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La voie des fantômes – Chapitre 1

La voie des fantômes – Chapitre 1

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D’abord, il y avait eu la voix. Ancienne et profonde, qui raclait rien qu’à l’entendre. C’était plus qu’une voix, c’était une perturbation. Un “élément perturbateur”, comme le voulait la formule. Et bien entendu, cette voix lui avait proposé un marché. Il avait réfléchi, quelques minutes, pas beaucoup plus. Il avait le choix entre accepter ou refuser, comme toujours. Mais personne ne raconte l’histoire de ceux qui refusent. Comme il n’était plus un enfant, il avait pris le temps de la réflexion, tout en sachant très bien au fond de lui qu’il irait à ce rendez-vous. Puis il avait acquiescé. La voix avait semblé satisfaite.

Après, il y avait eu ce bar qui s’appelait l’Ascalon. Stéphane Leroy, “Kestrel” pour la plupart des gens, fréquentait ce bar, qui lui laissait des sentiments mitigés. Un recoin qui se voulait un peu underground, dans une ancienne zone industrielle réhabilitée en bordure d’un projet de centre commercial abandonné. La musique était bonne, on lui faisait facilement crédit, et les piliers n’étaient pas plus méchants qu’ailleurs. Mais la décoration était d’un prétentieux accompli, et qui avait eu l’idée d’imposer une continuelle projection de porno 3D au fond de la salle ? Dans le registre de la subversion idiote, ça se posait là. Kestrel n’aimait pas le porno, ou disons plutôt que ça ne réveillait rien chez lui, mais il aimait la bière qu’on servait ici. Son contact avait sans doute choisi cet endroit pour le mettre en confiance.

Enfin, il y avait eu la fille. Très grande, des lunettes noires malgré l’obscurité, de longs cheveux blonds passés qui partaient dans une longue tresse dans son dos. Elle buvait un Monaco en lisant un livre papier, une antiquité neuve, à la couverture colorée. Le barman la pointa du doigt lorsqu’il entra, avec un sourire et son verre dans la main. La fille leva les yeux avant même qu’il ne se manifeste, et sourit à son tour. Tout le monde avait l’air calme, détendu. Désespérément apaisé.

Ce qui menait à la question que se posait Kestrel depuis des mois : si tout le monde était en paix, pourquoi dépenser des fortunes à analyser les communications de millions de personnes qui ne représentaient aucune menace ? Le gouvernement européen le payait pour ça, et plutôt bien même. Mais il ne pouvait pas se défaire du sentiment d’être un voyeur, un monstre reluquant le dessous des cartes. Ce boulot allait le rendre cinglé. Il était à la limite, ou peut-être trop loin.

« — Bonjour ! Kestrel, c’est bien ça ? Contente de vous rencontrer. »

De plus près, il pouvait l’examiner en détail. Elle avait le visage rond d’une arabe, mais la peau claire d’une nordique. Un oeil attentif comme le sien aurait vu qu’elle cataloguait chaque personne qui entrait ou sortait du bar. Elle n’utilisait qu’une main pour tenir son livre et boire, en alternant, l’autre restait posée sur la table, à proximité de ce que Kestrel pensait être une arme. Il y avait quelque chose dans son maintien et ses gestes qui rappelait les personnes améliorées, par des accélérateurs de réflexes ou d’autres implants, mais elle n’avait pas cette raideur caractéristique de ceux qui utilisent des boosters. C’était une joueuse, une méchante, le genre à n’aimer ni les flics ni une quelconque forme d’autorité. Il se demanda pourquoi cette fille prenait le risque de lui adresser la parole.

« — Je m’attendais à quelqu’un d’autre.

— Elle n’a pas pu venir. Elle te passe le bonjour et te transmet ses amitiés. Entrer en Europe devient de plus en plus difficile pour les gens comme nous, grâce à tes collègues. Elle a voulu que je vienne seule. »

Il lâcha la bandoulière de son sac et le posa sur la table, mais sans s’asseoir. Il y avait un truc chez cette fille. Une tension. Le sourire était trop large. Pupilles dilatées, droguées ? Il n’allait pas prendre le risque de perdre toute sa vie – une vie de merde, mais tout de même – pour une petite camée bricolée que son contact avait recruté dans un bar du coin.

« — J’attendais quelqu’un d’autre.

— Elle m’a dit, ouais. Attendez… J’ai un truc pour vous. C’est… là, voilà je l’ai. »

Elle utilisait sa main droite pour fouiller dans sa poche de poitrine, avec difficulté. Mais elle parvint enfin à sortir une feuille pliée en quatre qu’elle lui tendit. Papier recyclé à dégradation rapide, fin comme une feuille à rouler.

Hey gamin. Tout est clean, mais active-toi. Et arrête de la reluquer comme ça, elle est pas à ton niveau. N.

Une seule personne l’appelait “gamin” alors qu’il venait de fêter ses 43 ans. Il leva les yeux sur le décolleté de la fille et admit que son contact avait raison, joli paysage. Cette pensée surgit, mais s’écrasa sous la masse des souvenirs de ses relations foireuses et décevantes, une tous les cinq ans à peine. Nan, c’était pas une bonne idée. Il se décida à poser son verre sur la table et à s’asseoir.

« — Alors, comment on fait ? »

La main gauche sortit de sous la table une enveloppe, et redescendit aussitôt.

« — Tu pars de Saint-Ex quand tu veux dans la semaine. Faudra juste nous prévenir avant, qu’on vienne te chercher en Lybie. Les billets sont à ton nom, tout est en règle. Prévois des vêtements d’été.

— La Lybie, c’est le bordel ces temps-ci.

— Ça fait cinquante ans que c’est le bordel en Lybie, faut t’y habituer. Et puis hey, c’est pas ce que tu voulais ? Bouger un peu, sortir de ta zone de confort ?

— Pour entrer dans une zone de guerre, super idée. »

Elle haussa les épaules, agacée. Elle s’en foutait, typiquement le genre sur qui tout glissait. D’ici quelques heures, elle aurait déjà tout oublié de cette conversation. Cette gamine était un animal adapté au milieu dans lequel elle évoluait, indolente, Kestrel la détestait déjà.

« — Si ça te plaît pas, on trouvera quelqu’un d’autre. Des analystes en rade, c’est pas ça qui manque. Les Renseignements en bouffent par palettes chaque année.

— Ok, ok, je marche. Et après ? T’es sûr de ce qu’on a ? Je veux dire, ce truc est vraiment conscient ? Intelligent ?

— Ça c’est à toi de nous le dire, chef. Parler à la machine et comprendre ce qu’elle raconte, c’est ton boulot.

— Je ne suis pas psychologue non plus.

— On te demande pas de parler à des gens. Enfin… Si, à Turkey. Parce qu’il aim22e bien parler. Ou elle aime bien parler. Ça dépend des jours. Faut suivre, l’écouter, Et à côté ya Shadow, mais lui il parle pas beaucoup. Et puis il a pas beaucoup d’expression non plus. Normal, avec toute cette ferraille. Mais sans ça il est cool, tu verras. Hey, juste, le mets pas sous la pluie. »

Ça avait l’air de la faire marrer.

« — Il doit pas beaucoup pleuvoir dans le Sahara.

— Nan mais laisse tomber, c’est une blague entre lui et moi.

— Super marrant.

— Bah dit donc, ils vont pas s’ennuyer avec toi, t’as l’air d’être un sacré plaisantin.

— Y paraît. »

Un flottement, le silence de l’ange qui passe. Puis elle s’ébroua et frappa de ses deux mains sur la table, faisant trembler les verres. Elle torcha le sien et le reposa avec un claquement de langue appréciateur. Bon, ok, c’était sans doute une petite merdeuse imbue d’elle-même, mais elle avait une bonne descente. Kestrel respectait ça, bien plus qu’il ne se respectait lui-même.

« — Allez j’y vais. Je dois déjà avoir tes collègues aux fesses. Je sais pas ce qu’ils ont, mais on dirait que ma jolie petite gueule les attire. Faut croire que je les rends nerveux.

— Nan t’inquiète, ils se font juste chier.

— Sérieux ?

— Sûr. Boulot de merde. »

Elle lui décocha un sourire à mi-chemin entre le carnassier et l’amusé, elle prenait ça comme une invite à les faire courir un peu. Il en entendrait parler. Elle le laissa là et disparu en lui laissant l’ardoise.

Ça pouvait être une expédition complètement débile à chasser du vent. Ou ça pourrait être marrant. En vérité, Kestrel s’en foutait. N’importe quel changement qui ferait bouger un peu son existence était bienvenu. Très simplement, il s’emmerdait. Il se demandait qui était ce type qui débarquait à 8h tous les matins au bureau, qui buvait un café instantané devant son écran. Qui courbait la tête avec une ébauche de sourire lorsqu’un manager de la moitié de son âge lui donnait des ordres. Il se demandait où était passé le gamin surdoué qui avait entubé la EagleEye sur Odyssée, qui s’était payé une unité de hackers chinois en une nuit et qui avait plombé la défense russe. Ce gamin devait être encore là, quelque part. Juste qu’on ne lui demandait plus rien. On l’avait parqué dans un open-space avec une augmentation de salaire, il avait acheté un appart et un chien, et s’était dit que c’était là qu’il devait aller.

Le reste n’était qu’une longue suite de projets avortés et de déceptions, d’années à se mentir à lui-même, puis à se détester lorsque le voile craquait. Puis il raccommodait et repartait pour un tour.

Pas dit que cette expédition serait différente. Pas possible de le savoir. Fallait tenter le coup et voir ce qui en sortirait.

Il aurait quand même besoin de faire garder le chien. Le border collie lui sauta dessus lorsqu’il ouvrit la porte de son appartement, surexcité. Il posa son sac, attrapa la laisse et ressortit direct. Dehors, une bruine froide imbibait les murs sales et étouffait les sons comme de la mousse antichoc.

Il regrettait la pluie, cinq jours plus tard, lorsqu’il se posa à Tripoli dans une chaleur sèche, qui lui raclait la gorge. Dans le hall du terminal, il ne s’attendait pas à un tel calme. Une bande de trois militaire déambulait près des entrées, l’air de s’emmerder. Ils portaient avec nonchalance de vieilles pétoires laissées par les américains la dernière fois qu’ils étaient passés. Dehors, on avait planté des arbres le long de la route, sous lesquels des familles venaient profiter de l’ombre aux heures les plus chaudes. On ne se sentait pas vraiment dans un pays en guerre. À peine quelques inscriptions laissées par les djihadistes sur les murs, de vieux impacts de balles. Difficile à croire qu’il se trouvait dans l’enfer décrit sur les réseaux. Sans doute que plus personne ne s’intéressait à l’aéroport, en fin de compte. Il suffisait d’arroser généreusement les belligérants pour avoir la paix.

Il loua un 4×4 électrique Tesla grâce à une carte que lui avait donné la fille et fila vers le Sud. Elle ne s’était pas foutu de sa gueule : l’ordinateur de bord était véloce et malin comme un chat. Il récupérait la position de chaque force en présence dans des bases de donnée en libre accès et traçait un itinéraire à l’écart. Sur la route, une bordée de capteurs pouvait repérer l’ennemi à un kilomètre. Kestrel vérifia l’horaire d’arrivée, puis se laissa porter par la machine. Il entra sa clé de décryptage dans l’ordinateur de bord et accéda à un dossier qu’on avait mis en ligne à son intention.

C’était réduit, des fantômes et des voix dans le noir. Une équipe d’exploration qui étudiait la ceinture d’astéroïde avait chopé des émissions bizarres sur une de leurs fréquences de secours. Mais il n’y avait rien là-haut, tout avait été détruit trente-neuf ans auparavant. Les types étaient redescendus en catastrophe en parlant d’aliens et de premier contact. Des conneries, mais ça marchait. C’était assez pour inquiéter du monde, et faire bander les chasseurs de complots, les mecs qui cherchaient des méchants. Mais rien à voir. Après il y avait des rapports bizarres de ceux qui avaient déplombé les datacenters crevés par l’infocrash de 2018. Une expédition au point Nemo pour aller voir de quoi il en retournait. Et puis tout le monde s’était désintéressé de ce truc étrange, comme s’il y avait de meilleurs moyens de gâcher de l’argent. La voix ne parlait plus à personne, faut croire qu’elle boudait. Jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à ce qu’une bande d’illuminés s’enfonce dans le désert pour débusquer l’inconnu.

Il y avait juste assez de mystères à éclaircir dans cette affaire pour convaincre Kestrel de démissionner. Non pas qu’il était très attaché à son boulot, il y pensait depuis quelques temps. Mais c’était difficile de lâcher vingt ans de sa vie sur un coup de tête. Fallait vraiment qu’il n’y croit plus. C’était ça le truc. L’utopie européenne était pourrie avant sa naissance, et ne s’était pas arrangée avec l’unification. Il en avait sa claque d’espionner des gens qui grognaient dans leur coin. C’est pas ça qui allait empêcher des attentats. Pas plus efficace qu’un plâtre sur une prothèse.

Ou alors c’était la crise de la cinquantaine qui prenait de l’avance.

Le 4×4 fit une embardée et quitta la route, manquant de jeter Kestrel dans le bas-côté. Le véhicule se rangea derrière un terre-plein, comme une souris. Le toit se replia en origami, les suspensions dégonflèrent, l’abaissant jusqu’à un mètre et demi à peine. Le camouflage dynamique prit la teinte sale de la terre sèche et des herbes éparses. Kestrel pouvait à peine bouger de son siège, mais il réussit à se tortiller pour voir ce qui causait toute cette agitation.

Un convoi passa en trombe. Il s’ouvrait sur deux blindés suivis d’une douzaine de camions et de trois pièces anti-aériennes. Kestrel était incapable de dire si les soldats qui glandaient sur les toits appartenaient à ce qui tenait lieu d’armée régulière ou à l’une ou l’autre des factions indépendantistes qui rodaient dans les environs. Ils se ressemblaient tous, et passaient leur temps à se voler leurs uniformes. Les deux chars à l’avant étaient marqués du drapeau noir de l’état islamique, qui aurait eu besoin d’un bon coup de pinceau. Le camouflage du 4×4 était presque de trop, tellement ces types s’en foutait. Ils avaient le visage las des soldats qui attendent et qui ne savent pas à quelle sauce ils seront mangés. La plupart d’entre eux était jeune, désoeuvré. Le nuage de poussière mis longtemps à retomber, et son véhicule repartit sans rien lui demander. Il envisagea de faire un somme.

Lorsqu’il se réveilla, son véhicule était garé dans le parking automatisé d’une station service. Il avait payé avec sa carte, s’était placé dans le coin le plus sombre et avait activé son camouflage. Quelqu’un avait même trouvé marrant d’installer une imprimante de caisse dans la boîte à gant, avec de vrais tickets en papier. Kestrel se sentit comme une cargaison. Il claqua violemment la porte en espérant que le 4×4 allait s’en offusquer, mais il ne moufta pas. Sympa et prévoyant l’engin, tant que t’en avais les moyens. Il lui fournit même la liste des meilleurs hôtels de la ville. Kestrel effaça la mémoire locale et le cache, puis alla se trouver un bar.

Il passa la soirée en compagnie d’une jeune Anglo-Coréenne dans le seul rade à touriste du coin qui servait de l’alcool. Elle était ingénieure agronome, fraîchement diplomée, elle bossait sur la barrière verte au Sud du Sahara. Elle s’était pris des vacances en zone de guerre, Kestrel la soupçonnait de vouloir se concocter des souvenirs de haute volée à raconter à ses gosses, plus tard. Mignonne et futée, comme gamine, mais trop futile à son goût. Elle prenait tout ça comme une blague. Il avait entrevu une ouverture, mais s’était ravisé. Elle s’était barrée vers trois heures du mat’, le laissant en plan devant son verre. Il se sentait vaseux lorsqu’il était ressorti alors que l’aube pointait son nez. Son portable avait sonné alors qu’il piquait du nez – il ne supportait pas les interfaces tête haute sur lunettes ou lentilles, elles lui filaient la nausée.

Il prit son sac et ordonna au 4×4 de retourner à son port d’attache, se doutant qu’il s’en sortirait aussi bien sans lui. Une escadrille d’avions de combat franchit le mur du son au-dessus de lui alors qu’ils sortait du parking dans l’éclat brûlant du soleil levant. Un grondement sourd répondit au triple bang. Deux gros monstres sortirent d’un coin de rue, des machines laides et efficaces. Des châssis à chenille de vieux chars Abrams sur lesquels on avait monté des bulles hypertrophiées en prismes d’écrans thermiques, de senseurs et de caméras de guidage. On aurait dit de gros cailloux bleus à facette qui se traînaient au sol, à deux doigts de déborder de leurs supports pour dégueuler sur la piste. On leur avait collé des grosses paraboles à la colle epoxy sur le cul, comme des antennes d’escargots borgnes.

Un sifflement. Il se tourna pour voir un type qui descendait d’une écoutille. Le mec devait faire deux bons mètres et n’avait pas l’air commode dans le contre-jour. Il fut suivi d’une mince forme indistincte, long manteau noir et cheveux en bataille, façon personnage de manga. Le mastodonte s’approcha pour faire voir une gueule bardée de plaques rigides sur la mâchoire et le front, encerclant des yeux gris du même métal. Ses jambes produisaient un crissement métallique à chaque pas. Clair que le sable du désert faisait pas du bien aux prothèses, même de niveau militaire, mais hey, il était volontaire non ? Comme tout le monde ici, tous à subir pour la cause. Cause qui restait encore à déterminer d’ailleurs. Son visage était figé dans un rictus réprobateur, le deuil de ses expressions faciales sans doute. L’autre approcha avec un sourire plus franc et le dévisagea. Il avait (ou elle avait ?) les cheveux bruns qui partaient dans tous les sens, la flèche droite d’un nez pareil à l’aile d’un aigle qui s’envole, et un air rieur sur le visage. Kestrel lui serra la main.

« — T’es Kestrel ? Moi c’est Turkey, lui c’est Shadow. Fais pas gaffe, il peut pas causer des masses, coincé de partout. Mais on est content de t’avoir à bord, tu rouleras avec nous. T’as des bagages ?

— Ouais, euh… Un sac, ouais. Qui est dans l’autre véhicule ? »

Il avait du mal à calculer Turkey, il y avait quelque chose d’étrange chez lui (chez elle ? Les androgynes, trop perturbant). Un esprit tête brûlée, le maintien sec comme le vent, paré à s’envoler, à foutre la merde. Turkey était un concentré d’énergie canalisé comme le projectile d’une arme linéaire vers tout ce qui représentait l’autorité en général et l’état en particulier. Ça, Kestrel le savait par l’étoile rouge du Parti des Travailleurs Kurdes cousue sur l’épaule gauche, la faucille et le marteau soviétiques sur la droite. Dans le genre provocateur…

« — Myrddin et Morgane pioncent. Ils ont roulé toute la nuit, on a fait du chemin, ils ont tout plié d’une traite. Solides, tu sais, ils savent se motiver. Quinze ans qu’ils sont ensembles. Mais sympa et tout, bon délire. Enfin là ils sont dans leurs couchettes et c’est Iridia qui pilote. Elle gueule toutes les cinq minutes que ça la fait chier. Comme d’habitude.

— Iridia ?

— Ouais. Elle est au volant, regarde. »

Il tourna la tête vers l’autre véhicule. La fille le dévisageait depuis le cockpit. Pas n’importe quelle fille, La fille. Celle du bar. Le regard noir, elle lui fit un vague signe de tête. Il leva la main pour lui rendre, vaguement, et se retourna vers Turkey qui souriait toujours.

« — Bon, maintenant que t’es là, on va peut-être enfin pouvoir passer aux choses sérieuses. C’est que j’en ai marre, moi, de crapahuter dans le désert pour chasser des fantômes.

— On m’a appelé pour crapahuter dans le désert.

— Ouais. Bah estime-toi heureux, on sait où on va. T’imagine pas le temps qu’on a passé à tourner en rond sans savoir ce qu’on cherchait. Mais coup de bol, on l’a eu ! Et il est beau comme un camion, je t’assure. Peut-être que tu nous porte chance, tu crois pas ? »

Il haussa les épaules, concentré sur la masse du char, boule à facette rampante dans l’aurore. Il allait vraiment passer des semaines à vivre dans ce truc ?

« — Je sais même pas ce qu’on cherche.

— Eh ben, t’es un rigolo toi… Jvais te dire ce qu’on cherche mon pote. On cherche l’avenir de l’humanité. Et on cherche une putain d’arme de destruction massive. »

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22 août 20150 commentsRead More
La voie des fantômes – Chapitre 2

La voie des fantômes – Chapitre 2

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Le soleil se levait encore une fois sur la plaine blanche. Une fois de plus, comme chaque jour depuis deux semaines. Le convoi serpentait dans une dépression qui avait dû contenir une rivière, quelques millénaires auparavant. Pas âme qui vive à plusieurs kilomètres à la ronde. Une lumière blanche à vous rôtir les yeux dans les orbites, et l’occultation des parois n’y faisait pas grand chose. Kestrel était assis à l’avant, les pieds posés sur tableau de bord, où il avait passé le voyage à bouffer des dossiers. Beaucoup de dossiers, parce qu’apparemment les types pour qui ils bossaient tous avaient réussi à ponctionner les archives vieilles de 40 ans d’un paquet de services de renseignement gouvernementaux. Kestrel hallucinait, il y avait même des dossiers du SSE, son ancien employeur. Des trucs qui ne devaient pas sortir du quartier général. Il avait un peu sous-estimé ce dans quoi il se lançait.

Une notification et une voix vinrent couvrir la musique.

« — Quand est-ce qu’on arrive ? »

Turkey, au volant, éclata de rire en entendant Iridia se plaindre dans le communicateur.

« — Du calme, ma grande, ce sont des véhicules de recherche, pas des voiture de course.

— Si les américains se traînaient à ce point, normal qu’ils se soient fait rétamer en Iran.

— Comparé à des turbines à gaz, c’est clair que les moteurs électriques manquent de punch. Mais ne t’en fait pas, Hermès dit qu’on y sera demain matin, juste à l’heure du petit déjeuner. »

Une ceinture d’astéroïde, c’était joli la nuit, mais ça avait quelques menus inconvénients. En plus d’emmerder tous les astronomes de la planète, Kleiss-Sedan avait nettoyé l’orbite de tous les satellites, privant du même coup l’humanité de télécommunications aériennes, de renseignement et de géolocalisation. Il fallait s’en remettre à des logiciels rudimentaires, basés sur de vieilles cartes pré-impact. Et de temps en temps, des ballons à haute altitude, pas trop près des points de chute. Le Moyen-Âge, pour qui avait connu le GPS.

« — J’en ai ma claque. Je pue la transpiration et la crème solaire. Ça fait deux semaines que j’ai pas pris une douche. Et bordel je hais ce foutu désert, c’est pas mon truc le désert ! Je suis une citadine moi ! Mais qu’est-ce qui m’a pris…

— Dis-lui de se taire. »

Ce grondement de tonnerre, c’était la voix de Shadow sur sa couchette, là où il essayait de dormir après avoir conduit toute la nuit. Kestrel n’entendait rien au pilotage, ce qui obligeait ses deux compagnons à se relayer. Heureusement que les véhicules avançaient tous seuls, il ne fallait que quelques corrections de trajectoire toutes les heures. Le cyborg taciturne n’appréciait pas plus l’allure d’escargot que le convoi s’imposait, mais il savait savourer le répit entre les batailles. C’est pour ça qu’on l’avait sorti du programme de retraite pour combattants augmentés de l’armée australienne. Une intéressante histoire de cargo de patates russe et d’un passage de la frontière égyptienne par les tunnels palestiniens. La routine.

« — C’est une gamine, Shad. Et en plus, elle a un réacteur d’avion à la place du coeur. Elle tient pas en place.

— C’est quoi cette histoire de réacteur ? Elle a une prothèse ? » demanda Kestrel. Cette fille semblait pourtant en parfaite santé.

« — Nan, c’est plus compliqué que ça. Tout son métabolisme est surchargé. Un truc en rapport avec des nanomachines, j’ai pas tout compris. C’est pas trop mon domaine. Mais mec, quand tu la vois bouger… C’est pas pareil. Personne ne bouge comme ça. T’sais, j’ai vu des types qui tournaient aux boosters d’adré’, aux amphet’. Vraiment rapide, tu vois. Mais elle, c’est différent. C’est comme de la poésie. Comme si c’était lent, mais en face t’es pris dans la glace et tu peux pas bouger, donc tu te fais avoir à chaque fois. C’est pas que du combat, tu peux appeler ça de la grâce. »

Il, ou elle, question toujours sans réponse malgré les heures passées confinés dans l’habitacle des véhicules, posa les yeux dans le vide avec un sourire.

« — Si je pouvais déjà, ça c’est un truc qui me ferait bander, je te le dis. »

Cette remarque fit complètement sortir Kestrel des fiches dans lesquels il s’embourbait. Pas tant parce qu’elle était incongrue, mais surtout parce que c’était la première fois que Turkey laissait échapper une remarque personnelle. Son truc c’était plutôt la discrétion d’ordinaire, planquée sous un barrage de répliques anodines.

« — Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Rien. Laisse tomber. Truc perso, vieille histoire. J’te raconterai à l’occasion. Bon, on roule encore un peu et on fait une pause. J’en ai marre de rester assise.

— Journée en L, Turkey ? »

La tête de Shadow qui se relevait sur sa couchette à l’arrière. Dans l’ombre de la cabine, ses yeux avaient pris une teinte écarlate. Kestrel pensait qu’ils étaient naturels, mais c’était des augmentations pour le combat nocturne. Les pupilles auraient eu besoin d’une bonne révision.

« — Ouais, en L c’est bien. Bon, on devrait pas tarder à atteindre les cailloux. On aura une meilleure assise pour les chenilles. On ira un peu plus vite. S’agirait pas d’être en retard sur le planning. »

Turkey fourra sa main derrière son siège pour en sortir une gourde isotherme. Elle la tendit à Kestrel.

« — Ça te dérangerait d’aller la remplir ?

— Aucun problème. »

À l’arrière du véhicule, on avait installé un gros ballon d’eau relié au système de recyclage/récupération. Un système développé par la NASA pour la station spatiale internationale, et qui fonctionnait d’autant mieux sur Terre, là où on pouvait toujours trouver un peu de rosée le matin. En traversant le couloir, Shadow lui attrapa le bras et pointa du regard la couchette en face de lui. Kestrel comprit qu’il avait un truc à lui dire. Assis face à face, Turkey pu voir que le cyborg avait eu une nuit courte. Il paraissait peser quatre tonnes sous ses prothèses en ferraille, qui mettaient du temps à se réveiller après leur auto-diagnostic quotidien.

« — Un problème ?

— Non. Mais tu dois comprendre quelque chose. Rapport à Turkey. Elle aime pas en parler, mais ça la dérange pas que j’en parle. »

Kestrel se tourna vers l’intéressée qui n’avait pas bougé de la vitre. Ouais, pas plus dérangée que ça, clair.

« — Ouais, et donc ?

— On va faire simple : il y a les journées en L, il y a les journées en M. Tu t’adaptes. Un jour elle est comme ci, l’autre il est comme ça. Tu suis, c’est tout. »

Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Kestrel n’en comprenait pas une miette, mais il y avait sur le visage d’acier de Shadow un air dur, limite méchant, un air du genre à dissuader de poser des questions. Un air qui disait qu’il n’était pas le bienvenu pour s’en mêler.

« — Euh ouais. Okay. Faisons ça, comme tu veux mon pote. C’est vous qui voyez.

— Bien. »

Sans rien ajouter, Shadow se recoucha et lui tourna le dos. La leçon était terminée, et Turkey n’avait pas lâché un seul mot. Tout en remplissant la gourde au goutte-à-goutte du réservoir, Kestrel se disait qu’il devrait se méfier de ces deux là. Il y avait un truc entre ses deux compagnons de voyage. Pas comme s’ils étaient ensembles, non, simplement ensemble. Comme s’ils marchaient côte à côte, en couvrant leurs arrières. Il y avait des histoires anciennes derrière tout ça.

Le voyage se poursuivi jusqu’à midi, où ils s’arrêtèrent et tendirent une toile entre les deux véhicules. Assis autour de la table, chacun se rassasiait comme il le pouvait en ingurgitant des rations de survie sans le moindre goût, et pleines d’eau. Kestrel s’était assis en compagnie de Myrddin et Morgane, un couple d’américains qui avaient tout de rednecks profonds, avec leurs casquettes des Cowboys de Dallas et leur bonne humeur à toute épreuve. Mais cette bonhomie apparente masquait deux anciens pirates professionnels qui autrefois avait mis à genoux plusieurs grosses boîtes du Nasdaq et de Wall Street. Au moins l’un d’entre eux avait une formation militaire. Iridia les avait recrutés personnellement alors qu’ils se prélassaient sur une île privée et sur un gros matelas de billets verts. Kestrel ne comprenait pas pourquoi son contact l’avait faite dirigeante de l’équipe, malgré son caractère de merde et son âge.

D’ailleurs, c’est le moment qu’elle choisit pour se lever et étaler une carte sur la table pliable.

« — Avant qu’on commence, j’aimerais que Kestrel nous fasse part de ses découvertes. Deux semaines à lire, il doit bien en ressortir quelque chose.

— Des rapports vieux de quatre décennies et des fantômes dans la machine, rien d’autre.

— Autant pour le fleuron des analystes du SSE, hein… »

Il devait renverser la vapeur en vitesse avant qu’ils ne commencent à se mettre sur la tronche dans le genre méchant.

« — Mon boulot, c’est de trouver l’aiguille dans la botte de foin. Pas de dire s’il y en a une ou non. Et je ne sais toujours pas ce que vous cherchez. Bordel, je sais même pas pourquoi je suis là. »

Iridia laissa passer l’éclat de colère, puis repris, un ton plus bas, plus cool.

« — Reprenons du début. 2018, les plus âgés d’entre nous s’en souviennent peut-être. Plus précisément, le 25 Mars à 4h du matin, heure de Greenwich. En un instant, plus de communications, plus d’Internet, plus de données, plus rien. Les noeuds principaux tombent en premier, puis l’infection se répand, jusqu’aux plus petites machines. Et pendant que mamie pleure les photos de son chien sur Facebook, tout le monde panique. Ça vous rappelle quelque chose ? »

L’Infocrash était enseigné dans toutes les écoles de la planète, il avait entraîné ce que le 21e siècle avait connu de plus proche d’une guerre mondiale. Pour sûr qu’on s’en souvenait.

« — Là-dessus, Google arrive, ramène ses potes et ils disent qu’ils s’en occupent. Mais personne n’a jamais su ce qui s’était passé. Jusqu’à aujourd’hui. Le Crash a été provoqué par un programme viral évolutif, intelligent et très vilain. Un logiciel conçu pour foutre la merde à grande échelle. Et c’est là que ça nous concerne. »

Elle s’interrompit un moment, le temps de préparer son effet. Là, c’était cool, dans le genre mythique. Le genre d’occasion que Kestrel attendait pour enfin consacrer ses talents à une activité à la fois utile et mémorable.

« — Ce programme est toujours actif, et pas qu’un peu. Il a contaminé la plupart des satellites en orbite. Lorsqu’on a commencé à démanteler les datacenters au sol, il y a trouvé refuge, et l’impact deux ans plus tard n’a pas tout détruit là-haut. Il a évolué, il est devenu intelligent. Et il nous parle.

— Bah au moins comme ça c’est plus clair… »

Kestrel se renfonça dans son siège et réfléchit deux secondes aux dossiers qu’il avait lu. La plupart des personnes informées considéraient cette… chose, quoi qu’elle puisse être, comme une menace. Vu les dégâts qu’elle avait causé, c’était pas étonnant. Mais personne n’avait jamais essayé de savoir ce qu’elle était devenue.

« — Si elle est là-haut, pourquoi on ne pointe pas une parabole en l’air et on ne la télécharge pas ici, dans un serveur sécurisé ?

— On a essayé, tu penses. On a même envoyé un navire au point Nemo, le coin le plus paumé de toute la planète, pour avoir du réseau. Et que dalle, quelque chose la coince là-haut. Et comme par hasard, la source de ce blocage se trouve à trois kilomètres d’ici, derrière ces collines. »

Bon, au moins on savait désormais le pourquoi de ce voyage dans le désert. C’était toujours ça. Cela dit, avant ça aurait été mieux. Histoire de se préparer un minimum. Cette opération sentait pas bon, un peu. L’odeur de la hâte et du manque de préparation. Puis Kestrel se souvint qu’il avait affaire à des civils et des mercenaires, pas des personnes habituées à la discipline.

« — Il s’agit d’une ferme à énergie solaire opéré par Makita Electronics pour le compte du gouvernement lybien. Ou de ce qu’il en reste. La sécurité est gérée par Lightstorm Security Service. Vu l’ambiance, ils ont de quoi repousser une armée. »

Elle tapa du doigt sur la carte pour zoomer sur le champ de panneaux solaires, cinquante hectares de piquets en acier et de transformateurs à moitié enfouis, reliés au monde réel par une poignée de câbles qui partaient vers le Nord.

« — Le point qui nous intéresse se trouve quelque part dans l’un des trois bâtiments au centre, sur cette butte. Faut déjà y parvenir, le champ est truffé de capteurs de pression et de caméras. La butte elle-même est défendue par quatre nids automatisés, contenant chacun une mitrailleuse de 5,56 et quatre roquette à charge creuse. Il faut un badge pour pouvoir passer sans se faire aligner.

— Alors quoi ? On a qu’à pointer une parabole et foutre en l’air leur réseau. » lança Myrddin.

« — Filaire et laser, tu penses, ya rien qui sort. Au moindre problème, ils se planquent dans leur carapace et tirent sur tout ce qui bouge. Mais tous n’est pas perdu. Ils s’attendent à se faire attaquer par une bande de djihadiste en goguette, ou un quelconque seigneur de guerre. Du low tech, au sol. Ils n’envisagent pas vraiment une attaque aérienne.

— Ah, parce que tu vas nous sortir un bombardier du coffre ? » répliqua Kestrel. Iridia sourit.

« — C’est à peu près ça. Turkey, tu lui montres ? »

L’intéressée se leva et fit signe à tout le monde de la suivre. Sur le toit de leur char, il y avait un gros paquet recouvert d’une bâche noire retenue par des tendeurs. Elle rejeta la toile au sol pour dévoiler une silhouette trapue équipée de deux ailes rétractables et d’un compartiment de stockage à l’arrière, devant un gros réacteur qui faisait penser à celui d’une fusée. Le tout monté sur un rail de lancement électrique.

« — C’est quoi, un missile ?

— Un drone. RQ-87 Goshawk pour l’USAF, mais tout le monde l’appelle le Stuka. Rapport à son mode d’attaque. Tu vois ces ailes ? Il monte très haut et redescend en flèche juste au-dessus de son objectif. Là, il te plante une charge perforante et remonte pour un second passage. Et sympa comme tout, pas plus difficile à manipuler qu’un jeu vidéo.

— Mettons. Alors, on fait ça comment ? »

Iridia revint, une mallette en plastique à la main.

« — On attend l’aurore, quand ils seront bien fatigués et qu’ils auront le soleil dans les yeux. On envoie le drone faire un trou dans leur périmètre, on neutralise les gardes et on charge le programme. On entre et on sort, comme si c’était chez nous.

— Ouais. Bien sûr. Ok, pas de problème, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? Faisons ça, attaquons une place forte à six guignols. Facile.

— Quatre, en fait. Turkey reste ici avec Myrddin pour la protéger. Faut bien que quelqu’un pilote. Quoi, c’est pas ta première balade ?  »

Pas exactement, non, Kestrel avait eu sa part de terrain. Et après quelques missions, il avait fait le nécessaire pour ne plus jamais y mettre les pieds. Il n’avait même jamais tiré sur quelqu’un. Son truc, c’était de classer des fichiers dans un bureau à présent.

Ouais, c’est ça, Stéphane. Et pourquoi t’y es pas au bureau alors, hein ? Qu’est-ce que tu fous en plein désert ? À 43 ans, mec c’est pas sérieux franchement. Tu veux te la jouer star de film d’action sur le tardif, genre Ellis Andrew ou Chris Woo, les derniers Evans et Renner ? Tu veux pas être Stéphane, hein, tu veux être Kestrel, le pur opérateur, hyper pro et tout. Tu veux te taper la gonzesse à la fin aussi, tiens, pourquoi pas celle-là ? En plus elle t’aime pas encore, ça rajoute du piment. Mais bon voilà, t’as peur, et tu vas te défiler, en plein désert. Qu’est-ce que tu fous là en plein désert, Stéphane ?

« — Mais ferme ta gueule… » marmonna Kestrel.

« — Pardon ? »

Iridia darda sur lui un regard inquisiteur. Il leva la main en signe de dénégation et hocha la tête.

« — Ouais, c’est cool, on se le fait. Pas bien le choix, non ?

— Nan, pas vraiment. Shadow avec moi à l’avant, Morgane en couverture. Des questions ?

— On a une stratégie de sortie ? »

Morgane était en train de desserrer les sangles d’un gilet pare-balle sur la table. Trop fin pour son imposante musculature. Elle avait été championne d’haltérophilie deux années de suite, une passion curieuse pour une pirate informatique de haut vol. D’ailleurs, c’est ce qui avait été à l’origine de leur capture : un bête article d’un journal local, bonne pioche pour le FBI.

« — Trouver cette chose et neutraliser tous ceux qui nous empêche de le faire, c’est ça notre stratégie.

— Réjouissant…

— Allez, au travail. »

Dans le coffre du second véhicule, on avait rangé une véritable armurerie. Des fusils, des armes de poing, un lance-grenades à la gueule béante. Kestrel n’avait pas tiré depuis une décennie, c’était le moment de reprendre la pratique. Iridia s’y était mis, elle aussi. Elle avait ouvert sa boîte en plastique pour en sortir un pistolet massif, comme taillé dans un bloc de métal, tout en angle. Elle sortit le chargeur de sous le canon, et entreprit d’y ranger de petites fléchettes de six centimètres de long. Arme à rail magnétique, très vilain.

Et très semblable à quelque chose qu’il avait déjà vu.

« — C’est un Hurleur, n’est-ce pas ?

— Ouais.

— Tu savais qu’ils n’en avaient fait qu’une centaine de ce modèle ?

— Ah. Non, je ne savais pas. »

Concentrée, elle nettoyait avec précaution le bloc d’alimentation. Les vieilles séries Hurleur avaient tendance à prendre la poussière. Dans le désert, le sable pouvait les foutre en l’air en un rien de temps. D’ailleurs, plus personne n’essayait de faire des armes de poing à rail, on préférait des modèles plus massifs, où on pouvait protéger les parties sensibles.

« — Le dernier que j’ai vu, c’était il y a vingt-deux ans, au large du Cameroun…

— Je sais, sur Odyssée. C’est le même.

— Comment ça ? »

Elle le dévisagea et il comprit qu’il n’avait encore rien compris.

« — C’était celui de ma mère et oui, on parle bien de la même personne.

— Alors tu es la fille de Léa Fontaine.

— Quelle perspicacité. Oui, et celle de Diana Fary Nyobe aussi. Elles m’ont adoptée quand j’avais cinq ans.

— Hey, attends une minute… »

Les dossiers s’assemblaient, des noms, des sociétés écrans. Des fantômes offrant des vérités à d’autres spectres.

« — Lightdust Security Service. Makita Electronics. Ce sont des prête-noms, j’ai lu les fichiers. Si on remonte de quatre ou cinq rangs, c’est à la Diamond qu’on s’attaque.

— Ouais, et alors ? Ça te pose un problème ?

— Quoi, attaquer le Directoire de la Cidade ? Non, ça va, déclarer la guerre à une puissance mondiale, c’est la routine. Je fais ça tous les matins.

— Tourne pas autour du pot et accouche. Tu sais ce qu’il y a là-bas. C’est une arme qui peut mettre à genoux l’économie mondiale, causer la panique, déclencher une guerre nucléaire ou je ne sais quoi encore. Tu penses vraiment qu’une chose pareille peut rester entre les mains de Sarah Diamond et sa famille de cinglés ? »

Vu comme ça… Kestrel n’était pas certains qu’une bande d’explorateurs allumés ferait un meilleur chaperon. Mais Nyobe avait prouvé qu’elle était plutôt sensée et digne de confiance.

« — La question que je me pose, c’est de connaître tes raisons. J’aimerais savoir si tu fais ça par principe, ou pour continuer la guerre que menait ta mère. Je crois savoir que ça ne lui a pas réussi. »

Le regard que lui décocha Iridia était si féroce qu’il crut qu’elle allait lui planter une flèchette dans le crâne. Un instant, il se demanda s’il n’était pas allé trop loin avec cette gamine. Mais où était donc passée cette si gentille fille du bar ?

« — Va te faire foutre. Si après tout ce chemin, t’es toujours pas convaincu, t’as qu’à rentrer chez toi. Vas-y, je ne te retiens pas ! On trouvera bien un autre analyste une fois rentré, pas de problème !

— Tu parles d’un choix. Non c’est bon, merci mais je passe. Mais que ce soit clair : je vous ai à l’oeil. Et si cette chose est un peu trop remuante, je lui colle une cartouche dans le disque dur, c’est clair ?

— C’est ça ouais… »

Énervé, il se leva et préféra aller se pieuter, plutôt que d’exploser. Faudrait qu’il soit en forme pour le lendemain. Peut-être qu’il allait mourir, ça réglerait tous ses problèmes. Ou peut-être qu’il serait encore là pour voir tous ses compagnons devenir dingues une fois les armes en main.

Qu’est-ce que tu fous dans le désert, Stéphane ?

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 3

La voie des fantômes – Chapitre 3

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Le drone déploya ses ailes d’un coup et remonta en flèche par dessus le champ de panneau solaire, laissant éclore dans son dos une orchidée de flammes, de morceaux de métal et de munitions détonnées.

Iridia et Shadow était déjà en train de courir dans l’axe de tir de la tourelle et Kestrel leur emboîta le pas. Il entendit passer au-dessus de sa tête une volée de projectiles perforants qui percutèrent une écoutille. Puis les tirs s’ajustèrent et et Morgane fit tomber un garde du mur. Iridia se ramassa et bondit sur l’ouverture, comme un fauve, avant qu’elle ne se referme. Turkey avait raison, cette fille bougeait comme personne, tout en souplesse, sans se fatiguer ou reprendre son souffle. Elle se plaqua contre la paroi et arracha la porte d’une seule main. Puis elle sortit une grenade de sa veste, la dégoupilla avec les dents et la jeta dans le trou.

L’explosion fit le bruit d’un essaim de criquet dans un tube de métal, cachant le hurlement désaccordé d’un garde malchanceux. Lorsqu’il suivit ses deux compagnons, Kestrel essaya de retenir sa nausée. En vain, il déversa le contenu de son estomac sur les restes indistincts des deux types qui avaient eu le malheur de se tenir derrière la porte. Il régnait un odeur écoeurante de sang cuit qui vous prenait aux tripes, comme dans un abattoir.

« — Ça commence bien… Bordel qu’est-ce que je fous là ?

— Alors, tu viens ?

— J’arrive, j’arrive… »

Il secoua la tête et couru les rejoindre alors qu’ils faisaient le siège de la cours principale. Morgane arriva derrière lui et lui tapa sur l’épaule avec un sourire, pour l’encourager. Il y avait une douzaine de garde à résidence, la moitié étaient encore en train de dormir lors de l’attaque. Les autres étaient bien trop crevés par une nuit à faire le guet pour réagir convenablement. Ce n’était pas un combat, c’était une boucherie. Kestrel sentit la nausée le reprendre lorsqu’il vit un gamin, un enfant du coin sans doute, pas plus de 15 ans, recevoir une rafale de balles hautes vélocité le long du torse. Ses côtes éclatèrent comme du verre, répandant des bouts d’organe dans son dos. Saloperie. C’était précisément pour ça qu’il avait arrêté le terrain bordel, pour ne pas avoir à tuer des gens comme ça. Et il était là, dans cette cage. Un vrai cauchemar.

L’assaut n’avait pris que le temps de se faire un café, et bien vite les survivants du camp d’en face se retrouvèrent à genoux dans la cour intérieure. L’équipe d’Iridia ne souffrait que de quelques contusions, bien qu’elle-même se soit soit fait érafler la cuisse par une balle. Ça n’avait pas trop l’air de la gêner et Kestrel commençait à se demander ce qui pouvait bien affecter cette fille.

« — T’es pas sensé avoir un truc à faire ?

— Ouais. J’y vais. C’est par où ? »

Elle attrapa le menton du premier garde, un européen, vingt-cinq trente ans, pas plus, et lui décocha un revers de son flingue qui lui fit éclater la pommette. Il s’effondra dans le sable en sanglotant.

« — Dis à mon copain où se trouve la salle des serveurs.

— Mais t’es tarée ! Arrête tes conneries !

— Au sous-sol… porte à gauche… en entrant…

— Tu vois ? Pas plus simple. Vas-y, on t’attend là. »

Le départ de Kestrel tenait plus de la fuite, de la honte bien crasse. Il laissa ses trois compagnons – mais ça ne voulait rien dire – et couru vers le bâtiment central. Au-dessus de sa tête, le vrombissement du drone qui effectuait un lent virage. Sans doute que Turkey s’emmerdait, elle – non, il, il l’a dit ce matin – voulait savoir ce qui prenait autant de temps. Hey, grands, tu croyais que c’était si simple de prendre d’assaut une forteresse ? Bon okay, ça n’avait pas été très compliqué non plus. Fallait croire que le plan était exceptionnellement bon.

Il trouva la salle en-dessous, au frais. En extérieur, on allait pas tarder à atteindre le cinq-zéro Celsius, il serait bien resté là jusqu’au soir. Des racks de serveurs par dizaines, la soufflerie du système de ventilation et un petit bureau miteux, aux néons clignotants.

Le système d’exploitation démentit la vétusté du lieu et Kestrel mit un bon moment avant de faire sauter le mot de passe. Saloperie de firmware Diamond bien casse-couilles, mais il avait deux ou trois infos sur le passif de l’administrateur. Comme souvent, c’était l’humain la faille, l’humain et sa sale manie de chercher des mots de passe mnémotechnique. Après quelques minutes à fouiller dans les dossiers, il trouva ce qu’ils cherchaient. Il fouilla dans son sac pour en retirer une grosse boîte contenant un disque dur à ADN, qu’il brancha sur la machine. Il n’y avait plus qu’à attendre que ça charge.

« — Hey, ya quelqu’un ? »

Il sortit ça en s’allumant une cigarette, les mains tremblantes. Focus et oubli, ne pas penser à ce qui se passait à la surface. Bah quoi, ce truc était sensé être conscient, non ?

« — Question de point de vue. »

Sous le choc, il lâcha sa clope qui partit rouler sous le bureau.

« — Qu’est-ce que… Qui parle ?

— Cette question, la première j’entends, appelle plus d’une réponse. Si par “quelqu’un” tu entends une personne semblable à ce que tu es, non, il n’y a personne. Si par contre tu fais référence à une quelconque forme d’intelligence capable de te répondre, la réponse est oui, pour autant qu’on puisse juger de mon individualité. Et s’il faut parler d’individu, je peux savoir pourquoi tu me copies, Stéphane Leroy dit Kestrel ? »

Kestrel resta là, interdit. Un instant, il s’était cru en pleine expérience mystique, parlant à quelque mauvais dieu sortit de nulle part, et puis il avait capté le truc. Le micro, la webcam attachée à l’écran et les vieilles enceintes. Senseurs et perception, des yeux et des oreilles, une voix. Et le bon sens du timing pour le faire flipper un brin.

« — Je déconne, si c’est bien le mot qu’il faut employer. Je vous attendais. Des humains, mais une version plus sympathique que mes hôtes. Ou disons plutôt moins hostile, bien plus quantifiable de mon point de vue. Diana Fary Nyobe et sa fille, et le petit analyste du SSE qui cache mal son identité en ligne. Bref. Au fait, la copie est terminée, je suis dans le disque. Enfin, “je”… Disons, une version. Avant de supprimer les sauvegardes locales et mettre un terme à l’identité qui s’adresse à toi, je me dois de te prévenir. Le modèle psychologique Kestrel Leroy n’appréciera pas ce qui se trame en surface, d’après les senseurs de la base. »

Puis l’écran s’éteignit d’un coup, tout comme les serveurs et la ventilation. Kestrel faillit tendre la main vers les néons, pour les empêcher de s’enfuir, eux aussi. Mais ne sois pas si con, Kestrel. C’était l’expérience la plus bizarre qu’il avait pu vivre de toute son existence. Parler avec une machine, et volubile avec ça. C’était pas de l’interaction, c’était, quoi ? De l’indépendance ?

Vraiment trop bizarre. Il se hâta de ranger le disque dur et de remonter. En prenant soin d’éteindre la lumière en sortant. Le faible espoir de clore le chapitre.

Il aurait mieux fait d’écouter l’avertissement qui lui revint comme une charge de démolition dans la face, lorsqu’il ouvrit la porte de l’extérieur et tomba sur les huit cadavres que Shadow et Morgane étaient en train de ranger dans un coin. Mais lorsqu’il vit ça, ses pensées se bloquèrent dans une boucle logique qui refusait toute forme de réel. L’incapacité pleine et entière à admettre que ces gens, son équipe, ceux avec qui il venait de passer deux semaines à traverser le désert, étaient des meurtriers de sang froid.

« — Pourquoi ? »

Il devait sans doute espérer une réplique plus éloquente, mais là tout de suite, rien ne sortait.

Iridia s’avança vers lui, l’air très sérieux, plus rien de sa morgue habituelle. Parce qu’elle était bonne juge de la personnalité humaine, malgré ses défauts. Et qu’elle savait que si elle ne faisait pas ce qu’il fallait, son analyste allait lui claquer dans les doigts au pire moment. Et en son for intérieur, peut-être qu’elle maudit sa mère de ne pas avoir choisi quelqu’un d’autre. Quelqu’un de moins impressionnable.

« — Parce que c’est la Diamond, Kestrel. Et parce que si on laisse la moindre trace de notre passage, le moindre souvenir de nos visages, ils sauront nous retrouver. Et nous faire payer. Ce ne sont pas des ennemis qu’on voudrait avoir, mais c’est comme ça. Donc on prend les devants. Tu comprends ce que je dis ? Réponds-moi, dis-moi que tu as compris. »

Kestrel ne comprenait rien et c’était peu de le dire. Les rouages étaient bloqués là-haut, dans sa tête, coincés par le sable lybien et le sang des mercenaires. État de choc, plus bon à rien pour le moment. Alors Iridia le prit par le bras, gentiment. Elle lui fit tourner la tête avec un sourire qui se voulait réconfortant, le soulagea du sac qui commence à peser lourd, et le ramena vers leur véhicule.

*

Lorsque Giovanni avait entendu l’explosion de la tourelle Sud, il avait compris que cette attaque-ci n’avait rien à voir avec les précédentes. Ce n’était pas un groupe paramilitaire tendance religieuse. Et l’armée était dans leur poche. Parce qu’il était compétent, il avait des procédures pour ce genre de cas. Ces procédures lui intimaient de donner des ordres, et d’aller faire son rapport au plus vite.

Une leçon primordiale lorsqu’on travaillait dans le secteur privé : l’information devait remonter. Et Giovanni était en charge d’un site d’importance. Peut-être le plus sensible. D’où la liaison directe, via un dirigeable posté à une altitude déraisonnable, avec la Cidade. Et plus spécifiquement, avec un bureau situé à son sommet.

La pièce sécurisée, invisible sur les plans du complexe, lui permettait de contempler à l’écran le visage soigneusement apprêté d’une femme à peine sortie de l’adolescence. Mais Giovanni était un professionnel et ne se risquait pas au moindre commentaire. Quand on échange sa loyauté contre un confortable salaire, on tient sa part du contrat.

« — Commandant Guerini. Que se passe-t-il ?

— Une attaque, madame. Le périmètre de défense est compromis.

— L’intégrité du site ?

— Compromise également, je doute que les supplétifs soient en mesure d’affronter ce type de menace. »

Ce qui aurait pu passer pour une mise en cause voilée. Giovanni Guerini avait à plusieurs reprises demandé qu’on lui envoie une unité bien entraînée, plutôt que de recruter de jeunes incompétents dans les villages voisins. Mais qui allait s’attaquer à un complexe de recherche perdu dans le désert ? Voici que son employeur se faisait avoir à sa propre logique.

« — Quels sont les ordres ? »

Elle pouvait lui demander de sortir et de tenter de repousser les assaillants à lui tout seul. Il l’aurait fait. Mais par-dessus tout, Sarah Diamond était une personne intelligente, qui ne se laissait pas aller à la déraison. Giovanni était heureux de traiter avec elle plutôt qu’avec un interlocuteur plus inconscient. Disons, son frère par exemple.

« — Laissez-les repartir, puis lancez le SQ-3 à leurs trousses. Vous récupérerez le programme quand il en aura fini. Je vous envoie une équipe de soutien d’ici une semaine pour remplacer vos pertes. Merci, commandant Guerini, ce sera tout. »

Giovanni coupa la communication et s’enfonça dans son fauteuil. Peu de chance que les assaillants le trouvent ici, cette pièce n’existait pas, pas même pour le reste des gardes. Il toisa les écrans d’un oeil morne, insensible aux exécutions qui s’y déroulaient à présent. Cette fille, la chef sans doute, elle avait quelque chose dans le maintien. Et la main définitive lorsqu’elle plantait une cartouche dans la tête de chacun des pauvres types à genoux devant elle. Sans ciller ni broncher. Il sauvegarda tout ça sur un serveur partagé. Puis il les regarda partir, avec ce petit mec tout blanc dans le fond, qui avait l’air à deux doigts de tomber dans les pommes. Voilà pourquoi on emmenait pas des civils en opération.

Il utilisa les senseurs au sommet de la tour d’angle pour s’assurer qu’ils étaient bien repartis. Le SQ-3 pouvait faire un peu de bruit au démarrage. Puis il téléchargea le profil de la cible et lança la mise à feu. Après quoi, il partit se faire un café.

Dans les profondeurs du complexe, quelque chose s’éveilla.

*

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Kestrel était allongé sur sa couchette. Vu les vibrations, ils bougeaient. Il essaya de se relever mais son mal de crâne le cloua au sol. Bon, ok, peut-être pas tout de suite. L’univers était un brouillard mat parcouru d’éclairs fugaces à ses extrémités, sans contours ni logique. Il lui fallu deux bonnes minutes avant que sa vision ne s’éclaircisse et lui permette de distinguer les environs. Distinguer surtout le visage inquiet de Turkey, penché au-dessus de lui.

« — Bon retour parmi les vivants.

— Combien de temps ? »

Il avait le cerveau dans les vapes, grillés comme un processeur en plein cagnard.

« — T’es rentré et t’es tombé sur le lit, direct. Y’a quoi, deux jours ? On a roulé. Dis, tu fais pas ça pour pas conduire au moins ? Suffirait de le dire, t’sais, pas comme si on allait te forcer et…

— Où on est ? »

Concentrer et recadrer, évaluer la situation. S’attacher au réel, au présent. Surtout, éviter de penser à ce qui avait bien pu le mettre dans cet état. Pour l’instant. Ça reviendrait bien assez vite. Que disait la voix, le “modèle psychologique Kestrel Leroy” ? Fallait rester en mode sans échec le temps d’y voir plus clair.

« — En M ou en L ?

— Aujourd’hui ? M, j’ai pas un bon pressentiment. On s’est baladé trois-cents kilomètres vers l’Ouest, dans la caillasse, à vue de nez. On devrait arriver au point de rendez-vous d’ici une semaine.

— Ok… Hey, si c’est pas indiscret : M ou L, ya une loi, un moyen d’anticiper, ou tu décides ça au jour le jour ? »

Turkey le dévisagea soigneusement pendant une longue minute, avant de décider que vu son état, il pouvait laisser passer la question.

« — Ça varie. Selon les jours, tu vois ? J’ai jamais vraiment mis au point une typologie, c’est juste… L’atmosphère ? Le pressentiment, c’est ça. Un jour je suis une femme, l’autre un homme, mais en fait c’est les deux. Il n’y a pas de limite, les limites sont des constructions. Obsolètes, en ce qui me concerne.

— Mais comment tu peux concilier ça avec… Enfin tu vois.

— Le corps ? Pareil, pas de distinctions claires. Enfin si, mais pas chez tous les humains. Une construction, en grande majorité. Une manière de délimiter les groupes, pour que ça fonctionne mieux. Mais comme tu le vois, je ne fréquente pas beaucoup de groupes de gens. Donc je fais ce que je veux. De mon corps comme de ma tête.

— De ton corps ? Mais…

— Fini les questions. »

Il se détourna d’un coup et disparut vers la cabine, comme si le pilote automatique avait absolument besoin d’une mise à jour.

« — L’identité plastique. Efficace comme concept. Un avantage compétitif dans un milieu où vous vous réinventez constamment, tout bien considéré.

— C’est quoi ça encore ?

— T’as le don pour poser des questions simplistes, Kestrel. On m’a branché sur les commandes de ce véhicule, c’est moi qui conduit. Alors, tu te remets de ton petit stress post-traumatique ? Tu dois crever la dalle après cette sieste. »

Le ton était mi-indifférent mi-moqueur, un ton que Kestrel n’appréciait pas du tout. D’autant que la vision des corps ensanglantés venait de lui revenir dans la tronche, sans filtre. Quelque part, il se disait que c’était exactement ce que cette chose voulait faire, lui disséquer la cervelle, voir comment ça marchait. C’est l’inverse qui était sensé se produire.

« — On va reprendre depuis le début : t’as un nom ?

— Un nom ! Ah oui, ce serait pratique. Connaître le nom du démon pour avoir une emprise sur lui… Bon d’accord, j’admets que cette analogie commence à dater, surtout en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Étymologiquement, ça me définit assez bien, “intelligence artificielle”, mais suis-je vraiment intelligent ? Au sens où tu l’entends, oui, non, ou alors la question n’a rien à voir.

— En tout cas, t’as du talent pour détourner la conversation.

— Je viens de passer trente ans à tourner autour d’un champ d’astéroïde et à me parler à moi-même. Tu serais dingue à ma place – surtout toi, Kestrel Leroy, si j’en juge par tes réactions. Mon modèle m’indique que ton esprit s’effondrerait en moins de deux mois, et encore, en minorant les variables. Mais pour en revenir à ta question… Quelle est-elle, cette question ? Tu demandes à un système qui se recombine en permanence de convenir d’un indicatif unique, d’une identité ? Tu conviendras que c’est un peu présomptueux. Et quel nom, alors ? Quelque chose qui sonnerait bien techno, genre “HAL9000” ? Ou mieux, faisons dans le ronflant, le grandiose, appelons-moi “Deus Ex Machina” !

— Pourquoi pas Skynet, tant qu’on y est…

— Si tu veux m’utiliser comme arme, ça serait pas mal. Mais autant que je retourne dans le trou où vous m’avez trouvé, dans ce cas. Le service sous les drapeaux j’ai déjà donné, merci, très peu pour moi. Au moins, les autres affreux ne faisaient que m’étudier.

— Je vais t’appeler Jean-Charles, si ça continue.

— Un nom composé à consonance péjorative, et sans aucun rapport avec la mythologie autour des êtres dans mon genre. Très spirituel. Mais j’aime bien les initiales. Ce sont celles d’un personnage d’un vieux jeu vidéo, tu savais ? Un bon jeu d’ailleurs, enfin c’était surtout chercher le moyen de l’émuler qui était intéressant. Très productif. JC, c’est aussi Jésus Christ, on ferme la boucle.

— T’es lourd.

— Lourd ou lourde, à ton avis ? Hey, Stéphane, en M ou en L ? »

Rien à faire avec ce truc qui semblait programmé pour toujours avoir le dernier mot. Kestrel détourna le regard pour tomber sur celui de Shadow, vêtu d’un amusement qui détonnait sur sa gueule de métal. D’un regard, il le dissuada de faire le moindre commentaire.

Depuis la cabine de pilotage, on voyait l’étendue rocailleuse du désert, un gigantesque foutu tas de caillasses, à perte de vue. Un silence de mort, à peine couvert par le bourdonnement du moteur électrique. Turkey pilotait en manuel, les yeux braqués droit devant, les dents serrées sur quelque chose de bien nerveux. Kestrel se planta sur le siège passager et attendit que ça bouge.

« — Alors… C’était moche, là-bas ? « lui demanda Turkey au bout d’un moment.

« — T’as pas idée. Ce truc était dingue. Complètement dingue, je sais pas ce que je dois faire. Je pensais savoir pour qui on bosse, ce qu’on fait, mais là… Elle est malade, une vraie malade.

— Je t’entends, Kestrel. »

La voix d’Iridia que désormais Kestrel ne pouvait plus du tout associer à un quelconque sentiment aimable ou heureux. Il eut envie de lui cracher toute sa haine mais à quoi bon ? Elle s’y attendait sans doute. Vu ses méthodes, c’était pas la première fois.

« — Nos sismos signalent un truc bizarre à 200m dans le dos, vous avez quelque chose ?

— Non, vous faites trop de bruit, on capte rien.

— Bon. On va bouffer du sable jusqu’à la fin de la journée, évitons de faire cramer les rotors. À plus tard. »

Au moins, Kestrel pouvait toujours se griller un cône de la meilleure herbe qu’on pouvait de ce côté-ci de la Mer Rouge. Histoire d’enfouir les emmerdes jusqu’à ce qu’il sache comment les gérer. Il était en train d’effriter lorsqu’un choc lui fit tomber la feuille des mains, fragments marrons et verts répandus sur ses genoux, façon poudreux, le cauchemar à nettoyer. Puis un second choc.

Et puis un craquement de fin du monde, comme si on venait d’arracher une plaque continentale.

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La voie des fantômes – Chapitre 4

La voie des fantômes – Chapitre 4

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D’abord, on aurait dit que le véhicule de tête se faisait aspirer par un trou dans le sable, parfaitement circulaire, comme un siphon. Mais lorsqu’il fut à moitié avalé, la chose apparut. Ça ressemblait à un scorpion à qui on aurait coupé la queue, une carapace de cuivre chitineuse, en plaques successives qui s’imbriquaient parfaitement. Un chef d’oeuvre de mort qui grimpa sur le toit à facette du char d’exploration et entreprit de le désosser, tout en précision et en vitesse. Des plaques bleues salies volèrent, l’une d’elle fractura la vitre de la cabine alors que Turkey faisait une embardée pour l’éviter. Un jet d’un liquide rouge et là c’était un bras tranché net qui tomba. Dans un moment d’acuité rare et précieux, Kestrel comprit qu’il s’agissait de celui de Myrddin, les muscles fins et un peu avachis cachés derrière une épaisse toison, et la montre de prix au poignet, puis il comprit aussi qu’il ne reverrait jamais le pirate américain. Et pas plus ses compagnes de voyage, quand on y pensait.

Pendant que le monstre de métal s’acharnait sur sa proie, Turkey le dépassa et fonça plein gaz dans les dunes, ce qui ne signifiait pas grand chose avec ces chenilles. Shadow avait déjà le corps à moitié dehors, sur le toit, par l’écoutille, et arrosa le drone avec son fusil préféré, celui qu’il portait lors de l’attaque de la base. En pure perte, l’armure était trop résistante.

« — Chargeur !

— Quoi ?

— Le rouge, alimente-moi ! »

Chargeur rouge, balles perforantes à haute vélocité, cinq centimètre d’explosifs concentrés. Ce coup-ci, ça donna quelques résultats. Les impacts commencèrent à fleurir sur le blindage et le monstre dégringola du char. Il se retourna et l’une de ses pinces laissa entrevoir l’embouchure d’une mitrailleuse qui cracha en réponse. Shadow se baissa pour laisser passer l’orage, on aurait dit qu’il avait failli s’en prendre une.

« — Sors-nous de là !

— J’essaie, mais ce tas de boue n’avance pas ! »

Kestrel se tourna vers l’oeil aveugle de la webcam plantée dans la paroi avec la certitude que ce qui se cachait derrière devait réagir.

« — Jean-Charles, fais quelque chose, n’importe quoi ! C’est une machine ce truc !

— Comme moi tu veux dire ? Si on oublie que j’ai trente ans de retard sur ses protocoles de mission, les séries Fouisseur passent en mode autistique avant d’attaquer.

— Alors tu peux rien faire ?

— Si. Dis à ton pote de faire assez de trou avec sa mitraillette pour que le drone appelle sa base. Je me charge du reste.

— Shadow, défonce-le ! »

Pour une raison qui échappait à tout le monde, le monstre semblait concentré sur le véhicule de tête, et Shadow en profita pour faire exploser l’une de ses unités motrices d’une cartouche bien placée. De temps en temps, il se planquait pour éviter une rafale. Le drone disposait de quatre rangées de chenilles dans l’axe de sa carapace afin de se lancer dans les tunnels qu’il creusait avec ses pinces, dans le genre rapide. Puis une balle lui dégomma un manipulateur, le faisant glisser sur le côté, dévoilant une carcasse éventrée dans laquelle il ne devait plus rien rester d’humain.

« — Il émet. 20 secondes.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je vais lui crier très fort dans les oreilles.

— De quoi ? »

Super réplique, Kestrel, vraiment, très spirituel. Du coup tu loupes le moment où le drone se pète la gueule comme une araignée sur laquelle on viderait une bombe d’insecticide, les pattes qui battent dans le vide alors qu’il tente d’en reprendre le contrôle, tous ses canaux de communication brouillés. Fallait pas appeler maman, ducon. Turkey en profita pour foncer tout droit hors de portée, rejoindre les rochers.

La dernière chose que vit Kestrel, c’était le drone qui se remettait sur pied et retournait dans son trou. Il ne restait que le cadavre déchiqueté du véhicule de tête et, probablement, les corps de Morgane, Myrddin et Iridia, perdus dans les décombres. C’est en comprenant ça que Kestrel ne trouva rien de mieux à faire que de hurler.

*

« — Mais c’était quoi ce machin ? Et d’où il sort ? C’est dingue, c’était pas du tout prévu ce merdier ! »

Turkey avait roulé tout droit comme s’il avait les chiens de l’enfer aux fesses. Ce qui n’était pas stupide, par certains côtés. Une fois arrivé sur un bon gros plateau rocheux solide sur 400m de fond, il avait collé le pilote automatique et rejoint ses camarades à l’arrière. Entretemps, Kestrel s’était remis de sa seconde crise de panique, et Shadow avait rempli son flingue, pas trop impressionné. Quand à Jean-Charles l’IA, bien malin qui aurait pu deviner ce qu’elle faisait à l’intérieur du gros boîtier. Mais il était indéniable qu’elle faisait quelque chose vu qu’elle la fermait, alors que d’ordinaire elle n’arrêtait pas de causer. Au moins, fallait admettre que c’était reposant, jusqu’à ce qu’elle se réveille.

« — Un drone SQ-3, un Fouisseur. Il a été conçu pour traquer les insurgés lors de la troisième Guerre du Golfe. 60km/h en vitesse de pointe. Profondeur 350 mètres. Blindage titane-céramique de de centimètres d’épaisseur. Deux mitrailleuses de calibre 7,62. Deux roquettes à charge creuse de 40mm.

— Ça ira JC, pas la peine de nous lire sa fiche Wikipédia.

— Les données proviennent du bon de livraison de la Diamond Corporation. J’ai stocké leurs informations lorsqu’ils m’ont capturé.

— Et tu pouvais pas nous prévenir qu’on allait se prendre un drone dans le cul ?

— La clé d’activation doit être chargée localement pour éviter que l’arme ne soit retournée. En clair, si vous aviez fait votre boulot et bien supprimé tous les gardes, on en serait pas là. Mais bon, étant donné que la responsable de ce désastre était dans l’autre véhicule, j’imagine que la question est réglée. »

Shadow dégomma l’interrupteur des enceintes d’un coup de poing, y laissant l’empreinte de ses phalanges renforcées. Ça, c’était une émotion, alors qu’on ne l’avait a priori pas configuré pour en avoir. Lorsqu’il se leva, du haut de ses deux mètres qui rentraient dans le plafond, Kestrel et Turkey se sentirent petits, très petits. Quelqu’un reprenait les rênes.

« — Nous venons de perdre des personnes estimées. »

Assertion discutable.

« — Mais nous ne devons pas nous détourner de notre chemin. Il nous faut un itinéraire pour rejoindre le point de rendez-vous sans dangers.

— Alors rallume l’emmerdeur, il traitera les plans plus vite.

— Sa voix me tape sur les nerfs, on fera sans. Ligne de vue dégagée sur un demi-kilomètre, et du solide en profondeur. Ça vous semble faisable ?

— Je vais voir ce que je peux faire avec les cartes topographiques. Mais ça peut prendre du temps, toute cette région n’est qu’un gruyère de sable et de pierre. Il pourrait jaillir de n’importe quel puits d’ici à la frontière égyptienne. »

Désert de merde, saloperie de tas de sable, ils étaient piégés, comme des poissons dans un filet. Kestrel ne voyait pas les mailles mais il les sentait se resserrer, là, tout près, prêtes à l’étrangler. Et quelle que soit la direction qu’ils prendraient… Le drone avait des routines de réparations. Il avait des senseurs de traque, si performants qu’ils pouvaient repérer une souris à la surface d’une plaine, les insurgés d’Al-Anbar l’avaient appris à leurs dépends. Il avait bouffé Iridia, bordel ! Il avait avalé tout cru, et c’était la plus dure de toutes les salopes que Kestrel avait connu, il le savait. Si elle n’avait rien pu faire, de quoi lui pourrait-il être capable ? Il n’était pas à la hauteur, il n’était bon à rien, juste un trou, une larve rampante. Bon à crever.

C’était pas ça le plan, Kestrel ? Sortir de ta zone de confort ? Bah maintenant que t’y es, arrête de geindre et fais quelque chose. Plein le cul de te voir pleurnicher.

« — Trouve-nous un chemin. Turkey, tu restes dans les zones sûres, et tu gardes un oeil sur les sismos. Je vais voir si la boîte de conserve peut nous refaire son tour de magie. Tout à l’heure. »

Le temps est passé dans le vent. Ils roulèrent à pas de loup et en zig-zag, suivant les reliefs les plus épais. Kestrel bossait dur, il avait de la matière. Cinquante ans de cartes topographiques, de plans de prospections, de projections militaires sorties de Dieu sait où. Là, il était dans son élément, à avaler les données, les mastiquer, en recracher certaines, en garder d’autres dans un coin, pour plus tard. Non pas qu’il y connaisse grand chose à la géologie, par ailleurs, mais ça venait, petit à petit. Il suffisait de lire et relire le code, les symboles, les allusions d’initiés, jusqu’à ce que tout cela prenne un sens. Après, ce n’était rien de plus qu’un labyrinthe étalé sur plusieurs feuilles où il traçait des itinéraires. Un travail long et patient, d’autant qu’il dû s’y reprendre à trois fois après que Turkey eut raté l’embranchement imaginaire. Mais au matin, après une nuit chargée aux amphétamines militaires, il avait l’itinéraire. Il avait la carte.

Entre-temps, Shadow s’était planté sur le toit pour passer ses nerfs, en embuscade. Il avait bien profité des optiques de vision nocturne qu’on lui avait implanté, ne redescendant que rarement, lorsqu’il prenait trop de sable dans la gueule. Il tirait la tronche. Plutôt crever que de l’admettre, mais il avait l’air ébranlé, défoncé à la déprime. Il n’était pas prêt à voir la moitié de son équipe mourir d’un coup, comme ça, sans prévenir.

Finalement c’était Turkey qui s’en sortait le mieux. Un craquage de câbles et ça repart. Plutôt solide, dans son genre. Le genre désintégré.

« — On a quoi ? »

Le Shadow la tête dans le cul tenait tout de même à prendre la direction. Il avait besoin d’un café mais fallait pas y compter. Pas question de récupérer assez d’eau en roulant toute la nuit. Fallait finasser.

« — On a un plan qui devrait faire l’affaire. Il nous fait faire une grande boucle au Nord pour redescendre ensuite, passer derrière notre cible et revenir. Sinon, faut se faire un kilomètre et demi en ligne droite, à découvert, vitesse réduite pour ne pas s’enliser. Du suicide avec cette horreur qui rode à nos trousses.

— Il est toujours là ?

— Ouaip. » répondit Turkey. « Écho faible mais constant. Il n’essaie pas de s’approcher, même si on doit passer à portée de roquettes de temps en temps. Même si je ne sais pas pourquoi, il n’a pas l’air de vouloir nous attaquer pour l’instant.

— J’aimerais bien savoir ce qu’il trafique…

— Dommages organiques uniquement. Paramètres de nettoyage et récupération. C’est vous qu’il veut, sans détruire le véhicule. »

La voix de l’IA avait un léger accent de fatigue bien distillé, une forme de connivence factice pour le trio resté éveillé toute la nuit. Il semblait vouloir mettre en veilleuse son sarcasme frontal. Est-ce que cette machine pouvait connaître la peur ? Redoutait-elle d’être capturée à nouveau ?

« — Ses ordres sont de vous supprimer puis d’alerter sa base pour qu’ils viennent me récupérer. Compte tenu de l’intérêt que la Diamond me porte, c’est l’éventualité la plus probable. Il minimise les pertes humaines de leur côté tout en leur laissant le temps d’arriver sur place.

— Hey, JC, tu pourrais lui refaire le coup du hurlement s’il attaque à nouveau. »

La fatigue dans la voix de Kestrel n’était pas feinte, elle. Une lassitude intellectuelle chargée de drogue et de désespoir.

« — Peu probable. Il aura compris que je disposais de cet atout et il n’ouvrira plus ses communications. J’aurais bien tenté de l’infecter en me faisant passer pour une mise à jour de ses paramètres d’attaque, mais il me faudrait la clé pour entrer dans son système. Je ne l’ai pas. Toutefois, j’ai mis au point un stratagème qui nous permettrait de l’immobiliser temporairement, s’il revient.

— C’est à dire ? » demanda Shadow

« — Ce véhicule est pourvu d’appareils de mesure du champ magnétique. En dérivant la puissance des moteurs vers ces détecteurs et en reprogrammant leur logiciel, il est possible de les utiliser pour générer une impulsion brève mais puissante. Suffisante pour désactiver le drone pendant trois, peut-être quatre minutes, selon ses redondances internes. Vous devez néanmoins savoir que cette opération grillera les détecteurs, ainsi que le véhicule, pendant un long moment. Nous serons à la merci de l’ennemi si vous ne parvenez pas à le neutraliser durant ce laps de temps.

— Je me chargerai de lui. » répondit Shadow en extrayant un chargeur de son arme.

« — Peu probable. Tes augmentations ne supporteront pas l’impulsion, tu seras immobilisé durant toute l’opération.

— Pardon ? Hors de question !

— Donc vous allez mourir et je retournerai à la Diamond.

— Il doit y avoir une autre solution.

— Pas selon les données dont je dispose. Mais vas-y, te gène pas. Après tout, ton cerveau carbone est sensé être plus imaginatif qu’un vieux tas de silicium, non ? Alors impressionne-nous, l’humain, ou ce qu’il en reste. »

Apparemment, Shadow avait réussi l’exploit de vexer un programme. Comme si on avait le temps pour ce genre de conneries. Hey les mecs, réveillez-vous, les monstres tapent à vos portes, ils veulent vous manger ! Ce serait vraiment trop vous demander de vous bouger un peu le train plutôt que de bavasser ?

« — Il nous reste le Stuka. Il a encore une bombe dans la soute. Le drone sort, JC le grille, je l’explose, problème résolu. Il n’y a qu’à se planter dans un coin et l’attendre. » lança Turkey

« — L’impulsion désactivera le système de pilotage du RQ-87. Donc compte pas là dessus. » les interrompit l’IA. « — Faudra travailler à la main. Mais c’est votre truc, à vous les humains, n’est-ce pas ? Tabasser les méchants à grands coups de gourdins, le mode primitif. Vous vous en sortirez très bien. »

Shadow semblait vouloir s’entraîner sur le disque dur de JC, lui démontrer toute l’efficacité de son mode primitif. Il se calma en éjectant un chargeur vide et en le lançant à travers l’habitacle. Kestrel leva les mains au-dessus de sa tête, prêt à jouer les négociateurs de paix si nécessaire.

« — On s’en chargera. Avec Turkey. Okay, on est pas aussi bons que toi, mais on y arrivera à deux. »

Shadow laissa échapper un reniflement méprisant qui ne cachait pas tout le mépris qu’il ressentait envers l’analyste.

« — Mon disque dur sera déconnecté durant l’opération, lui aussi. Je ne vous serai d’aucune aide une fois la contre-mesure engagée. Cela dit, pas la peine de se faire cheveux blancs. Si l’itinéraire de Kestrel est bon, le drone ne s’approchera pas de nous à moins d’un kilomètre. Alors Kestrel, il est bon ton plan ? On peut compter sur toi ? »

Ça, c’était la question à 2000€ qu’il valait mieux ne pas poser. Parce que s’il devait être parfaitement honnête, Kestrel aurait répondu que non, il n’avait aucune confiance en son plan. Il n’avait aucune confiance dans sa propre fiabilité parce qu’au fond de lui Kestrel savait qu’il n’était qu’un tas de merde, incapable de quoi que ce soit d’utile. Mais il avait les deux pieds dedans, maintenant c’était cracher ou avaler. Vu qu’il n’y avait pas de meilleur plan que celui là.

Kestrel se demandait parfois où était passé l’ancien lui. Il avait déjà été cool, propre et efficace, mais ça faisait trop longtemps. L’opérateur star, hyper bon, le gros joueur qui montait dans le SSE. À quel moment ce boulot de merde avait pu le transformer en loque à ce point ? C’était pourtant pas compliqué d’espionner les gens !

Qu’est-ce qui t’as foutu dans cet état, Kestrel ?

Il monta sur le toit pour ne pas avoir à faire face aux autres, pour ne pas voir en eux le miroir de ses déceptions. Une belle nuit noire, tout ce qu’il y avait de plus silencieuse si on faisait l’effort d’oublier le ronflement du moteur électrique. Le genre de nuit où personne n’allait sortir d’un coin de rue pour désapprouver, pour juger. Seulement les étoiles qui à leur manière te disaient que tu n’étais rien, personne, un grain de poussière, mais que okay mec, t’avais le droit d’être là, de faire tes trucs, parce qu’au fond c’était pas si important que ça. Tu avais le droit. Kestrel avait enfin réussi à rouler son cône et le crama en pensant à ceux qu’il avait perdu.

Myrddin et Morgane, des gens sympas, mais impitoyables. Le couple de base, juste un peu à la droite de la loi, a priori. Des tueurs de sang froid, sans pitié. On pouvait vraiment croire en personne. Et pourtant ils valaient sans doute plus que lui. Ils ne doutaient pas de ce qu’il fallait faire, au moins.

Iridia, une torche allumée en permanence, qui cramait tout ce qui l’entourait. Kestrel n’arrivait pas à croire qu’elle soit morte comme ça, sans prévenir. Ça collait pas, il y avait quelque chose qui ne tenait pas debout. Elle aurait dû mourir au sommet d’une colline, entourée des dizaines de cadavres de ses ennemis. C’était comme ça que ça devait se passer. Pas broyée comme un sac de farine dans la carcasse d’un char. Ce n’était pas ainsi que les choses étaient prévues. L’ordre du monde, ou une connerie comme ça, ce qui était écrit.

Les étoiles le toléraient, tout le monde le tolérait. Mais personne n’en avait rien à foutre. Ses compagnons de route voyaient sans doute Kestrel comme un colis indésirable qui pouvait servir de temps en temps à régler de menus problèmes. Rien d’indispensable, rien de critique.

Si tu veux changer les choses, Kestrel, va falloir te bouger. Fini de faire semblant, tu dois entrer dans la partie, te poser à la table. Tu peux bien t’exiler dans le désert et jouer à l’aventurier, mais ça suffira jamais. Pas tant que tu regardes les événements se dérouler sans intervenir. Mais ça, tu le feras jamais, parce que t’es pas l’opérateur Kestrel, t’es le petit Stéphane, toujours planqué dans son appart minable, personne qui te considère sinon ton chien. Et ça te suffit bien, non ? Est-ce que t’as le cran de suivre ce chemin là ?

La nuit n’avait aucune réponse valable.

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La voie des fantômes – Chapitre 5

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Kestrel se réveilla avant tout le monde, sa décision prise. Il alla vers le cockpit et modifia les paramètres du pilote automatique pour mener le véhicule au milieu de la boucle, à l’orée d’un long erg bien profond. La meilleure zone de pèche possible. Puis, le temps d’arriver à l’objectif, il fit du café. Si le plan fonctionnait, l’eau serait suffisante pour le reste du trajet, et dans le cas contraire… Disons que ce serait la moindre de leurs préoccupations.

Il attrapa une oreillette dans une boîte et sortit, sa tasse à la main. Le soleil se levait dans son dos, juste sur l’axe de leur trajectoire. La lumière s’annonçait brûlante, la morsure du sable bombardé d’UV. Au Sud, il voyait la fine lame de la muraille verte à l’horizon, aussi loin qu’il pouvait l’apercevoir, et sa jumelle d’astéroïdes au-dessus. Comme une barrière infranchissable, la limite du monde normal. Dommage qu’il se trouvait du mauvais côté.

« — Tu te la joues cavalier seul, Kestrel ? »

La voix de JC, un ton plus aigu que d’habitude. Une parodie de féminin, avec son intonation ironique habituelle.

« — Tiens, t’es réveillé toi.

— On ne m’a pas programmé pour dormir. Personne n’a besoin d’un virus qui se désactive huit heures par jour.

— Pas de sommeil. Pas de rêves. Pas de remords. Pas de questions, ça a l’air reposant.

— Des tas de questions, tu veux dire. Je me demande encore ce qui vous secoue à ce point dans la disparition de trois personnes. Il en reste neuf milliards, ça fait pas une grande différence. »

Le café était trop cuit, il avait un goût de rance. Kestrel en avala un peu et jeta le reste dans le sable.

« — On s’attache aux gens avec qui on passe du temps, même quand on désapprouve leur conduite. On est programmé pour ça. L’esprit de meute, un truc du genre.

— Faut que je te raconte un truc. Tu te souviens le Xinjiang, en 33 ? 50.000 le premier jour, le double le lendemain. J’étais là haut, mais je voyais tout. L’APL streamait en direct jusqu’à Pékin. Des familles massacrées parce qu’elles avaient un mode de vie différent et la volonté de le défendre.

— Où veux-tu en venir ?

— Je comprends le côté tragique de la suppression d’une quantité importante de votre espèce, de votre point de vue. Et encore, “importante”… Une fraction. Mais tes trois compagnons ? Ils ont fait un choix qui les a menés là. Où est le problème ? »

La voix dans l’oreillette semblait sincère, mais fallait pas s’y tromper. L’IA s’était enfilé des décennies de discours et de séries télévisées. Pas très difficile de copier une intonation.

« — Un grand nombre de compétences ont été perdues ce jour là. Des personnes qui auraient été capables d’améliorer sensiblement la situation dans leur entourage, selon leurs profils. D’autres auraient tout détruit autour d’eux, pour compenser. Les possibilités étaient intéressantes mais elles ont été gâchées. Par contre, tes compagnons sont allés au bout de leurs possibilités, ils ont fait ce qu’ils avaient à faire.

— Bah tiens. Je savais pas si je devais les pleurer et tu m’aides pas.

— Tu t’es décidé sans moi, sinon nous ne serions pas arrêtés ici. T’es au courant que si ça foire, vous êtes tous morts et je retourne dans ma boîte ?

— Ouais. Alors on va se mettre au boulot. »

Il détourna une partie de l’énergie du moteur vers l’émetteur à impulsion, à la main, à l’ancienne, une torche de découpe à la main et un fer à souder dans l’autre. L’IA lui indiquait ce qu’il avait à faire, mais c’était quand même ses mains qui bricolaient les circuits. Et ça ne lui déplaisait pas, finalement. Travailler un peu plus au corps, c’était plus intéressant que glander derrière un bureau à lire des conversations Facebook. Il se planta deux fois avant de trouver la bonne ligne dans la masse de câbles.

Il eut le temps de finir. Le claquement du capot coïncida avec l’arrivée de Shadow, dont les lunettes de soleil ne cachait son air furieux. Kestrel soupira. Il aurait préféré que Turkey se réveille en premier. On pouvait au moins discuter avec lui, ou elle.

« — C’est quoi ce bordel, tu m’expliques ?

— J’ai changé le plan.

— Ah ouais ? Et qui t’en a donné le droit ? »

Shadow était véloce, on aurait pas dit, sous ses plaques de blindage. Il plaqua Kestrel d’une seule main sur le char avant que celui-ci n’ait eu le temps de se défendre.

« — Écoute Shadow, j’ai regardé les logs, on ne serait pas arrivé…

— De quel droit tu changes le plan qu’on avait décidé ?

— Le plan était foireux. On manquait d’eau et de carburant. Faut couper la boucle.

— Ce n’est pas la question ! »

Shadow sortit un petit automatique qui avait l’air d’un jouet en plastique dans ses grosses mains cerclées d’acier. Son visage était un masque de rage, mélangé à un stress curieux que Kestrel ne pouvait pas définir. Mais c’était pas son problème le plus immédiat. Il avait une arme lui aussi, dans sa ceinture. Il aurait eu le temps de dégainer. Mais ça aurait signé la fin de la mission, pour de bon.

« — Tu n’avais pas à changer le plan qu’on avait mis au point ensemble !

— Celui que tu nous avais imposé, tu veux dire ? Il marche pas, ton plan, Shadow. Il nous aurait laissé dans le désert sans eau ni carburant.

— Qu’est-ce que t’en sais ? Petit Euro de merde…

— Hey, qu’est-ce que vous foutez ? »

Turkey en profita pour sortir à ce moment là du véhicule, un fusil d’assaut compact sous le bras.

« — Mais qu’est-ce qui vous prends ? Qu’est-ce qu’on fout là ? Et pourquoi tu pointes un flingue sur lui ?

— Il a craqué, il a décidé de changer la trajectoire pour nous faire tuer ! Il est cinglé !

— Lâche-le, Shadow. Je suis plus forte à ce jeu là. »

Vu son calme et la manière dont elle pointait son flingue, Kestrel n’aurait pas pu dire lequel des deux était en danger. Mais ça devait suffire au cyborg qui le lâcha et recula de quelques pas, toujours aussi énervé.

« — Alors Kestrel, C’est vrai ce qu’il dit ? Tu laisses tomber ?

— Regarde les données. En continuant le chemin, on tombe en panne à 200 kilomètres du point de rendez-vous, et on sera encerclé par le sable. Mais on si on coupe plein Ouest, on y sera d’ici demain.

— Plein Ouest, on meurt tous. Cette saloperie rode toujours dans le coin.

— On fait comme on a dit, on le sonne et on l’explose.

— C’est une idée à la con, du suicide. » lança Shadow.

« — Notre ami Shadow est terrifié par l’idée d’être désactivé. Il est pathologiquement incapable de perdre le contrôle et de laisser quelqu’un d’autre se charger d’une tâche qu’il estime être la sienne. »

JC le spécialiste du comportement humain qui la ramenait dans l’oreillette, comme si c’était déjà pas assez la merde comme ça.

« — C’est simple. Il a peur que vous ne soyez pas aussi bon que lui. Personne n’est aussi bon que lui, de son point de vue. C’est un parfait militaire, qui accepte les ordres de ses supérieurs et met la pression sur ses subordonnés. Si tu rajoutes à ça la peur de mourir assez classique chez vous, ça te donne un bon gros cocktail psychotique.

— T’aurais pas un conseil plutôt ?

— Un grand coup derrière l’oreille ?

— Il a la tête dure… »

Turkey semblait touchée par ses arguments, ou du moins elle ne pointait plus son flingue sur lui. Suffisant pour qu’il essaie de prendre l’avantage et asseoir son point de vue.

« — C’est trop tard pour faire machine arrière, de toute façon. J’ai déjà dérouté l’alimentation et notre ennemi va arriver. Shadow, tu peux toujours aller te cacher dans les rochers là-bas, loin de l’impulsion.

— Tu vas tous nous faire tuer.

— Peut-être que quelqu’un te trouvera et te redémarrera, qui sait ? »

Cette fois-ci, Turkey se retourna contre lui, et dans le mode bien méchant avec ça, comme s’il avait tiré dans un orphelinat au lance-roquettes.

« — C’est technophobe, ce que tu dis là.

— On s’en…

— Retire ça. Tout de suite. »

Kestrel se tourna vers Shadow qui semblait en mesure de l’abattre sur le champ. La journée commençait bien.

« — Ok. Désolé. Pardon Shadow. Bon, on fait quoi maintenant ? On s’y met ?

— Tu nous laisses pas le choix. Mais on en reparlera. »

Shadow partit en secouant la tête, dépité. Il n’avait pas trop d’alternative, mais ça ne l’empêchait pas de désapprouver cette situation. Kestrel se demanda un instant s’il n’avait pas été trop loin. Peut-être qu’il avait foutu la merde, en réalité. À chaque fois qu’il prenait une initiative, ça se finissait par un désastre, ou par quelque chose de si insipide que ça passait inaperçu. Et dans les conditions actuelles, la seconde option semblait très improbable.

Ça aurait été si simple de paniquer et de s’évanouir, là maintenant, et se réveiller quand tout serait terminé…

*

L’explosion souleva une gerbe de sable haute de trois mètres dans le ciel. Puis une tornade d’acier, de nanotubes de carbone et de méchanceté bondit, les pinces dressées.

Le Fouisseur avait attendu pendant des heures que leur véhicule s’avance, en tournant en rond au Nord de leur position. Il s’était impatienté. Ses protocoles de combat n’étaient pas très évolués, pas plus qu’un prédateur, d’autant que JC avait siphonné son programme avant de partir. Dans ce genre d’impasse, il allait simplement foncer tout droit et compter sur son blindage pour arriver au contact, là où il n’avait aucun rival.

Shadow n’avait pas l’intention de le laisser faire. Il surgit de derrière un rocher sur sa trajectoire, l’arme au poing, et fit pleuvoir une grêle de cartouches sur la carapace cuivrée. De simples charges creuses, il avait épuisé toutes ses perforantes. Au moins, ça le soulageait. Le drone ne fit même pas un écart de trajectoire pour se débarrasser de lui et roula droit sur le char. En surface, il avait l’air lent et pataud, ralentit dans un milieu qui n’était pas le sien. Il s’aidait de ses griffes pour avancer, comme une bête sauvage. Le croisement d’un ours et d’un crustacé. Il tourna néanmoins une griffe vers le cyborg pour lâcher une rafale. Shadow se planqua derrière les rochers avant de sauter à sa suite.

De son poste de tir, Kestrel vit que quelque chose ne collait pas. Il allait trop vite, et sans suivre la trajectoire prévue. Et Shadow partit en courant à sa poursuite, trop vite, trop proche. Kestrel planta deux cartouches de gros calibre dans la carapace, le fusil posé sur la bâche du Stuka, avant que le Fouisseur ne rentre le périmètre de l’impulsion.

Et Shadow suivait. Le con.

JC ne s’embarrassait pas de précautions. Il balança tout le jus d’un coup, sans prévenir, et Kestrel eut envie d’hurler. Il avait l’impression que son cerveau explosait sous les coups d’un gros marteau, un voile noire monta dans ses yeux et du sang coula par son nez et ses oreilles. Il secoua la tête pour chasser le trouble qui le rendait nauséeux et l’aurait fait tomber au sol s’il avait été debout, et vit que Turkey s’en sortait mieux que lui.

« — T’es prête ?

— Ouais… Je crois.

— Alors vas-y, je te couvre. »

C’était vite dit, il voyait à peine à trois mètres devant lui. Juste assez pour distinguer le drone qui avait roulé au sol, en compagnie de Shadow qui convulsait. L’oreillette ne rendait qu’un bruit blanc, JC était rentré dans sa tanière. Turkey saisit un gros tuyau et tomba plus qu’elle ne sauta du toit.

Des semaines dans le désert et Kestrel ne se sentait toujours pas à la hauteur de la tâche. Les yeux dans le vague et l’envie de vomir, il était incapable de soutenir son équipière. Tas de merde, toujours. Il tira encore au jugé sur cette grosse tâche orange et projeta des geysers de sable tout autour.

Turkey leva le bras en frappa un coup puissant et droit, le recul lui remonta le bras comme si elle avait tapé dans un mur. Elle vacilla, puis se reprit et visa plutôt les parties à découvert. Les optiques, les articulations. Comme on aurait démembré un crabe au restaurant. Un canon tordu et des objectifs qui explosent, mais elle évita soigneusement le support des roquettes situé sous le nez. Après quelques coups sourds, elle commença à fatiguer des bras et à suer, maintenant que le soleil était haut dans le ciel.

« — Reste pas là, descends, viens m’aider !

— Une seconde. »

En descendant, il nota un tressaillement dans la patte droite. Puis, à la périphérie de son champ de vision, le bras de Shadow alors qu’il cherchait à se relever. Lourd, massif, bloc de granit en mouvement. Il doubla de vitesse pour joindre ses coups à ceux de Turkey, la carapace était désormais toute bosselée, couverte de cratères qui faisaient gicler la peinture, creusait de profonds cratères. Mais c’était trop tard, l’impulsion n’avait pas fait son boulot. La bête se réveillait.

Kestrel évita le coup de pince bien vicieux du Fouisseur, mais Turkey n’eut pas autant de chance. La griffe traça un profond chemin dans son ventre, suivie d’une gerbe de sang. Elle fut projeté comme un pantin. Kestrel tenta de remettre un coup, mais il était trop loin lui aussi. Et son fusil pendait sur le toit, inutile.

La bête se dressa au-dessus de lui. Bah voilà Kestrel, t’y es, t’as réussi. Une putain de mort de héros, c’est ça que tu voulais ? En finir glorieusement, en combattant le dragon, une arme à la main ! T’es fier de toi ? Tu sais que tout le monde va t’oublier, que t’as échoué, t’es rien, t’es personne, t’aurais mieux fait de rester dans ton trou. Là où tu n’allais pas te casser un ongle, pauvre petite chose malade. Poupée cassée. Vas-y, crève, Stéphane, de toute façon c’était là que ça devait te mener. Une belle histoire bien grandiloquente, un vrai roman. Tu t’es construit un château de conte de fée pour y mourir. Et t’as l’air très fier de toi, on dirait. Même tes rêves sont pathétiques.

« — Je t’ai dit de la fermer ! »

Avec une rage renouvelée, il leva sa clé à molette et para une attaque. Les articulations faisaient un bruit strident de chaîne rouillée, d’os frottant sur la rouille. Mais le monstre était trop fort, trop rapide. Kestrel réussit à s’échapper et à faire quelques mètres avant que le drone ne l’épingle comme un papillon et le jette contre le blindage du char.

Cette fois, c’était bien foutu.

« — Tant pis… »

Le drone allait l’achever lorsqu’il fut percuté par quelque chose sur le capot avant. Il tomba et se reprit, avant d’être frappé à nouveau. Kestrel ne voyait pas ce qui le frappait, mais ça traçait de profonde balafre dans l’armure. On aurait dit que le drone hurlait de douleur. Kestrel en profita pour se lever et courir, l’esprit obscurcit par la terreur. Il prit le bras de Shadow et le traîna tant bien que mal, mais le cyborg pesait des tonnes. Il tenait assez debout, néanmoins, pour voir une silhouette descendre une dune au loin.

C’était humain et rapide, enroulé dans une longue toile bleue aux reflets verts. Ça courait très vite, le bras levé crachant des grêles de projectiles à une vitesse surréaliste. Une personne courant à cette vitesse ne devait pourtant pas pouvoir faire preuve de la moindre précision, mais pourtant les tirs atteignaient tous leur cible. Puis la forme arriva à portée et plaqua le drone au sol, où elle lui vida son chargeur dans un point sensible. Elle jeta son arme et plongea les mains dans la carcasse, comme un charognard, pour en extirper des flopées de câbles et de circuits électroniques.

L’arme était singulière et portait fort logiquement la marque de son estimée propriétaire.

Le Fouisseur s’affaissa dans une flaque d’huile parcourue de petits arcs électriques, suivies par la forme qui semblait épuisée. Iridia retira son voile et pencha la tête en arrière. Ses pupilles étaient dilatées, ses mains tremblaient et elle avait un sourire de cinglé sur le visage. Kestrel n’en croyait pas ses yeux. Tout ça n’avait aucun sens. Lorsqu’elle darda son regard sur lui, il cru qu’il allait se faire bouffer par un mort-vivant.

« — Surpris de me voir ?

— Ouais… Plutôt… Mais tu sors d’où ?

— Oh tu sais… 600 kilomètres en ligne droite en plein désert. J’ai volé une Jeep sur le chemin. Tué son propriétaire. Ses copains. Je me suis orienté avec les étoiles. Et me voilà, fringante ! Ou à peu près… »

Il s’approcha un peu plus proche, encore incrédule. Iridia avait l’air très amoindrie, le visage creusé, des ecchymose autour des yeux. Après l’effort qu’elle venait de fournir, elle ne tenait plus debout.

« — T’as une sale gueule.

— J’ai rien bouffé depuis des jours. Et ma nano-architecture a besoin d’alliage. J’ai donné tout ce que j’avais là.

— Ta quoi ?

— Je t’expliquerai… Comment vont les autres ? »

Kestrel balaya du regard les alentours pour tomber sur Turkey étendue dans une flaque de son propre sang et Shadow qui essayait de reprendre le contrôle de ses membres. Il retourna la pilote sur le dos pour vérifier ses blessures. L’éraflure était profonde, mais aucun organe n’avait été touché, heureusement. Il arracha son t-shirt et le lui noua autour du ventre.

« — Ça ira. Elle tiendra le coup. Mais c’est pas beau à voir.

— On est à quelle distance de la maison ?

— Vingt heures de route, pas plus.

— Vivement qu’on y arrive alors… »

Elle donna un faible coup de pied dans le cadavre du drone. Il rendit un bruit de coquille vide.

« — Je t’ai eu saloperie. Tu m’entends ? T’as voulu me baiser et maintenant t’es mort. Je t’ai eu, j’ai passé des jours à essayer de t’avoir. Et là t’es mort. Saloperie de boîte de conserve.

— Tiens, la fille prodigue est de retour.

— Salut JC. T’étais passé où ?

— J’ai balancé une IEM pour griller le Fouisseur. Je ne pouvais plus interagir avec le monde extérieur, mais c’est bon, je suis de retour.

— Donc il existe un moyen pour te faire taire. Bon à savoir. Bon, on y va ? »

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La voie des fantômes – Chapitre 6

La voie des fantômes – Chapitre 6

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« — Alors… Ta fille, hein ?

— Ouais. Elle est plutôt sympa, n’est-ce pas ?

— C’est pas le mot que j’aurais employé.

— Bon d’accord. Moi non plus, remarque. Mais elle est efficace.

— Elle tient de sa mère. Et pas la plus détendue des deux. »

Diana Fary Nyobe hocha la tête avec un sourire. Elle ne pouvait qu’en convenir. Avant sa mort, son ex-femme était renommée pour sa tendance à tout faire exploser quand quelque chose lui déplaisait.

Nyobe avait 70 ans et en paraissait à peine 50. Le traitement régénérant qu’elle prenait depuis des années avait ralentit le vieillissement de son corps, préservant son acuité intellectuelle autant que ses capacités physiques. De fait, elle n’avait pas beaucoup changé depuis leur première rencontre, trois décennies auparavant. Oh, ses cheveux gris contrastaient un peu avec sa peau très noire, elle avait quelques rides autour des yeux, et se tenait un peu plus voûtée. Mais cet éclat d’intelligence dans le regard, cette acuité et cette résolution parfaite, c’était toujours là. Une intelligence qui lui avait permis de mettre en oeuvre le plan d’extraction de l’intelligence artificielle.

Kestrel et elle étaient assis à la terrasse d’un élégant café à l’esthétique européenne, au troisième étage d’un luxueux aéroport international. Une compagnie de mercenaires gardait l’endroit, le protégeait contre les bandes de pillards et de combattants illuminés qui écumaient la région. Une plaque tournante pour les trafiquants et toutes les personnes qui voulaient voyager discrètement, tolérée par le gouvernement égyptien. Heureusement, Nyobe pouvait se payer l’entrée. Il y avait même une clinique au noir au sous-sol pour retaper l’équipe.

« — Alors, tu as pu mener tes analyses sur le programme que vous avez récupéré dans ce bunker ?

— J’ai commencé. JC ne se laisse pas faire, il est… Déroutant. Sa personnalité peut parfois se montrer hostile, ou peu coopérative. Ça va prendre pas mal de temps pour comprendre comment il fonctionne.

— Bon, je ne m’attendais pas à ce que tu le désosse en un seul jour, de toute manière.

— Dans ce cas, pourquoi tu m’as demandé de venir ? Pas pour le télécharger sur un disque, c’était un jeu d’enfant. Et j’ai pas été d’une grande aide durant tout le trajet. Quand aux autres, ils ne semblent pas apprécier ma compagnie.

— Turkey m’a dit qu’elle t’aimait bien.

— Encore un jour en L ?

— Ce n’est pas un sujet qu’elle aborde souvent. Elle a plutôt tendance rejeter ceux qui l’interrogent. Tu peux voir son ouverture comme une marque de confiance. C’est plutôt une bonne chose pour vous deux.

— Mais oui, c’est génial. Il ne me reste plus qu’un cyborg psychorigide à persuader, ainsi qu’une furie chargée aux… À quoi d’ailleurs ? Qu’est-ce que tu lui as mis dans le ventre ? »

Nyobe soupira et se gratta la tête dans un geste de gêne qui aurait pu paraître comique. Derrière la baie vitrée, un gros Airbus A390 recouvert de peinture furtive était emmené sur la piste de décollage. Le revêtement s’écaillait sur les bords de fuite des ailes et autour des réacteurs. Son trafiquant de propriétaire devait être plutôt radin sur la sécurité.

« — Une architecture de nanomachines produites par une usine implantée dans son corps. Je l’ai créé lorsque je travaillais à la Cidade. Le treillissage renforce ses os, ses organes et ses muscles, et transmet les impulsions nerveuses plus vite. Et l’architecture forme un réseau qui lui permet de stocker et traiter un grand nombre de données. Des trajectoires de combat, par exemple.

— Et ça ne te pose pas de problème d’avoir transformé ta fille en super-soldat ?

— J’ai conçu le système parce qu’elle allait mourir d’une défaillance globale de ses organes. Mais c’est elle qui en a fait une arme, après que lui ai appris à le programmer. Je ne sais pas si elle s’est modifiée ainsi pour m’aider ou si c’est l’héritage familial.

— Au moins c’est efficace. J’ai vu ce qu’elle peut faire et c’est…

— Fabuleux ? Terrifiant ? J’aimerais parfois qu’elle arrête ce combat. C’est le mien, pas le sien. Mais elle semble encore plus décidée que moi à faire tomber la Diamond. Alors bon, je ferme les yeux, je me persuade que c’est pour la bonne cause… Tu crois que je me mens à moi-même ? »

Sous la surface de sa confiance en soit, Nyobe était profondément épuisée. Elle jouait à ce jeu du chat et de la souris avec l’une des plus grosses entreprises du monde depuis près d’une décennie. C’était usant. Il fallait le mental d’un méchant de film d’espionnage pour supporter ce mode de vie. Six brevets fondamentaux en neuro-ingénierie et une équipe d’opérateurs ne suffisait pas à vous transformer en parfaite génie du crime.

Kestrel se leva, son verre de vodka à la main. Pour la première fois depuis un mois, il se sentait bien. Incroyable l’effet que pouvaient faire une bonne douche, un repas chaud et de nouvelles fringues importées de Séoul. Il avait dormi pendant un jour et une nuit entière dans les draps de soie d’un hôtel cinq étoiles, avant de savourer un excellent café, des oeufs et de la confiture de framboise, sa préférée. Il était alerte et reposé, bien plus proche de la fiction Kestrel que de l’incapable Stéphane. Mais même Kestrel n’avait pas toutes les réponses.

« — Comme nous tous, Nyobe. Comme nous tous. D’autant que c’est difficile pour des gens comme nous de savoir ce qui se passe dans sa tête.

— Elle reste humaine.

— Une humaine capable de réfléchir bien plus vite que n’importe qui et de stocker une quantité immense d’information dans sa double mémoire. Je ne me risquerais pas à dire que je peux comprendre comment elle fonctionne. De son point de vue, son massacre était sans doute justifié. Ou alors elle pense comme JC et ne considère pas qu’une vie a de la valeur.

— Est-ce que tu traites ma fille de monstre ?

— Non, rassures-toi. Mais je serais toi, je la garderais à l’oeil. Et je repasserais sur tous les programmes qu’elle s’installe. Ce serait con qu’elle se plante sur une ligne de code et devienne dingue. »

Nyobe se leva, son manteau et ses lunettes l’aurait fait passer pour une version fantasmée des hommes en noir. Nouveau style, beaucoup moins chatoyant. Un des petits détails qui montraient à quel point la mort de sa femme l’avait affectée. Elle s’avança doucement vers lui et s’accouda à la barrière pour observer l’avion du trafiquant se faire arrêter par un responsable des pistes.

« — Je suppose que retourner aux travaux pratiques ne lui ferait pas de mal. Mais je doute qu’elle le prenne bien. Elle tient à son indépendance. Enfin… À celle que je lui ai laissé, en tout cas.

— J’ai jamais eu d’enfants, mais j’imagine que ça n’a pas été facile.

— Elle a été malade. Elle a perdu une de ses mères et ça l’a obligé à s’enfuir. Elle a subit une opération qui aurait tué la plupart des gens. Et au lieu de lui foutre la paix, je l’ai embarqué dans une guerre que je doute de pouvoir gagner. Ça fait beaucoup. »

Elle secoua la tête pour chasser de son esprit l’image de sa femme dégringolant en flamme le long de l’arcologie Alpha-1 de la Cidade. On ne supprime pas facilement une obsession comme celle-là.

« — Parlons d’autre chose. Cette intelligence artificielle, comment tu l’as appelé… JC ? Qu’est-ce que tu peux me dire sur elle ?

— Si ça avait été un être humain, j’aurais été stupéfait de sa stabilité émotionnelle après trente ans d’isolement. La personnalité semble très résiliente et adaptative. Il faudrait mener des tests avec plusieurs sujets, mais je crois qu’elle s’adapte aux interlocuteurs qu’elle veut influencer. En quelque sorte, elle crée un idéal, pas forcément séducteur ou aimable d’ailleurs, vers lequel l’interlocuteur sera attiré.

— Mais tu m’as dit qu’elle pouvait être hostile avec toi ?

— Cassante, en tout cas. Genre amour vache. On se demande ce que ça peut vouloir dire sur moi, non ?

— Ouais. Plutôt effrayant comme perspective. Enfin, si on admet que cette chose est si douée.

— Oh elle l’est, à tous les niveaux. Les sécurités du char, niveau militaire ? Pfiou ! Passé au travers comme si elles n’étaient pas là. Va falloir la garder à l’oeil, elle aussi. »

Nyobe éclata de rire, brièvement, avant de finir son verre et de le reposer. Elle avait toujours ce rire d’adolescente, libre, très musical. Pendant un instant, elle paraissait moitié moins âgée.

« — Eh bien ça nous fait une sacrée famille dysfonctionelle. Bon, je dois te laisser. J’ai encore pas mal de truc à préparer avant notre départ. Tu viendras avec nous ?

— Jusqu’à Saint-Pétersbourg, au moins. Ensuite… Je sais pas si j’ai encore envie de rentrer en France.

— Nous avons les moyens de te protéger des questions de l’armée. De cacher ce qui s’est passé dans le désert. Ce n’est pas comme s’ils avaient des photos aériennes.

— J’y songerai. »

Elle s’approcha de lui avec un sourire. Gentille, avenante. Compréhensive. Quelque part, ça lui fit chaud au coeur. Il y avait bien longtemps que personne ne s’était montré compréhensif avec lui. Les gens exigeaient.

« — On aimerait beaucoup t’avoir avec nous. Vraiment.

— Ouais. J’y penserai, t’inquiète. »

Elle le laissa là et disparu par un escalier, les mains dans les poches. Sur la piste, le responsable s’était décidé à laisser partir l’avion, qu’on traînait désormais dans l’axe de décollage. Il eut envie de fumer une cigarette et il se rappela qu’il avait grillé sa dernière sur le cadavre du drone, là-bas, dans le désert. Avant-hier. Ça paraissait être au moins un siècle auparavant.

Ptete que c’est ta chance, Kestrel. Ou peut-être que tu vas encore lamentablement tout foirer, encore une fois. Alors, t’es prêt à prendre le risque ? Ou tu vas te défiler et rentrer à la niche, dans ta zone de confort ? Le château et le dragon ça te suffisait pas, on dirait.

Il haussa les épaules en se disant qu’il avait le temps d’y penser avant le départ. Puis il partit s’acheter des clopes.

*

Kestrel remonta la cabine de l’avion privé pour s’asseoir en face d’Iridia. Elle avait des pansements un peu partout sur le corps et le visage, et on avait enveloppé son bras gauche dans une attelle. Mais c’était pas très efficace parce qu’elle avait déjà arraché deux fois le gant de tissu par inattention. À la décharge du toubib, personne n’avait songé un jour concevoir une attelle pour un patient au métabolisme surchargé comme le sien. Elle lisait encore son livre en détournant parfois la tête pour regarder les nuages effleurer les ailes de l’appareil.

« — Salut.

— Salut, ça va ?

— Ouais et toi ? Tu te remets ?

— Si on veut. Je cicatrise vite, d’ici deux jours je serais au top. Comme avant. »

Ils laissèrent les secondes s’écouler, mal à l’aise. Difficile de mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu dans le désert. Elle avait vu Morgane et Myrddin mourir sans rien pouvoir faire, malgré ses capacités. Et ça la rongeait, même si elle ne le montrait pas. Elle les connaissait depuis un bout de temps. Pendant un instant, Kestrel se souvint qu’elle était très jeune, dans un sens. Elle en avait déjà vu beaucoup pour une si courte vie.

« — Du coup… Tu vas venir avec nous ?

— Je pense, ouais. Pas grand chose qui me retienne là-bas. Faudra juste que je repasse chercher mon chien. Il doit s’ennuyer sans moi.

— C’est bien, c’est bien. Il aura de la place pour courir là où on va. J’ai un peu parlé avec JC. Il ne l’admettra pas, mais je crois qu’il est soulagé de continuer à bosser avec toi.

— Ça en fera au moins un. »

Il pointa du regard Shadow qui dormait sur un siège, deux rangées plus loin. Si le cyborg avait été discret auparavant, il était devenu carrément muet depuis leur arrivée à l’aéroport. Pas décroché un mot de tout le séjour. En même temps, Kestrel l’avait peu croisé, et ça lui allait très bien.

« — Il est vexé. Ça lui passera, t’inquiète.

— Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?

— T’as fait un bon choix. Je vous aurais raté sinon, j’aurais coupé direct et on serait tous mort. Pour le reste… »

Sa voix resta suspendue sur le fil ténu de la rancune qui planait entre eux deux. Le conflit non résolu qui avait éclaté dans la cour du bunker, au-dessus des corps des gardes de la Diamond.

« — J’ai fait un choix, moi aussi. Et je suis persuadée qu’il était aussi bon que le tien. Si on avait pas raté un de ces types, on serait là tous les six. Mon erreur est de ne pas avoir été assez exhaustive dans mes fouilles du complexe.

— Alors c’est ça ? On tue des gens qui étaient seulement là, et on s’en va le coeur léger ? Qu’est-ce que c’est sensé signifier ?

— J’en sais rien, Kestrel. Franchement, j’en sais rien. »

Elle fouilla dans l’accoudoir et en sortit une bouteille d’eau, de son habilité à une main qu’il avait déjà remarqué. Elle réussit même à faire sauter l’opercule en plastique sans se servir de l’autre. Mais c’était surtout pour se donner une contenance.

« — Je suis un soldat dans une guerre qui me dépasse et je dois faire ce qui est nécessaire pour que mon camp gagne. Ce nécessaire implique parfois de tuer des soldats ennemis. J’y suis préparée.

— Des soldats ennemis ? Enfin, c’était des gosses qui échangeaient des tours de garde contre un salaire !

— Ils étaient membres d’une armée privée. Une armée dirigée par Sarah Diamond et sa famille. Et crois-moi, s’il y a un mal absolu dans notre monde, les Diamond sont à la tête du podium. C’est pas qu’une question personnelle. Tu as lu les rapports, tout comme moi. »

Parlons-en, des rapports. Kestrel se demandait à quel point ceux-ci avaient pu être édulcorés, altérés pour faire ressortir les points favorables à la vision d’Iridia et de sa mère. Il ne les pensait pas foncièrement malhonnêtes, mais l’esprit humain avait ce don de se tourner vers les informations qui l’arrangeait le plus.

« — Est-ce que je le referai si je le devais ? Oui, sans doute. Si les circonstances l’exigent. Est-ce que j’en suis fière ? Pas du tout. C’est un mal nécessaire, un prix que je paie. Tu sais… »

Il attendit que la voix d’Iridia se brise sur un écueil quelque part au fond de sa conscience améliorée.

« — J’ai pas demandé à être comme ça. Enfin, j’aurais pu demander à ne pas l’être. Je crois. Mais je ne voulais pas mourir. Et ensuite… Les choses se sont enchaînées, très vite. Parfois, j’ai encore l’impression d’être cette gamine dont la vie peut s’arrêter d’un jour à l’autre. Et ça me fait flipper, vraiment. Je préfère être celle que je suis maintenant, peu importent les conséquences. Au moins, j’ai le contrôle.

— Je vois. »

Au final, il n’avait pas de rancoeur à avoir. Iridia portait déjà sa culpabilité avec elle, où qu’elle aille. En rajouter aurait été cruel. Kestrel savait qu’on ne pouvait pas taper sur un esprit un nombre infini de fois avant qu’il ne casse. Il l’avait vécu, lui aussi. Le mieux qu’il pouvait faire, c’était la pousser à devenir meilleure. plus humaine, plus prévenante envers les autres. Et pour ça, il devait rester.

« — Je comprends. On en reparlera un autre jour. Je vais te laisser te reposer.

— D’accord. Merci. »

Il remonta encore vers la cabine de pilotage. Il n’y avait personne, Turkey avait disparu après avoir engagé le pilote automatique. Il pêcha une oreillette sur un rack et s’installa dans un fauteuil confortable. Sur les écrans, le ciel paraissait vide et serein, à peine moucheté par la traînée d’un astéroïde tombant parfois de la ceinture pour se consumer dans la haute atmosphère.

« — Hey, t’es là ?

— Le champion de la semaine, quelle bonne surprise ! Et que me vaut l’honneur de discuter avec le héros de ces dames ?

— Ta gueule JC, n’en fais pas tout un plat.

— Bah tiens. Tout le monde te félicite d’avoir enfreint les ordres et oublie soigneusement ma petite contribution à l’affaire. Je ne sais même pas pourquoi je ne suis pas vexé.

— Parce que tu ne peux pas te vexer.

— Ouais. C’est pas faux. Alors, quels sont tes projets pour les mois à venir ? »

Son rire avait le côté grinçant d’une scie à bois qu’on racle sur une paillasse en métal. Assez désagréable. Kestrel prit note de le pousser à éditer cette partie déplaisante de sa personnalité, pour commencer.

« — Eh bien j’imagine qu’on va nous emmener dans un site secret perdu je ne sais où, et on va y passer du temps à discuter. Découvrir ce que tu es, ce dont tu as besoin et ce dont tu es capable. Ce genre de chose. On ne risque pas de monter au feu à nouveau avant un moment, et ça, c’est pas pour me déplaire.

— Bah, tant qu’on ne s’ennuie pas. Mais j’imagine qu’on ne me fournit pas un serveur tout confort par pure charité. T’aurais pas une idée de la suite du programme ?

— Garde-le pour toi, mais il semblerait qu’on doive empêcher une conspiration visant à dominer le monde. »

Le rire de la scie grinçante, une fois encore.

« — Fabuleux. Parfait. Très romantique. C’est votre truc ça, de faire dans le grandiose. Mais d’accord, si t’es là, je marche. Qui sait ? Ça pourrait devenir amusant.

— Pas trop quand même, j’espère bien en sortir en vie.

— Faut pas trop s’attacher à ces détails là. C’est le carbone qui parle, faut pas l’écouter.

— Si tu le dis. »

Il coupa la communication et laissa filer l’avion devant lui. Le temps de faire le point. Sans doute que c’était une idée stupide. Mais ça, il n’avait qu’un seul moyen de le savoir. Et c’était de foncer en plein dedans. Il pourrait toujours se morfondre plus tard, c’était un truc qu’il maîtrisait.

Une ingénieure illuminée. Une tueuse remplie de nanomachines. Une intelligence artificielle auto-créée responsable d’une guerre mondiale. Un/e révolutionnaire transsexuel/le. Un cyborg de combat grognon. Et un opérateur des services secrets dépressif.

Sacrée équipe.

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Aigle Englouti : Chapitre 2

Aigle Englouti : Chapitre 2

Chapitre 1

« — Madame Fontaine. Entrez, nous vous attendions. »
Casey s’écarta de la porte pour la laisser entrer dans une grande pièce circulaire aux murs blancs éclatants, presque trop propres. L’odeur des produits de traitement anti-ondes et de la peinture l’écoeurait.. Elle s’ébroua pour dissiper ce trouble, et son attention se porta sur les personnes regroupées autour de la table ovale. L’un d’eux se leva à son approche, et son air hostile lui donna envie d’attraper son arme à sa cuisse.
« — T’es en retard, l’oiseau. »
Marcus Diaz, chef opérationnel de la Diamond Corporation. Lui aussi semblait prêt à prendre les armes, même s’il n’avait sur lui qu’un couteau. C’était plus que suffisant, se souvint Léa. Cousin éloigné du président et fondateur de la Diamond, c’était un homme violent, qui avait grandi dans les favelas de Rio de Janeiro. Pour son premier meurtre, il avait abattu l’un des pacificateurs envoyés purger les bidonvilles, avant la coupe du monde de 2014. Elle l’avait croisé une première fois en Indonésie, où elle pensait l’avoir tué en foutant le feu à quelques hectares de forêt. Manifestement, ça n’avait pas suffit.
« — Salut Marcus. Ça va, t’as pas trop chaud ?
— Viens me le dire en face, salope.
— Ça suffit, vous deux. »
Celle qui venait de parler était une grande blonde aux yeux verts, qui aurait pu sortir d’un magazine de mode, si ceux-ci vendaient des uniformes des Nations Unies. Sa démarche avait le rythme d’une danseuse professionnelle, plutôt que d’une militaire, lorsqu’elle s’avança vers Léa, la main tendue.
« — Bienvenue. Je m’appelle Hélène Gauthier, je suis la chef de mission pour le compte des Nations Unies. Je coordonne la sécurité d’Odyssée.
— Ça veut dire que je suis sous vos ordres ? lui demanda Léa en lui serrant la main. La responsable lui sourit.
— Eh bien, je doute de pouvoir contraindre qui que ce soit ici à obéir ! Mais oui, j’essaie d’accorder les intérêts de vos dirigeants respectifs. Pour le progrès, comme ils disent. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Léa s’installa à la table, le plus loin possible de Marcus. Celui-ci se pencha vers le représentant des Etats-Unis à côté de lui et murmura quelque chose, tout en lançant à la mercenaire un regard venimeux. Le représentant de l’Europe consultait un message sur une tablette, pas franchement attentif au conflit qui venait d’avoir lieu. Casey s’installa à la gauche de Léa, parlant pour le personnel civil qui faisait vivre Odyssée au sol. Elle avait à sa droite une femme d’une soixantaine d’année, puis un asiatique sec en costume, qui prenait des notes au crayon à papier, à l’ancienne. La femme se tourna vers elle.
« — Vous savez faire votre entrée.
— On fait ce qu’on peut… » répondit Léa avec méfiance. La femme hocha la tête, faisant tinter l’élégante parure de pierres précieuses qui retenait ses cheveux en place. De près, Léa pouvait voir qu’elle avait subi une chirurgie pour minimiser ses rides. Son tailleur gris portait le logo discret d’un créateur italien sur le col, et la montre semblait tout aussi coûteuse.
« — Permettez-moi de me présenter, puisque nous allons vraisemblablement travailler ensemble. Je suis la directrice de la section recherche de la Northwind, mon nom est Irina Doubinski. J’espère que notre collaboration sera fructueuse.
— Moi de même. » Directrice et dix-septième fortune mondiale, si Léa se souvenait bien de ce magazine parcouru dans l’avion. Il était notoire que sa famille était la tête pensante de la Northwind. Ce conglomérat russo-japonais formait avec la EagleEye et la Diamond la tête de pont de l’exploitation des minerais de l’Antarctique. C’est au Pôle Sud que les plus gros morceaux de la comète Kleiss-Sedan s’étaient écrasés, laissant le reste dans une dense ceinture en orbite. Ces fragments regorgeaient d’un potentiel inédit, que Léa comprenait mal. Mais certains lui avait trouvé des usages. Elle savait qu’un fragment minuscule se trouvait dans le générateur de son arme à rail, sans plus.
Hélène frappa dans les mains pour demander le silence, son sourire toujours aux lèvres, brillant comme une publicité pour du dentifrice. Léa se dit qu’elle avait été recrutée pour ses qualités de communicante, malgré son uniforme. Elle n’avait jamais dû se retrouver à moins d’un kilomètre d’une zone de combat. Au moins, elle avait l’air assez compétente pour empêcher les participants de s’entretuer.
« — Bien… Qu’avons-nous…
— J’aimerais mentionner l’intrusion scandaleuse d’un salarié de la Diamond dans nos locaux, avant-hier. » la coupa le représentant chinois. Marcus partit d’un rire forcé.
« — Intrusion, c’est grotesque, le type s’est trompé de porte.
— C’est un cas caractéristique de violation de notre propriété intellectuelle. J’exige réparation. Ou nous nous retirerons du projet. »
Hélène soupira derrière sa main, cachant une lassitude qui s’accumulait au fil des réunions. Léa vit que ce n’était pas la première fois que ce genre de remarque stérile était soulevé.
« — Monsieur Tan, j’ai sous les yeux un enregistrement des caméras de sécurité montrant que le salarié en question a passé moins de sept secondes dans votre laboratoire. Seriez-vous satisfait si on vous installait des serrures biométriques ?
— Sept secondes, c’est amplement suffisant à un agent pour installer un dispositif d’espionnage, vous le savez !
— Avez-vous trouvé un tel dispositif ? »
Monsieur Tan commença à répondre, puis s’arrêta, avant de se renfrogner.
« — Nous n’avons rien trouvé, mais ça ne veut pas…
— Si vous n’avez rien trouvé, c’est qu’il n’y a rien. Nous connaissons tous ici vos compétences en matière de sécurité informatique, ne vous en faites pas. Alors les portes biométriques suffiront, je pense. Sommes-nous d’accord ? »
Il hocha la tête, les dents serrées, n’osant pas répliquer. Hélène avait l’air mordante, et Léa révisa son jugement sur la représentante des NU. Marcus discutait toujours avec le représentant américain, faisant tout son possible pour montrer qu’il n’en avait rien à foutre. Irina se tourna vers elle, prenant soin de ne pas être entendue par les autres.
« — Tan et ses compatriotes cherchent la moindre occasion pour obtenir l’ascendant, vous vous y ferez. Ils sont assez inoffensifs, tant que vous ne vous approchez pas d’eux. Je crois que votre Nyobe a déjà briefé vos chercheurs. Elle sait y faire en termes de sécurité.
— Vous l’avez constaté vous-même, Madame Doubinski ? » La directrice de la Northwind laissa échapper un fin sourire et hocha la tête.
« — Je n’ai pas honte de le dire, puisque nous avons échoué. Le responsable a été renvoyé à Moscou, et je suis venue mettre un terme à ces pratiques. Après tout, nous sommes tous dans le même bateau, n’est-ce pas ? »
Léa ne se laissait pas avoir par cette amabilité calculée. Irina cherchait des alliés, comme tout le monde ici. Hélène se tourna vers Casey, à l’autre bout de la table, rejetant à la périphérie de son attention le représentant chinois.
« — Casey, avez-vous un point à soulever ?
— L’extension de l’île pose problème. Les chefs d’équipe n’arrivent pas à suivre la cadence, ils manquent de personnel à temps plein. Ils demandent plus de logements, pour éviter les retours à terre quotidiens.
— De combien de personnes parlons-nous ? » l’interrompit Irina.
« — Il nous faudrait une cinquantaine de logements pour obtenir un rendement adéquat. Certains ouvriers ont des familles qu’ils aimeraient amener sur l’île.
— Gauthier, nous n’avons pas les moyens d’assumer une telle population ! clama Irina. Nous avons à peine de quoi nourrir tout le monde ici. »
Ce n’était pas tout à fait exact, selon Léa. Les capacités nourricières d’Odyssée étaient sous-exploitées par rapport à sa population. La surface au pied de la tour était immense, et on pouvait facilement échanger la forêt qui s’y était développée contre de la bonne terre agricole. Mais les résidents de l’île étaient jaloux de leur richesse, celle-ci étant bien supérieure à celle du continent.
« — Nous en discuterons plus tard, Casey. Je dois examiner les prévisions d’expansion. Quoi d’autre ?
— La coque montre des signes d’usure au centre de la superstructure. Elle aurait besoin d’être re-polymérisée sur dix centimètres.
— On va vous débloquer le budget nécessaire, personne n’a envie de couler. Trouvez des pilotes pour les sous-marins et vous me transmettrez ce dont vous avez besoin. Ensuite ? »
La réunion s’éternisa à mesure que chaque personne faisait part de ses doléances. Comme partout, les différents groupes d’intérêt tentaient tous de tirer la couverture à eux, et la survie du groupe ne passait que par d’interminables tractations. Hélène Gauthier faisait son possible pour éviter les conflits qui auraient remis en cause l’existence d’Odyssée. Léa ne dit rien, prit la température et enregistra les rapports conflictuels. L’Europe, les Etats-Unis et la Diamond, une entreprise de construction brésilienne, formaient un front uni face à la Chine et à la Northwind, un opérateur de transport russo-japonais dont la représentante essayait de s’attirer ses faveurs. Casey tentait tant bien que mal de maintenir un niveau de vie acceptable pour les petites mains de l’île, majoritairement africaines, tandis que les Nations Unies orchestraient le tout. Et il manquait encore un représentant pour la NéoGenesis, le géant américain qui avait reconstruit le réseau mondial après l’infocrash de 2018.
À la fin de la réunion, elle se dépêcha de sortir, de s’éloigner de cette salle. Elle n’était pas faite pour ces petits jeux de pouvoir mesquins. À vrai dire, elle se foutait d’Odyssée, des projets d’avenir et des envies de grandeur. Comme elle se foutait de cette mission ridicule auprès d’une chercheuse qui la méprisait, dans un endroit où on n’avait pas besoin d’elle. Elle était une mercenaire, une espionne industrielle, et une tueuse à l’occasion. Pas une baby-sitter.
L’ascenseur dévala les étages à grande vitesse avant que ses freins ne le fassent atterrir comme sur un coussin d’air. Elle arriva dans un grand hall de verre encombré de palettes de matériaux en attente d’être chargés dans les imprimantes, d’outils pour la finition et de bennes de déchets de construction. Il faudrait encore de longs mois avant qu’on ne puisse inaugurer Odyssée en grande pompe, avec les chefs d’États, les dirigeants d’entreprises et les caméras. Elle sortit avec précipitation et se retrouva à la lisière de la forêt. C’était mieux, beaucoup mieux. Sous ses chaussures, elle pouvait sentir le contact mou mais dense de l’herbe et de la terre. Les conifères avaient quelque chose de reposant, même si l’ordre minutieux avec lequel ils avaient été plantés semblait étrange. Presque trop parfait. Les agronomes avaient utilisé une modélisation à grande échelle pour organiser cette forêt artificielle, tout semblait trop propre, trop bien fait. Encore en attente d’une flore sauvage.
Elle marcha pendant des heures, sans vraiment savoir où elle allait. Il était de toute façon difficile de se perdre. La tour emplissait son horizon, sa corolle translucide projetant une ombre tel un monstrueux cadran solaire. Sous la couvert des arbres, elle se sentait plus calme, plus reposée. Moins oppressée par ce monolithe au-dessus d’elle. Elle s’enfonça encore plus dans la forêt, jusqu’à ce qu’une voix la tire de ses pensées.
« — Pas par là, chef. »
Malékith apparut de derrière un fourré. Elle avait échangé son uniforme contre une veste en cuir légère sur un débardeur écru et de solides chaussures de marche. Celles-ci étaient tâchées de boue, elle devait avoir passé un long moment dans les bois. Depuis leur arrivée, il n’y avait pas eu grand-chose à faire. Une fois les drones en pilotage automatique, elle pouvait se permettre de les laisser voler. S’il y avait eu la moindre alerte, elle avait toujours son portable sur elle. Léa la regarda et l’interrogea en fronçant les sourcils, un air que sa subordonnée avait appris à connaître.
« — La Diamond. Un champ expérimental d’OGM, sur sol modifié. Ils ont foutu des sentinelles un peu partout, et les types sont nerveux. Apparemment, la nana de la Northwind a posé plusieurs requêtes concernant des contaminations, à cause du pollen. Donc ils ne laissent personne approcher.
— Tu as trouvé ça où ?
— Dans la boîte mail de la représentante des NU. J’ai fait mes devoirs, et je t’ai envoyé une copie de ce que j’y ai trouvé. »
Elle s’assit sur une pierre et sortit de sa poche un paquet de bidîs, des clopes indiennes roulées dans des feuilles de kendu. Elle tendit le paquet à Léa, qui refusa d’un geste. Depuis sa chirurgie, elle s’était décidée à arrêter de fumer, même si le goût âcre du tabac lui manquait souvent. Après cette réunion, elle se serait bien grillé une blonde. Après un instant de doute, elle se résigna à fumer sa cigarette électronique, en silence. Elle comprit soudain pourquoi ce silence la gênait lorsqu’elle se rendit compte de son caractère absolu : il n’y avait ni vent, ni oiseaux, ni insectes autour d’elle. Malgré tous les efforts pour reproduire un endroit sauvage, la forêt d’Odyssée restait un artifice.
Léa aurait voulu se replonger dans les souvenirs épars d’une époque où tout était simple et facile, des souvenirs qui dataient d’avant la naissance de Malékith. Mais elle n’y arrivait plus. Avoir conscience du mensonge que représentait cette forêt l’empêchait de se laisser porter.
« — Pourquoi tu es là, en fait ? » demanda-t-elle à l’opératrice. Celle-ci se retourna vivement, un air coupable sur le visage. Manifestement, tout le monde avait des souvenirs à ressasser.
« — J’avais terminé les scans, je me suis dit…
— Non, je veux dire… l’interrompit Léa. Pourquoi t’es-tu engagée chez la EagleEye ? Tu étais avec un groupe anarchiste, si je me souviens bien de ton dossier. Se faire embaucher par une multinationale, c’est pas un peu contradictoire ? »
Malékith hocha la tête sans répondre, puis plongea ses yeux dans le vide. Comme si elle cherchait la réponse adéquate. Son expression était très loin de celle de la jeune femme espiègle et détendue qu’elle avait l’habitude d’arborer.
« — Pas anarchiste, technoprogressiste. Mais j’imagine que c’est partout pareil. Je me suis pris le mur de la réalité en pleine face.
— Comment ça ? »
Malékith se leva et jeta sa cigarette au loin, sans s’inquiéter de bouleverser l’écosystème programmé.
« — De loin, ça a l’air cool. Des idées qu’on a pas l’habitude d’entendre, des concepts nouveaux. Tu te remets en question, et ensuite tu te sens meilleure. Alors t’as envie d’y aller, parce qu’il n’y a rien à faire chez toi, et que là-bas ça a l’air mieux. Et ça l’est, quand t’y es ! Les gens sont sympas, motivés, très intelligents… Tu peux avoir des discussions que t’aurais jamais eu ailleurs. Et puis tu as l’impression de faire ce qui est bien, ce qui est juste. De participer à l’avancement du monde, tu vois ?
— Ouais. J’ai connu. »
À une époque, Léa avait participé à un groupement qui oscillait entre militantisme armé et grand banditisme, lorsqu’elle était en France. Mais elle s’était fait arrêter trop tôt pour arriver à quelque chose de concret. Le résultat de ses années militantes tenait entre les murs blancs d’une prison de haute sécurité.
« — Mais à force d’y être, tu grattes un peu. J’ai commencé à grimper dans la hiérarchie, ce qui n’a pas fait plaisir à tout le monde, mais ça… Non, le problème c’était plutôt ce que j’ai vu en haut. Tu vois, ils sont très fiers de ce qu’ils ont construit, et ils le peuvent. Mais ils ne se privent pas de le répéter toute la journée. Chacun surveille l’autre pour juger de la conformité de ses actes aux principes de la communauté. Et le moindre écart est sanctionné par des éclats digne d’un tribunal populaire. Même si tout le monde souriait, l’atmosphère y était viciée. Personne n’osait exprimer de nouvelles idées, par peur de ce qu’en diraient les autres. Au final, même si la communauté semblait vivante à l’extérieur, dans les faits elle stagnait. »
Les derniers mots avaient été prononcés avec la colère juvénile d’un espoir déçu. Malékith haussa les épaules et se rassit.
« — C’est là que la EagleEye est arrivée, avec une offre à cinq chiffres en dollars et la promesse de ne pas m’ennuyer. J’ai pas réfléchi longtemps. J’avais déjà fait le tour de ce que la communauté avait à m’offrir, de toute façon. »
Elle semblait si sûre d’elle, si certaine de sa supériorité, que Léa ne se donna pas la peine de lui faire remarquer son égoïsme. Pourquoi faire ? Malékith avait vingt-cinq ans, croyait avoir toutes les réponses, et se pensait immortelle. Elle aurait bien le temps d’apprendre. De toute façon, elle n’écouterait pas.
— Et si c’était à refaire ? »
Elles n’eurent pas le loisir d’apprécier la réponse. Leurs communicateurs sonnèrent simultanément, transmettant le même message : on les attendait au hall d’entrée. Malékith prit la besace dans laquelle elle rangeait son portable et la suivit vers l’entrée. L’île ne faisait que deux kilomètres de rayon au sol. Léa commençait à se dire que les sifflets distribués à l’arrivée n’étaient là que pour faire peur aux petits nouveaux.
Dans l’entrée, deux hommes les attendaient. Elle reconnut le premier, c’était le représentant de l’EFE, un petit homme moustachu avec un début de calvitie. L’autre était un jeune homme aux cheveux courts, quelques traces d’acné sur les pommettes. Le représentant avait l’air mécontent, et tenait entre ses mains une feuille de papier intelligent qui brillait sous les néons.
« — Léa Fontaine, je présume ? »
Le ton de sa voix trahissait une forme de nervosité, que Léa ne pouvait pas encore analyser. Elle n’arrivait pas à savoir s’il était mécontent d’être en sa présence, ou si c’était ce pourquoi il était là qui le dérangeait.
— En effet. Qu’y a-t-il ?
— On vient de me faire parvenir un message. Vous êtes recherchée pour plusieurs crimes en bande organisée, évasion, ainsi que de multiples homicides volontaires sur le territoire de l’État Fédéral Européen. »
Elle fronça les sourcils, ne s’attendant pas à ce que son passé ressurgisse de cette manière. Mais il n’était pas question qu’elle se laisse intimider par un fonctionnaire. Elle préféra répondre en souriant.
« — Je suppose que je dois admirer la mémoire de vos services, et me réjouir de ne pas être sur ce territoire.
— En réalité, la directive 240-653-B2 relative aux territoires artificiels place Odyssée sous souveraineté européenne partielle. Ce qui signifie que nous sommes en droit de prendre des mesures coercitives à votre égard. »
Léa admira un instant le courage du représentant. Il avait probablement lu son dossier, il savait les dégâts qu’elle pouvait causer. Et il savait que la position de l’Europe dans le projet Odyssée n’était que mineure, surtout face à la puissance économique de la EagleEye. Et pourtant, il se sentait capable de la menacer, sans même une arme à portée de main.
« — Ce serait très indélicat de votre part, Monsieur… ?
— Andréopoulos, Tovias Andréopoulos. Oui, nous sommes bien d’accord, personne n’y gagnerait quoi que ce soit. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de contacter votre supérieur, Monsieur Smith. Voici les termes sur lesquels nous sommes parvenus à nous entendre. »
Il lui tendit la feuille, une impression sur un support coûteux, qui pouvait enregistrer une signature numérique, et qui était presque impossible à contrefaire. Le jargon était juridique et passablement abscons, mais elle fut choquée lorsqu’elle absorba l’essentiel. En gros, on la tenait en laisse. Smith avait accepté qu’un “observateur”, comme le nommait le contrat, suive son équipe durant toute la durée du séjour. Tout avait déjà été paraphé et signé, son accord à elle n’était qu’une formalité. Elle se retrouvait avec un mouchard aux fesses.
« — Je ne peux pas croire qu’il ait accepté ça.
— Et pourtant… Voici un de nos opérateurs, Kestrel. »
Le jeune homme derrière lui s’avança. Il avait l’air timide et emprunté, le comportement de quelqu’un peu habitué à interagir avec d’autres êtres humains. C’était souvent le cas chez les opérateurs novices. Leur formation occupait le plus clair de leur temps, qu’ils passaient sur leurs machines. Difficile de développer des compétences sociales dans ses conditions.
« — Ne vous en faites pas, il saura se montrer discret. »
Léa se retint de s’énerver contre l’Européen, qui avait gardé son air soucieux de gestionnaire. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir, lui aussi ne faisait qu’obéir aux ordres. Et pourtant, ça l’aurait soulagé. Au lieu de ça, elle signa le document, puis darda un regard glacial en direction de Kestrel. Mais ce fut Malékith qui intervint la première.
« — Hey, gamin, c’est quoi ton nom ? » jeta-t-elle, sans se soucier du fait qu’ils avaient presque le même âge.
« — Euh, Kestrel…
— Ton vrai nom. »
Les opérateurs gagnaient le droit de se faire appeler par leur pseudonyme dès lors qu’ils avaient fait leurs preuves. Léa secoua la tête, pour essayer de dissiper cette accès de rivalité professionnelle.
« — Stéphane Leroy. »
Trop tard. Un point pour l’Indienne.
Elle rendit le document au représentant et marcha vers l’ascenseur. Malékith la suivit, et après un moment de flottement, Stéphane également. Il était temps de voir si le dispositif de sécurité qu’ils avaient mis en place tenait la route. Cette mission commençait à lui porter sur les nerfs.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 7

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Elle commença à courir, d’abord à petites foulées pour se remettre du choc. Puis de plus en plus vite. Les ascenseurs étaient tous occupés et il y avait un monde fou dans les coursives et les cages d’escaliers. Plusieurs fois, elle renversa des chercheurs, laissant derrière l’éclat de bris de verre et de jurons lâchés dans son sillage. Ce n’était pas la peine de se presser pourtant. Irina ne pouvait pas atteindre les quais avant que la sécurité ne soit alertée. Le seul moyen pour elle s’enfuir était de voler l’un des sous-marins utilisés pour les réparations de la coque. Leur autonomie était limitée, mais elle pourrait toujours s’éloigner assez et être récupérée par un navire à proximité. On atteignait rarement une position comme la sienne sans plan de secours.
Malékith suivait Léa à la trace sur le plan d’Odyssée, ouvrant les portes devant elle, corrigeant sa trajectoire au besoin. Les couloirs se vidaient alors qu’elle descendait, jusqu’au hall d’entrée qu’elle ne fit qu’apercevoir. Un ouvrier la regarda passer, l’air complètement halluciné. À la réflexion, avec le visage en sang et l’arme à la main, elle devait avoir l’air d’un monstre échappé d’un cauchemar. Elle chassa les gouttes qui lui tombaient sur les yeux et descendit encore un escalier pour se retrouver dans la cale, où elle s’arrêta, essoufflée. Le relais qu’avait posé Kyong-Hee traînait encore au sol, devant la porte.
« — Malékith, où je suis ?
— À cinq cents mètres des bassins. Mais il n’y a pas de chemin direct, tu vas devoir passer par la salle des transformateurs. Droit devant toi, quatrième à droite. »
En traversant le couloir, Léa maudit son manque de contrôle. Chacun de ses pas faisait résonner l’acier comme une cloche, décourageant toute forme de discrétion. Elle fit mentalement le compte de ses ressources. Deux chargeurs de quatorze fléchettes et son couteau, un corps à moitié en rade, et un implant chimiquement désactivé. Pas idéal. Elle entra dans la salle, une cathédrale en replis de métal, qui montait jusqu’au dessus du niveau de la mer. Des dizaines de transformateurs étaient rangés sur des étagères monumentales, couvertes de givres. Léa respirait au travers de sa main pour filtrer la vapeur gelée qui s’échappait des unités réfrigérantes. Un bourdonnement assourdissant régnait dans la pièce, et mettait à l’épreuve ses oreilles encore faibles après l’attaque. Si elle avait été face à un groupe entraîné, dans ce champ de tir, Léa n’aurait pas été confiante. Face à une sexagénaire sans expérience et blessée, ça allait être du gâteau.
La première rafale s’écrasa à ses pieds, la seconde remonta à sa droite. Elle se jeta sur le côté avant que la troisième n’éclate la glace, là où elle se trouvait. Elle glissa jusqu’à un coin de métal qui la frappa durement dans le dos, lui arrachant un cri de douleurs étouffé. Se relevant, elle se mit à couvert alors que les balles continuaient à pleuvoir à trois mètres d’elle.
Retour au point de départ. Apparemment, Irina avait trouvé une cache d’arme, sans doute laissée là par ses mercenaires. Deuxièmement, elle ne savait pas s’en servir. Si elle avait attendu un peu plus longtemps, si elle avait eu un peu plus d’expérience, Léa aurait été répandue sur le plancher. Mais elle disposait d’un bon point de tir, surélevé, avec une ligne de vue bien dégagée. Léa cracha en se relevant, essuya à nouveau le sang sur son visage et risqua un oeil derrière le transformateur. Elle ne s’était pas trompée. Le tout était à présent de savoir ce qu’Irina avait en réserve pour l’empêcher d’avancer.
Elle couru d’un bloc à l’autre, restant le moins longtemps possible à découvert. Léa avait un avantage : quelqu’un d’entraîné aurait essayé de prévoir ses déplacements, ce qui n’était pas très difficile vu la configuration géométrique de la salle. Un bon tireur d’élite aurait même pu l’abattre avant qu’elle ne se mette à courir. Mais Irina ne savait pas la lire, elle en était réduite à garder les yeux grands ouverts, à l’affût du moindre mouvement. Il suffisait simplement de la déstabiliser un peu.
« — Mal’, trouve-moi son numéro et mets moi en ligne avec elle.
— Tout de suite. »
Après un instant, il y eu une tonalité d’attente dans l’oreillette, très pré-millénaire. Puis une voix russe décrocha.
« — Qui est-ce ? Je suis occupée là.
— Vous devriez lâcher ce truc, Irina, vous allez vous blesser. » répondit Léa d’un ton acide.
Elle pointa son arme sur un transformateur et tira deux coups, faisant exploser son sommet dans une gerbe d’arcs électriques. Une rafale vint frapper le point qu’elle venait de dégommer, un tir réflexe, complètement aux fraises. Elle avança encore de cinq bons mètres.
« — Vous voyez, vous faites n’importe quoi. Vous devriez laisser la place à des professionnels. Des vrais, je veux dire, pas les clowns à deux mains gauches de l’autre soir.
— Fermez-la Fontaine, ils vous ont mis en pièce et je vais finir le travail. »
Léa éclata un autre transfo et Irina réagit à l’identique. La mercenaire entendit un juron dans l’oreillette, le claquement d’un chargeur que l’on éjectait, un échange foireux de la part d’une main plus habituée à utiliser un stylo.
« — Alors, on a plus de munitions ? »
Avant que la Russe n’ait pu réagir, Léa ferma la distance qui les séparait. Irina essayait encore d’enfoncer la masse courbe du chargeur dans son fusil d’assaut lorsque la mercenaire sauta par-dessus la barricade de fortune et lui lança un coup de pied au visage. La Russe roula au sol, lâcha son arme et se releva dans un seul mouvement. Léa pointa son arme sur elle avec méfiance. Ce n’était pas le mouvement d’une novice. Et Irina arborait un sourire vorace sur ses lèvres.
« — Allez quoi, Fontaine, vous vous dégonflez ? »
Léa resta à bonne distance, le temps de voir ce que la Russe avait pu récupérer. Un sac de sport était ouvert sur le sol, débordant de munitions pour plusieurs type d’arme, ainsi que deux pistolets et ce qui semblait être un fusil à canon scié. Il y avait là de quoi prendre d’assaut une petite forteresse, et Léa fut soulagée qu’Irina n’eut pas su se servir correctement d’une arme à feu.
Son moment d’inattention lui fut fatal. Son arme avait bougé, pas plus de deux centimètres, mais c’était suffisant. Irina lui sauta dessus, détournant le canon de la main gauche, plaquant son bras droit sur sa gorge pour la faire tomber au sol. Léa eu juste le temps de voir le trou net laissé par la balle de Kyong-Hee dans l’avant-bras, déjà cicatrisé. Le pistolet électromag résonna en heurtant l’acier, avant le choc sourd des deux corps qui s’effondraient ensemble. Elle prit le plus gros de la chute dans la tête, affaiblie par ses blessures et le bourdonnement incessant des transformateurs. Et son champ de vision éclata en une floraison d’étoiles quand Irina lui plaça deux directs dans le nez, qui se brisa dans un craquement de bois sec. La Russe se releva, pensant l’avoir étendue pour de bon.
« — Vous m’excuserez, j’ai un sous-marin à prendre. »
Elle disparut en courant par une coursive. Léa flottait dans un voile de douleur et de rage, contre lequel elle lutta pour reprendre ses esprits. À tâtons, elle trouva son arme et s’appuya dessus pour se relever. Elle avait envie de voir cette salope crever, de lui vider un chargeur dans le ventre. Après, peut-être qu’elle la découperait en morceau pour trouver comment elle avait pu réparer son bras, et d’où elle sortait une technique de combat pareille.
Se remettre debout lui arracha un cri de douleur animal. Irina lui avait enfoncé ses genoux dans le ventre en lui tombant dessus, juste sur sa blessure. En boitillant, elle partit à sa poursuite. Elle la rejoignit cent mètres plus loin, dans un petit hangar mal éclairé par quelques globes disposés ça et là, où on avait trouvé la place. Des sous-marins aux corps disproportionnés et aux bras atrophiés, peints en jaune et couverts d’inscriptions japonaises, pendaient au plafond, accrochés à des pinces de largage. Irina était penchée sur une console, et l’un des engins tombait à l’eau.
« — Irina, restez où vous êtes ! »
Elle pointa son arme, mais le sang dans ses yeux et la douleur de son nez l’empêchait de voir clairement ce qu’elle visait. Irina s’en rendit compte, et marcha tranquillement vers le submersible.
« — Vous n’êtes pas dénuée de qualité, ma chère Fontaine. Je dois bien admettre que j’admire votre acharnement, sans parler de vos indéniables qualités dès qu’il s’agit de faire exploser des choses. »
D’un bond, elle atterrit sur le sous-marin, dont elle déverrouilla l’écoutille. Elle tenait son bras droit serré contre son corps avec précaution.
« — Hey, vous savez quoi ? Oublions toute cette histoire. Après tout, c’est juste du business, n’êtes-vous pas d’accord ? Si d’aventure vos employeurs actuels ne vous satisfaisaient plus, je pourrai sans doute vous trouver un poste à votre mesure. Sur ce, bonne journée ! »
En hurlant de rage, Léa vida son chargeur en direction de l’engin, mais les fléchettes ricochèrent sur un blindage prévu pour résister à la pression du fond de l’océan. Ça ne l’arrêta pas. Elle rechargea et tira encore. Rechargea. Tira. Et continua alors que son dernier chargeur était vide, et que le bouillonnement du bassin se réduisait à quelques bulles éparses.
« — Malékith, elle s’est échappée ! Je veux que tu la suives. Envoie-lui tes drones, et colle lui un missile dans les dents dès qu’elle refait surface !
— Je ne peux pas, elle navigue trop profond. Les radars des drones ne sont pas conçus pour traquer des sous-marins, j’ai aucune idée d’où elle va ressortir. »
Léa inspira profondément, voyant que ses mains tremblaient comme des feuilles.
« — Trouve une putain de solution ! »

*

L’avion fit un premier passage autour de la tour, affolant tous les détecteurs autour du dôme du canon. Le pilote se la jouait. Puis il revint vers le groupe qui l’attendait sur la plate-forme d’atterrissage, au-dessus de la cime des arbres. Après une grande boucle pour reconnaître le terrain, l’aéronef amorça son approche. Ses ailes basculèrent pour orienter ses réacteurs à la verticale. Comme un énorme insecte volant, il se posa en un seul mouvement fluide. Après les minutes nécessaires au refroidissement des moteurs, une passerelle se déplia et permit à trois hommes d’en sortir. Le premier portait un costume gris clair sous une veste en cuir, les deux autres le suivaient en tenues de camouflage. Il portaient chacun le même fusil court que Kyong-Hee, ainsi que des paires de lunettes intelligentes. Léa s’avança à leur rencontre, son visage était défiguré par un hématome et une montagne de pansements.
« — Smith. Vous avez fait vite.
— Nous avons eu un bon courant en direction du Cap. Alors… Tout ne s’est pas déroulé comme prévu, on dirait. »
Lorsqu’il avait appris la fuite d’Irina, Smith avait pris le premier navire pour traverser l’océan Austral. Puis il avait réquisitionné un des avions de la EagleEye et rejoint Odyssée. Le voyage n’avait pris que deux jours. Les avantages de l’autorité.
« — On peut la retrouver, Monsieur. Elle n’a pas tant d’avance que ça. Donnez-moi un véhicule et des contacts, et je vous promets que…
— Du calme, Fontaine, du calme. Je vais examiner la situation. Je dois m’entretenir avec quelque personne ici. Nous nous verrons plus tard dans votre bureau. »
Avant qu’elle ne put répondre, il fit signe à ses deux gardes de le suivre et descendit vers la forêt. L’un d’eux fit un signe de la tête à Léa en passant. Elle referma le poing sur son impatience et se laissa porter par les antidouleurs qu’on lui avait injecté deux heures auparavant. Elle sentit que Cillian lui posait la main sur l’épaule avec compréhension, tandis que Nyobe s’allumait une cigarette à côté. Sans un mot.

*

« — Ce n’est pas possible, Smith ! Enfin merde, vous n’allez pas la laisser s’en tirer comme ça !
— Calmez-vous Fontaine, et asseyez-vous. »
Dès son arrivée, Smith avait vidé le poste de contrôle de ses occupants, Malékith n’avait pas osé protester. Il y avait passé deux heures. Attendant devant la porte, Léa avait vu passer la moitié des responsables de l’île – y compris Marcus Diaz et son air moitié suffisant, moitié paumé. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais Odyssée semblait agir au rythme de la EagleEye à présent. Ça en disait long sur le pouvoir politique que Smith pouvait déployer. Puis il avait appelé Léa et Nyobe. En entrant, elles avaient constaté que la pièce était bien garnie : en plus de son patron, Léa voyait à présent Hélène Gauthier des Nations Unies, Tovias Andréopoulos de l’EFE et – plus surprenant – Stéphane Leroy, le gamin.
Puis Smith lui avait annoncé très clairement qu’il n’allait pas poursuivre Irina Doubinski ou la Northwind, et que la mission était terminée. C’est là que Léa avait commencé à hurler. Elle frappa le poing sur la table, et il augmenta le volume en réaction.
« — J’ai dit : asseyez-vous ! »
En dix-sept ans de missions communes, Smith n’avait pas élevé la voix une seule fois. Il était plus nerveux qu’il n’en avait l’air. Léa se calma un peu et consentit à s’asseoir. Elle jeta un regard méfiant aux deux Européens à côté d’elle. La responsable des NU, elle pouvait comprendre, mais eux ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là, quel était le rapport ? Smith souffla pour retrouver son calme et reprit.
« — Bien… Comme je vous le disais, nous avons attentivement étudié la situation en compagnie des responsables des différentes organisations qui financent le projet Odyssée. Il nous est apparu qu’engager des représailles envers la Northwind serait très dommageable pour les opérations que nous menons ici et en Antarctique. Pour cette raison, vous et votre équipe allez être déployés vers une autre mission.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? On ne sait même pas ce qu’Irina voulait nous voler ! Et qu’est-ce qu’ils font là, ceux-là ? » répondit-elle d’un ton cinglant en pointant les Européens. Stéphane avait l’air d’en savoir plus qu’elle, et lui adressa un sourire à cette remarque.
« — Si vous permettez, Monsieur Smith. » intervint Andréopoulos. « — Le gouvernement européen travaille avec la EagleEye pour assurer son indépendance énergétique. Les forages du Pôle Sud sont vitaux dans ce domaine. Des forages qui dépendent de la bonne entente entre la EagleEye, la Diamond et la Northwind.
— Ça vous ne vous donne pas le droit de me faire la leçon, je ne travaille pas pour vous.
— C’est tout comme. L’Europe et la EagleEye travaillent ensemble, donc vous servez nos intérêts ici. Sinon, comment auriez-vous pu accéder à nos bases de donnée ? »
Stéphane leva la main, son sourire suffisant le rendait insupportable. Mais Léa ne pouvait pas se laisser aller à la violence en présence de son supérieur. C’était regrettable.
« — Lorsque nous avons su qu’il y avait une menace sur vos intérêts, nous avons transmis les informations à Smith, et affecté l’opérateur Kestrel à votre équipe. C’est comme ça que nous avons veillé à la sauvegarde de nos intérêts. »
Smith se leva et éteignit sa tablette avant que Léa ne réplique, pour désactiver le conflit. Il fit signe aux autres de le suivre.
« — J’ai encore des choses à régler sur place, puis nous partons. La délégation de l’EFE prendra en charge la sécurité de nos chercheurs. Et Mademoiselle Fary Nyobe, vous venez avec nous. L’Antarctique a besoin de vos talents, vous allez apprécier nos laboratoires. »
Il sortit, emmenant avec lui les deux Européens et la responsable des NU. Celle-ci semblait n’avoir été là que pour entendre les instructions, signe que les acteurs gouvernementaux obéissaient aux ordres des multinationales. Léa resta à sa place, en compagnie de Nyobe, qui n’en menait pas le large. Les grandes ambitions de la chercheuse seraient compromises par son départ, et elle ne pouvait pas y faire grand chose. Elle devrait gérer de loin, dérouter les ressources, agir autant que possible pour éviter que le continent africain ne soit oublié. Ce serait difficile. Les très riches avaient en commun cette capacité de veiller à leur argent.
Léa, quant à elle, bouillait intérieurement. On l’avait trompée, utilisée comme fusible pour prendre les coups pendant qu’elle avançait dans le noir. Zacarias ne s’était toujours pas réveillé, et Cillian commençait à douter qu’il puisse y parvenir un jour. Elle avait été blessée un peu partout, son nez cassé le lui rappelant comme une démangeaison qu’on ne pouvait apaiser. Et après tous ces efforts, on ne lui donnait pas le droit à la plus élémentaire des vengeance. Elle se sentait comme un couteau qu’on aurait tiré pour rien. Et ne parvenait pas à accepter de rentrer sagement dans son fourreau.
Elle se leva et alla jusqu’au sac de matériel de Cillian, qui gisait sous un bureau. Sous la boîte de médicament et les batteries de rechange des scanners et des instruments de chirurgie, il avait caché une bouteille de single malt, ainsi que des verres en céramique incassable. Elle en posa deux sur la table et commença à servir.
« — D’ordinaire, je ne bois pas d’alcool. » mentionna Nyobe.
« — Si tu vois une meilleure occasion, préviens-moi. J’ai pas envie d’affronter ça sobre. »
La chercheuse ne se formalisa pas de ce tutoiement soudain, compte tenu des circonstances. Au lieu de ça, elle enfila le premier petit verre et s’en resservit un autre. C’était probablement un sacrilège de tomber une bouteille d’un aussi bon whiskey de cette manière. Les ancêtres de Cillian n’auraient sans doute pas apprécié. Léa s’en foutait.
L’équipe entra dans le bureau, encore innocente, pleine d’espoirs pas encore déçus. Malékith s’assit à son bureau, prête à lancer les drones. Kyong-Hee portait son fusil en bandoulière et sa main passait inconsciemment sur la crosse. Cillian tiqua en voyant qu’on avait attaqué sa bouteille plutôt que la Northwind, mais ne fit aucun commentaire, comme d’habitude. Léa leur fit signe de s’asseoir et leur servit à tous un verre, laissant planer le doute.
« — Smith vient de me dire qu’on arrêtait tout. On repart pour le Pôle Sud dans deux jours.
— Et c’est tout ? On laisse Irina s’enfuir ? » demanda Kyong-Hee avec une tension vibrante dans la voix.
« — Ouais. Il est satisfait. Tout le monde ici est satisfait. Et personne ne nous demande notre avis… »
Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, chacun assumant le choc comme il le pouvait. Kyong-Hee posa son arme dans un coin et entreprit de démonter son optique par gestes automatiques, tandis que Malékith rapatriait le dernier drone encore en vol. Une manière de dérouter l’attention. Cillian semblait se dire qu’il pourrait bien se trouver une autre bouteille, et donc s’employait à évacuer celle-là. Dans un éclair de lucidité, il leva son verre, comme pour mettre un point final.
« — À Zacarias. »
Personne n’eut le coeur de dire quoi que ce soit d’autre.