis la directrice de la section recherche de la Northwind, mon nom est Irina Doubinski. J’espère que notre collaboration sera fructueuse.
— Moi de même. » Directrice et dix-septième fortune mondiale, si Léa se souvenait bien de ce magazine parcouru dans l’avion. Il était notoire que sa famille était la tête pensante de la Northwind. Ce conglomérat russo-japonais formait avec la EagleEye et la Diamond la tête de pont de l’exploitation des minerais de l’Antarctique. C’est au Pôle Sud que les plus gros morceaux de la comète Kleiss-Sedan s’étaient écrasés, laissant le reste dans une dense ceinture en orbite. Ces fragments regorgeaient d’un potentiel inédit, que Léa comprenait mal. Mais certains lui avait trouvé des usages. Elle savait qu’un fragment minuscule se trouvait dans le générateur de son arme à rail, sans plus.
Hélène frappa dans les mains pour demander le silence, son sourire toujours aux lèvres, brillant comme une publicité pour du dentifrice. Léa se dit qu’elle avait été recrutée pour ses qualités de communicante, malgré son uniforme. Elle n’avait jamais dû se retrouver à moins d’un kilomètre d’une zone de combat. Au moins, elle avait l’air assez compétente pour empêcher les participants de s’entretuer.
« — Bien… Qu’avons-nous…
— J’aimerais mentionner l’intrusion scandaleuse d’un salarié de la Diamond dans nos locaux, avant-hier. » la coupa le représentant chinois. Marcus partit d’un rire forcé.
« — Intrusion, c’est grotesque, le type s’est trompé de porte.
— C’est un cas caractéristique de violation de notre propriété intellectuelle. J’exige réparation. Ou nous nous retirerons du projet. »
Hélène soupira derrière sa main, cachant une lassitude qui s’accumulait au fil des réunions. Léa vit que ce n’était pas la première fois que ce genre de remarque stérile était soulevé.
« — Monsieur Tan, j’ai sous les yeux un enregistrement des caméras de sécurité montrant que le salarié en question a passé moins de sept secondes dans votre laboratoire. Seriez-vous satisfait si on vous installait des serrures biométriques ?
— Sept secondes, c’est amplement suffisant à un agent pour installer un dispositif d’espionnage, vous le savez !
— Avez-vous trouvé un tel dispositif ? »
Monsieur Tan commença à répondre, puis s’arrêta, avant de se renfrogner.
« — Nous n’avons rien trouvé, mais ça ne veut pas…
— Si vous n’avez rien trouvé, c’est qu’il n’y a rien. Nous connaissons tous ici vos compétences en matière de sécurité informatique, ne vous en faites pas. Alors les portes biométriques suffiront, je pense. Sommes-nous d’accord ? »
Il hocha la tête, les dents serrées, n’osant pas répliquer. Hélène avait l’air mordante, et Léa révisa son jugement sur la représentante des NU. Marcus discutait toujours avec le représentant américain, faisant tout son possible pour montrer qu’il n’en avait rien à foutre. Irina se tourna vers elle, prenant soin de ne pas être entendue par les autres.
« — Tan et ses compatriotes cherchent la moindre occasion pour obtenir l’ascendant, vous vous y ferez. Ils sont assez inoffensifs, tant que vous ne vous approchez pas d’eux. Je crois que votre Nyobe a déjà briefé vos chercheurs. Elle sait y faire en termes de sécurité.
— Vous l’avez constaté vous-même, Madame Doubinski ? » La directrice de la Northwind laissa échapper un fin sourire et hocha la tête.
« — Je n’ai pas honte de le dire, puisque nous avons échoué. Le responsable a été renvoyé à Moscou, et je suis venue mettre un terme à ces pratiques. Après tout, nous sommes tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? »
Léa ne se laissait pas avoir par cette amabilité calculée. Irina cherchait des alliés, comme tout le monde ici. Hélène se tourna vers Casey, à l’autre bout de la table, rejetant à la périphérie de son attention le représentant chinois.
« — Casey, avez-vous un point à soulever ?
— L’extension de l’île pose problème. Les chefs d’équipe n’arrivent pas à suivre la cadence, ils manquent de personnel à temps plein. Ils demandent plus de logements, pour éviter les retours à terre quotidiens.
— De combien de personnes parlons-nous ? » l’interrompit Irina.
« — Il nous faudrait une cinquantaine de logements pour obtenir un rendement adéquat. Certains ouvriers ont des familles qu’ils aimeraient amener sur l’île.
— Gauthier, nous n’avons pas les moyens d’assumer une telle population ! clama Irina. Nous avons à peine de quoi nourrir tout le monde ici. »
Ce n’était pas tout à fait exact, selon Léa. Les capacités nourricières d’Odyssée étaient sous-exploitées par rapport à sa population. La surface au pied de la tour était immense, et on pouvait facilement échanger la forêt qui s’y était développée contre de la bonne terre agricole. Mais les résidents de l’île étaient jaloux de leur richesse, celle-ci étant bien supérieure à celle du continent.
« — Nous en discuterons plus tard, Casey. Je dois examiner les prévisions d’expansion. Quoi d’autre ?
— La coque montre des signes d’usure au centre de la superstructure. Elle aurait besoin d’être re-polymérisée sur dix centimètres.
— On va vous débloquer le budget nécessaire, personne n’a envie de couler. Trouvez des pilotes pour les sous-marins et vous me transmettrez ce dont vous avez besoin. Ensuite ? »
La réunion s’éternisa à mesure que chaque personne faisait part de ses doléances. Comme partout, les différents groupes d’intérêt tentaient tous de tirer la couverture à eux, et la survie du groupe ne passait que par d’interminables tractations. Hélène Gauthier faisait son possible pour éviter les conflits qui auraient remis en cause l’existence d’Odyssée. Léa ne dit rien, prit la température et enregistra les rapports conflictuels. L’Europe, les Etats-Unis et la Diamond, une entreprise de construction brésilienne, formaient un front uni face à la Chine et à la Northwind, un opérateur de transport russo-japonais dont la représentante essayait de s’attirer ses faveurs. Casey tentait tant bien que mal de maintenir un niveau de vie acceptable pour les petites mains de l’île, majoritairement africaines, tandis que les Nations Unies orchestraient le tout. Et il manquait encore un représentant pour la NéoGenesis, le géant américain qui avait reconstruit le réseau mondial après l’infocrash de 2018.
À la fin de la réunion, elle se dépêcha de sortir, de s’éloigner de cette salle. Elle n’était pas faite pour ces petits jeux de pouvoir mesquins. À vrai dire, elle se foutait d’Odyssée, des projets d’avenir et des envies de grandeur. Comme elle se foutait de cette mission ridicule auprès d’une chercheuse qui la méprisait, dans un endroit où on n’avait pas besoin d’elle. Elle était une mercenaire, une espionne industrielle, et une tueuse à l’occasion. Pas une baby-sitter.
L’ascenseur dévala les étages à grande vitesse avant que ses freins ne le fassent atterrir comme sur un coussin d’air. Elle arriva dans un grand hall de verre encombré de palettes de matériaux en attente d’être chargés dans les imprimantes, d’outils pour la finition et de bennes de déchets de construction. Il faudrait encore de longs mois avant qu’on ne puisse inaugurer Odyssée en grande pompe, avec les chefs d’États, les dirigeants d’entreprises et les caméras. Elle sortit avec précipitation et se retrouva à la lisière de la forêt. C’était mieux, beaucoup mieux. Sous ses chaussures, elle pouvait sentir le contact mou mais dense de l’herbe et de la terre. Les conifères avaient quelque chose de reposant, même si l’ordre minutieux avec lequel ils avaient été plantés semblait étrange. Presque trop parfait. Les agronomes avaient utilisé une modélisation à grande échelle pour organiser cette forêt artificielle, tout semblait trop propre, trop bien fait. Encore en attente d’une flore sauvage.
Elle marcha pendant des heures, sans vraiment savoir où elle allait. Il était de toute façon difficile de se perdre. La tour emplissait son horizon, sa corolle translucide projetant une ombre tel un monstrueux cadran solaire. Sous la couvert des arbres, elle se sentait plus calme, plus reposée. Moins oppressée par ce monolithe au-dessus d’elle. Elle s’enfonça encore plus dans la forêt, jusqu’à ce qu’une voix la tire de ses pensées.
« — Pas par là, chef. »
Malékith apparut de derrière un fourré. Elle avait échangé son uniforme contre une veste en cuir légère sur un débardeur écru et de solides chaussures de marche. Celles-ci étaient tâchées de boue, elle devait avoir passé un long moment dans les bois. Depuis leur arrivée, il n’y avait pas eu grand-chose à faire. Une fois les drones en pilotage automatique, elle pouvait se permettre de les laisser voler. S’il y avait eu la moindre alerte, elle avait toujours son portable sur elle. Léa la regarda et l’interrogea en fronçant les sourcils, un air que sa subordonnée avait appris à connaître.
« — La Diamond. Un champ expérimental d’OGM, sur sol modifié. Ils ont foutu des sentinelles un peu partout, et les types sont nerveux. Apparemment, la nana de la Northwind a posé plusieurs requêtes concernant des contaminations, à cause du pollen. Donc ils ne laissent personne approcher.
— Tu as trouvé ça où ?
— Dans la boîte mail de la représentante des NU. J’ai fait mes devoirs, et je t’ai envoyé une copie de ce que j’y ai trouvé. »
Elle s’assit sur une pierre et sortit de sa poche un paquet de bidîs, des clopes indiennes roulées dans des feuilles de kendu. Elle tendit le paquet à Léa, qui refusa d’un geste. Depuis sa chirurgie, elle s’était décidée à arrêter de fumer, même si le goût âcre du tabac lui manquait souvent. Après cette réunion, elle se serait bien grillé une blonde. Après un instant de doute, elle se résigna à fumer sa cigarette électronique, en silence. Elle comprit soudain pourquoi ce silence la gênait lorsqu’elle se rendit compte de son caractère absolu : il n’y avait ni vent, ni oiseaux, ni insectes autour d’elle. Malgré tous les efforts pour reproduire un endroit sauvage, la forêt d’Odyssée restait un artifice.
Léa aurait voulu se replonger dans les souvenirs épars d’une époque où tout était simple et facile, des souvenirs qui dataient d’avant la naissance de Malékith. Mais elle n’y arrivait plus. Avoir conscience du mensonge que représentait cette forêt l’empêchait de se laisser porter.
« — Pourquoi tu es là, en fait ? » demanda-t-elle à l’opératrice. Celle-ci se retourna vivement, un air coupable sur le visage. Manifestement, tout le monde avait des souvenirs à ressasser.
« — J’avais terminé les scans, je me suis dit…
— Non, je veux dire… l’interrompit Léa. Pourquoi t’es-tu engagée chez la EagleEye ? Tu étais avec un groupe anarchiste, si je me souviens bien de ton dossier. Se faire embaucher par une multinationale, c’est pas un peu contradictoire ? »
Malékith hocha la tête sans répondre, puis plongea ses yeux dans le vide. Comme si elle cherchait la réponse adéquate. Son expression était très loin de celle de la jeune femme espiègle et détendue qu’elle avait l’habitude d’arborer.
« — Pas anarchiste, technoprogressiste. Mais j’imagine que c’est partout pareil. Je me suis pris le mur de la réalité en pleine face.
— Comment ça ? »
Malékith se leva et jeta sa cigarette au loin, sans s’inquiéter de bouleverser l’écosystème programmé.
« — De loin, ça a l’air cool. Des idées qu’on a pas l’habitude d’entendre, des concepts nouveaux. Tu te remets en question, et ensuite tu te sens meilleure. Alors t’as envie d’y aller, parce qu’il n’y a rien à faire chez toi, et que là-bas ça a l’air mieux. Et ça l’est, quand t’y es ! Les gens sont sympas, motivés, très intelligents… Tu peux avoir des discussions que t’aurais jamais eu ailleurs. Et puis tu as l’impression de faire ce qui est bien, ce qui est juste. De participer à l’avancement du monde, tu vois ?
— Ouais. J’ai connu. »
À une époque, Léa avait participé à un groupement qui oscillait entre militantisme armé et grand banditisme, lorsqu’elle était en France. Mais elle s’était fait arrêter trop tôt pour arriver à quelque chose de concret. Le résultat de ses années militantes tenait entre les murs blancs d’une prison de haute sécurité.
« — Mais à force d’y être, tu grattes un peu. J’ai commencé à grimper dans la hiérarchie, ce qui n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais ça… Non, le problème c’était plutôt ce que j’ai vu en haut. Tu vois, ils sont très fiers de ce qu’ils ont construit, et ils le peuvent. Mais ils ne se privent pas de le répéter toute la journée. Chacun surveille l’autre pour juger de la conformité de ses actes aux principes de la communauté. Et le moindre écart est sanctionné par des éclats digne d’un tribunal populaire. Même si tout le monde souriait, l’atmosphère y était viciée. Personne n’osait exprimer de nouvelles idées, par peur de ce qu’en diraient les autres. Au final, même si la communauté semblait vivante à l’extérieur, dans les faits elle stagnait. »
Les derniers mots avaient été prononcés avec la colère juvénile d’un espoir déçu. Malékith haussa les épaules et se rassit.
« — C’est là que la EagleEye est arrivée, avec une offre à cinq chiffres en dollars et la promesse de ne pas m’ennuyer. J’ai pas réfléchi longtemps. J’avais déjà fait le tour de ce que la communauté avait à m’offrir, de toute façon. »
Elle semblait si sûre d’elle, si certaine de sa supériorité, que Léa ne se donna pas la peine de lui faire remarquer son égoïsme. Pourquoi faire ? Malékith avait vingt-cinq ans, croyait avoir toutes les réponses, et se pensait immortelle. Elle aurait bien le temps d’apprendre. De toute façon, elle n’écouterait pas.
— Et si c’était à refaire ? »
Elles n’eurent pas le loisir d’apprécier la réponse. Leurs communicateurs sonnèrent simultanément, transmettant le même message : on les attendait au hall d’entrée. Malékith prit la besace dans laquelle elle rangeait son portable et la suivit vers l’entrée. L’île ne faisait que deux kilomètres de rayon au sol. Léa commençait à se dire que les sifflets distribués à l’arrivée n’étaient là que pour faire peur aux petits nouveaux.
Dans l’entrée, deux hommes les attendaient. Elle reconnut le premier, c’était le représentant de l’EFE, un petit homme moustachu avec un début de calvitie. L’autre était un jeune homme aux cheveux courts, quelques traces d’acné sur les pommettes. Le représentant avait l’air mécontent, et tenait entre ses mains une feuille de papier intelligent qui brillait sous les néons.
« — Léa Fontaine, je présume ? »
Le ton de sa voix trahissait une forme de nervosité, que Léa ne pouvait pas encore analyser. Elle n’arrivait pas à savoir s’il était mécontent d’être en sa présence, ou si c’était ce pourquoi il était là qui le dérangeait.
— En effet. Qu’y a-t-il ?
— On vient de me faire parvenir un message. Vous êtes recherchée pour plusieurs crimes en bande organisée, évasion, ainsi que de multiples homicides volontaires sur le territoire de l’État Fédéral Européen. »
Elle fronça les sourcils, ne s’attendant pas à ce que son passé ressurgisse de cette manière. Mais il n’était pas question qu’elle se laisse intimider par un fonctionnaire. Elle préféra répondre en souriant.
« — Je suppose que je dois admirer la mémoire de vos services, et me réjouir de ne pas être sur ce territoire.
— En réalité, la directive 240-653-B2 relative aux territoires artificiels place Odyssée sous souveraineté européenne partielle. Ce qui signifie que nous sommes en droit de prendre des mesures coercitives à votre égard. »
Léa admira un instant le courage du représentant. Il avait probablement lu son dossier, il savait les dégâts qu’elle pouvait causer. Et il savait que la position de l’Europe dans le projet Odyssée n’était que mineure, surtout face à la puissance économique de la EagleEye. Et pourtant, il se sentait capable de la menacer, sans même une arme à portée de main.
« — Ce serait très indélicat de votre part, Monsieur… ?
— Andréopoulos, Tovias Andréopoulos. Oui, nous sommes bien d’accord, personne n’y gagnerait quoi que ce soit. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de contacter votre supérieur, Monsieur Smith. Voici les termes sur lesquels nous sommes parvenus à nous entendre. »
Il lui tendit la feuille, une impression sur un support coûteux, qui pouvait enregistrer une signature numérique, et qui était presque impossible à contrefaire. Le jargon était juridique et passablement abscons, mais elle fut choquée lorsqu’elle absorba l’essentiel. En gros, on la tenait en laisse. Smith avait accepté qu’un “observateur”, comme le nommait le contrat, suive son équipe durant toute la durée du séjour. Tout avait déjà été paraphé et signé, son accord à elle n’était qu’une formalité. Elle se retrouvait avec un mouchard aux fesses.
« — Je ne peux pas croire qu’il ait accepté ça.
— Et pourtant… Voici un de nos opérateurs, Kestrel. »
Le jeune homme derrière lui s’avança. Il avait l’air timide et emprunté, le comportement de quelqu’un peu habitué à interagir avec d’autres êtres humains. C’était souvent le cas chez les opérateurs novices. Leur formation occupait le plus clair de leur temps, qu’ils passaient sur leurs machines. Difficile de développer des compétences sociales dans ses conditions.
« — Ne vous en faites pas, il saura se montrer discret. »
Léa se retint de s’énerver contre l’Européen, qui avait gardé son air soucieux de gestionnaire. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir, lui aussi ne faisait qu’obéir aux ordres. Et pourtant, ça l’aurait soulagé. Au lieu de ça, elle signa le document, puis darda un regard glacial en direction de Kestrel. Mais ce fut Malékith qui intervint la première.
« — Hey, gamin, c’est quoi ton nom ? » jeta-t-elle, sans se soucier du fait qu’ils avaient presque le même âge.
« — Euh, Kestrel…
— Ton vrai nom. »
Les opérateurs gagnaient le droit de se faire appeler par leur pseudonyme dès lors qu’ils avaient fait leurs preuves. Léa secoua la tête, pour essayer de dissiper cette accès de rivalité professionnelle.
« — Stéphane Leroy. »
Trop tard. Un point pour l’Indienne.
Elle rendit le document au représentant et marcha vers l’ascenseur. Malékith la suivit, et après un moment de flottement, Stéphane également. Il était temps de voir si le dispositif de sécurité qu’ils avaient mis en place tenait la route. Cette mission commençait à lui porter sur les nerfs.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 6

Aigle Englouti : Chapitre 6

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Kyong-Hee dut frapper la crosse de son arme deux fois dans la porte pour réussir à l’ouvrir, la faisant grincer sur ses gonds rouillés par l’humidité salée de l’océan. L’odeur de moisissure rance planait au sol, les parois de tôle étaient fixées par de gros rivets d’acier. Personne ne descendait jusqu’ici, à part les quelques techniciens chargés de la maintenance de la coque, du dessalage de l’eau potable ou de l’alimentation électrique. Et encore, ils ne se concentraient que sur quelques parties bien précises des kilomètres de galeries qui courraient sous la surface de l’océan. D’après les plans que Malékith avait sortis des bases de données, il n’y avait pas de meilleur endroit pour se cacher sur l’île.
En sortant de la cage d’escalier, la Coréenne alluma la lampe sous le canon de son fusil et la pointa vers l’obscurité. Des rats s’enfuirent devant ses pieds. Les sous-sols en étaient pleins, ils s’étaient infiltrés dans les cales des porte-conteneurs. Ceux assez malins pour survivre aux scans et à la désinfection trouvaient refuge dans les galeries, où ils se multipliaient, et remontaient parfois piller les réserves de nourriture. Il aurait fallu les exterminer pour éviter les maladies, mais le conseil ne parvenait pas à s’entendre sur ce sujet.
Kyong-Hee sortit son téléphone et commanda à son oeil de magnifier les contours des objets autour d’elle. Attentive au moindre bruit, elle parcourut rapidement le couloir, ouvrant des écoutilles sur des locaux de stockage vides, ou remplis de matériel de réparation. Le manque de lumière commençait à l’agacer. Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne, elle s’accroupit et sortit de son sac un gros amplificateur de signal, dont elle déploya les antennes. Son oreillette crachota avant que la liaison ne se stabilise.
« — Mal’, t’es là ?
— Cette chère Kyong-Hee, toujours un plaisir ! Comment ça va, c’est sympa en bas ? »
Elle parcourut du regard le couloir avec un sourire.
« — Froid, humide, et ça pue. Pourquoi, tu veux venir ?
— Ça ira, je suis bien dans mon fauteuil.
— Tu m’étonnes… Bon, j’y vois rien ici, envoie-moi de la lumière, s’il te plaît.
— Laisse-moi une minute. »
Un bourdonnement s’échappa du plafond, puis des globes s’allumèrent à intervalles réguliers, les uns après les autres, alors que Malékith enclenchait l’éclairage des différentes sections.
« — Voilà. Qu’est-ce que vous feriez sans moi, hein ?
— On se battrait à l’ombre, quelle question. »
Elle coupa la communication et se releva, le sourire toujours aux lèvres. La gamine était sympa, et avait une joie de vivre qui manquait au reste de l’équipe. Kyong-Hee était contente de l’avoir avec elle. Sans parler de sa compétence évidente.
Après un bon kilomètre de couloirs sales, elle trouva enfin ce qu’elle cherchait. Derrière une grossse cuve de gasoil, un espace avait été libéré en déboulonnant des parois. Des gens avaient vécu ici. Plusieurs sacs de couchage auto-gonflants étaient roulés dans un coin, à côté de sacs en plastique remplis d’emballages de rations de survie. Deux autres sacs avaient été bien fermés, et en s’approchant, Kyong-Hee sentit pourquoi : l’odeur d’excrément traversait même la barrière stérile. Un radiateur d’appoint, une lampe et du nécessaire de cuisine étaient rangés dans un sac de sport. De nombreuses personnes, toute une équipe, avaient passé un long moment dans ce trou à rat. Un peu plus loin, elle trouva une pile de livres et de revues. Elles étaient écrites en caractères arabes et cyrilliques. Un Coran et une Bible reposaient en-dessous.
De toute évidence, ceux qui avaient vécu ici comptaient revenir récupérer leurs affaires. Mais l’échec de leur mission dans la tour les en avait empêché. Pourtant, Kyong-Hee avait entendu que certains avaient pu fuir le laboratoire. Ils auraient dû repasser pour effacer leurs traces. Qu’est-ce qui avait cloché ?
Elle balaya le sol autour d’elle et vit enfin une piste. Une tâche de sang séchée, presque invisible sur la rouille. Il lui fallut toute la puissance de son optique pour la déceler. Elle s’approcha et en vit une autre. En suivant ces traces, elle contourna un pan d’acier et trouva dans l’alcôve le corps recroquevillé d’un homme en tenue de combat.
« — Mal’, préviens les autres. J’ai trouvé un corps. Probablement le type qui s’est enfui l’autre jour. »
En y regardant plus près, elle constata qu’il tenait dans sa main un injecteur à usage unique. Probablement un antalgique, ou un antiseptique. Ça ne lui avait pas servi à grand chose.
« — Au moins, Cillian n’aura pas à faire des pieds et des mains pour accéder aux autres. D’ailleurs, où en est ma couverture ?
— Tout baigne, la chef est passée voir ce type des Nations Unies, Casey. Officiellement, tu regardes ce qui cloche dans l’alimentation du poste de contrôle. J’ai simulé quelques surtensions pour rendre ça crédible.
— Parfait. Envoyez-moi quelqu’un, on doit remonter ce corps pour bosser.
— Reçu. »

*

Une fois le corps dissimulé, Cillian se mit au travail. Sans un bruit, comme toujours. L’Irlandais ne laissait que rarement un mot s’échapper hors de son épaisse barbe rousse, et jamais sans une bonne raison. Non pas qu’il se sentit particulièrement misanthrope. Mais la parole était une chose précieuse, selon lui, elle ne devait pas être gâchée en vain. Ne parler que lorsque c’était utile représentait une marque de respect envers ses interlocuteurs. Et puis, on l’écoutait plus attentivement.
Pourtant, il y avait une personne avec qui il aurait aimé parler. En y pensant, il vérifia les constantes vitales sur l’affichage tête haute de ses lunettes. Zacarias était stable. Indéniablement et désespérément stable. Ses blessures régénéraient bien, son cerveau montrait des signes de vie, mais il ne voulait toujours pas se réveiller. Cillian devait bien l’admettre, le géant colombien lui manquait. Il n’y avait pas de meilleur partenaire aux cartes, d’autant que Kyong-Hee était mauvaise perdante. Et il lui devait la vie, plus d’une fois. Le médecin aurait aimé réussir à payer sa dette.
Ses mains avaient travaillé toutes seules, comme d’habitude. Il préleva l’échantillon sanguin pour une analyse de l’ADN. Les cheveux et la salive étaient bien trop faciles à falsifier. Les empreintes digitales avaient été brûlées à l’acide, peu de temps avant l’opération, elles ne seraient d’aucune aide. En scannant le corps, il découvrit qu’il avait subi de nombreuses opérations chirurgicales. Certaines zones du cerveau avaient été modifiées pour rendre le mercenaire ambidextre, un implant que Cillian croyait n’être qu’au stade conceptuel. Son visage avait été reconstruit, de manière rudimentaire, sans doute lorsqu’il était plus jeune. Le reste du corps montrait de discrets renforts musculaires et osseux. Il avait fallu la puissance dévastatrice de trois fléchettes accélérées magnétiquement pour venir à bout de lui. Cillian était impressionné, et un peu envieux, il devait l’admettre.
La porte s’ouvrit sur le visage de Léa. Elle semblait frustrée, et ses mouvements trahissaient sa gêne. Elle mourrait d’envie de se débarrasser de son exosquelette, de toute évidence.
« — Cillian, tu as du nouveau ?
— J’ai presque terminé. »
Il plaça la fiole de sang dans une unité automatisée, où l’analyse débuta. Pendant ce temps, il confia à Léa une tablette sur laquelle il avait enregistré toutes les données recueillies. Elle la parcourue en hochant la tête, un sourire appréciateur aux lèvres.
« — Beau travail. C’était un vrai tueur, regarde cette liste d’implants !
— Oui. Il vous a échappé.
— Et donc ? » répliqua-t-elle en le dévisageant.
« — Relation de causalité. Il était bien équipé. »
Il fallu quinze secondes à Léa pour comprendre que c’était ce que Cillian considérait comme une tentative d’humour. Et ça la déstabilisa d’autant plus. Elle ne se doutait pas que l’Irlandais était équipé pour.
« — Combien de temps pour l’empreinte ADN ?
— Dix minutes.
— Tu pourrais régler ce truc en attendant ? J’ai l’impression d’étouffer… »
Il lui prit la tablette des mains et en tira un long câble, qu’il brancha sur une prise au niveau de la nuque, juste au-dessus du bloc énergétique de la combinaison. L’exosquelette était construit à parti d’un modèle de l’armée américaine, mais intégrait un module de bridage, de sorte qu’on ne pouvait pas s’en servir pour éclater un mur à coups de poings. Il était bardé de capteurs mesurant l’activité physique du porteur, et pouvait si nécessaire injecter des médicaments dans le flux sanguin, en cas d’urgence – Léa avait déconnecté cette option pour éviter les conflits avec son implant amphétaminique.
« — Vous n’en avez plus besoin. »
Il verrouilla la porte de la salle pendant qu’elle s’allongeait sur le dos, dans le lit voisin du cadavre. Tout d’abord, il déconnecta et enleva l’alimentation dans le dos. Cinquante kilos d’armature entravaient à présent les mouvements de la mercenaire. Puis il ouvrit les renforts des bras et des jambes, et enfin ceux qui verrouillaient le corps. Les capteurs se rétractèrent dans leurs logements, et Léa put se relever. Elle le remercia en hochant la tête.
« — Il reste des lésions internes, ne forcez pas pendant un mois.
— Bien sûr, je vais sagement rester derrière un bureau, comme d’habitude. »
Lorsque l’analyse fut terminé, Cillian enferma l’échantillon dans un sac stérile, et téléchargea le code génétique sur la tablette. Il effaça toute trace des copies locales et la rendit à Léa. Elle regarda la séquence avec un oeil appréciateur, quand bien même elle n’y comprenait pas grand chose.
« — On va enfin savoir contre qui on se bat. »

*

« — Ce mec est syrien ! »
Malékith lâcha l’info comme un pavé dans la mare, en soignant son effet. Le reste de l’équipe attendit patiemment qu’elle continue. Ils s’étaient de nouveau rassemblés dans le poste de contrôle, après avoir viré Stéphane une fois de plus. Il avait tenté de laisser un mouchard dans un des ordinateurs mais l’opératrice l’avait trouvé rapidement. Nyobe était arrivée en retard, prétextant une phase critique dans l’avancée de son projet. Voyant que le suspense tombait à plat, Malékith reprit.
« — Il s’appelle Ali Al-Misri. J’ai trouvé – enfin, le gamin a trouvé – son nom dans un fichier d’Europol. Il a d’abord participé à la première guerre civile syrienne dans les troupes gouvernementales, puis il a fait la seconde dans l’Armée de Libération, contre les islamistes de l’EIS. Cinq ans plus tard, on le retrouve dans le Caucase, en train de faire le tampon entre les indépendantiste et l’armée, pour le compte de la Russie. Il disparaît après le soulèvement de Grozny en 2029. Et le voici, sur Odyssée.
— Il y avait du matériel militaire de fabrication russe dans la planque au sous-sol. Du récent, de bonne qualité. Et les types qui nous ont attaqué sur le quai étaient organisés comme un commando d’élite de l’armée. » mentionna Kyong-Hee. Elle tapa dans le paquet de bidîs de l’Indienne comme s’il lui appartenait. Celle-ci ne s’en formalisa pas.
« — Vous pensez que le gouvernement russe voudrait s’attaquer à nous ? Dans quel but ? Et qu’est-ce que ça a à voir avec les recherches que nous menons ici ? » demanda Nyobe.
« — Hégémonie économique et technologique, conflit latent avec la Chine et les USA…
— Non, ça colle pas, » l’interrompit Léa. « — La Russie finance déjà Odyssée, alors quel intérêt ? Et puis aucun gouvernement n’investit dans les implants qu’avait ce mec, aucun n’en a les moyens. Il a dans le corps des prototypes bien en avance sur tout ce que j’ai vu, d’une bonne décennie. Qui sont les seuls, sur cette île, à avoir ce genre de moyens, et à engager des mercenaires comme nous ? »
Il n’y avait que deux réponses possibles : Diamond ou Northwind. Autrement dit, Marcus et Irina. Alors qu’elles s’entendaient pour mettre la main sur les formidables ressources minières de l’Antarctique, les trois multinationales lançaient en sous-main leurs soldats les uns contre les autres, laissaient des cadavres dans leurs sillages, pour une domination totale. Léa et son équipe n’avaient aucun alliés sur Odyssée, ils devaient se débrouiller seuls.
« — Mal’, trouve-moi des infos sur l’activité de Diaz et Doubinski depuis qu’ils sont arrivés sur l’île. Je suis à peu près certaine que ce sociopathe est responsable de l’attaque, mais on ne peut pas écarter de pistes. Je vais les trouver et leur faire cracher le morceau. Kyong-Hee et Cillian, vous restez en couverture.
— Tu veux pas qu’on reste avec toi ? » demanda la Coréenne.
« — Non. C’est personnel. »

*

Léa descendit jusqu’au milieu de la tour. Sous l’ombre de la corolle et les quartiers résidentiels des cadres, on cultivait en serres des plants génétiquement modifiés. Sur dix étages, il n’y avait que du verre et des bacs de plastique recyclés dans lesquels poussaient des agrumes, des tomates ou des pommes, gros comme des melons. Des grappes de courgettes et de fraises montaient jusqu’au plafond. L’air était très chaud et humide, et des diffuseurs déversaient une fine bruine enrichie en nutriments qui donnait à l’eau une couleur rouille. Des dizaines d’ouvriers s’occupaient des plantes, les corps recouverts de combinaisons stériles, de charlottes et de masques en carbone. Elle ne s’embarrassa pas de cet accoutrement.
Au détour d’une paroi transparente, elle vit deux silhouettes cachées par la brume. En face du vide entre la tour et le pilier central, juste en-dessous de la corolle. La discussion semblait animée, mais le bruit des gicleurs et des conversations l’empêchait d’entendre. Léa appuya son oreillette et ouvrit la ligne.
« — Malékith, qu’est-ce que je dois savoir ?
— Diaz est là depuis quatre mois, et à part terroriser quelques ouvriers, il n’a pas fait grand chose. La Diamond le tient en laisse, très serré. Doubinski a un peu plus de marge. Elle est arrivée il y a un mois, mais elle a déjà signé plusieurs gros contrats, et elle met la pression sur ses scientifiques, un vrai tyran de ce qu’on dit. »
L’intuition commença à assembler les données les unes avec les autres, comme si elles défilaient devant les yeux de Léa. Les faits s’ordonnaient, se croisaient.
L’ascenseur.
Les communications brouillées.
Les coupures de courant.
L’équipe dans les souterrains.
Le mercenaire syrien travaillant pour des russes.
« — Passe-moi Nyobe.
— Oui Léa, qu’y a-t-il ? » demanda la voix de la chercheuse dans l’oreillette.
« — Quelle est l’échéance de prévision d’un impact depuis la ceinture orbitale ?
— Attendez… Les modélisations les plus performantes permettent de prévoir à quarante jours maximum, en ne prenant en compte que les astéroïdes les plus massifs. Au-delà, le nombre d’objets est trop élevé pour qu’on puisse savoir avec précision quand l’un d’eux va tomber.
— Alors comment expliquez-vous qu’un de ces cailloux ait pu vous prendre par surprise le soir de l’attaque ? »
Sans attendre de réponse, elle avança en sortant son arme de son holster. Ses pas assurés, sa détermination renouvelée, elle savourait avec grand plaisir ce corps qui lui avait semblé être un fardeau ces dernières semaines. Elle éprouvait encore une gêne en bas du dos, mais toute sa précision était de retour. Elle se sentait bien. Elle se sentait fonctionnelle.
Pas le moment de faire dans la finesse. Elle leva l’arme, pointée bien droit vers Irina Doubinski, et entra dans la baie panoramique. Marcus la vit avant qu’elle ne passe la dernière porte de verre. Il sortit un gros revolver de sa poche et le tendit en face d’elle.
« — Me tente pas, l’oiseau. Surtout ne me donne pas une bonne raison.
— La ferme, Marcus. Ça ne te regarde pas, écarte-toi. »
Son air de mâle alpha et sa rage nickelée, tout ça donnait envie à Léa de lui en placer une dans la tête. Juste pour calmer ses nerfs. Mais elle devait rester concentrée sur la bureaucrate russe qui faisait une magnifique performance de stupeur, soigneusement orchestrée. Ça ne prendrait pas.
« — Bordel Fontaine, on est en terrain neutre, il y a des caméras partout. Ne nous fous pas tous dans la merde.
— Cette femme a envoyé deux équipes pour attaquer mes chercheurs, et un de mes hommes est dans le coma. Ça te mettrait pas en rogne, ce genre de chose ? »
Sans cesser de la tenir en joue, Marcus se déplaça sur le côté pour avoir Irina dans son champ de vision. Son regard passait d’une femme à l’autre alors qu’il prenait la mesure de la situation.
« — Doubinski ? Enfin, dites quelque chose ! Vous n’allez pas la laisser vous accuser comme ça ! »
La directrice leva les mains avec un sourire, comme si elle ne voyait pas du tout de quoi Léa voulait parler. C’était presque convaincant.
« — De toute évidence, cette chère Léa est en plein délire. Sans doute le stress de son agression. Ma chère, vous n’auriez pas dû revenir aussi vite en service.
— En plein délire, hein ? Nous avons retrouvé le corps d’un de vos mercenaires dans la petite planque que vous aviez aménagé, chargé à ras bord de biotech de combat. Vous avez profité des tirs du canon pour les faire monter jusqu’à notre étage, alors que les communications étaient brouillées. Marcus, tu penses vraiment que je peux la laisser partir ? Qu’est-ce que tu ferais, à ma place ? »
Elle voyait dans ses yeux le doute qui s’installait. Peut-être qu’elle avait tenté de lui vendre les secrets de la EagleEye, peut-être que c’était pour ça qu’ils s’étaient retrouvés ici. Mais à présent il voyait que le prix était trop élevé. Marcus était une brute sans scrupules, mais il était loin d’être idiot. Il n’allait pas sacrifier l’accès de la Diamond à Odyssée pour une alliance incertaine. Il jeta un coup d’oeil à Léa, puis baissa son arme.
« — Doubinski, si vous n’avez rien à vous reprocher, vous devriez la suivre. Au moins le temps que la sécurité examine les preuves. » dit-il à Irina. Celle-ci avait perdu son sourire diplomate et semblait vouloir le clouer au mur de verre du regard.
« — Pauvre imbécile. »
Avant que Léa ne puisse réagir, elle leva sa main droite, tenant un cylindre étroit et noir pour le lancer sur eux. La mercenaire eut juste le temps d’hurler.
« — Ky ! »
La vitre éclata derrière eux et le bras d’Irina fut violemment jeté en avant dans une gerbe de sang. Elle laissa tomber la grenade, qui roula de manière erratique pour se coincer sous le bac d’un gros plan de tomates. L’explosion projeta des éclats de verre brisé et des mottes de terre dans toute la pièce, Léa et Marcus tombèrent au sol, chaque parcelle de peau saignant de micro-coupures. Lorsque le choc se fut dissipé, Irina avait disparu.
« — Kyong-Hee, tu l’as vue ? »
De l’autre côté du vide, l’artilleuse remettait son fusil long en bandoulière et descendait déjà les escaliers.
« — Elle va vers le sous-sol ! Merde, désolé chef, je l’ai juste eu au bras. Je crois qu’elle veut atteindre les bassins de maintenance.
— Bien, rejoins-moi en bas. »

Chapitre 7