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L’oeil, retour d’expérience : du jeu vidéo à l’écriture, une scène d’infiltration

L’oeil, retour d’expérience : du jeu vidéo à l’écriture, une scène d’infiltration

J’aime beaucoup les jeux vidéos, et surtout les jeux d’infiltration. Selon moi, ils réunissent le meilleur des jeux de tir et des puzzle-game, avec en plus une dimension role-play qui permet de développer une histoire digne de ce nom. Je les trouve vraiment intéressants et immersifs, c’est pourquoi j’ai décidé d’utiliser leurs règles dans ma nouvelle L’Oeil, au chapitre 5. Je me suis pour cela inspiré de mes deux jeux préférés du moment, Dishonored et Deus Ex : Human Revolution. C’est une manière d’utiliser le game design pour servir la narration.

Adam Jensen et Corvo, respectivement personnages principaux de Deus Ex et Dishonored

Ces deux jeux présentent des personnages qui ont deux particularités intéressantes (en plus d’être des grands bruns de 35 ans, un stéréotype courant dans les jeux vidéos) :

  • Ils font partie d’un ensemble plus grands qu’eux : Adam Jensen est membre de Sarif Industries, une entreprise de biotechnologie, où il a un poste très important. Corvo est l’ancien protecteur de l’Impératrice de Dunwall, la ville où se déroule le jeu, et participe à un coup d’état en compagnie de personnes de pouvoir. Ils évoluent tous les deux au sein d’organisations qui possèdent de l’influence et des ressources à leur mettre à disposition. Ainsi, le joueur n’est pas isolé, il fait partie d’un ensemble, qu’il a envie de comprendre. Ces jeux peuvent donc créer une narration sans forcément avoir besoin d’exposer directement les idées.
  • Ils cherchent à prendre l’initiative : Ces deux personnages sont traumatisés au début du jeu par un événement qui bouleverse leur univers bien ordonné. Ils passent la plupart du jeu à chercher les raisons de ces crises (l’attentat chez Sarif Industries pour Adam, la mort de l’Impératrice pour Corvo). Après avoir trouvé la cause de leurs problèmes, ils prennent l’initiative et attaquent leurs ennemis. Le joueur a une implication émotionnelle très forte envers ces personnages. Il veut savoir ce qui va leur arriver, et comment ils vont surpasser leurs crises.

Pour arriver au chapitre 5, je devais faire de Léa ce personnage à la fois dépassé et vindicatif. Je devais dans le même temps rester dans la continuité de Surcharge, surtout au niveau de son caractère décalé par rapport à la norme. Heureusement, la vie en prison promettait d’être relativement insupportable pour elle. Je lui ai adjoint en deux chapitres une organisation autour d’elle, personnifiée par François et Smith, de manière à lui fournir la logistique nécessaire pour sortir. Les deux autres chapitres développent la tension qu’elle subit, ce qui la force à prendre l’initiative, par tous les moyens nécessaires. Le début et le milieu de la nouvelle mettent en place le décor, à la fois physique et moral, pour la scène du chapitre 5.

Contraintes fixes et mobiles

Dans un jeu d’infiltration, le joueur doit faire face à des contraintes. Ces contraintes sont tout ce qui se dresse entre lui et son objectif : le décor, les systèmes de sécurité, les objectifs intermédiaires, et les gardes. Certaines contraintes ne modifient pas leur état selon les actions du joueur, on peut les considérer comme fixes. Une tourelle à mitrailleuses de Deus Ex HR tirera si elle voit Adam, mais se désactivera une fois qu’il sort de son champs de vision. D’autres contraintes sont mobiles, elles ont une intelligence artificielle qui s’adapte aux actes du joueur pour offrir un challenge. Par exemple : les gardes qui patrouillent, puis passent en alerte et tentent de flanquer le joueur quand il est repéré. Des gardes qu’on peut abattre pour leur voler leur équipement.

Dans le chapitre 5, Léa doit à son tour gérer ces deux types de contrainte. Elle doit se prémunir de la tourelle centrale qui l’empêche de sortir, neutraliser les systèmes de sécurité, et surtout éviter les gardes qui la submergeraient. Cela m’a permis de créer une ambiance de menace, qui personnifie la prison comme antagoniste sans visage. Léa commence sans rien et s’équipe progressivement. Elle utilise les contraintes de la carte contre elles-mêmes.

wall of light

Collecte d’informations

L’information est une donnée cruciale dans les jeux d’infiltrations. Le joueur est envoyé dans une zone dont il ne sait rien, avec un vague objectif, qui changera souvent en cours de route. Pour atteindre cet objectif, il doit récupérer des informations sur la carte. Il doit apprendre quels sont les passages détournés, les itinéraires de patrouille (et les zones sûres), ainsi que les codes secrets pour débloquer des coffres et des portes. L’information, dans les jeux, peut faire changer les objectifs de mission, par exemple lorsque Corvo découvre des moyens non-létaux d’éliminer ses cibles dans Dishonored.

Léa est bien renseignée sur son environnement, après avoir passé des mois en prison. Elle doit exploiter ces renseignements, en désactivant le systèmes de sécurité. Le ressentiment qu’elle éprouve, développé durant sa captivité, la motive à agir de manière violente. Mais elle aurait pu choisir d’autres options, comme simplement couper les sécurités et assommer les gardes. Cela dit, Léa change bien d’objectif durant son évasion. Elle s’adapte aux circonstances pour détruire totalement la prison, là où elle devait seulement en sortir.

Je comptais même faire revenir Léa à sa cellule pour reprendre un autre chemin. Cela aurait pu symboliser le joueur qui recharge sa sauvegarde pour prendre un chemin différent, une pratique courante lorsqu’on tente de finir un jeu d’infiltration sans se faire repérer. Malheureusement le chapitre devenait trop long, et l’utilité de l’idée limitée. J’ai donc décidé de passer du puzzle-game au shooter, en déclenchant l’alarme de la prison.

Dans Deus Ex HR, on peut pirater des ordinateurs pour récupérer des codes d'accès ou des informations de background

L’extracteur

L’extracteur est un personnage type de ce genre de jeu. C’est le personnage secondaire qui amène le joueur sur le lieu de son infiltration, puis qui l’exfiltre à la fin de la mission. Ce personnage a généralement un lien très fort avec le joueur, il est un de ceux avec qui il discute le plus. Le joueur doit avoir confiance dans ce personnage, sinon le jeu ne peut pas continuer. Dans Deus Ex HR, ce rôle est tenu par Faridah Malik, la pilote de Sarif Industries, qui est une des plus proches amies de Adam. La scène où on peut lui sauver la vie est d’ailleurs très intense émotionnellement.1. Dans Dishonored, c’est Samuel Beechworth, un navigateur, qui amène Corvo par les canaux. Il joue le rôle d’un père qui valide ou sanctionne les actes du joueur, et donne des indications sur la vie des citoyens de la ville de Dunwall.

Dans l’Oeil, ce rôle est joué par François, qui est pour cela introduit dans les chapitres précédents. J’avais besoin de développer la relation de confiance mutuelle qui s’installe entre les personnages. J’ai pour cela montré les intérêts communs qu’ils avaient, et l’aide qu’ils pouvaient s’apporter mutuellement (j’ai pensé à utiliser une romance, mais ça aurait fait doublon avec Surcharge). Ainsi, Léa sait que quelqu’un sera là pour l’extraire une fois sortie de la prison, ce qui motive sa prise de décision. Sans François pour la récupérer, l’opération aurait été trop dangereuse.

Faridah Malik, la pilote de Sarif Industries

Ce que j’ai voulu montrer dans ce chapitre, c’est qu’il est facile de reprendre les codes et les règles d’un média pour l’adapter dans un autre. Il suffit de bien déterminer les spécificités du genre, et se demander comment le rendre dans l’adaptation. Ici, j’ai tenté de présenter un ennemi sans visage, qu’on détruit en apprenant son fonctionnement, dans un univers étendu autour du personnage. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’une longue installation au préalable. J’espère que ça a marché.

1 Je refuse que Malik meure. Hors de question. Jamais.

13 mai 20140 commentsRead More
L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

Il y a quelques temps, la blogueuse Anne-Charlotte Husson a fait paraître sur son blog Genre! un article sur la théorie du point de vue. Cette théorie est utile en sciences humaines pour exprimer la variabilité des explications à un fait donné, selon les personnes qui en parlent. Elle peut être aussi utile pour concevoir une histoire. Voici comment j’ai essayé de m’en servir dans L’Oeil.

La théorie du point de vue (standpoint theory dans sa version originale) explique que selon les locuteurs, l’explication d’un fait peut-être différent. Par exemple, le problème du sexisme ne sera pas défini de la même manière par un homme ou par une femme. Le racisme ne sera pas expliqué de la même manière de la part d’un blanc ou d’un noir (du moins en Occident). L’expérience personnelle conditionne l’appréciation d’un fait, il n’y a pas d’observateur neutre et totalement déconnecté de ses propres péripéties.

Cela conduit à un nouveau problème. Tous les observateurs ne sont pas considérés de la même manière par les médias (au sens de « canaux de communication »). Certains sont considérés comme plus valables que d’autres, quand bien même ils n’ont pas une expérience suffisante. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des experts masculins blancs pour parler de racisme et de sexisme sur les plateaux télés, sous prétexte qu’ils sont plus objectifs. L’article cité au début décrit assez bien le problème que cela pose, je ne reviendrais pas dessus.

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Une question de pouvoir

Ce qui m’a interpellé, c’est que cette théorie parle en fait de pouvoir. Celui qui parle est celui qui possède le pouvoir de modifier l’opinion de ceux qui l’écoutent. C’est un problème pour les mouvements militants qui voient leur parole confisquée par ceux contre qui ils s’opposent. Mais cette question s’applique aussi à la création d’une fiction. Dans un récit, celui qui raconte l’histoire (le narrateur) détient le pouvoir sur le lecteur. Il choisit ce qui peut être montré, ce qui doit être expliqué, et surtout ce qui doit être passé sous silence. La suspension d’incrédulité est justement ce rapport de force qui se crée entre le narrateur et le lecteur. Le premier dit au second « Je vais te dire quelque chose, et tu vas accepter d’y croire ».

Il existe deux grands types de narrateur : interne et externe, c’est à dire « je » et « il ». Le narrateur à la première personne permet d’entrer directement dans la tête du personnage, ce qui le rend plus vivant, mais jette le doute sur sa sincérité et son honnêteté. À la troisième personne, le narrateur est plus détaché du personnage, mais on lui accorde plus de confiance car il semble impartial. Élisabeth Vonarburg en parle très précisément, avec beaucoup d’exemples, dans son Comment écrire des histoires. On peut ensuite jouer sur les différentes modalités d’écritures dans chaque domaine, mais la base est là.

Dans L’Oeil, j’ai essayé de montrer comment le pouvoir traditionnel (symbolisé par le gouvernement) était dépassé à la fois par sa base (le peuple) et son sommet (les entreprises transnationales). Il fallait donc établir l’action de ce pouvoir, pour montrer ensuite comment il se faisait dépasser. Il fallait donc montrer qui allait le dépasser et comment.

 La forme au service du fond

Ainsi, j’ai décidé que les narrateurs représenteraient ceux qui possèdent le pouvoir, de cette manière :

  • Premier chapitre : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Second chapitre : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Troisième : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Quatrième : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Cinquième : Narrateur externe (centré sur Léa), avec des interventions directe de Léa en italique
  • Sixième : Narrateur interne (dans la tête de Léa)

Cette histoire est donc celle de la conquête du pouvoir par le personnage de Léa. Les séquences à la troisième personne sont celles dans la prison, c’est à dire du point de vue du bâtiment lui-même, qui l’observe en permanence par le biais des nombreuses caméras et senseurs. François sera l’élément perturbateur qui lui donnera accès à l’information lui permettant de se libérer, il possède donc le pouvoir en début de texte. Au chapitre 5, qui est la clé de la nouvelle, Léa conquiert sa liberté en prenant l’initiative, et en détruisant tout ce qui s’oppose à elle. La plus grande part du texte est donc à la troisième personne, pour symboliser cette menace, avec des intrusions à la première personne qui montrent sa volonté. Logiquement, elle possède donc le pouvoir dans le dernier chapitre, même si les circonstances lui sont peu favorables.

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Un choix crucial

Le choix du narrateur dans un texte est donc important : il permet de décider des informations qu’on donne au lecteur, et comment on leur donne. Ce choix peut conditionner le sens qu’on veut donner à l’histoire. Un narrateur interne sera plus proche du lecteur, il transmettra plus d’émotions et de ressenti face à une situation précise. Ça marche par exemple dans Carbone modifié de Richard Morgan, car le personnage principal a une très forte personnalité (Takeshi Kovacs, dont Léa est de loin inspirée). Un narrateur externe permettra de mieux décrire l’univers dans lequel prend place l’histoire, sans s’attacher à un point de vue précis. On peut obtenir des descriptions bien plus imagées, comme dans le Neuromancien de William Gibson, où elles sont très poétiques.

Jusqu’à présent, la plupart des récits étaient écrits selon le même choix de narrateur, ou du moins avec la même personne de narration. C’est une convention qui permet l’unité du récit et évite de perdre le lecteur. Pourtant, je pense que dans certains cas, si l’histoire le permet, on peut varier sans pour autant être incompréhensible. Et cette variation peut apporter de réels indications quant à l’expérience vécue par le personnage, ainsi que l’univers où ils les vivent. J’espère en tout cas que ça a marché dans la nouvelle.

L’œil : Chapitre 1

L’œil : Chapitre 1

L’œil est la suite de Surcharge. Elle se déroule sept ans après.

“On enferme les fous pour faire croire à ceux qui sont dehors qu’ils sont sains d’esprit.”

Ouais. Si on veut. N’empêche que ceux dehors ne sont pas coincés dans une boîte de neuf mètres carré. Merci Montaigne, mais tu n’aides pas beaucoup.

Elle ferma Wikipédia et jeta un oeil incertain vers ses flux de données, ouverts un onglet à côté. La boucle tournait encore. La connexion avait du mal à suivre, quatre cents personnes tentaient de tuer leur ennui en même temps. Certains avaient pu constater, en fouillant un peu, que le réseau transitait par un serveur qui espionnait leurs requêtes avant de les laisser passer. Il les passait au crible du logiciel de moralité, effaçant soigneusement les résultats interdits. Ça ralentissait la navigation, et donnait l’impression de lire toute la journée les nouvelles d’un monde pour enfant. Pas de sujets violents, pas de jeu en ligne, un service de VOD aseptisé, au coût prohibitif. Rien d’anxiogène. Pas de porno. Ça commençait presque à lui manquer.

Elle avait le droit à trois heures de connexion pour usage personnel, le soir, et une heure le matin. Le reste du temps, un écran gris occupait toute la place, l’interface du programme de contrôle. Elle travaillait comme analyste en performance, pour une boîte de sous-traitance en évaluation logicielle. Un boulot emmerdant, elle passait la journée à lire des notices expliquant ce que devaient faire les programmes, puis vérifier s’ils le faisaient bel et bien. Elle pouvait dans une même journée répéter la même opération dix fois, ou cent fois, juste pour s’assurer qu’il n’y avait pas de bugs qui traînaient. D’après ce qu’elle avait pu comprendre, à force de répéter des consignes parfois obscures, aucun système automatisé n’était capable de réaliser cette tâche. Il fallait l’irrationalité d’un être humain pour envisager des commandes inattendues. Des logiciels de comptabilité, de gestion de clientèle, de vente ou de programmation… Elle n’avait pas besoin de comprendre ce qu’elle faisait, ce qui la frustrait d’autant plus. Chaque jour, elle avait l’impression de tourner comme un rat dans un labyrinthe aux parois mobiles. Testant des parcours multiples pour aller d’un point A à un point B, toujours les mêmes. Peu à peu, elle se sentait agir comme un robot, maintenant le niveau minimum de conscience pour ne pas être absente à ce qu’elle faisait. Le juste nécessaire pour ne pas trop penser à elle-même.

Ce travail n’était pas qu’un moyen de payer son séjour. Il faisait partie intégrante de son processus de réhabilitation. La répétition était sensée lui permettre de purger ses passions, de lui donner l’habitude d’effectuer quelque chose, régulièrement, pour participer à l’économie et à la société autour d’elle. En tout cas, c’est ce qu’on lui avait raconté lorsqu’elle était entrée ici. Le directeur lui avait fait tout un discours, derrière son bureau encombré de dossiers et de tasses de café vides, entourant un ordinateur portable. Un type barbu, au ventre épais qui tirait sur son costume-cravate coupé trop court. Ses cheveux semblaient plus jeunes que sa barbe, sans qu’elle n’ait eu l’impression qu’il se les teignait. Il lui avait proposé de s’asseoir, lui avait offert de boire quelque chose, s’était inquiété de savoir si le voyage s’était bien déroulé. Elle avait souri. Toujours sourire, quelle que soit la personne à qui vous parliez. Que vous vouliez lui vendre quelque chose, l’embrasser ou lui éclater le nez d’un coup de genou. Elle avait appris très tôt que sourire lui donnait un avantage tactique, qu’une bonne humeur calculée apaisait la méfiance que certains pouvaient avoir. Alors elle avait sourit au directeur et s’était contentée de répondre aux questions par monosyllabes, accompagnée de formules de politesse d’usage. Rien de trop chaleureux, assez pour instaurer une connivence. Assez pour lui laisser penser qu’elle n’était pas son ennemie. Ainsi, elle avait posé les bases d’une relative tranquillité. Sur un territoire, il fallait jouer selon les règles du plus haut placé pour arriver à ses fins. Encore une chose qu’elle avait appris rapidement. En l’occurrence, le directeur ne s’était pas intéressé à elle depuis cette unique présentation, quatre mois auparavant. Un peu moins. Elle y tenait. Ça ne faisait pas encore quatre mois qu’elle était ici, encore quelques jours pour le compte. Un des rares moyens de ne pas se laisser endormir par l’ambiance qui régnait ici : compter les jours. Même quand ils se ressemblaient tous.

Certains résidents prenaient des anxiolytiques pour dormir, et rester calmes la journée. Surtout dans le bloc d’en face. Les mecs semblaient moins bien supporter ce genre de routine que les femmes. Ils avaient tendance à tourner en rond comme des lions en cage, à leur arrivée. Il y en avait qui parvenaient à s’habituer, d’autres qui craquaient, qu’on soulageait aux médicaments. On voyait les nouveaux résidents aux repas dans le réfectoire. Ils semblaient nerveux les premiers jours, s’engueulaient parfois avec le personnel. Quelques uns s’installaient à une table, la plupart du temps selon une couleur de peau, ou un accent dans la voix, et cherchaient des plans pour installer leurs marques. Commerce, influence, ils reniflaient à la recherche de l’odeur du pouvoir. Ils étaient souvent déçus. Tout le monde passait le plus clair de son temps dans sa cellule, seul, en dehors des heures de repas et de promenade dans la cour. Il n’y avait pas grand chose à trafiquer de toutes manières, les visites de l’extérieur étaient plus que rares : elles étaient inexistantes. Contraires au processus interne de réhabilitation, selon le directeur. Distractions contre-productives. Isolés du monde, avec juste un peu de sociabilité pour rester sains d’esprit, les résidents abandonnaient vite toute velléité d’organisation parallèle. Le soir, elle entendait les cris, les gémissements de ceux qui s’endormaient. Leur longue descente vers l’anonymat.

Sans doute le truc le plus flippant dans cet endroit. Ces zombis chimiquement contrôlés, manipulés par le personnel, ils l’avaient choquée à l’instant où elle était entrée dans le réfectoire. Alors elle s’était assurée de ne jamais franchir la limite qui la mènerait à l’infirmerie. Rester saine d’esprit. Compter les jours. Revoir le passé, encore et encore, examiner la pertinence et la clarté de ses souvenirs. Ne pas oublier qu’il y avait une vie en-dehors de cet endroit, qu’elle était destinée à y retourner. À y vivre selon la volonté qu’on tentait de brider. La vacuité de son travail glissait sur elle comme de l’eau froide. Elle vérifia le chargement des flux qui n’en finissait plus de tourner. Le navigateur n’avait rien à voir avec les standards de performance Neogenesis, qui n’avait pour objectif que d’imposer Chrome sur toutes les machines de la planète. Elle se concentra à nouveau sur l’article de Wikipédia qu’elle consultait. La biographie d’une actrice ? Belle carrière, mais elle se demandait par quels liens elle avait pu atterrir sur cette page. Au fil de ses pensées, une partie de son cerveau avait navigué en automatique sur le Réseau, rebroussant sans les voir les chemins barrés par le logiciel de moralité. Dangereux, elle se laissait aller. Elle ferma les yeux un instant, puis se leva de son siège pour contempler sa cellule.

Des murs trop blancs, de cette couleur douloureuse qu’ils ont quand on vient de les repeindre, et que le temps n’a pas voilé. L’unique fenêtre était pointée face au soleil, à cette heure ci la lumière dans la cellule était aveuglante, ricochant sur les murs et se reflétant sur l’écran, et sur le lino au sol. Le mal de tête commençait à la gagner, elle s’allongea sur son lit, cachée de la fenêtre par la hauteur de l’armoire en contre-plaqué. Le sommier métallique grinça sous son poids, neuf et désagréable, pas encore moulé à la morphologie d’un corps humain. À travers le matelas, elle sentait les anneaux d’acier qui s’enfonçaient dans la chair. L’oreiller était dur, la couverture rêche. C’était pas si mal, elle avait connu pire. Une dalle de béton comme couche et un trou dans le sol comme toilettes, une fois. Au moins, ici, elle avait un lavabo, et de quoi ranger ses affaires. La console fixée au mur était l’une des rares marques de technologie moderne qu’elle avait sous les yeux. L’autre marque, c’était une boule fixée au plafond, une caméra. L’administration pouvait l’observer toute la journée, on lui avait fait signer un formulaire. Il y avait sans doute d’autres capteurs dans les murs… Les yeux sur le crâne du rat. Une boîte où on la laissait pour l’observer. Les yeux sans paupières de la boule noire au-dessus de sa tête. Fais ce que te dis la machine, et sois ce qu’on attend de toi. Tous les jours. Sans arrêt.

Pas étonnant que certains deviennent dingues, après tout.

“- Le courrier !”

La voix la fit sursauter et se retourner d’un coup sec sur le matelas. Elle ouvrit les yeux, le temps de faire le point, de réaliser ce qu’on venait de lui dire. Le courrier. La livraison quotidienne du lien ténu avec l’extérieur. Elle se leva pour aller vers la porte, qui s’ouvrit devant elle. Une femme la regardait avec un grand sourire, elle portait l’uniforme des résidents. Grande, cheveux bruns, le teint gris d’une sensation de manque qui s’éloigne. Une cicatrice mal suturée sur la joue, qui remontait à la pointe du sourcil droit. Un dauphin tatoué sur la main lui tendant le paquet. Constance. Elle était gentille, Léa l’aimait bien. Elle passait tous les jours apporter à tout le monde les paquets qu’on leur expédiait. Apportant une forme de joie difficile à trouver autrement. Elle signa le formulaire sur un écran tactile souple qu’il avait dans la main, lui sourit. Toujours sourire, se créer des atouts.

“- Qu’est-ce que tu as commandé ?”

Le paquet était emballé dans un carton décoré du logo du transporteur local, la question était légitime.

“- Un livre. Tu sais, pour passer le temps. Décrocher de l’écran.

– Le dernier Goncourt ?

– Nan, de la sociologie. J’en faisais… Il y a longtemps. J’essaie de reprendre, rester à niveau. Pour quand je sortirai.”

Elle hocha la tête. Elle avait l’air triste, et fatiguée. Léa n’aimait pas ça.

“- Ah tiens, il y avait ça aussi pour toi.”

Elle lui tendit une enveloppe. Blanche, pas pré-affranchie, le genre qu’on trouvait dans les supermarchés. Un timbre collé de travers, le tampon d’un bureau de poste parisien. Quelqu’un s’était souvenu de son existence, on prenait contact avec elle. La bordure collante avait été ouverte puis refermée, elle pouvait le voir, mais s’y attendait. On la surveillait à chaque seconde de sa vie, pourquoi son courrier aurait-il été traité différemment ?

“- Merci, Constance.

– On se voit ce soir ?

– Je mangerai seule, si ça ne te dérange pas. Je dois réviser”, répondit-elle en levant le carton du livre devant elle.

– D’accord. Bonne soirée.”

Elle ne réussissait pas à manger tranquille depuis qu’elle savait que Constance avait violé trois personnes. Autrefois. Mais ce n’était pas la seule qu’elle repoussait ainsi. À force d’isolement, elle finissait par apprécier ses pensées solitaires. Ou plutôt, elle savait de moins en moins tenir une conversation joyeuse et informelle avec un autre être humain. Sans usage, la parole se perdait. De toute manière, répondre à ses attentions serait bien trop coûteux : il leurs faudrait engranger une quantité considérable de faveurs pour avoir le droit de passer une nuit ensemble.

Elle déplia la lettre. Un manuscrit, dont l’auteur avait pris grand soin. Il restait les fantômes des lignes qu’il avait tracé au crayon, puis gommé. L’écriture était ronde et belle, régulière, facile à lire. Une marque de respect. Celui qui lui avait envoyé cette lettre s’était appliqué. Elle passa vite sur les formules de politesse d’usage, un peu trop soutenues à son goût. Son correspondant ne devait jamais avoir eu de problèmes d’argent, ça sentait le lycée privé et l’école de commerce. Une simple feuille blanche, sans signe distinctif, mais douce au toucher. Écrire dessus devait être agréable.

Je m’appelle François Marsan, je suis journaliste chargé des faits divers au journal Le Monde. J’ai couvert avec grand intérêt votre carrière, depuis les événements qui vous ont fait connaître au public, il y a sept ans. Par la suite, j’ai été chargé de nombreux articles transversaux, reprenant les informations à votre sujet, au cours des années qui ont suivies. J’ai également participé à plusieurs débats télévisés, dont l’objectif étaient de dissiper les fantasmes vous concernant.

Voilà qui la surprenait. Un journaliste qui s’intéressait à son cas. Il y en avait eu, ils étaient nombreux à avoir suivis ses faits d’armes. Mais aucun n’avait cherché à s’adresser directement à elle. Une barrière dense d’impératifs légaux et de secret professionnel l’avait tenue écartée des projecteurs depuis son entrée dans le complexe. Difficile d’accéder à elle, et quand bien même. Elle aurait refusé, elle était trop secouée à l’époque pour pouvoir s’adresser à un journaliste. Cela dit, elle était étonnée que celui-ci ait réussi à l’atteindre, malgré la cage dans laquelle on l’avait enfermée. Il devait être plus intelligent que la moyenne. Plus persévérant. Ou, sans doute, moins soucieux des règles à respecter dans ce genre de situation. Elle sentit monter une pointe de curiosité qui la poussa à continuer la lettre.

Malgré les circonstances, je suis persuadé que toute la lumière n’a pas été faite sur votre cas. Je pense que l’on vous a empêché de parler pendant plusieurs années. Vous n’avez pas eu l’occasion de défendre votre cause à sa juste valeur. Voilà pourquoi je vous contacte.

C’était une manière de voir les choses. Il aurait pu dire qu’on l’avait rangé dans le trou le plus perdu de cette foutue planète pour qu’elle ne fasse pas de vagues, et qu’on l’oublie au plus vite. Ça aurait été encore plus proche de la réalité.

Je souhaiterais réaliser une ou plusieurs interviews de vous, au sujet de votre carrière, et de votre perception de celle-ci. Dans l’idéal, j’aimerais réaliser un livre complet, qui retracera votre parcours de ces sept dernières années. Vous aurez ainsi l’occasion de présenter votre version de l’histoire, votre vérité, loin des images romancées avec lesquelles on vous a présenté. Vous pourrez montrer les faits sous un nouveau jour, vous exprimer en votre nom propre, et ne pas laisser votre parole être détournée et utilisée à votre encontre, comme elle l’a déjà été.

Elle plia la feuille entre ses doigts, le temps de regarder par la fenêtre les derniers rayons du soleil couchant. En se mettant sur la pointe des pieds, elle aurait pu apercevoir la côte derrière les barreaux, la plage de sable et de graviers qui descendait vers l’océan. À la fois proche et inaccessible. La vérité… Elle n’espérait plus en profiter un jour. L’opportunité était surprenante. Au fond de sa cellule, voilà qu’une porte de sortie inattendue s’ouvrait. Une porte qu’elle ne demandait qu’à emprunter. Se focaliser sur l’objectif, avoir une raison de se battre. Avoir un but, qui serait réalisable. Voilà de quoi la tirer de la monotonie de cet enfer aux murs blancs, qui puait la camisole chimique à brève échéance.

Bien entendu, nous ne pouvons pas nous rencontrer physiquement, eu égard à votre situation. J’ai donc obtenu d’un de mes contacts dans l’administration une permission de mener ces entretiens par vidéo-conférence. Nous utiliserions un logiciel agréé par l’État, et nos conversations seraient enregistrées. Ce n’est pas ma manière habituelle de travailler, mais vous aurez tout de même la possibilité d’exposer clairement votre point de vue.

Oui, c’était trop demander d’avoir un minimum de liberté dans cette boîte de neuf mètres carré. Sans parler d’intimité. Le reste n’était à nouveau que politesse d’usage et formules convenues. Elle lâcha la lettre sur son lit et alla jusqu’à la fenêtre, pour réfléchir, observer l’océan. La lumière résiduelle du soleil caché sous l’horizon imprimait des déclinaisons de jaunes et de rouge sur les vagues, donnant l’impression d’une mer de sang coulant au loin. Ou d’acier en fusion. Un livre, sur sa vie ? Elle n’osait pas y croire. Elle n’avait rien de si particulier que ça. Elle se sentait juste une fille qui voulait être un peu plus libre, vivre un peu plus que son entourage. Avoir un impact, n’importe lequel. Non, elle n’était pas une héroïne de roman. Mais un livre, une biographie, sa propre version ? C’était une carte à jouer, un coup qui pouvait lui rapporter gros.

Elle n’avait pas été femme de pouvoir. Mais elle avait appris d’autres choses encore. Comme des secrets.

Elle allait y réfléchir. Constance ne repasserait que demain, avec son grand sourire et ses espoirs déçus. Elle avait le temps de décider quelle réponse apporter à ce journaliste. François Marsan. Le nom sonnait bien.

“FERMETURE DES PORTES.”

La voix avait la tonalité grotesque d’un méchant ordinateur tueur dans un film de science-fiction au rabais. Elle hurlait tous les soirs comme ça, dans chaque cellule, en même temps, pour bien faire comprendre qu’il était l’heure d’aller dormir. L’administration aimait sa routine. Le volet glissa devant ses yeux d’un claquement sec, lui arrachant son paysage. Elle soupira, puis se baissa lentement pour aller vers son lit. Une fatigue commençait à la prendre dans le bas du cou, raidir sa nuque, et montant jusqu’à ses tempes. Pas d’aspirine, même si elle en aurait eu besoin. Ne pas les laisser lui donner des cachets. Garder le contrôle, pas de chimie. Mais c’était dur. Chaque jour un peu plus.

“À L’APPEL DE VOTRE NOM, RÉPONDEZ PRÉSENT.”

Était-il vraiment nécessaire de le répéter chaque soir ?

“ANGELA TREMBLAY.

– Présente.”

Elle contempla le petit miroir accroché devant elle. La fatigue se lisait aussi sur son visage, surtout sous ses yeux dont les cernes se creusaient, lent travail de sape. Il fallait qu’elle réussisse à dormir. Les tâches de rousseur ressortaient sur sa peau blanchie par le manque de soleil. Les racines rousses apparaissaient sous la coloration brune, il faudrait qu’elle se coupe tout ça. Sous le néon de la cellule, elle sentait ses muscles flasques, chargés d’électricité statique inutile. Ce n’était pas son habitude.

“NADYA YAKOUT.

– Présente.”

Demain, elle prendrait son temps pour écrire sa réponse, tant pis pour le boulot. Après tout, ce n’est pas comme si elle pouvait tomber beaucoup plus bas. Trente ans fermes, la présidente qui avait menée campagne sur son dos, une conditionnelle à des années-lumières. Ils n’iraient pas chialer pour quelques heures de retard dans le test d’un traitement de texte.

“LÉA FONTAINE.

– Présente.”, répondit-elle. Léa Fontaine. Encore aujourd’hui. Et le plus longtemps possible.

Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

28 avril 20140 commentsRead More
L’œil : Chapitre 2

L’œil : Chapitre 2

Chapitre 1

Des secrets. J’aime bien les secrets. J’aime jouer avec, les manipuler, c’est mon travail. Les chercher, les entretenir, puis les révéler au grand jour. Comme un horticulteur. Je plante une graine qui pousse chez l’un ou l’autre, qui un jour me rendra une fleur. De cette fleur, je tire des graines que je replante. C’est ce que je fais, mon boulot. En tous cas c’est la partie que je préfère.

Faire le tour de la fête du boudin à Saint-Julien-Des-Bois en est une autre dont je préférerais me passer, mais tout le monde doit manger.

Je n’avais qu’une envie, retourner chez moi, et me connecter. À cette heure-ci, en tenant compte du décalage horaire, elle devait déjà avoir reçu ma lettre. Elle se connecterait dans sa matinée. J’étais coincé à écouter les fariboles pré-électorales d’un parachuté parisien aux municipales. Ce con avait du boudin noir plein la bouche et souriait de ses dents grasses, en me racontant son attachement à ce pays et sa fierté des coutumes locales. Il n’était là que depuis deux mois. Et tout le monde le savait. La farce ne faisait rire personne. Je voulais rentrer, me poser sur mon PC et attendre, savoir si elle allait venir.

Trois mois de tractations avec le ministère de la justice, et celui de la défense, même si je ne voyais pas très bien ce que la Porte-de-Sèvres venait faire là-dedans. Législation antiterrorisme et secret défense. Marianne me collait ses pistards aux fesses, pour s’assurer que je n’allais pas raconter de choses qui fâchent. Je devais jouer fin. Ce projet, l’Organisme d’Education aux Injonctions Légales, c’était son étendard. Sa réponse à la douloureuse question de la récidive chez les criminels violents, sa solution, enfin, c’était ses éléments de langage. Dans l’état où se trouvaient ses sondages, après la tannée que Neogenesis lui avait mis deux ans avant, après que Sergueï Brin se soit foutu de sa gueule en la regardant dans les yeux, c’est tout ce qu’elle avait pour rassembler les troupes. Je n’allais pas pouvoir écrire mes articles comme je le voulais. Ça me faisait chier, l’armée me faisait chier, il ne manquait qu’un duo de Men In Black pour me croire dans un nanar d’espionnage. Ou un thriller politique français.

J’ai interrompu l’autre idiot en costume, hoché la tête, me suis tiré en lui promettant d’envoyer ça dès demain. Ça n’allait même pas me rapporter trente petits euros. Mais si j’arrivais à tirer les vers du nez à Léa Fontaine, ce serait différent. J’aurais une bombe à balancer en plein milieu de Paris. Un truc qui allait faire du bruit. Peut-être un remaniement. Ou mieux, une destitution. Je ferais monter les enchères quelques jours, rien à foutre du Monde. Ils n’avaient même pas voulu me filer un bureau à temps plein, restriction budgétaire, qu’ils disaient. J’avais couvert l’affaire Léa Fontaine depuis le début, j’étais l’expert, j’étais même le seul à avoir interrogé ses parents. Et ils m’avaient jeté comme un stagiaire. Alors merde. J’allais pêcher l’information et partir avec ma prise. Qu’ils se débrouillent sans moi.

J’ai enlevé mes Solar et vérifié sur l’écran de mon smartphone que la vidéo tenait la route, puis je l’ai envoyé sur le serveur du journal. La sécurité était pathétique, mais de toute manière, ce n’était pas les conneries de Costard qui allaient attirer l’attention. J’ai rangé les lunettes dans leur étuis, après avoir pris soin d’entourer le capuchon de tissu autour de l’écran. J’avais plus d’un mois de piges dans la main. Fallait pas les faire tomber. La route était boueuse et monotone, j’ai compté les camions. Onze. BFM faisait tourner les infos du soir. Rétablissement du réseau de communication dans le Sud de l’Europe, après l’infocrash de 2018. Paix précaire en Syrie, un accrochage, un mort d’un côté, deux de l’autre. Encore un sommet à Genève. Chaleur exceptionnelle sur la Côte d’Azur, avec en prime les foutus commentaires des baigneurs de janvier. Rien de nouveau sous le soleil de ce début d’année, si ce n’était qu’il faisait chaque jour de plus en plus chaud. On annonçait des alertes anti-UV pour l’été, si ça se confirmait.  La comète Kleiss-Sedan allait bien percuter la Terre si on ne faisait rien, mais personne ne savait quoi faire. L’humanité se débattait en s’accusant mutuellement, ridicule. Dans le doute, la NASA bricolait de quoi faire exploser le caillou en orbite, en attendant l’autorisation de l’ONU. La Russie gueulait dans le vent, et montait son projet en parallèle pour résoudre le problème. J’ai tracé le long de la nationale jusqu’à mon appart. La boîte de nuit en face débordait, pas une place pour se garer, j’ai tourné une demi-heure en serrant les dents. Je tremblais en ouvrant la porte, ridicule. Il a fallu mille ans pour que ma bécane démarre. Et elle n’était pas en ligne quand je me suis connecté.

J’ai attendu. À vrai dire, cette idée n’avait pas beaucoup de chances de fonctionner. Elle pouvait très bien ne jamais me contacter, comme les dix dernières fois. Mais ce coup ci était différent. Si j’en croyais mes sources, elle n’avait plus de contacts avec le monde réel depuis quatre mois, elle serait assoiffée, elle aurait besoin de parler avec une personne de l’extérieur. Je ne pouvais pas lui dire où elle était, bon. Mais je pouvais être une présence. Elle allait me voir comme l’unique passerelle vers un monde normal. Je la tiendrai dans le creux de ma main et lui ferai dire tout ce qu’elle savait. C’était facile. Oui, elle allait répondre à ma lettre. J’en étais sûr. Après, j’avais juste à la faire parler. Puis… À moi le nom et l’argent.

En attendant, j’ai relu mes fiches, pour patienter, pour me tenir prêt. Léa Fontaine, née à Saint-Étienne le 11 janvier 1990 – aujourd’hui elle avait trente ans, je m’étais dit que l’impact serait plus efficace. Formation en sciences humaines, une licence de sociologie. En 2013, elle braque un bureau de change dans le quartier de Confluence à Lyon. Trois morts, dont deux flics et son mec. À partir de là, je relis mes propres articles et mes notes d’enquête. Elle change d’identité, disparaît, j’ai pu la traquer jusqu’à Toulouse pour finir contre un mur. J’ai des contacts à Marseille, à Paris, à Lille et à Grenoble. Des fantômes sur la mémoire d’une caméra de vidéosurveillance. Des voix dans le fond d’une conversation téléphonique. Elle se cache et se méfie, ne recontacte jamais sa famille ou ses anciens amis. Prudente, la petite, mais pas assez. Elle réapparaît quatre ans et demi plus tard à Montpellier, lorsqu’elle se fait serrer en compagnie d’une bande de dealers, dans un assaut sanglant d’une maison de banlieue. Je relis mes comptes-rendus d’audiences, je les ai toutes faites. Les tickets de caisse des hôtels automatiques de la côte s’effritent entre mes doigts, papier biodégradable. Trente ans, fermes, en plus des deux ans qu’elle a déjà effectué, selon les nouvelles lois sur le banditisme organisé. Cette fille avait dansé des deux côtés de la barrière pendant des années, sympa pour une petite bourgeoise. Je l’avais décrite comme une bête sauvage, une prédatrice, mais c’était des images. Des objets qui n’existaient que sur le Réseau. Des représentations. Des simulacres. Elle était bien plus développée que ça, plus intelligente. Elle savait s’adapter aux circonstances. J’étais impatient de lui parler. Je voulais savoir si mes suppositions étaient justes, après cinq ans écrire sur elle.

Toujours rien, je me suis servis une bière. J’avais assez de caféine dans le sang pour démarrer une voiture. Je ne me souvenais pas avoir dormis la nuit précédente. J’étais brûlant et j’avais faim. Je me suis fait un sandwich.

J’ai entendu le cliquètement de la connexion depuis la cuisine et renversé un meuble, en cassant un vase qui traînait depuis deux ans. Elle était là. Un simple nom et une icône à l’écran, mais c’était le premier contact que j’établissais. Je n’allais pas l’appeler immédiatement, après autant de temps à l’isolement, elle serait plus réticente en vocal. J’ai attendu deux minutes qu’elle s’habitue à l’interface, éviter de foirer le premier contact. Mais il n’y avait pas trente-six manières d’aborder la question.

*- Bonsoir.*

J’ai attendu dix minutes. Pas un signe même qu’elle ai lu le message. Je trépignais sur mon siège en cuir, j’étais nerveux. J’ai allumé une cigarette de plus pour cacher l’écran derrière la fumée, comme si ça pouvait ralentir le temps, bordel. Je me sentais idiot.

*- Vous êtes François Marsan ?

– C’est bien moi, oui. Puis-je vous parler ?

– Vous avez dit que vous aviez écrit sur moi.

– Oui, c’est vrai. Vous voulez voir ?

– Oui.

– http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/06/07/aucune-piste-dans-l-affaire-du-braquage-de-confluence_3490135_3224.html
http://www.lemonde.fr/presidentielles/article/2017/05/15/dans-son-discours-d-investiture-marianne-le-guen-met-laccent-sur-la-securite_4191244_4824.html
http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/11/16/fusillade-sanglante-dans-une-maison-proche-de-montpellier_4201137_5016.html *

Une demi-heure. Comme premier contact, ça aurait pu être pire. J’ai torché mon sandwich avec une autre bière. Qu’est-ce qu’elle foutait ? Il ne fallait pas si longtemps pour lire trois articles. Et si elle avait décidé de se rétracter, finalement ? Je faisais tourner les questions dans la bière qui montait, j’étais frustré, et anxieux.

*- Je ne peux pas lire le dernier.

– Il est en accès libre.

– Le serveur. Je n’ai pas accès à tous les articles.

– Je peux vous le copier.

– Laissez tomber. Qu’est-ce que vous voulez ?

– Comme je vous l’ai dit dans ma lettre, écrire un article sur vous. J’aimerais apporter un nouveau regard sur votre personne. Je pense que vous avez été utilisée à des fins politiques, ce qui a nuit à votre procès.

– Pourquoi faire ? J’en ai pris pour perpète.

– Ce que l’opinion publique fait, elle peut le défaire. Il suffit que vous soyez attirante. Que l’histoire plaise.*

À nouveau un silence d’une bonne dizaine de minutes, et je regardais le compteur de sa connexion qui filait, de son côté. Je ne pensais pas que l’administration allait me retirer mon accréditation pour ce genre de discours. Les règles étaient plutôt simples. Tant que je n’allais pas lui dire où elle était, ce qui se passait dans le monde réel, on me foutait la paix.

Si je pouvais en faire le parfait exemple de réinsertion, j’aurai le gouvernement dans une main, et tous les rédac’ chefs de Paris dans l’autre. Une carrière tranquille. Mais ça, c’était une blague. Léa Fontaine… Elle savait d’autres choses. C’est pour ça qu’on l’avait enfermée, parce qu’elle refusait de parler. Il suffisait que je l’ouvre, comme une huître. On ne pourrait pas m’en empêcher, même avec le programme qui nous espionnait.

Je l’ai vu à nouveau écrire en torchant mon fond de bière tiède. L’instant de vérité.

*- D’accord. Allons-y. Que voulez-vous savoir ?*

C’est là que ça devint amusant. Je ne sais plus trop ce que je lui ai demandé, sans doute quelque chose que je savais déjà, une banalité pour la mettre en confiance. Si, je sais, je lui ai demandé un récit circonstancié de son premier braquage, celui qui avait tout déclenché. Même si j’en connaissais la moindre seconde par coeur. Je devais assurer la difficile position de l’allié et de l’élève qui interroge celle qui sait. Sans perdre de vue mon objectif, elle n’était qu’une source d’information à utiliser. Un pion sur l’échiquier, mais précieux. Si je réussissais à toucher son orgueil, à tirer sur la corde de sa fierté, elle me donnerait ce que je voudrai.

Tout cela n’était finalement qu’une affaire de manipulation cachée sous des compliments bien distillés.

Je me suis réveillé en cours de discussion, entre deux questions banales, juste assez tôt pour apercevoir la fin du sujet, paraître concerné.

*- Mais pourquoi attaquer une agence de change ? Vous n’aviez pas de problème d’argent, et ça a dû vous coûter plus cher que ce que ça vous a rapporté.

– Pas si cher, non. Et vous le savez.*

Maligne, la petite. Je la considérais à peine comme une gamine orgueilleuse, mais oublier qu’elle avait été capable de disparaître des radars pendant près de cinq ans aurait été une erreur. Je me sentais comme Kevin Spacey dans cette vieille série politique, à placer mes cartes sur la table pour toucher au but.

*- C’est vrai. Mais tout de même, ça ne représente pas tant que ça. Pas assez pour tirer sur des gens quand vous n’aviez jamais utilisé d’arme. Alors pourquoi ?

– Parce que je pouvais le faire. Parce qu’on voulait m’en empêcher, alors j’ai pris le droit. Question de pouvoir.

– Seulement ça ?

– Vous ne trouvez pas ça suffisant ?

– Disproportionné.

– Il va falloir que compreniez un peu mieux les choses pour écrire votre bouquin…*

L’air de rien, je la tenais, parce qu’elle avait l’impression d’avoir l’ascendant sur moi. J’allais flatter son égo et son sentiment de supériorité pour lui extorquer ce dont j’avais besoin.

*- Je vais essayer, d’accord.

– Vous allez faire plus qu’essayer, j’espère. Mais vous avez l’air capable. Je marche, vous pourrez écrire votre livre.*

Droit au but. Maintenant que j’avais placé mes pièces sur l’échiquier, il fallait passer au niveau supérieur. Entamer la bonne pièce de viande.

*- Je vais devoir m’en aller. Ils vont couper la connexion.

– Une dernière chose.

– Oui ?

– Monaco.*

Une fois la bombe larguée, je n’avais aucune idée d’où elle allait atterrir. J’étais doué pour gagner la confiance des gens, après tout c’était mon boulot. Mais celle-là, c’était le brouillard. J’aurais pu attendre de tisser un lien plus fort, mais j’en avais plein le cul de balancer des flèches dans tous les sens jusqu’à toucher quelque chose. J’avais besoin d’abattre mon jeu.

*- Monaco est hors-sujet.

– Ça serait bon pour votre image.

– Nous ne parlerons pas de Monaco. Ce n’est pas négociable.

– Les avantages pour la promotion seraient énormes.

– Il n’en est pas question. Bonne soirée.*

Et merde. Un coup dans l’eau.

J’ai sorti la bouteille de J&B du dernier tiroir de mon bureau et je l’ai ouvert. Je me suis servis un grand verre trouble dont j’ai direct torché la moitié. Ce n’était pas sérieux de me charger la tête à ce point alors que je n’avais pas dormi depuis deux jours mais merde, elle venait de me claquer la porte au nez et je ne savais même pas si j’allais pouvoir lui reparler. Je m’étais planté, trop pressé, impatient, et j’avais éclaté la toile fragile greffée entre nous. Bordel.

Il me fallait une fille. N’importe laquelle, rien à foutre, un trou à remplir, qui poserait pas trop de questions. J’avais les nerfs, fallait que je les passe avec quelqu’un. Sur quelqu’un, en fait. Une petite fille de fac pleine d’illusions, de grands principes, à séduire avec trois citations de Marx et une d’un connard de post-situationniste. Ou une femme de mon âge à qui promettre les pires saloperies, et la sortir de sa vie chiante. Fallait en trouver une qui s’emmerdait suffisamment. C’était le bon plan, elles étaient prêtes à tout avaler contre un peu d’attention, y compris de façon littérale. J’avais de quoi les nourrir, aucun doute.

Je me suis regardé dans le miroir. Ouais, ok, fallait pas non plus viser de la gazelle de compétition. Le milieu du panier suffirait. Faut dire que j’avais exactement la gueule à laquelle je m’attendais, celle du type qui a oublié de dormir, en version longue. Avec mes dents cramés à la nicotine, mes yeux crevés et ma coiffure en vrac, j’avais pas vraiment la tête du type qui lève les minettes en boîte par packs de 24. Aucune importance, ça viendrait, d’une manière ou d’une autre. Je savais comment m’y prendre.

J’ai laissé le programme de diagnostic que j’avais acheté à un russe tourner, chercher les failles dans la barrière de l’administration qui entourait Léa Fontaine. Ou dans les algos de cryptages estampillés Neogenesis, tous conçus sur le même modèle. Trouver un biais par lequel on pourrait parler librement. Je suis allé prendre une douche. Cogiter sur Monaco, réfléchir, me procurer un levier pour la faire craquer.

Puis je suis parti en ville.

J’ai suivi les rues sinueuses en évitant les merdes de chien et les flaques laissées par les fêtards de début de soirée, à l’estomac fragile, jusqu’à me retrouver dans des quartiers plus agréables. Les lumières devenaient plus claires, les gens plus souriants, et marchaient moins droit. J’arrivais à sentir l’odeur des joies induites par l’alcool, le sexe forcé des dépressifs obsessionnels. Je ne pouvais pas les blâmer. J’étais là comme eux pour essayer de tromper ma frustration avec des relations physiques sans importance. Mais je me faisais moins d’illusions.

Monaco. L’histoire avait flotté entre les sources, trois occurrences au moins, toutes sans rapport entre elles. J’avais un bon de livraison d’une cargaison de processeurs et de condensateurs haute pression. Un rapport de police non indexé sur le cambriolage d’un entrepôt de stockage. Et un rapport d’étude de physique théorique du CEA, sur une expérience en Aquitaine, menée par le professeur Watermann. Le même Watermann qui avait piloté toute la plate-forme sécuritaire de la campagne de Marianne Le Guen. Et au milieu de tout ça, Léa Fontaine. Je savais qu’elle était sur place au moment critique, et surtout, je me souvenais de son premier passage à la télévision. L’unique, en fait, dont tous les fichiers avaient été interceptés avant même d’atteindre les postes de diffusion. Heureusement que j’étais sur place à l’époque. Elle promettait de faire tomber le gouvernement Koppel, et même la présidence. Et dès le lendemain, plus rien, elle s’était refermée dans sa coquille, n’avait plus jamais abordé le sujet. C’était chaud.

J’ai évité un fourgon de police passant en trombe, et ruinant mes pompes juste devant mes yeux. Des cris en sortaient, des poings qui frappaient aux fenêtres grillagées, qui griffaient les vitres. Quelqu’un avait gravé à la clé un crâne grimaçant, surmonté d’un haut de forme, sur la porte arrière. Quelle bande de connards. Depuis que Marianne avait été élue, les escadrons patrouillaient dans toutes les villes, faisaient appliquer d’une poigne d’acier la dernière réforme pénale. Les gens arrêtés en pleine rue, enfermés en garde à vue pendant trois jours minimum, les fournisseurs de bracelets électroniques tournaient à plein régime. Le crâne me dévisageait en riant sur la portière aux charnières pourries. Ces milices manquaient tellement de matériel qu’elles avaient dû réhabiliter des vieux fourgons de maçonnerie. Une mesure grotesque, inutile, de la poudre aux yeux.

J’ai donné un coup de pied en passant, comme si ça pouvait changer quelque chose. Puis je suis entré dans le premier bar. En chasse.

Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

L’œil : Chapitre 3

L’œil : Chapitre 3

Chapitre 1
Chapitre 2

“- Léa Fontaine. Réveillez-vous.”

Elle ouvrit un oeil, puis l’autre, et les referma. Elle crut à un fantôme, une erreur induite par son cerveau. Ça ne pouvait pas encore être l’heure, trop tôt, elle se sentait replonger dans son sommeil. Elle se raccrocha aux dernières miettes de son rêve, celles qui s’effondraient à peine les yeux ouverts. Elle ne se souvenait jamais de ses rêves. Dommage.

“- Léa Fontaine. Réveillez-vous. Maintenant.”

Non, définitivement, ce n’était pas une erreur. Elle ouvrit les yeux, le regard encore voilé par cette nuit agitée, et se gratta la tête pour le regretter. Trop de temps passé devant l’écran, trop de neurones brûlés, la migraine l’attrapa à l’arrière du crâne pour s’installer solidement. Et avec elle la colère. Les murs semblaient se refermer sur elle, renforçant son besoin de sortir de là. Elle jeta son mépris vers la caméra et se leva. Elle enfila sa tenue, blanche écrue, au couleur des parois, tellement passe-partout que ça lui donnait envie de la déchirer. Elle bloqua, respira, souffla. Se calmer, contrôler. Maîtriser. Elle devait tenir le coup, ne pas se laisser bouffer par cet endroit.

“- Votre taux d’adrénaline est trop élevé. Restez calme, nous allons vous administrer un tranquillisant.

– C’est pas la peine.

– Vous avez besoin d’un tranquillisant.

– Non, c’est bon. Pas besoin.”

Elle s’efforça d’assurer les inflexions dans sa voix pour neutraliser le logiciel. Elle avait remarqué que le système de contrôle avait tendance à rabâcher, à amener lentement sa décision, plutôt qu’à l’imposer aux résidents. En enfermant ses émotions derrière une barrière dense de maîtrise de soi, elle pouvait garder la contrainte chimique à distance. Pour le moment. Le système ne faiblissait pas, il retenterait chaque jour, jusqu’à ce qu’elle cède. Machine rampante, qui n’oubliait jamais. Elle devait se méfier, ne pas se laisser aller à la facilité. Ce serait trop aisé de plonger dans un brouillard d’antidépresseurs pour ne jamais en sortir.

“- Votre coeur ainsi que vos muscles antérieurs montrent des signes de dégradation. Une séance d’exercice vient de vous être programmée.

– Ouais. Merci maman.”

On ne pouvait pas gagner à tous les coups, se dit-elle.

C’était comme ça en permanence. La cellule était munie de capteurs biométriques, qui enregistraient ses constantes vitales en direct, puis ajustait son programme de la journée. Un petit déjeuner personnalisé devait l’attendre dans le réfectoire. On allait encore lui interdire la caféine, elle allait passer une sale journée, ce qui la mettait encore plus en rogne. Et alertait donc d’autant plus le système. Labyrinthe et rats de laboratoire, jouets de la machine. Elle commençait à comprendre le but de cet endroit : supprimer toute envie personnelle pour les remplacer par une obéissance larvée aux injonctions d’un serveur informatique. Le citoyen modèle en version connectée.

Elle s’y attendait avant même d’arriver ici. Monaco. Sans le savoir, elle avait déjà croisé la route de la machine, alors que celle-ci n’en était qu’au stade de la théorie. Elle jeta un oeil vers le livre qu’elle lisait, Pour une nouvelle approche de la rétention pénale, par Éric Watermann. Les pièces s’assemblaient. Restait maintenant à savoir comment sortir de là, après huit mois, elle savait qu’elle ne pourrait pas s’adapter. Mais ça n’allait pas être facile, la sécurité était largement automatisée, et impitoyable. Il fallait trouver un passage, mais comment ? Dans l’intervalle, rester discrète, ne faire naître aucun soupçon.

La serrure magnétique se débloqua dans un craquement distinct, elle fit glisser la porte sur son rail et sortit de la cellule. La lumière l’éblouit comme chaque matin, elle dut attendre une minute pour commencer à voir l’enceinte gigantesque autour d’elle. Deux demi-cercles de béton blanc pâle, sur quatre étages, surmonté d’une vitre de plexiglas. Au centre, un pilier d’un bon mètre de diamètre soutenant une cloche opaque, refermée sur l’architecture délicate d’un système de sécurité high-tech. Les galeries et les escaliers étaient encombrés par les prisonniers qui descendaient vers le réfectoire, fines silhouettes dont les tenues se confondaient avec la teinte des murs. Les gardes patrouillaient parmi eux, sous leurs uniformes de kevlar renforcés noirs, la tête surmontée de casques auxquels se greffaient les yeux bulbeux des amplificateurs de vision. Ils pointaient partout la bouche de leurs pistolets-mitrailleurs, garnis de balles en plastique. Non-létales, en théorie, mais Léa avait déjà vu des yeux crevés et des crânes défoncés. Ils n’avaient rien d’humain, rien d’accessible, leurs mouvements brusques et encombrés semblaient dictés par la machine. Le flux des prisonniers s’écartait autour d’eux, leur donnant une aura de menace diffuse, à peine contenue. Deux par deux, marchant lentement.

Du bruit sur sa droite, elle tourna la tête pour voir d’où cela pouvait venir. Le flux montrait des remous de l’autre côté de la galerie. Une bagarre. Un mec et une fille se mettaient sévèrement sur la gueule, en poussant des cris de rage qui ricochaient sur le plexiglas. L’éclat des lunettes amplificatrices qui se tournaient vers la cohue, sans bouger d’un pouce. La femme tentait d’arracher l’oeil du type, qui la bourrait de coups de retour. Ils tombèrent sur le sol, les autres s’écartèrent, sachant très bien ce qui allait arriver. Le mec commença à déchirer les fringues de son opposante pour atteindre les chairs, faire un maximum de dégâts.

“Bande d’idiots ! Ils sont malades de faire ça ici.” pensa Léa.

Un bourdonnement satura l’air, et la tourelle centrale s’ouvrit comme une fleur. Les panneaux basculèrent sur eux-mêmes pour révéler un gros générateur, prolongé d’un tube noir, qui bascula vers l’épicentre du conflit. Un craquement, une odeur d’air sec qui s’enflamme, le rayon frappa le mec et la fille de plein fouet. Léa les vit se faire projeter au sol, avant de les entendre hurler. Elle était à plusieurs dizaines de mètres d’eux, mais les cris lui vrillèrent les tympans. Bestiaux, primaires, des décharges de pure douleur, comme des porcs qu’on égorge. Deux secondes de rayonnement, deux secondes de folie projetée à la vitesse de la lumière, puis ce fut tout. Le bourdonnement du générateur se calma et le silence qui s’en suivit fut assourdissant. Les prisonniers restaient interdits, dressés et immobiles tels des statues contemplant le désastre. Quelques sanglots troublèrent la pesanteur de l’air. Le mec, apparemment. Il restait prostré et tremblant. La fille ne bougeait plus. Sans doute inconsciente, le système nerveux surchargé par la douleur avait lâché prise. Les gardes noirs fendirent la foule en bousculant de leurs matraques électriques ceux qui ne s’écartaient pas assez vite.

En regardant passer les deux victimes portées par les gardiens, Léa aperçut les striures et les marques de brûlure sur la peau. Des déchirures écarlates suivant le chemin des nerfs, localisées, précises. Les défenses automatisées de la prison ne pardonnaient rien. Elles n’avaient pas d’angles morts. Elles frappaient sans prévenir, à la moindre dispute. Léa dévisagea la fille évanouie, traînée devant elle, et fut prise de pitié en se souvenant qu’elle avait aussi subi ce traitement, une semaine après son arrivée. Ce canon était conçu pour appliquer la plus forte douleur possible, sans dommages permanents. C’est ce que disait le manuel. Ça lui avait pris un mois pour s’en remettre. Certains n’y parvenaient jamais.

Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits, ce genre de spectacle la dégoûtait, lui donnait encore plus l’impression d’être un sujet de test. Autant en profiter, personne dans le réfectoire, elle pourrait taper dans la cafetière sans se faire repérer. Elle dévala les escaliers et s’engouffra dans le couloir, jetant un regard noir à chaque caméra sur son chemin. Pas moyen d’être tranquille une seconde, l’oeil de la machine y veillait. La porte devant la cafetière se referma automatiquement devant elle, elle jura et se retint de coller une droite dans la vitre. Pas la peine, ça ne ferait qu’augmenter le niveau d’alerte. Elle se contenta d’un bol d’une bouillie protéinée informe, s’installa à une table dans un coin, et ferma les yeux en grognant. Journée de merde, une de plus.

“- Je peux m’asseoir ?”

Constance, le visage tout blanc, l’air nerveux. Elle n’avait pas apprécié ce spectacle, manifestement. Ses mains tremblaient, choc nerveux combiné à la dose massive de sédatifs qu’on lui administrait chaque jour, pour tenir ses pulsions en laisse. Ses yeux allaient de manière erratique, sans parvenir à faire la mise au point.

“- Ouais, si tu veux.”

C’était pas le moment de se la jouer misanthrope, elle avait vraiment l’air secouée par ce qui s’était passé.

“- Tu as vu ce qui s’est passé ? Angéla et le nouveau de la 237 ?

– Tout le monde l’a vu.”

Ce n’était pas la première fois qu’Angéla se faisait prendre dans le champs, se dit-elle. On aurait pu croire que ça lui servirait de leçon, mais elle s’accrochait avec tout le monde. À croire qu’elle préférait rester sanglée au fond de l’infirmerie, la tête farcie de médicaments, plutôt que dans sa cellule. Pour certains, le brouillard était préférable, voire souhaité. Léa se demandait si ça pouvait valoir le coup.

“- C’est douloureux ?

– Quoi ?

– La tourelle. Quand elle te tire dessus. Ça fait mal ?”

Léa soupira et détourna le regard vers la foule qui remplissait peu à peu la cafétéria. Oui, douloureux, c’était le mot. L’impression que ta peau brûlait, que chacun de tes nerfs hurlaient, et l’envie de mourir ici et maintenant, pour que ça s’arrête. C’était le but, la tourelle contenait un lanceur de projectiles à énergie pulsée. Un laser qui provoquait une décharge de plasma à la surface de la cible, pour saturer le système nerveux. Mais comment expliquer cette sensation insupportable à une Constance camée jusqu’à la gorge ?

“- C’est pas agréable.”

Elle hocha la tête sans en demander plus. La salle bruissait des discussions, de l’anxiété dans les voix. Comme toujours, lorsque la coupole s’ouvrait. Un tir suffisait pour juguler tout le monde pendant des semaines, jusqu’à ce qu’un nouvel arrivant tente encore d’imposer sa loi. Un peu d’animation pour se faire peur, dans la cage aux murs blancs.

“- Enfin, ça ne peut pas être pire qu’ailleurs. J’ai bien fait de demander à venir ici. Personne ne me fait du mal, personne n’essaie de rentrer dans ma cellule la nuit, les gardiens me laissent en paix. Je suis contente d’avoir pu voter pour Nation Française. Ils ont vraiment fait ce qu’il fallait pour la sécurité, les immigrés, l’Europe.”

Si Constance continuait à raconter des discours électoraux, Léa se disait qu’elle pourrait remettre la question de la violence au programme. Elle avait seulement envie de lui éclater la tête contre la table pour qu’elle se taise. Elle posa sa main devant elle, mais la vision de l’objectif noir de la caméra au-dessus d’elles l’en dissuada. La machine veillait. Il fallait tenter une autre approche.

“- C’est sûr. La fédéralisation, c’était génial. Bravo Marianne.

– Ce n’était pas sa faute !

– C’est son nom sur le traité.

– Elle n’y est pour rien ! Google a forcé la fédéralisation, c’est la faute de ces salopards de yankees ! Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre ? Laisser Internet disparaître après l’infocrash ? De toute façon, elle reviendra dessus très vite, elle l’a dit.

– Ouais, comme Maastricht et Shengen…”

Constance avait la colère qui lui montait au visage, elle paraissait encore plus énervée qu’auparavant. Léa se marrait, intérieurement, sous la chape de fatigue et de dédain qu’elle arborait. Elle aurait pu mentionner le taux d’expulsions qui avait chuté de moitié par rapport à la présidence PS. Au nombre d’atteintes aux biens, qui lui avait décollé. Elle aurait pu pointer l’incapacité totale de réformer de la part de Nation Française, un parti qui avait su récupérer l’Élysée, mais avait laissé Matignon aux libéraux. Qui avait échangé la reconstruction de toute l’infrastructure réseau du pays contre l’abandon de la souveraineté. Mais quel intérêt, sinon une brève satisfaction mesquine ? Au royaume des aveugles, les innocents étaient les rois. Et le borgne hurlait dans le désert, sans qu’on ne l’écoute.

“- Tu as raison. Je suis sûrement trop exigeante avec cette pauvre Marianne.”

Léa savoura son ironie un instant, avant de se rendre compte que la pauvre n’y entravait que dalle. Elle soutiendrait son petit clan nationaliste malgré les contradictions évidentes. Il n’y avait rien à tirer des militants de base, quel que soit leur cause d’ailleurs, elle le savait. Elle baissa le regard sur sa bouillie protéinée, leva la cuillère et la laissa lentement glisser dans le bol. Avec du sucre, ça aurait presque pu avoir un goût potable.

“- J’y vais. À plus.

– Repense à ce que je t’ai dit, tu verras, j’ai raison.”

Quelle connerie. Elle se détourna, son plateau en plastique en main, vers l’unité de recyclage souillée par les déchets de nourriture. La salle avait atteint son point critique, les discussions assourdissaient Léa, qui sentait sa migraine revenir. Fuir, vite, avant que son mépris latent ne la reprenne pour de bon. Les gardes régulaient le flux à l’entrée, et s’étaient postés aux coins, les mains posés sur leurs automatiques. Leurs optiques leurs donnaient l’air de gros insectes bardés de chitine.

“- Hey.”

Elle se retourna vers Constance, qui lui souriait avec l’éclat de la drogue au fond des rétines.

“- Tu passes me voir dans ma cellule ce soir, d’accord ?

– Oublie ça, t’as pas les reins assez solides.”

Elle jeta le plateau, fracas lointain au fond d’une gaine en métal, sous la surface. La dernière personne avec qui Léa s’était liée avait terminée au fond d’un fleuve, avec deux balles dans le ventre. Depuis, elle se contentait de relations d’un soir, elle prenait l’initiative et disparaissait au bon moment. Pas question d’en faire de même dans cette boîte en béton. Et surtout pas avec une récidiviste condamnée pour viols et chargée de calmants.

Elle remonta les escaliers, traversa la galerie et claqua elle-même la porte magnétique de sa cellule. Un coup de coude dans le gros bouton rouge pour allumer l’écran, que même le pire des drogués pouvait activer sans effort. En attendant le chargement, elle espérait que François serait en ligne pour la sortir de cette boîte dans laquelle elle étouffait. Discuter avec un véritable être vivant, même si ce n’était qu’un opportuniste la suivant de loin depuis cinq ans, plutôt qu’avec une bande de zombis et de monstres. Les articles avançaient, le premier avait fait du clic, ce qui avait fait monter la cote de François auprès de ses clients. Le livre s’écrivait à son rythme. Léa ne savait pas quoi penser du journaliste. Elle pensait qu’il la considérait comme un bout de viande, une source d’information à piller, malgré ses grands discours. Il était trop élogieux pour être honnête. Mais il lui apportait un point de vue externe, une bouffée d’air dans la puanteur aseptisée de son quotidien. Malgré ses défauts, il lui apportait beaucoup, de quoi rester saine d’esprit. Il n’était pas trop idiot. Ça devrait faire l’affaire pour le moment.

À défaut d’échapper à la perpétuité dans le labyrinthe du savant fou.

“- Léa Fontaine. Votre niveau de stress est trop élevé.”

Si elle arrivait à s’enfuir un jour, Léa se promis de faire sauter le serveur central de la prison, et regarder les racks éventrés par les balles explosives. Avant de foutre le feu à la salle entière pour être certaine de ne plus jamais entendre cette voix.

“- Je suis calme. Il y a eu une bagarre, ça m’a rendu nerveuse.”

Pourquoi perdre son temps à se justifier à un programme informatique ? Heureusement, François était là, à l’écran. Elle tapa avec impatience, pour faire sonner jusqu’au fond de son lit.

“- Léa. Bonsoir, comment ça va ?

– Bonjour François. Il est huit heures du matin ici.

– J’allais partir en soirée, c’est la nuit de mon côté. Alors, quoi de neuf ?”

Elle ne pouvait pas lui raconter ce qui venait de se passer, sinon le programme les aurait bloqués tous les deux. La main de la machine empoignait chacune de leurs discussions, les tordait et les contrefaisait. Difficile de rester naturel dans ces conditions.

“- La routine. Je vais aller bosser. Tu n’as besoin de rien ? Les articles marchent bien ?

– Ça se partage, ouais. Le dernier a bien tourné pendant trois jours, ça a fait du bruit. Mais faut continuer à faire monter la sauce, sinon les gens vont se lasser.”

Il avait l’air enjoué, souriant, détendu à la caméra, à mille lieux de ses problèmes ici. Elle se sentit encore plus froide et seule en comparaison. Elle remarqua les petites rides de rire au coin de ses lèvres, il s’était fait blanchir les dents depuis la dernière fois. Les affaires devaient bien tourner de son côté du monde.

“- Qu’est-ce que tu as besoin ?

– De l’inédit. Du surprenant. Des infos fraîches, qui font peur. Des trucs qui font parler.”

Évidemment, il remettait ça. Il n’avait pas pu tenir trois semaines sans reposer la question sur la table, comme si c’était la seule chose qui importait à ses yeux.

“- François, je ne peux pas t’en parler, tu le sais très bien.

– Il doit bien y avoir un moyen.

– Non. Je ne peux matériellement pas te parler de Monaco. N’insiste pas, on serait coupés direct.”

Il soupira en face d’elle, et un instant elle eut peur qu’il la plante sur le champs, la laisse toute seule à son écran et à sa déprime. Mais il se redressa, sourit de plus belle, hocha la tête en s’allumant une cigarette. Elle sentit gratter dans son ventre le fantôme d’un lointain manque.

“- Passons. J’ai quelque chose qui va te plaire, je pense. Tu vas pouvoir un peu changer d’air, en quelque sorte.

– Comment ça ?”

Il leva la main pour la faire patienter, fouilla derrière lui. Il posa sur le bureau, devant la caméra, un masque en plastique blanc et ses lunettes à réalité augmentée.

“- Je ne peux pas te faire sortir de là, on s’en doute. Mais je peux te montrer autre chose. J’ai eu l’autorisation de te faire visiter une soirée de jeu de rôle grandeur nature, avec mes lunettes. L’administration a grogné, mais j’ai poussé pendant deux mois pour les convaincre.

– T’es sérieux ? Tu te moques de moi là ?”

Il avait l’air fier comme un magicien sortant un bouquet de sa poche. Pour sa part, Léa ne croyait pas ce qu’elle venait d’entendre. Comment avait-il fait ? Ce genre de sortie contrevenait à toutes les règles de la prison. Et surtout, si c’était vrai, qu’est-ce qu’il attendait ?

“- Sérieux, tu verras, tu vas bien t’amuser. Je te laisse, je dois sortir. On se reparle tout à l’heure ?

– Ouais. D’accord. Merci. Passe une bonne soirée.”

Il disparu à l’écran, et elle eu l’impression de se réveiller d’une micro-sieste d’un autre monde. Troublant. Ces discussions agissaient comme une addiction, une dépendance à la vie de l’extérieur. Elle se décida à écarter l’idée de la soirée pour l’instant, rester concentrée sur son travail de la journée. Il ne fallait pas que la machine l’interpelle à nouveau.

Elle ouvrit le logiciel. Une journée de plus au paradis.

Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

L’œil : Chapitre 4

L’œil : Chapitre 4

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

Nous vivons dans un monde décidément riche d’enseignement. Et chaque jour apporte son lot de surprises. Mes préférés sont administratives et naissent de ces petits détails sur lesquels on tombe quand on s’enfonce dans les limbes des ministères. L’alchimie des secrets et des intérêts bien compris permet d’atteindre des résultats surprenants. Connaître un vendeur, une pute, un bidouilleur branché sur le bon réseau. Aller voir la personne qui sait, la payer, aller voir celui qui est utile et lui dire qu’on sait. C’est comme ça que ça fonctionne, qu’on s’achète les faveurs nécessaires.

C’est comme ça que j’ai pu soudoyer un fonctionnaire de la Justice avec une forte dépendance à une substance illégale, qui m’a dégoté une autorisation. Première étape, le droit de montrer à Léa Fontaine les images et le son, en direct, d’une soirée masquée qu’organisait un de mes anciens potes de fac. Mais c’était seulement le début, ensuite je suis allé à la Régulation Informatique, et j’ai fait valoir le droit à la vie privée, de sorte que le logiciel de contrôle des communications devait être débranché. Et pour assurer mes arrières, j’ai balancé le fonctionnaire aux stups, afin qu’il dorme en prison.

Voilà comment je me retrouve avec mes Solar planquées derrière une paire de lunettes customisées, un smoking et une cape sur le dos, devant la porte de cette boîte de nuit chic. J’ai salué le mec à la porte, un gros noir qui portait trois couches de vêtements contre le froid, un K-way rouge vif et un bonnet gris. Il avait l’air de sévèrement se faire chier, tout cela devait bien le faire marrer. J’ai présenté mon billet, il s’est écarté de la petite porte qu’il bouchait en entier. La rue était remplie d’hommes et de femmes costumés, qui rivalisaient d’originalité. Tendance victorienne. Corsets et ombrelles, cannes et hauts-de-forme, des rouages sur les bras, les jambes, les tempes. Folklore. Le mec à l’entrée devait pas être si ignorant, il jetait ceux qui se la ramenaient avec un costume au rabais. Heureusement j’étais annoncé, le billet staff que m’avait filé l’organisatrice servait de mot magique.

Dans l’antichambre, je me suis arrêté quelques minutes pour admirer la déco, avec l’impression de rentrer dans le sous-marin du Capitaine Nemo. C’était pas d’une originalité renversante, mais Sonia se permettait quelques clichés pour mettre ses clients dans l’ambiance. Je devais reconnaître que c’était bien foutu : des panneaux d’acier rivetés au mur, interrompus par des hublots, dans lesquels on avait placé des écrans 3D figurant les fonds marins. Elle avait mis les moyens. En allumant mes smartglasses, je pouvais voir s’afficher l’espèce et les caractéristiques de chaque poisson. Retransmission en temps réel, depuis le fond de l’océan. La grande classe.

Un clignotement au coin de l’écran. Un appel.

“- Bonsoir Léa. Bienvenue au dix-neuvième. Quoi de neuf ?

– La même merde que d’habitude. T’es où ?

– Dans le club d’une amie. Sympa, non ?

– Elle a de la tune à claquer, on dirait.”

J’ai souris sans répondre, et j’ai hoché la tête. C’était bizarre de parler comme ça, par réalité interposée, je voyais son visage creusé par le régime qu’on lui faisait subir, ses cheveux roux ternes. Elle avait besoin d’une bonne coupe, ça partait dans tous les sens. Mais je n’allais pas insister là-dessus, j’avais l’impression qu’elle l’aurait mal pris. Elle serait mûre pour s’ouvrir à moi après cette soirée, autant ne pas tout gâcher.

Une vitrine carrée occupait une bonne partie de vestibule sur ma gauche, mais la lumière était trop vive pour que je puisse voir ce qu’il y avait dedans. Une femme. Le visage parfait, régulier, les yeux fermés, des cheveux en fil de cuivre. Elle était habillée d’un kimono rouge sang, imprimé de fleurs blanches, mais ses traits étaient européens. On devinait ses courbes dessinées sous le vêtement, la limite nette du poignet sous la peau artificielle. En contournant la vitrine, c’était plus clair. On avait déchiré la surface et ouvert côté droit du visage, révélant les délicats engrenages et les articulations d’acier, l’oeil d’ivoire cerclé de métal. Deux panneaux étaient posés de chaque côté des pieds enfilés dans des chaussons de danse. “2501” à gauche. “Hadaly” à droite.

“- Flippant. C’est quoi ce truc ?”

La voix de Léa m’avait sorti de ma contemplation, je me suis rendu compte que j’étais totalement absorbé par ce mannequin.

“- Une marionnette. Tirée d’un film je crois, ou d’un livre. Tu veux que je fasse une recherche ?

– Laisse tomber. Je capte pas cette fascination que vous avez tous pour ces machines. Franchement, qui voudrait ressembler à ça ?”

J’allumais une cigarette tout en continuant à regarder la vitrine. D’un côté, on aurait dit une femme plongée dans son sommeil, n’attendant qu’un baiser pour s’éveiller. De l’autre, elle ressemblait à ces tableaux d’écorchés du dix-septième siècle, à la Rembrandt. L’effet était saisissant.

“- Qui n’aimerait pas devenir meilleur, tu veux dire ? Je me ferais bien remplacer quelques membres si ça peut marcher.

– T’es taré. La machine mec, elle ne te lâche plus. Viens passer une semaine ici, tu verras.

– Si tu le dis.”

Je n’avais pas envie de débattre du bien-fondé de la cybernétique avec elle. J’aurais pu lui faire remarquer que les lunettes avec lesquelles nous étions en train de parler participaient de cette idée, mais elle semblait trop impliquée émotionnellement. Et de toute façon, nous n’étions pas là pour ça. J’ai cendré dans un tube qui descendait au sol et je suis entré.

J’ai été impressionné par la taille de la salle. Je ne me souvenais pas qu’elle était si grande, j’avais du mal à distinguer le bar au fond dans la fumée et les jeux de lumières. Faut dire qu’une scène circulaire prenait toute l’attention, en plein milieu, sur laquelle un type en chemise, gilet et chapeau défraîchi jouait d’un piano sorti d’un western. Une fille, une vraie bombe avec un costume style Jessica Rabbit, chantait dans un micro vintage. On entendait rien, le son était dégueulasse, je supposais que c’était un peu voulu. Elle avait des cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux reins pour découvrir un des plus beaux culs que j’avais jamais vu. L’avant était du même tonneau, deux obus ronds et fermes se tendant vers le public à chaque fois qu’elle reprenait son souffle. J’en aurais bien fait mon quatre heures.

“- Hey, je te dérange ?”

J’avais oublié que mes yeux avaient une locataire, et j’ai presque eu honte. Mais je suis codé comme ça, pas vrai ? Elle avait eu le temps de s’en rendre compte maintenant. J’ai secoué la tête pour traverser la salle, passer entre les tables, en faisant gaffe que ma cape n’accroche pas un verre ou une chaise. C’était pas le costume le plus pratique, mais je n’avais rien trouvé d’autre.

Les dents blanches de Sonia ressortaient nettement dans la pénombre de la salle, magnifiée par les lumières de la scène, et sans doute un enduit fluorescent. Son visage était recouvert à moitié d’un masque de fantôme de l’opéra, ses mains ressortaient d’une chemise bouffante sur lequel elle avait refermé un corset de vrai cuir brun. Une clé pendait entre ses seins, je n’arrivais pas à voir ce qu’elle portait en-dessous, le bas de son corps était caché par le comptoir. Sans doute un de ces futals très serrés dans lesquels elle aimait bosser. Elle avait disposé des disques de métal dans ses cheveux crépus. Cette fille avait juste la moitié de mon âge et c’était une merveille. Je me suis approché du bar et je l’ai salué de la main.

“- Hey François, t’es venu finalement. Contente de te voir.”

Je me suis avancé par dessus le bois mal dégrossi pour lui poser un baiser sur la joue qui a fait s’agrandir son sourire.

“- Salut Sonia. Comment va ton père ?

– Pas trop mal. La dernière chimio l’a vraiment fatigué, mais il se remet. Il est sorti de l’hôpital, et là il est retourné dans sa maison. Il peut pas encore bêcher ses pommes de terre mais je crois que le grand air lui fait du bien.”

Par commodité, j’ai écrasé ma cigarette dans un cendrier promotionnel d’une marque de bière qui jurait avec le reste du décor. Le miroir derrière elle avait été subtilement endommagé pour simuler l’usure, les plinthes faisaient cuivre matifié par le temps. Une cage enfermait l’automate d’un oiseau mécanique, dont les mécanismes faisaient battre ses ailes en rythme. Les yeux étaient faits de deux petites émeraudes. Je le trouvais un peu triste, à répéter la même boucle.

“- Vire ce truc de mon champs de vision” me lança Léa dans l’oreillette, avec une nervosité de fil barbelé. Je m’exécutais sans rien ajouter.

“- J’essaierai d’aller le voir la semaine prochaine. Ça fait un moment, mais tu sais, le boulot…

– Ouais, bonne idée. Tu y croiseras peut-être Michael.

– Ton frère ? Qu’est-ce qu’il devient ?”

Elle éclata d’un rire cristallin qui couvrit la musique l’espace d’un instant.

“- Tu ne l’as pas reconnu alors. À l’entrée, je l’ai engagé comme videur, le temps qu’il trouve mieux.”

Je repensais au gros type au bonnet qui triait les clients sur le volet.

“- Il a bien grandi. Et forci.

– Il dit que c’est du muscle mais il passe la journée à se goinfrer de chips en regardant ses séries stupides. Il n’écoute rien. Bref, qu’est-ce que je te sers ?

– Mets-moi ce que tu as de plus proche d’un Gin Tonic.”

Elle hocha la tête et fouilla les bouteilles sous le comptoir. Je ne prenais pas trop de risque avec un cocktail vieux de trois siècles. Ça resterait dans les codes de la maison. Je lui échangeais le verre rempli de glace contre un billet de dix et une poignée de grosse monnaie, avant de me retourner vers la scènes pour contempler la fin du spectacle. La chanteuse terminait sur un morceau lent et calme, une chanson d’amour qui faisait taire même les plus bavards.

“- Vieilles histoires, hein ?”

Léa venait de se réveiller dans les écouteurs, enfin. J’appréciais qu’elle l’ai bouclé le temps des retrouvailles. Mais j’étais là avant tout pour elle.

“- Son père était mon photographe il y a quelques années. Maintenant que ses poumons sont rongés par le cancer, il ne peut plus suivre. Mais ouais, ça fait un bail.

– Et tu mattes souvent les nibards des filles de tes potes ?”

C’était flippant d’avoir quelqu’un qui suivait exactement mon regard. Il fallait que je sois plus prudent si je ne voulais que cette conversation m’échappe.

“- Disons que j’ai un passif avec elle aussi. Rien de glorieux, mais ça laisse des souvenirs.

– T’es glauque. Elle doit avoir 25 ans, et t’approches du demi-siècle.

– C’est moche, dit comme ça. Mais c’est elle qui m’a couru après, j’ai rien demandé.”

La musique baissait en intensité pour laisser resurgir les bruits de discussion, le fracas des verres et les éclats de rire. Je me suis redressé pour laisser passer une grosse araignée mécanique qui faisait le tour de la salle. Un autre automate, piloté depuis une salle au-dessus de nous, qui supportait un plateau où les serveurs de la salle venaient s’approvisionner. Sonia se la jouait un peu, je trouvais, mais elle pouvait se le permettre. Ses affaires marchaient bien, le steam était à la mode. Les clients semblaient heureux de créer leur propre univers, et de laisser filer leur imagination. Ici, ils pouvaient être ce qu’ils voulaient. Vu l’état du monde dehors, je pouvais difficilement les blâmer.

“- Tu es bien scrupuleuse, tout de même, pour une tueuse professionnelle qui a vécu cinq ans dans la marge.

– C’est pas pareil. Je ne me suis pas envoyé en l’air avec tous les types des bandes où je traînais, non plus.

– J’aurais cru que c’était un passage plus ou moins obligé.”

Sa voix se faisait dure comme l’acier de la rambarde sous mes doigts. Je touchais un point sensible. Une part de sa personnalité sur laquelle je pourrais jouer, d’une manière ou d’une autre.

“- Je suis une indépendante. J’ai pas besoin d’un mac pour me montrer le chemin. Je sais faire mes affaires toute seule, si nécessaire. Et crois-moi, j’ai dû péter quelques mâchoires pour faire rentrer ça dans la tête de types beaucoup plus têtus que toi.

– Je te crois sur parole.”

J’ai senti qu’on me tapait sur l’épaules, et je me suis retourné vers Sonia qui pointait l’escalier montant vers une mezzanine au-dessus. J’étais déjà monté là-haut, le prix était prohibitif, mais la vue excellente. Quelqu’un voulait me parler. Et c’était urgent, vu comme elle insistait.

“- On dirait que cette soirée s’annonce plus surprenante que prévu.

– J’espère que ce sera amusant à voir.”

J’ai escaladé les marches en colimaçon qu’on aurait cru sorties du cadavre du Hindenburg. À l’étage il n’y avait pas grand monde, à part un couple de filles qui s’embrassaient en jetant parfois un oeil à la scène, et un type au fond. Il portait un uniforme, un chapeau colonial et une moustache collée sous son nez. Le tout jurait avec sa carrure de catcheur aux traits slaves, et surtout avec la petite tablette Apple sur laquelle il pianotait. En arrivant, j’ai remarqué le numéro du modèle gravé sur la tranche. Elle ne devait pas sortir de l’usine avant trois mois.

Il a posé un doigt sur ses lèvres avant que je puisse dire un mot, et m’a donné un papier sur laquelle était inscrite une clé réseau. Je l’ai entré sur mon smartphone, en levant la plupart des défenses logiques que mon contact russe m’avait trouvées. Tout ça ressemblait à un vieux plan espionnage foireux, un James Bond du pauvre. J’ai vu Léa prendre des écouteurs, de son côté du globe. Plutôt maligne. Le type a lancé un programme et a sourit en me regardant dans les yeux, avant d’enlever sa moustache postiche. J’ai pu apercevoir qu’il portait lui aussi une oreillette.

“- Pardon, je ne voulais pas être impoli, veuillez tous les deux m’en excuser.”

J’entendais sa voix simultanément en virtuel et en réel, l’effet était plutôt curieux. Un déplaisant sifflement venait s’ajouter à la version numérique. À voir la grimace de Léa, elle devait entendre le même.

“- Je fais tourner un code miroir. La Défense vous a laissé quelques traceurs sur la liaison, pour éviter que vous ne dévoiliez des informations. Et, mademoiselle Fontaine, puisque je vois que vous avez eu l’intelligence de couper le son de vos enceintes, cela signifie que nous sommes en bonnes conditions pour discuter. Je vous en prie, asseyez-vous donc.

– Vous êtes qui, bordel ?”

Je l’ai fixé en restant planté devant lui. Si il y a bien un truc que je déteste, c’est qu’on essaie de me forcer la main. Ce type se planquait derrière un costume pour paraître local, mais derrière, il avait les manières et le maintien d’un exécuteur de la mafia.

“- Mon nom a moins d’importance que celui de mon employeur, voyez-vous. Celui-ci souhaiterait faire affaire avec vous deux. Disons que nous avons des intérêts en commun qui pourraient amener à une fructueuse collaboration.”

Il m’a tendu une carte plastifiée, qui dans ce contexte semblait bien plus archaïque que tous les rouages et automates du club. Je l’ai laissé devant l’objectif des Solar assez de temps pour que Léa puisse la lire. Le recto ne montrait qu’un logo sur fond blanc, un aigle stylisé, géométrique, qui enserrait deux lettres E en majuscule, glissant sous ses ailes. Le tout dans un jaune chaleureux, aux bordures légèrement dorées.

“- EagleEye ? Vous sortez d’où ?

– Nous étions leaders des télécommunications en Estonie. Mais à présent, disons que nous sommes devenus un simple opérateur européen. Avec des idées larges et des objectifs bien précis. Notre amie commune pourrait y jouer un rôle important, et vous pourriez également en tirer avantage.

– Dites, les gars, je vous entends. Qu’est-ce que vous voulez ?”

La voix de Léa qui résonnait avec un léger temps de retard, à cause de la distance. Je sentais qu’elle se retenait depuis le début. Si les micros de sa cellule ne pouvait plus nous entendre, elle pouvait difficilement cacher sa propre voix.

“- Parlons franchement : nous désirons vous faire sortir de votre prison et vous proposer du travail dans notre organisation. Mais nous ne souhaitons pas intervenir directement, ce pourquoi nous aurions besoin de votre appuis, monsieur Marsan.”

Je me suis enfoncé dans le coussin tendre du fauteuil et j’ai bu une gorgée de mon cocktail, le temps de faire passer la nouvelle. Avec une certitude : quelle que soit sa taille, aucune entreprise ne faisait dans la charité. Il y avait un prix à payer, je me méfiais assez pour attendre d’avoir plus de détails.

“- Quand ?”

Léa n’avait pas les mêmes réticences. Mais je n’étais pas coincé dans une prison high-tech, contrairement à elle. Le slave se redressa en acquiesçant, avec un plaisir manifeste.

“- Dans une semaine, mademoiselle Fontaine. Les Etats-Unis ont décidé de faire exploser Kleiss-Sedan en orbite, avant que la comète ne touche terre et détruise toute vie sur la planète. Ils vont utiliser un missile anti-satellite, un de leurs Raytheon SM-3, sur lequel ils vont monter une ogive thermonucléaire perforante.

– Et en quoi ça nous regarde ?” l’interrompis-je avec raideur. Bordel, je détestais qu’on m’utilise. Surtout quand je ne savais pas pourquoi.

“- J’y viens, monsieur Marsan. La charge ne va pas seulement faire éclater la comète. Elle va également causer une impulsion électromagnétique qui va frapper la plupart des systèmes électroniques du Pacifique Sud. L’Australie se trouve en plein sous le point d’impact, selon nos informations. Oh, évidemment, les infrastructures de l’Oeil où se trouve mademoiselle Fontaine ont été préparées. Mais pas à une frappe de cette ampleur. Pendant une quinzaine de minute, le temps que le réseau de secours prenne le relais, vous serez dans le noir.

– Et comment vous savez tout ça ?

– Nous disposons des ressources nécessaires pour obtenir ce dont nous avons besoin, Monsieur Marsan. Vous en faites partie maintenant.

– Je n’ai pas pas encore accepté votre offre. Léa, t’en penses quoi ?”

À l’écran, elle semblait tout aussi perplexe et méfiante que moi. Elle s’était adossée dans sa chaise et tenait son menton dans sa main. Mettant dans la balance le bon et le mauvais.

“- Pourquoi moi ?”

Le type sourit comme s’il venait de remporter sa victoire. Il n’avait peut-être pas tort, me suis-je dit.

“- Nous recrutons des profils capables de s’adapter à de très nombreuses situations pour des opérations délicates. Des gens qui savent jouer avec la loi, s’en passer si nécessaire. Vous avez démontré un talent certain dans ce domaine, même si rien ne vous y prédisposait. Et pour être honnête, nous achetons votre loyauté. Le marché est des plus simples : nous vous faisons sortir, et vous travaillez pour nous. Et si je puis me permettre de parler en mon nom propre, je peux vous assurer que mon employeur sait tenir ce genre de promesse.”

Il héla la serveuse, interrompant la discussion, et lui demanda de nous resservir. J’ai mariné le temps qu’elle revienne. Léa semblait de plus en plus emballée, mais j’avais du mal à être aussi enthousiaste. J’avais l’impression de servir de fusible dans cette histoire. La serveuse revint avec deux verres qu’elle posa sur la table, la condensation faisait perler des gouttelettes sur la surface transparente.

“- Et moi ? J’y gagne quoi là-dedans ?

– Votre livre, pour commencer. Une somme d’argent à sept chiffres accompagne notre offre, pour vous dédommager du risque. Qui sera minime au final, vous ne serez qu’un chauffeur à la confiance très estimée.

– Je vois… Permettez, je reviens.”

J’ai pris mon verre et je me suis écarté pour aller vers la rambarde. La salle s’était tournée vers un gigantesque écran qui diffusait À la conquête du Pôle de Méliès. Le monstre des glaces n’avait pas pris une ride et semblait vouloir arracher les spectateurs à leurs sièges. J’avais l’impression de me faire prendre moi-même dans les griffes d’une créature trop grande et trop large pour pouvoir la saisir entièrement.

“- Si tu refuses, ils trouveront quelqu’un d’autre, François.

– J’ai plus à perdre que toi.

– Et beaucoup à gagner. Alors décide-toi vite, je vais devoir y aller.”

J’ai inspiré une longue gorgée d’air saturé de fumée de cigarette, de parfums de supermarché et de vapeur d’eau projetée par le sol. C’était risqué, c’était dingue, et ça pouvait me mener droit au trou, ou pire encore. Plutôt que de la faire sortir, j’étais bien parti pour la rejoindre. Mais d’un autre côté, qu’est-ce que j’avais comme autre choix ? C’était le genre d’occasion que je regretterai de ne pas avoir saisi. Et plus simplement, c’était beaucoup d’argent. J’ai penché la tête pour voir Michael en train de s’engueuler avec Sonia vers la porte. Est-ce que je voulais être comme lui, voir le temps passer ? Est-ce que couvrir les fêtes du boudin était mon seul horizon ? J’ai fait marche arrière et je me suis assis dans le siège. Le slave avait quitté son oreillette, c’était plutôt poli de sa part.

“- Ok, on marche. Comment on fait ?”

Chapitre 5
Chapitre 6

L’œil : Chapitre 5

L’œil : Chapitre 5

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

Léa était allongée sur sa couchette, les bras croisés sur la poitrine, elle s’efforçait de ralentir sa respiration. Maîtriser, tenir, pour tenter de duper le système de surveillance. Elle sentait sous sa langue le somnifère qui se dissolvait lentement, les molécules qui endormaient son cerveau et rendaient ses sens lourds, ses pensées ralentissaient peu à peu. Elle se sentait partir, loin, dans une douceur moite et chaleureuse, une forme de cocon maternel primaire où tout semblait simple, facile et évident. C’était suffisant. Elle se tourna lentement sur le flanc et cracha le comprimé à l’abri du regard de la caméra. Même en thermique, sa bouche était cachée par le reste de sa tête. Ça devrait passer. Le trip qu’elle se prenait suffirait à convaincre les systèmes automatisés qu’elle était bien endormie, profondément perdue dans ses rêves, comme tous les autres résidents. La plupart étaient tellement chargés que ça ne changerait pas grand chose. La prison avait été enfermée dans une camisole de nuit chimiquement induite, les gardes veillaient en attendant l’aube avec sérénité. Tout devait bien se passer, il n’y aurait aucun problème. Tout était calculé, les prisonniers ne savaient rien. Ils ne savaient pas pourquoi on les avait tous drogués, “exercice de routine”. Aucun soucis à se faire.

Ça n’allait pas être si simple. Léa comptait bien changer la donne.

Un grondement sourd se fit entendre. Il semblait venir de partout à la fois, une rumeur basse fréquence qui faisait vibrer le sommier métallique sous sa main, et le mur devant elle. Le bruit s’amplifia, dura, s’étendit douloureusement en faisant pression sur ses tympans. Puis un claquement sec et lumineux, une fraction de lumière. La caméra venait de surcharger dans un éclair. Léa risqua un oeil vers le plafond. Impossible de savoir si elle pouvait y aller, l’orbe noire semblait toujours aussi vide et froide. Le bourdonnement s’éloignait peu à peu, Léa sentit un liquide poisseux sous son nez. Elle toucha et leva sa main, essayant de distinguer dans la lumière du clair de lune ce que c’était. Du sang, elle saignait du nez. Voilà qui allait compliquer les choses. Elle releva un peu la tête pour regarder par la fenêtre, et ne cru pas ce qu’il y vit. Oui, dans ces conditions, la caméra ne devait plus marcher. Plus grand chose ne devait marcher à des kilomètres à la ronde, en réalité.

Elle alla vers la fenêtre pour voir un spectacle à la fois magnifique et terrifiant. Passé le flash initial, des éclairs déchiraient le ciel, le flux résiduel de particules ionisées ricochait dans les couches hautes de l’atmosphère pour créer une fournaise d’aurores boréales, d’arcs électriques tentaculaires passant d’un nuage à l’autre, d’explosions aériennes de couleur. Parfois un choc touchait terre dans un craquement de tonnerre. Puis les débris commencèrent à tomber. D’abord de petites étoiles filantes plongeant vers le Sud, puis des morceaux plus gros, des balafres de feu plongeant vers le sol. Le ciel brillait comme en plein jour, entre les réminiscences de l’impulsion électromagnétique et les éclats de l’impacteur qui se fragmentaient en orbite basse. Les explosions des rochers s’écrasant en mer, la foudre qui se déchaînait, un paysage d’apocalypse qui allait en s’intensifiant. L’air prenait une couleur de sang. Il y avait à présent des dizaines de traits rouges qui barraient l’horizon. L’heure venait de sonner, de la plus éclatante manière.

Elle secoua la tête pour se réveiller. Le sédatif faisait encore un peu effet, mais elle se sentait l’esprit assez clair. Elle n’avait que peu de temps, un quart d’heure au mieux, selon ce que lui avait dit le type de la EagleEye. Pas la peine de traîner. Elle alla vers la grille qui fermait sa cellule et la secoua. Fermée, elle jura. Évidemment, ils avaient tout bloqué en position fermée. Il lui fallait un passe pour sortir de là. Elle jeta un regard sur la galerie, les silhouettes noires patrouillaient, attentives au moindre mouvement, à la moindre perturbation. Il n’y avait pas trente-six façons de sortir de là, elle devait atteindre un garde, mais comment ? Ses yeux parcoururent les quatre murs blancs qui constituaient son unique demeure depuis maintenant huit mois. Qu’est-ce qui pouvait l’aider à sortir de là ?

Un sourire acide éclaira son visage.

Saïd Frémont se sentait nerveux. Ça faisait deux semaines qu’il n’était pas rentré au pays. Lorsqu’il y était, il ne pouvait rien dire de ce qui se passait ici à ses amis, ni à sa mère et ses deux frères. Son père refusait de lui parler depuis qu’il avait accepté cette promotion en Australie, dans cette prison nouvelle génération. Les relents de son syndicalisme ouvrier se dressaient entre eux, et Saïd ne savait pas comment reprendre contact. Et voilà que le ciel tout entier leur tombait sur la tête. Il voulait serrer dans sa main la petite croix de bois qu’il portait autour du cou, mais son armure l’en empêchait. Il crevait de chaud sous le masque qui lui donnait cet air imbécile. Il passa devant une cellule, puis une autre, observant les prisonniers dormir. Si seulement ils pouvaient être toujours aussi calmes… Il s’avança vers la suivante et pencha la tête. Bizarre, le lit était vide. Il ne se souvenait pas que celle-ci ait été libérée récemment. Qu’est que cela signifiait ?

Il n’eut pas le temps de prendre son communicateur qu’une manche de veste s’enroula autour de son cou, à travers les barreaux. Il se débattit, essaya d’appeler, de hurler, mais l’air lui manquait. Il tenta de pousser sur la porte pour se dégager, sa force l’abandonnait, il se sentait faiblir. Dans un sursaut, il expira un grand coup, puis sa vision se troubla. Il tomba à genoux. Plus d’air, plus de souffle. Plus rien. Saïd s’effondra.

Léa détacha la longueur de tissu déchirée qu’elle tenait en main, et fouilla les poches du garde pour trouver la clé, avec laquelle elle ouvrit la porte. Elle tira le corps de son côté et referma. Pas besoin d’attirer l’attention pour le moment. Son uniforme ferait un bon moyen de passer au travers des patrouilles, et de se déplacer dans le complexe sans se faire repérer. Les lunettes et la cagoule cacheraient son visage, l’armure la protégerait et dissimulerait ses formes féminines sous plusieurs couches denses de kevlar. Elle le déshabilla rapidement, comptant les secondes dans sa tête, cette mince fenêtre de sortie qui s’égrenait trop vite. La combinaison convenait plutôt bien à sa morphologie, coup de chance. Elle fit l’inventaire de ses prises de guerre : un talkie qui fonctionnait encore malgré la tempête, sans doute blindé ; une matraque électrique ; des optiques grand angle à vision nocturne ; et le plus beau, le pistolet-mitrailleur. Elle sortit le chargeur pour constater que cette nuit on ne jouait plus, l’autorité tirait à balles réelles. Elle se tourna vers le corps endormi de celui qu’elle venait d’assommer. Il respirait encore, son torse se relevait faiblement. Elle soupesa l’arme, sentant la douceur et le poids du polymère noir entre ses doigts. Il avait l’air pathétique en caleçon, étendu sur le sol, mais son visage était beau, bien dessiné. Ou peut-être était-il mieux nourri que les prisonniers.

Il faut remettre les choses dans leur contexte, et se montrer clair. Je n’agis pas ainsi par rancoeur. Ça n’a rien à voir avec de la rancoeur, et j’emmerde tous les idiots qui pourraient penser ça. Ce n’est pas non plus de la haine. Pas plus que de la peur. Tout ça n’a, en définitive, rien à voir avec une quelconque émotion que les experts de merde décriront le cul posé sur les fauteuils des plateaux télé. Tout cela est bien réfléchi, c’est le fruit d’une décision qui s’est imposée il y a longtemps. C’est personnel, mais c’est aussi une leçon à retenir. La machine a voulu m’avaler, elle a voulu me dévorer, et elle y est presque parvenue. Ce que je fais n’est pas un caprice. C’est une putain de déclaration de guerre à tous ces méprisables connards arrogants qui voudraient contrôler ma vie. C’est une revendication. Alors je vous le dis : vous êtes mes cibles, bande d’enfoirés.

Léa apprécia le chuintement sec et bénit les constructeurs allemands d’avoir intégré un silencieux dans cet H&K MP11. La cervelle étalée sur les murs blancs avait giclé sans faire plus de bruit qu’un crachat.

Elle passa le sélecteur en mode automatique, rabattit les optiques sur ses yeux, et enfila la bandoulière. Il fallait faire vite. Lorsque le système se remettrait en route, les alarmes allaient gueuler dans tout le complexe. Les gardes convergeraient tous vers sa cellule pour savoir qui était mort durant le black-out, et comment. Elle avait posé un pétard au milieu de la fourmilière, qui n’était qu’à une dizaine de minutes de l’explosion.

Elle jeta un oeil dehors, s’assurant que personne ne l’attendait au coin de la porte. Il n’y avait rien à moins de cinquante mètre, le garde le plus proche semblait tout petit, comme une mouche posée dans l’obscurité. Il déambulait d’une cellule à l’autre, indifférent au ciel qui s’embrasait au-dessus de sa tête. Sans savoir qu’un de ses collègues venait de mourir, que la froide solidité des murs de béton allait bientôt voler en éclat. Elle le suivit du regard alors qu’il descendait l’escalier, puis elle s’engagea à son tour. La tête baissée, jetant des regards négligents vers les autres prisonniers au cas où on la fixerait. Elle n’osait pas se tourner vers la coupole sur la tour centrale, de peur qu’elle s’ouvre devant elle, que la machine se réveille, qu’elle se pointe lentement vers elle, petite souris dans les phares d’une voiture, pour déchaîner sa fureur. Ses mains tremblaient, elle empoigna l’arme pour se donner du courage. Le sang coulait lentement et imbibait la cagoule sur son visage, goût de fer sur ses lèvres et sa langue. Un étage, puis un autre. Huit minutes avant que tout le complexe s’éveille.

Tout ça lui rappelait Grenoble, le dépôt de l’armée qu’elle avait braqué avec cette bande d’italiens complètement barrés. Entrée-sortie, des professionnels qui avait géré leur opération au millimètre près. Ils étaient ressortis en quelques minutes avec une cargaison de munitions et d’armes automatiques. D’après ce qu’elle avait entendu, ils les avaient utilisés un mois plus tard pour braquer un fourgon, mais elle était déjà partie pour Nice. C’était comme ça qu’il fallait penser, précis, efficace, économie de mouvement. Elle tourna dans un couloir, vers le poste de sécurité. Tout le monde était dans les coursives, c’était un bon plan, pour trouver de quoi assurer sa sortie. Elle connaissait le complexe comme sa poche, aurait pu s’orienter dedans les yeux fermés, même sans l’aide des amplificateurs qui donnaient à toutes surfaces une teinte verdâtre fluorescente. Des bruits de pas, elle se plaqua contre le mur le temps de les laisser passer. Deux gardes qui poussaient la porte blindée en bavardant, en se plaignant et en forçant dessus. Elle retint son souffle sur l’odeur métallique du sang dans ses narines. Ils filèrent sans la voir dans un couloir.

La salle était légèrement inclinée vers le fond, et comptait une douzaine de moniteurs, pour le moment éteints. D’ordinaire, ils devaient afficher l’image des caméras dans les cellules. Alors elle y était… Le coeur de la machine, le centre nerveux de ce monstre qui tentait de la digérer lentement depuis ces huit mois. Le ventre de la bête. Le souffle court, elle retint une nausée qui menaçait de se répandre. Sur sa droite, derrière une vitre, elle voyait les baies de serveurs alignées au garde-à-vous, dans une salle immaculée, une vingtaine par rangées de quatre. Le générateur de secours de la climatisation faisait trembler le sol sous ses pieds. De gros disjoncteurs attendaient sagement sur le mur à droite, à côté d’une armurerie fermée sous clé.

“- Hey Saïd, qu’est-ce que tu fous là ?”

Elle sursauta. Un mec en uniforme, la tête nue, étudiait des voyants sur une console. Il attendait sans doute que le système reparte, sans bouger, elle ne l’avait pas vu. Il s’avança vers elle avec un grand sourire sur les lèvres, alors qu’elle hochait la tête , sans bouger. Calculer, vite, trouver un plan. Elle s’affaissa sur le bureau derrière elle et courba la nuque, comme le mec épuisé qu’elle jouait. Quelle merde, elle aurait dû retirer l’écusson au nom du garde en enfilant son uniforme. Le mec avait lâché l’armure pour être à l’aise.

“- Bah alors, tu réponds pas ?”

Dès qu’il fut à portée, elle lui planta un crochet de deux doigts en pleine gorge, puis elle lança la main gauche sur sa nuque. Elle se déporta et tira la tête du type vers le bas. Son nez éclata dans une explosion de chair et d’os brisés, il lâcha un gargouillis désarticulé en tombant sur le sol. Elle lui allongea un coup de matraque dans les côtes qui le mis KO pour le compte. Une fois qu’il fut à terre, elle le retourna et lui attacha les poignets avec ses menottes. Puis elle s’adossa au bureau, releva les optiques sur son front et tira la cagoule pour évacuer le sang qui lui encombrait le nez.

C’était dur, elle ne se doutait pas que ce serait si dur. Elle avait le vertige, et haletait. L’effort, le manque de sommeil, la faim, le somnifère, ça faisait beaucoup. Trop, peut-être. Elle ne savait pas si elle pourrait réussir à aller jusqu’au bout. Elle secoua la tête, avait-elle vraiment le choix, de toute manière ? Elle venait de flinguer un mec de sang-froid, d’en dérouiller un autre, et elle était en pleine évasion d’une prison de haute sécurité. Reculer, c’était mourir. Elle tourna la tête vers l’armurerie, puis vers les baies de serveurs.

J’ai peur de na pas avoir été pas été absolument claire et c’est pourquoi je me permet de le préciser à nouveau : c’est une revendication. C’est à dire que je demande à obtenir ce qui me revient de droit. Ce droit, je l’ai obtenu quand vous m’avez jeté au fond d’un trou pourri à l’autre bout du monde. Personne ne devrait subir ça, c’est ce que je veux vous faire comprendre. Ce qui est inhumain appelle une réaction violente. Vous vouliez m’arracher mon intégrité, faire de moi une chose à vos ordres, un pantin de chair. Ce soir, je mets un terme clair et net à toutes vos merdes, et demain je viendrai m’occuper de vous. De vous tous.

L’armurerie renfermait trois fusils à pompes de gros calibre, deux fusils de précision, de nombreux chargeurs et des grenades à gaz. Elle prit un des pompes, chargea les cartouches perforantes, puis entra dans le centre de données. Là, elle ferma les yeux, savourant ce moment comme un point central de son existence. Une consécration. Elle abaissa le canon de l’arme et la vida consciencieusement dans les premiers racks, rechargea, et recommença, pour s’assurer que pas un seul serveur n’en réchappe. Puis elle alla vers les disjoncteurs et en passa trois en position surcharge. Lorsque le courant reviendrait, les accumulateurs allaient dépasser leur seuil critique. La tourelle  du projecteur se remplirait de plasma, puis exploserait, éclatant ainsi le plexiglas fragilisé par les débris de la comète. Toute la prison hurlerait, ce serait la panique. Elle abaissa un commutateur qui débloqua toutes les portes des cellules. Il y en aurait bien pour se réveiller, et ajouter au chaos.

Dehors, les couloirs étaient noirs comme un trou sans fond. En touchant sa tête, elle se rendit compte qu’elle avait perdu ses lunettes, elles avaient dû tomber lorsqu’elle avait détruit les racks. Il lui faudrait progresser à tâtons jusqu’à la sortie, en espérant ne rencontrer personne. Le fusil était resté sur le sol du poste de sécurité, mais Léa sentait le poids rassurant d’une lacrymogène dans sa main. Ceux qui tenteraient de l’arrêter aurait l’enfer à affronter pour parvenir à elle, elle se le promettait. C’était limpide, à présent : si elle ne pouvait pas sortir, elle ne se laisserait pas reprendre, et en emporterait autant qu’elle pourrait dans sa chute. Pas question de retourner dans la langueur suffocante de sa cellule. Il n’y avait qu’une seule porte, elle la franchirait sur des moignons si nécessaire.

À nouveau dans la cour centrale, elle se glissa sous un escalier et attendit. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre désormais. De là où elle était, elle pouvait voir quatre gardes stationnés devant le pan d’acier renforcé qui lui interdisait la sortie. Deux minutes avant explosion. Un instant, elle pensa à François, à ce journaliste qui lui avait apporté l’information manquante. Et la motivation pour mettre ce plan en place, en dépit des circonstances. Où était-il à cette heure-ci ? Est-ce qu’il l’attendait au dehors ? Il y avait quantité de raisons qui auraient pu le retarder, ou tout simplement l’empêcher de venir. Le pire aurait été un barrage sur la route ou un gros rocher tombant sur sa bagnole, le transformant en confettis pour le compte. S’il ne venait pas, elle était baisée, cramée, finie. Seule dans un territoire inconnu, avec une armée aux trousses. Elle n’avait ni argent ni contact, bon dieu, elle ne savait même pas où trouver une ville ! C’était le pire des scénarios, si elle avait cru à quoi que ce soit, elle aurait prié. Pas de meilleurs moments pour ça. Mais elle ne voyait pas quel dieu invoquer sans passer pour une hypocrite.

Les néons des couloirs s’allumèrent tous en même temps, plongeant d’un coup l’enceinte dans une clarté douloureuse. Éblouie un instant, elle ferma les yeux, puis les rouvrit le temps de s’habituer. Le générateur de la tour centrale grondait face à elle. Puis les alarmes se déclenchèrent, toutes en même temps, ça faisait un vacarme infernal. Elle entendit des bruits de pas au-dessus de sa tête, risqua un oeil dehors pour voir une escouade passer en trombe vers les niveaux supérieurs. Ça fonctionnait, ils convergeaient tous vers sa cellule. Les appels des prisonniers s’élevèrent, réveillés par les sirènes, ils tapaient sur les portes en pleine panique induite par leur délire chimique, et le ciel enflammé au-dessus de la coupole. Encore une minute. La tourelle grondait de plus en plus, bruits de pièces mécaniques qui s’entrechoquent, de moteurs fous.

Ce fut l’explosion.

Un jet de matière surchauffée éclata vers le haut, des morceaux épars de carbone et de métal frappèrent le toit, qui résista. Puis se craquela. Et enfin tomba en morceaux. Léa jubilait devant cette débâcle hurlante. Les prisonniers libérés courraient et sautaient sur les gardes, qui ripostaient en reculant, qui ne savaient plus où pointer leurs armes. Elle sortit de sa cachette et dégoupilla les deux lacrymo pour les jeter autour d’elle, pour ajouter au désordre. Elle fonça vers la porte en retenant son souffle, plus question de se la jouer furtif désormais. Deux gardes restant, elle dégomma le premier dans le bras, la rafale suivante remonta de la jambe du second vers son épaule. Ils tombèrent sur le carrelage souillé par la poussière et les débris, projetés sur la porte, dans une gerbe de sang. Leurs lunettes se brisèrent en multiples petits fragments de verre et de carbone brisés, étalés autour de leurs corps crucifiés.

Et pour m’assurer que vous retiendrez bien la leçon, je laisserai les cadavres de vos marionnettes bien en évidence, devant vos portes. J’accrocherai les corps de mes ennemis aux fronteaux de vos citadelles incendiées. Je clamerai mes victoires dans le sang de ceux qui seront assez fous pour penser m’arrêter. C’est ainsi que je signe mes revendications. Tout ça n’a rien à voir avec de la délinquance, ou du terrorisme. C’est personnel. C’est une vengeance nécessaire et juste, que j’encre sur les visages de vos morts.

Elle couru, encore, longtemps, bien après avoir perdu de vue le chaos qu’elle avait laissé derrière elle. Dehors, l’air frais la saisit comme un coup de fouet, lui redonnant du courage. Elle défonça la serrure d’un grillage d’un coup de crosse. Personne dehors. Comme si l’évasion n’était même pas envisagée, comme si les concepteurs n’avaient pu imaginer que quelqu’un cherche à s’enfuir. Elle descendit le long d’un chemin qui s’enfonçait dans un bois, puis arriva à une route à deux voies plongées dans l’obscurité, et s’arrêta. Et maintenant ?

Des phares s’allumèrent sur sa droite, elle mit en joue la voiture dont le moteur démarrait. Ami ou ennemi ? C’était un moyen de transport, elle devait donc le prendre, par la force si besoin. Mais le véhicule s’avança doucement, loin d’elle, et s’arrêta à une distance respectueuse. La vitre descendit.

“- Hey, Cendrillon, ton carrosse est avancé. Ramène-toi.”

Elle expira un très long souffle qui contenait toute la lassitude, la torpeur et la tension qui s’était accumulée dans ses muscles durant ces huit derniers mois. Enfin. C’était enfin terminé. Elle était enfin sortie.

“- Ça va, tu t’es pas ennuyé ?

– J’avais de quoi m’occuper.” répondit François en pointant du doigt ses lunettes. “Dis donc, t’as foutu un sacré merdier là-haut, on dirait que tout est en train de cramer.

– Ouais, je leur ai laissé quelques souvenirs. Où on va ?

– Le russe de l’autre jour nous a trouvé une planque. J’y suis depuis avant-hier, c’est cool. Et… Merde ! J’ai oublié d’acheter du café. Quel con.”

Elle éclata de rire, le premier rire franc qui sortait de sa bouche depuis très longtemps. Ça faisait un bien fou, autant qu’une bonne douche. Elle s’installa sur le siège passager, jeta l’arme à l’arrière avec sa cagoule.

Léa était de retour dans le monde réel.

Chapitre 6

L’œil : Chapitre 6

L’œil : Chapitre 6

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

Flash d’adrénaline dans la tête. J’ouvre les yeux en grand sur le béton sale du plafond et je hurle. Les barreaux de mon lit sont des serpents qui s’enroulent autour de moi, de mes poignets, de mon cou, qui m’étranglent. J’essaie de lever les bras pour les arracher, mais je suis clouée au matelas, et maintenant ils rampent sur moi, se multiplient, rentrent dans ma tête, fouillent mon cerveau. Puis je me sens happée par en-dessous, comme un siphon qui aspirerait ma chair, morceau par morceau, jusqu’à m’avaler à la manière d’un poisson qui gobe une mouche. Le béton disparaît au loin, je le regrette déjà, car je sens que ce qui approche est pire. Mais je ne veux pas le voir. Non, non, non. Je ne veux pas le voir pas le voir pas le voir…

Je sais que c’est là quelque part, j’entends le rire dément qui frôle mes oreilles, j’entends la bête qui rode. Cette bête faite à la fois de viande putréfiée et de câbles dénudés, rouillés, rongés par le sang qui s’échappe de ses mille plaies purulentes, dans lesquelles dansent des vers. Cette bête qui déploie ses ailes translucides pour monter vers moi, qui penche l’excroissance qui lui sert de tête au-dessus de mon visage. Elle n’a pas de bouche, seulement le globe insondable d’une caméra qui me fixe, qui m’ausculte, qui me juge. Un globe surmonté de deux yeux exorbités, asynchrones, les yeux de quelqu’un que j’ai connu. Les yeux de la drogue, du manque et de la soumission acceptée. La bête m’étudie comme si je n’étais pas plus qu’un tas de chair, comme elle. Puis elle lève sa griffe d’un geste élégant et me tranche les jambes d’un coup sec, si vite que je ne sens rien. Elle prend mes jambes et se les colle là où devraient se trouver les siennes, mes jambes deviennent morceaux putréfiés elles aussi. Puis la bête me lâche et je tombe encore.

Je tombe à l’eau, je hurle de plus belle mais je me noie, et je ne peux pas nager, et je sens ces mains au fond de l’eau, ces deux mains qui viennent vers moi, qui me tirent, qui m’attirent. Je ne veux pas me noyer, je veux survivre, je veux vivre, mais je n’arrive pas à nager. Et les mains sont trop fortes. Et je sais que je ne pourrais pas vivre si je me retourne, mais je le fais et je vois…

“- Léa ! Léa, bordel, réveille-toi !”

J’ouvris les yeux.

Le cauchemar. Cette saloperie de cauchemar qui ne voulait toujours pas foutre le camps. Qui revenait toutes les deux ou trois nuits pour m’empêcher de dormir. Je me suis relevé sur le lit, en battant des paupières pour chasser les dernières rémanences qui cherchaient à s’imprimer sur mes rétines. J’ai levé la tête vers François et rabattu la couverture sur ma poitrine. Il en profitait, ce con. Je l’avais déjà vu en train de m’espionner, quand je prenais ma douche. Pas question de lui faire ce plaisir.

“- Ça ira. Merci. Tu me laisses m’habiller ?”

Il était déçu. Malheureux que je ne le considère pas comme le preux chevalier qu’il pensait être. Ça lui mettrait un peu de plomb dans la tête. Il devrait intégrer que j’étais sortie de là toute seule, sans aide. Que je n’avais pas l’intention de chanter les louanges de cet incroyable courage qui avait consisté à m’attendre dans sa bagnole. Une fois qu’il l’aurait compris, tout serait plus simple. Et nous aurions l’occasion d’apprendre à nous connaître. Mais d’ici là, je préférais maintenir une distance respectable.

Il a fermé la porte qui donnait sur le salon. Je me suis levée, j’ai enroulé la couverture autour de ma taille, en constatant avec satisfaction que ce nouveau régime fonctionnait. J’avais retrouvé plusieurs tailles, et tant mieux. Le style famélique m’allait très mal, d’autant que je crevais littéralement de faim. À croire que le corps humain s’habituait à tout, mais maintenant que j’avais de la nourriture à profusion, je dévorais. Il fallait que je reprenne ce que j’avais perdu en prison. J’en avais besoin pour être opérationnelle. Deux semaines que nous étions là, au chaud, dans cet immense appartement payé par la EagleEye, mais ça n’allait pas durer. Les multinationales ne vous sortaient pas de prison, ne vous offraient pas une planque, sans rien attendre en retour. Et j’avais signé un chèque en blanc.

Au moins, la vue était belle.

Nous étions au 33e étage d’un immense building d’acier qui surplombait une ville australienne, à la lisière du désert. L’air était sec, agressif, chargé de poussière de silice qui vous raclait la gorge dès que vous sortiez. À notre altitude, c’était un peu plus supportable, nous n’allions que rarement dehors de toute manière. Les placards avaient été remplis avant notre arrivée, en prévision de l’impact de Kleiss-Sedan, l’immeuble disposait de son propre générateur, et sa structure était blindée. Toute la côte Est avait été ramenée à l’âge de pierre par l’explosion orbitale, les transformateurs avaient sauté en chaîne, sans parler du réseau, complètement ravagé. Mais nous étions dans un des rares endroits encore fonctionnels du pays, la EagleEye avait eu du nez. Ou était un peu trop bien renseignée. Par les baies de triple vitrage, je pouvais apercevoir les gens s’amasser autour des camions de ravitaillement de l’armée américaine et de l’ONU, comme des petites fourmis autour d’un morceau de fromage. Pourtant, on avait vu peu d’émeutes en traversant le pays. Les gens s’étaient préparés à la catastrophe avec une rare efficacité.

Je me suis habillé avec les fringues corporate anonymes qu’on nous avait fourni, très classes, au logo jaune doré discrètement fixé sur la poche de chemise. Je flottais encore un peu dedans. Le docteur était passé nous voir la première semaines, un asiatique tout en politesse et en discrétion, professionnel à l’excès, qui avait dit être venu en jet depuis Taïwan pour la journée. Il m’avait examiné avec tact, avait noté la perte de poids et les symptômes de stress post-traumatique. En partant, il m’avait donné une valise pleine de médicaments. J’en avais sorti tous les psychoactifs pour les jeter dans le vide-ordures. J’avais refusé ces saloperies là-bas, je ne m’y mettrais pas ici.

Je suis entré dans le salon, dont la moitié était encombrée de bonbonnes d’eau de cinq litres. Le réseau de distribution d’eau potable était en rade depuis l’impulsion, nous prenions nos douches grâce à un recycleur dans le sous-sol du building. J’ai taxé une des clopes de François sur la table basse. Je fumais comme si je devais rattraper des années sans nicotine. Il s’est installé sur le canapé en cuir et m’a dévisagé. Il faisait beaucoup d’efforts pour paraître neutre et désintéressé.

“- Ça va mieux ?”

Je me suis assis en face de lui et j’ai pris le pistolet-mitrailleur qui traînait sur la table, pour m’exercer. Je pouvais le démonter et le remonter les yeux fermés en deux minutes. On ne pouvait pas compter sur la Eagle pour assurer notre protection, si l’administration nous trouvait, il faudrait que je sois capable de nous défendre. Je ne pouvais pas compter sur François non plus, sa bonne volonté ne suffirait pas. J’ai étalé les pièces sur la table devant moi et entrepris de les remettre en ordre quand l’écran mural s’est allumé. Appel entrant, sur le réseau de secours.

“- Bonjour à tous les deux. Est-ce que vous m’entendez correctement ?”

La liaison était dégueulasse, elle sautait et laguait.  Le visage slave apparaissait en images fixes, plus sérieux qu’avec sa fausse moustache grotesque et son costume colonial. J’ai coupé la caméra.

“- On vous reçoit mal.

– C’était tout à fait prévisible. L’explosion a pulvérisé des débris sur toute l’orbite et a détruit de nombreux satellites. Toutes les liaisons sont coupées.”

Il avait une voix calme et enjouée, mais fatiguée aussi. J’ai supposé qu’en tant que cadre dans une grosse boîte, il n’avait pas dû beaucoup dormir ces derniers jours.

“- Et ça risque de durer encore un moment. L’ISS a été évacuée en urgence, juste avant l’impact. Personne ne sait quand elle pourra être utilisée à nouveau. Ni si elle sera encore là.”

Son français s’entrecoupait d’un accent anglo-oriental bizarre, qui avalait certaines consonnes. Il était poli comme un vendeur de voiture, et inspirait aussi peu confiance. Mais je devais reconnaître qu’il avait été réglo, pour l’instant. Une planque, un médecin, du calme et du temps. C’était ce dont j’avais besoin. Alors j’allais écouter ce que ce type avait à dire. Avec l’intérêt d’une certaine forme de reconnaissance.

“- Bien. Alors, mademoiselle Fontaine, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

– Assez bien pour qu’on parle. Vous voulez quoi ?”

Un silence et un bruit de feuilles qu’on tourne.

“- Dans le troisième tiroir du meuble sous la télévision, il y a une pochette blanche en carton. Prenez-la.”

J’ai fais signe à François de m’amener la pochette. Il s’est exécuté sans enthousiasme. Je pouvais le comprendre. Dans cette affaire, il n’était plus qu’un second couteau. Il s’est servi un verre de whisky sur glace, puis l’a posé devant lui en me regardant.

“- C’est bon, je l’ai.

– La EagleEye souhaite vous engager dans sa division des opérations spéciales. Vous participerez à des missions en zone grise, là où la loi est disons… Incertaine. Nous sommes certains qu’au vu de vos capacités, vous servirez au mieux nos intérêts. Nous avons pour ambition de nous développer sur des marchés émergents, où vous serez un atout.”

J’ai parcouru les fichiers. Le contrat était rédigé en anglais, selon la loi de Singapour. Il donnait assez peu de détails sur la nature des tâches qui me seraient demandées, mais je pouvais les imaginer. Extorsion, vol, assassinat. Tout ce qu’une entreprise qui n’avait pas de scrupules à soutenir une évasion pouvait avoir besoin.

Ça me convenait. Ce n’était pas différent de ce que j’avais eu à faire durant ma cavale.

“- Et vous, qui êtes-vous dans tout ça ?

– Appelez-moi Smith. Je serais votre supérieur hiérarchique. Je vous fournirai la logistique nécessaire à la réussite de vos opérations. En cas de problème, vous devrez me contacter, mais j’ose espérer que les cas en question resterons exceptionnels. Nous plaçons beaucoup d’espoir en vous, mademoiselle Fontaine.”

Le contrat était illimité, après une période d’essai de trois mois. Mais je ne me faisais aucune illusion. Si j’échouais durant cette période, il était tout à fait improbable que j’en réchappe en vie. Ils savaient de quoi j’étais capable.

“- Bien, je marche.

– Merveilleux ! Bien, pour commencer, nous allons vous extraire vers notre site d’entraînement, où vous recevrez la formation nécessaire. Rien de trop aliénant, ne vous inquiétez pas. Seulement de quoi vous enseigner nos protocoles d’opération. Puis vous serez envoyée sur le terrain. Je ne doute pas que vous y ferez des merveilles. Avez-vous des questions ?

– Oui. Deux. Je me suis évadée de prison, on va me rechercher.

– Pour le moment, le gouvernement français a choisi de ne pas partager ses informations à ses partenaires fédéraux. Nous savons de source sûre qu’ils sont au courant de ce qui est arrivé à leur installation. Mais il n’y a pas lieu de vous inquiéter, croyez-moi, nous avons le problème bien en main.”

Évidemment, chaque pays avait ses vilains petits secrets. La fédéralisation n’allait rien changer. La confiance était précaire, cela jouait en ma faveur. Et étant donnée la quantité d’emmerdes qu’avait déjà récolté le gouvernement en place, ils auraient du mal à admettre que leur projet phare avait volé en éclats.

“- Et François ? Qu’est-ce qu’il devient ?

– Monsieur Marsan signera un accord de confidentialité, après quoi il recevra ce que nous lui devons. Je ne saurais trop vous conseiller de lui révéler ce qu’il désire. Chez la EagleEye, nous n’aimons pas laisser de dettes en suspens. Il sera rapatrié sans attirer l’attention.

– Parfait.

– Je vais vous laisser. Votre chauffeur sera là dans deux jours. D’ici là, profitez bien de l’appartement. Bonne journée à tous les deux.”

J’ai coupé l’appel et jeté un dernier regard au contrat. Je ne pouvais plus reculer, alors je l’ai paraphé et signé. J’étais désormais une employée dans une grande entreprise avec, je l’ai lu au détour d’une page, un salaire conséquent. Ma situation s’améliorait, j’allais pas cracher dessus.

“- C’est sympa de penser à moi. Merci.”

Le ton employé semblait plus ironique que sarcastique, peut-être que François s’était enfin résigné. Il ne devait pas être facile de rester dans un appartement avec une psychotique qui sortait de taule. Il s’en tirait plutôt bien, en fait.

“- Et félicitation pour ton nouveau job, faut fêter ça.”

Il a posé un verre de son whisky au rabais sur la table, que j’ai bu en rigolant. Quel soulagement. Après ces années de prison, je me sentais enfin revivre. Le goût âpre de l’alcool bon marché sur la langue était un véritable nectar, comparé à la bouffe dégueulasse de la cafétéria. On a trinqué à l’avenir et échangé des banalités rassurantes, qui avaient ce goût étrange de normalité. Il a sorti une blague débile, digne d’un gamin de cinq ans, et j’ai éclaté de rire avant de me reprendre.

“- Désolé. Je crois que je suis un peu saoule. Ça fait longtemps que j’ai pas bu d’alcool.

– Je vais peut-être en profiter alors…”

J’ai levé le flingue que j’avais fini de remonter devant son nez. En le tenant par la poignée, pour qu’il ne prenne pas peur trop vite.

“- Ce truc a assez servi pour ce mois ci, crois-moi. Alors évitons de lui donner d’autres occasions. Et puis je me ferais chier ici, toute seule.”

Il a souri, beau joueur, et levé les mains devant lui en signe de reddition.

“- D’accord, d’accord, j’abdique. Tiens, j’y pense, ton patron t’as donné ton premier ordre. Si tu lui obéissais ?

– C’est à dire ?

– Monaco.”

Fallait bien que ce sujet revienne sur le tapis à un moment. Il avait eu l’élégance d’attendre que je me remette pour l’aborder, c’était plutôt sympa de sa part.

“- Monaco… Tout ça remonte à loin.”

Il est allé chercher sa bouteille encore aux trois quarts pleine et l’a posé sur la table, après nous avoir resservi. J’allais finir cette discussion bourrée. Ça me convenait très bien.

“- Ça tombe bien, on a tout notre temps.

– C’est clair. Bon, alors… À cette époque, je bossais avec une bande de Niçois qui trafiquaient essentiellement dans la drogue et les armes. On leur sous-traitait parfois du passage de clandos, mais c’était rare. La came venait du Maroc et d’Afghanistan, les armes de Serbie, mais parfois on allait se servir à la source. Tu sais, quand ça valait vraiment le coup. Et donc, un jour, un de nos indics nous dit qu’un porte-conteneurs débarque des tonnes de marchandise certifiée OTAN dans le port de Monaco. On s’est dit que c’était pas une coïncidence, donc on y est allé.”

J’ai repris une gorgée en grimaçant, et rajouté de l’eau pour assainir un peu le goût de cette sous-marque. Déjà que l’alcool australien était hors de prix, il fallait en plus qu’il soit imbuvable.

“- On a passé la frontière de nuit. Monaco c’est pas bien grand, on a vite trouvé l’endroit. C’était plutôt calme, on est entré sans problèmes.”

Formellement, c’était un mensonge. L’entrepôt était gardé, il avait fallu se débarrasser des vigiles pour entrer. Mais s’il ne le savait pas lui-même, je n’allais pas me compromettre. Qu’il fasse ses recherches comme le grand journaliste qu’il pensait être.

“- À l’intérieur, on a pas trouvé d’armes, mais des caisses de matériel et des bons de livraison. Le chargement passait par plusieurs zones franches, en-dehors des juridictions internationales, et partait pour l’Afrique. Un type avec nous gérait sa bille en informatique, il a craqué les fichiers cryptés d’une des tablettes. Elle contenait les plans pour monter des projecteurs à énergie pulsée.”

Il a levé les yeux du portable sur lequel il enregistrait tout ce que je lui disais pour me regarder, avec un air interloqué.

“- Jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est ?

– Une arme non-létale mise au point par la sécurité intérieure américaine. Basée sur la technologie laser-plasma, et conçue pour infliger la plus grande douleur possible à un corps humain. Elle a été interdite en 2015 par le Conseil de l’Europe. Alors, quand on a trouvé ça avec des bons de livraison signé par Éric Watermann, on s’est dit qu’on était tombé sur un gros truc. Tu le connais ?”

Il a acquiescé, a allumé une cigarette et me l’a tendu, avant de s’en griller une pour m’accompagner. C’était marrant de le voir calme. Il avait laissé tomber ses manières de dragueur à la petite semaine, pour les échanger contre une concentration étudiée.

“- On a téléchargé les données et on s’est tiré en vitesse. J’en ai fait une sauvegarde que j’ai caché, je te dirai où. D’après ce que j’ai entendu, ces armes ont été utilisées lors d’opérations en Centrafrique et au Mali, pour briser les membres des milices. Et je les ai retrouvées en prison, il y en avait une dans une tourelle automatique.”

J’ai écrasé mon mégot dans mon fond de whisky, puis croisé les mains en m’adossant au cuir du canapé. Rien qu’à repenser à la tourelle, des frissons parcouraient mon corps. Les réminiscences de la douleur.

“- Donc le gouvernement s’est fait son propre petit Guantanamo en Australie. Les conventions à ce sujet sont claires. Si tu sors ça, la France va dégringoler à Bruxelles. Même Marianne sera éclaboussée. Satisfait ?”

En arrêtant de taper, il a souri. C’était plié, il avait ce qu’il voulait. Peu importe ce qu’il en ferait, j’avais tenu ma part du marché, et je n’avais plus peur des représailles à présent. Je me suis levée pour retourner à la baie vitrée.

*

Le ciel au-dessus du tarmac avait la couleur incendie d’un coucher de soleil d’été, pourtant on était en plein milieu de l’après midi. Des particules en suspension dans l’atmosphère. Les plus gros débris avaient touché l’Antarctique. La glace s’était vaporisée au-dessus de l’hémisphère. Il y avait une forme de beauté troublante dans les spires erratiques que dessinaient les nuages en altitude.

Le jet est descendu sur la piste en fendant cette masse, puis s’est posé à une centaine de mètres. Je suis sortie du gros 4×4 aux vitres fumées dans lequel on m’avait amené sur ce terminal privé. J’ai relevé mes lunettes au-dessus de la casquette de base-ball qu’on m’avait donné, pour cacher mes cheveux trop reconnaissables. Sécurité maximale, il ne fallait pas que je me fasse remarquer. J’ai observé l’appareil qui s’approchait de nous, un petit avion d’affaire aux lignes dures. Probablement furtif, vu la forme des ailes et des réacteurs. J’étais impressionnée, la Eagle avait les moyens.

Smith est descendu de l’appareil pour venir à ma rencontre.

“- Mademoiselle Fontaine ! Heureux de vous rencontrer enfin. Êtes-vous prête ? Nous devons faire vite, le ciel est instable.

– Presque, laissez-moi une minute.

– Je vous en prie.”

Je suis allée vers François qui sortait à son tour. Il avait tenu à m’accompagner. Je le sentais un peu triste, bien que je doutais d’un quelconque attachement. On s’était bien amusés.

“- Alors ça y est, tu décolles ?

– On dirait bien. Ça va aller, toi ?

– Je vais devenir très riche et très influent, je peux pas me plaindre. Et puis maintenant, j’ai de quoi écrire un bon bouquin, ça va m’occuper.”

Il m’a donné une clope qu’il venait d’allumer, dans ce geste macho qui, je l’avais compris, le faisait autant rire que moi. Puis il m’a tendu la main.

“- Ce fut un plaisir, Léa.

– Plaisir partagé. Si je passe par l’Europe un jour, faudra que tu m’en dédicaces un.

– Compte sur moi.”

Sa bagnole s’est éloignée sur la piste, vers l’autoroute qui retournait en ville. Je suis montée dans l’appareil, dont la porte s’est refermée derrière moi avec un chuintement. Quelques minutes plus tard, les puissants réacteurs nous envoyaient à quelques kilomètres au-dessus de la surface, la poussée nous avait cloués au siège.

Voilà, c’était terminé. J’étais libre de toutes mes anciennes attaches, et j’avais à nouveau un but. Ou au moins une perspective. J’allais m’évanouir de la surface de la Terre, puis je reviendrai transformée. Léa Fontaine. D’abord étudiante en sociologie et fille anonyme de Lyon. Puis criminelle en cavale. Jusqu’à récemment, prisonnière politique dans un centre expérimental. Et à présent, je devenais agente paramilitaire pour le compte d’une multinationale. C’était plutôt une belle évolution, en définitive.

J’étais impatiente de savoir où elle me mènerait.

 FIN

Lyon : Aucune piste dans l’affaire du braquage de Confluence

Lyon : Aucune piste dans l’affaire du braquage de Confluence

Image_BRAQUAGE_BIJOUTERIE

La préfecture de police de Lyon a indiqué ce matin dans un communiqué n’avoir aucune piste concernant l’attaque d’un bureau de change dans le quartier de Confluence, le 04/06/2013. La préfecture indique également maintenir une surveillance accrue du quartier pour les deux prochaines semaines. Un renforcement de la présence policière est programmé à plus long terme dans le quartier.

Un rappel des faits : à 6h30 du matin, deux agresseurs pénètrent dans l’agence AdExchange de Confluence, sur le Quais Perrache. Ils prennent en otage l’employé qui venait d’ouvrir, sous la menace d’une arme. Pendant dix minutes, ils restent à l’intérieur de la boutique, agressent physiquement l’employé, ouvrent le coffre pour y prendre plusieurs milliers d’euros en différentes devises, et s’emparent des enregistrements de l’unique caméra de surveillance.

À leur sortie, les deux braqueurs sont attendus par une patrouille de police, alertée par une alarme silencieuse. Ils ouvrent le feu sur la voiture des agents, puis prennent la fuite dans le terrain en construction voisin. Selon la police, ils auraient ensuite descendu le Cour Charlemagne, puis se sont introduit dans la zone ferroviaire. La police les intercepte sur le pont de la Mulatière, côté rail, une fusillade s’engage. Deux agents sont touchés, de même que l’homme, qui tombe dans la Saône. Son cadavre sera retrouvé en aval plus tard dans la journée. La femme parvient à s’enfuir dans le tunnel, on retrouve une partie de ses vêtements trois kilomètres au Sud.

“Un acte isolé”

Selon la commissaire Henriette Lefebvre, il s’agirait “d’un acte isolé, perpétré par deux personnes peu connue des services de police.” On ignore encore les motivations du braquage, les deux agresseurs ne présentant pas le profil type de ce genre d’acte.

“C’est une atteinte gravissime à la liberté d’entreprendre, et la preuve d’un danger qui pèse chaque jour sur notre profession”, a estimé Bertrand Manou, représentant régional du SNCAF (Syndicat National des Changeurs et Auxiliaires Financiers). Le syndicat devrait être reçu lundi par le maire de Lyon, Gérard Collomb.

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Fusillade sanglante dans une maison proche de Montpellier

Fusillade sanglante dans une maison proche de Montpellier

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C’est une opération de police qui a mal tournée, ce mercredi 15 Novembre. Trois agents de police sont morts lors de l’assaut d’une maison dans la banlieue de Montpellier, contre la planque d’une bande armée de trafiquants de drogue. Les malfaiteurs s’étaient retranchés au rez-de-chaussé, et avait barricadé les ouvertures. Il semblerait qu’ils aient été prévenu à l’avance de l’arrivée des forces de police, et qu’ils les aient accueillis avec des armes automatiques.

Une opération précipitée

D’après la Préfecture, le service du grand banditisme aurait reçu l’information en fin de soirée, lors d’une rotation du personnel. L’équipe du GIPN s’est présentée avec du retard sur le site, sur la foi d’informations erronées. Alors qu’ils s’attendaient à ne faire face à aucune résistance, les agents de police déjà sur place ont subi un feu nourri, tiré par des fusils d’assaut et des armes de poing. Deux d’entre eux ont été blessés grièvement, les obligeant à se retrancher derrière leurs véhicules.

L’encerclement s’est prolongé durant trois heures, durant lesquelles de nombreux tirs ont été échangés entre la police et les criminels retranchés. Après s’être assuré que toutes les sorties étaient fermées, et avoir circonscris un périmètre, le commandement a donné l’ordre de mener un assaut frontal. Plusieurs équipes ont pénétrées sur les lieux, neutralisant les forcenés. Une dizaine de blessés est à dénombrer, de part et d’autre de l’affrontement.

L’arrestation de criminels notoires

L’opération, si elle a été sanglante, a néanmoins permis d’appréhender plusieurs dangereux criminels qui échappaient depuis des années à la loi. On peut en citer d’ores et déjà plusieurs : André Guérini, figure de la mafia corse, considéré comme responsable de sept attaques de fourgons blindés meurtrières sur les trois dernières années ; Berthold Clemens, recherché pour trafic de drogue et terrorisme par Allemagne ; et Léa Fontaine, responsable du braquage d’une agence de change à Lyon en 2013, qui avait fait trois morts, dont son compagnon de l’époque.

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