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Surcharge : Chapitre 1

Surcharge : Chapitre 1

Pour changer de la SF, je me suis essayé à la fiction réaliste. Ça vaut ce que que ça vaut.

“- Fait chaud, tu trouves pas ?”

La fille détourna la tête de ses fiches de révision et regarda le type qui glandait sur le lit, au fond de la chambre. Il avait la tête plongée dans l’écran, les mains tenant sa manette de Playstation comme des crochets. On entendait les hurlements de la foule numérique qui saluait un but d’Ibrahimovic. Lui n’entendait rien. Une cigarette se consumait lentement dans sa main droite. Pas tiré une latte depuis cinq minutes, la cendre menaçait de céder. Elle reprit.

“Avec toutes cette pluie, on pourrait au moins croire qu’on respirerait, non ?”

Il s’en foutait, il aurait voulu qu’elle se taise et qu’elle le laisse jouer. Mais elle avait raison, ils crevaient tout les deux de chaud et ça commençait à le mettre de mauvaise humeur. Elle aussi. Elle potassait son cours sur Montesquieu depuis deux heures, et c’était la première fois qu’elle décrochait un mot. L’atmosphère de l’appartement était étouffante, des tâches de moisissures grimpaient le long du mur et il régnait une odeur légèrement acre. Il ne savait pas pourquoi elle venait toujours réviser chez lui mais il se doutait qu’elle ne voulait pas voir ses parents toute la journée. Son père, journaliste local, travaillait chez eux, elle l’aurait eu dans les pattes toute la journée. Le mois de Mai était exécrable, un temps à préparer des partiels.

Elle jeta sa fiche sur le rebord de la fenêtre et passa ses mains dans ses cheveux roux, s’étirant sur la chaise de bureau en plastique défoncée, rose et blanche. Un truc de récup’, qu’il avait trouvé dans une ruelle un jour des encombrants. Sa taille fine brilla dans un éclat de soleil qui passait au travers des nuages gris. Plutôt pas mal, à vrai dire. La chair ferme et solide d’une ancienne danseuse. Des muscles secs sous le débardeur qu’elle portait pour être plus à l’aise. Une courte tignasse qui projetait des reflets orangés dans toute la pièce. Elle se les était fait couper une semaine auparavant, il les préférait comme ça. Ce qui lui plaisait c’était ses jambes, collées contre le radiateur, dans la chaleur qui faisait frissonner le fin duvet naissant. Des jambes à nues, la peau douce, encerclées d’une part d’une paire de chaussettes de tennis, de l’autre d’un shorty en coton. Ses mains montraient des tâches d’encre au bout des doigts. Elle n’aimait pas réviser sur un écran, trop fatigant, selon elle. Il ralluma sa cigarette qui était éteinte, laissant la cendre tomber sur le parquet rayé. Il se gondolait vers elle, vers la fenêtre, comme s’il formait une métaphore de sa propre vie depuis que cette fille y était arrivée.

“- Je vais aller te chercher quelque chose à boire.”

Elle le regarda se lever et se diriger vers la cuisine, oscillant légèrement en se redressant après ces heures passées assises à jouer en fumant. Il avait le pas solide et ferme, une silhouette de guerrier médiéval, petite et trapue. Des mains grandes comme des assiettes, devant des bras larges et rapides. Il faisait entrevoir une force enfermée, engloutie dans l’ennui et la fatigue quotidienne. Quelques cernes sur un visage mal dégrossi, signes de nuits passées à boire du café tout en jouant, ou en bricolant. Dans un coin de la pièce, il y avait un petit bloc de bois, un couteau de sculpture planté dedans. Un jour, il lui avait fait un personnage d’une bande dessinée sculpté. Il devait traîner quelque part sur son bureau, chez elle. Le genre de cadeau que l’on oublie dans un coin, sur lequel on tombe sous une feuille, en cherchant autre chose. Pas un beau visage, en fait, mais elle aimait ses yeux clairs sous ses gros sourcils marrons. Elle avait eu l’impression de découvrir une oasis dans le désert aride de sa peau, lorsqu’elle l’avait rencontré. Un puits de vie dans cette solitude. L’arc d’une cicatrice au couteau sur l’arcade gauche accentuait ce regard clair et profond, vieille bagarre d’enfance selon lui.

Il ouvrit un antique frigo dont le moteur bourdonnait en fond par intermittence, toute la journée. Le congélateur était figé par la glace qui s’y était accumulée, et qui goûtait lentement sur le carrelage. Une poussière noirâtre de pollution et de crasse grimpait les parois de plastique blanc, comme une maladie. Il sortit un coca zéro couvert de buée en suspension, qui s’élevait dans les quelques rayons du soleil, et lui lança d’un geste du poignet. Elle le rattrapa et l’ouvrit, avant d’avaler une longue gorgée. Puis elle reposa la canette avec un soupir de soulagement. L’acidité, le gaz et la fraîcheur la faisait revivre. Elle effleura le cadre de la fenêtre, mangé par l’humidité, quelques fourmis passaient dessus avant de disparaître dans quelques trous inaccessibles. Étonnant qu’elles montent jusqu’au 3e étage. Elles devaient sans doute chercher un peu d’espace sous les trombes d’eau qui s’abattaient en ce jour pluvieux. Elle reprit une fiche, puis la reposa. La sociologie selon Montesquieu n’était pas plus fascinante que cinq minutes auparavant, et elle doutait qu’elle le devienne d’ici la semaine prochaine. Il faudrait encore apprendre le plus simple, et faire l’impasse sur le reste, en espérant que la note ne se répercuterait pas trop sur sa moyenne finale.

Il se reposa sur le canapé en soulevant un nuage de poussière et contempla sa manette de Playstation, sans la reprendre. L’écran était barré d’un PAUSE clignotant, qui semblait impatient de l’avaler à nouveau. Il prit la télécommande et éteignit la télévision, puis posa sa tête dans ses mains. Il n’avait rien à manger pour ce soir, les emballages de pizzas et les sacs en plastique blancs des kebabs de la rue de la Guillotière jonchaient le sol. Il avait envie d’un bon plat de pâtes avec de la sauce tomate, une boite de thon, et du parmesan. Il devait lui rester une centaine d’euros sur son compte, de quoi tenir encore une dizaine de jours, jusqu’au prochain salaire. Il appellerait son proprio pour repousser le paiement du loyer, à moins que le responsable du MacDo de la Part-Dieu ne lui accorde une avance. Mais le type était radin au possible, et mauvais comme une teigne, fallait pas trop compter dessus.

La fille sortit son ordinateur et se connecta à un journal en ligne, histoire de foutre en l’air le peu de bonne humeur qui lui restait. On avait retrouvé trois femmes enfermées depuis une décennie dans une cave de Cleveland, une gamine venait de disparaître en Auvergne, et le Pakistan tentait de faire surgir la démocratie sous les bombes des islamistes. Sacrée perspective. Les commentaires semblaient rivaliser de bêtise et de préjugés, chacun les siens, tous ineptes. Après des années de Courrier des lecteurs dans les programmes télé, comment pouvait-on penser une seconde que donner la parole aux utilisateurs puisse être intelligent ? Une armée de cathos investissait les réseau sociaux, pour prédire la fin du monde, lançaient une vendetta contre le Conseil Constitutionnel, protestaient contre un supposé “changement de civilisation”. Elle aurait collé une balle dans la tête de Taubira pour cette sortie si facilement détournable, si vite reprise, que ses collègues devaient dénoncer les uns après les autres. À faire dans l’idéologie, on pouvait se cramer les ailes et donner du grain à moudre à ceux d’en face. Elle aurait voulu que les politiques arrêtent les grandes phrases et commencent à s’intéresser au monde réel… Fallait pas trop y compter, apparemment. Autant de billes dans la poche de Marine.

Sur Facebook, une de ses camarades de classe venait de faire une trouvaille qui allait changer sa vie. Un sextoy double, masculin et féminin, deux pièces connectées en wifi. Chacun d’eux vibraient au rythme de l’autre. Selon elle, ça allait l’aider à se rapprocher de son mec en Chine, qui faisait une année de finance. Conneries. Prothèses technos pour pallier au manque de relations sociales. Ça glosait sur un article de webzine qui présentait ce truc, bourré de jugements de valeur à l’emporte-pièce. La bêtise appelait la médiocrité. Magnifique. Par curiosité, elle cliqua sur le lien et se retrouva sur le site, design épuré des jouets sexuels, emballage rose ou mauve pour le gode féminin, bleu ou noir pour le masturbateur. Des images de couples ravis. Des noms de dieux grecs et des packshots aseptisés sous Photoshop. Yavais du niveau, de la “force de vente”, comme disait un de ses ex en école de commerce. Un petit connard prétentieux qui croyait encore au devoir conjugal, elle l’avait dégagé de son lit en un mois. C’était longtemps avant de rencontrer Jean.

“- Eh bien, tu ne t’ennuies pas, on dirait. Tu crois qu’on a besoin de ça ?”

Celui-ci venait de se glisser dans son dos et passer les mains sur le tissu mince qui protégeait ses cuisses. Elle sentait ses doigts trembler un peu alors qu’il les passait sur l’élastique de son shorty, comme une manière de demander à entrer. Ça la fit sourire. Jean n’était certes pas le plus riche, le plus amusant ou le plus intelligent de ses connaissances. Mais c’était un type honnête, pas chiant ni imbu de lui-même. Il la respectait, peut-être par flemme de s’imposer, peut-être parce qu’il contemplait sa propre vie plutôt que de la vivre, mais il ne tentait pas de la dominer. Elle l’appréciait pour ça.

Jean… Un prénom qui ne calait pas avec son teint de métis franco-turc, un prénom bien trop européen, qui faisait tiquer à entendre. D’après ce qu’il lui avait dit, sa mère le lui avait trouvé dans la Bible. Elle était venu rejoindre son mari en France après leur coup de foudre en Turquie, et en avait profité pour choisir un prénom peu connoté, question d’intégration. Manifestement, personne ne l’avait prévenu que “Jean” faisait vieux et rural au possible. Il n’avait pas la tête du français de souche que se plaisaient à fantasmer la frange passéiste qui défilaient en ce moment même, ce qui rendait l’effet d’autant plus comique. Cet appartement insalubre au troisième étage d’un immeuble de la rive est de Lyon, il le louait à un proprio privé, un ancien chef qu’il avait rencontré alors qu’il était à la plonge d’un fast-food. Dégueulasse, mais le loyer était dérisoire pour le secteur. Le mec n’avait pas les moyens de le rénover, ils avaient trouvé un terrain d’entente. Les parents de Jean vivaient dans le Nord, dans une petite maison près de la Manche, que son père, ancien militaire de carrière, avait retapé. Sa mère y élevait son petit frère, dix ans plus jeune que lui, et faisait le ménage pour améliorer les finances du couple. À 19 ans, il avait tenté une année de droit à Paris Assas, pour se planter dès le début du second semestre. Après avoir végété en ville deux mois, le loyer avait fini par le chasser vers Lyon, où il avait squatté chez des potes, avant de trouver cet appart. Elle l’avait rencontré dans le tram, en revenant de cours, il allait bosser à Part-Dieu et lui avait demandé ce qu’elle lisait. Les Mémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand.

Il tenta de glisser son index mais elle se releva pour contempler le paysage par la fenêtre. Les murs avaient la teinte délavée par l’orage, des groupes se seraient sous les auvents des boutiques de fringues indiennes, des acheteurs d’or et des vendeurs de forfaits prépayés à destination du Maghreb. Un camion bloquait une rue à sens unique devant le Clip, cette énorme résidence étudiante cylindrique aux murs de verre, fendue par le milieu. Le chauffeur s’engueulait avec une femme aux cheveux blonds usés, qui lui avait tamponné l’arrière. Une foule se pressait à l’arrêt du tram, deux mouvements qui allaient et venaient entre la bouche de métro et les quais, deux masses indistinctes vues d’ici. Elle voyait des premières années entrer et sortir du Casino juste à côté, des bouteilles à la main. Ça lui fit penser qu’elle devait rentrer chez elle, se préparer pour ce soir. Elle avait le temps de voir.

Jean se rapprocha de l’écran et fit scroller le site pour afficher le prix des jouets sexuels. Deux-cents euros la pièce, pour un tube en métal, une pile, du silicone et un circuit imprimé. Le summum de l’inutile. Le pire, se dit-il, c’est que concevoir cet objet avait bien du occuper des heures de travail à une équipe complète de développeurs, ingénieurs, designers et commerciaux. Tout ça pour deux sextoys connectés vendu un tiers de SMIC la paire.

“- Mathilde se les est payée la semaine dernière, elle en a fait livrer un à son copain là-bas, et elle ne parle plus que de ça. Comme quoi ça devrait raviver la flamme, les aider à traverser les épreuves, à se rapprocher l’un de l’autre… Tu te souviens de la soirée chez Rémi, la semaine dernière ? Elle n’en finissait plus.”

Elle avait pioché dans son paquet de Camel à lui, et avait allumé avec son Zippo rouge mat. Puis elle avait à nouveau tourné la tête vers la rue. Blasée mais superbe, collée contre la fenêtre.

“Ma meilleure amie s’achète des godes avec son mec à des milliers de kilomètres de distance, et trouve le moyen de s’éclater pendant que je révise Montesquieu sous la pluie… Et en plus, elle le rejoint la semaine prochaine…”

L’anxiété, la nervosité dans sa voix. Léa avait de la rancoeur, elle en avait toujours eu. Derrière le joli sourire d’étudiante qui charmait les garçons dans l’amphi, cette fille avait quelque chose de sauvage dans le regard. Un tressaillement dans les épaules quand on s’approchait d’elle. Une façon de regarder autour d’elle dans la rue, comme un animal traqué. Elle tenait ses bras serrés autour de sa petite poitrine, ses cheveux encadraient parfois un air dur. Des yeux qui semblait pouvoir abattre Jean sur le champ à la moindre contrariété. Fille d’une institutrice et d’un journaliste qui avait eu son heure de gloire en couvrant le Golfe au début des années 90. Un appart loué à Lyon, une maison en Auvergne, un chien, un chat, son grand frère… La petite dernière de la famille avait 23 ans, des nerfs et l’envie de sortir d’une vie qui l’étouffait. Elle rêvait de quelque chose de plus amusant, sans vraiment savoir quoi pour le moment. Le plus drôle, c’est que de trouver Jean avait été la chose la plus transgressive qu’elle avait trouvé. Un fils d’ouvrier qui faisait la plonge ou les rayons dans les centres commerciaux, et qui vivait dans un appart pourri.

Elle plia le genoux et pinça ses lèvres sur une pointe de douleur qui l’effleura. Une mauvaise fracture, mal remise, qui lui avait fait arrêter la danse quatre ans auparavant. Elle avait décidé de se remettre au sport, la natation sans doute, après deux ans à se morfondre. La danse, encore un doux rêve de gamine qui avait explosé en plein vol, comme un Sukhoï irakien dans le ciel de Bagdad. Elle s’était mise au dessin pour oublier, tenait même un blog qui ne marchait pas trop mal, Jean lui avait payé un nom de domaine et lui avait installé un WordPress de base, avec lequel elle avait pu s’occuper. Ils étaient ensemble depuis un an et demi, le milieu de sa seconde année. Le seul qui avait eu l’air de s’intéresser un peu à ce qu’elle pensait, plutôt qu’à ses yeux marrons… Auparavant, elle sortait avec un flic de 36 ans qui avait quitté sa femme, et ses deux gosses, pour elle. Elle l’avait plaqué le lendemain de sa rencontre avec Jean, de la même manière qu’elle aurait dispersé les dernières braises d’un feu éteint depuis une heure. Léa était une fille conçue le long d’un arc dur et ténu de ressentiment. Une personnalité volcanique, qui couvait en attendant l’heure de surgir. Jean détourna la tête et attrapa sa veste. Il ne servait à rien de lui parler quand elle était dans cette humeur là.

“- Je vais chez Max, je dois faire les courses.

– J’aime pas quand tu vas là-bas.

– C’est bon, il est pas méchant, il fait juste pousser quelques plants dans une armoire.

– Ouais, enfin la porte de son immeuble est collée à celle du commissariat. Tu vas te faire choper les poches pleines d’herbe un de ces jours. Et ton pote ne fait pas que faire pousser quelques plants, il traîne avec des types bizarres…”

La dernière fois qu’ils avaient fait une soirée avec Maxence, il était venu avec deux amis à lui aux yeux dilatés, qui avaient passés la soirée à s’enfiler des rails de coke dans la salle de bain, et à draguer les étudiantes au bar. Il était même rentré chez lui en compagnie d’une petite blonde en deuxième année de lettres. Léa fumait et s’enfilait près d’un litre et demi de café par jour, mais elle tolérait mal le cannabis, et encore moins le reste. Ce genre de chose avait le don de la crisper. Son frère y avait succombé à une époque, et ce souvenir ne lui plaisait pas.

“- Ne t’en fait pas, tout ira bien.”

– On part ensemble, je dois repasser chez mes parents, prendre une douche pour ce soir.”

Elle enfila un jean et des baskets, ainsi qu’une veste à capuche grise qu’elle portait souvent. Elle donnait l’impression de s’être habillée avec les premiers vêtements qui lui seraient passé sous la main, juste avant de sortir de chez elle. Sa main s’égara à l’aveugle sous le bureau, le temps de trouver son sac dans lequel elle fourra ses fiches et son ordinateur. Avec un dernier regard sur la page des sextoys dont le bouton acheter, en gros à droite, voulait attirer son attention. Quatre cent euros pour un truc inutile, il lui faudrait braquer une banque pour pouvoir se l’offrir.

“- Tu viens ?”

Jean l’attendait sur le pas de la porte, ses clés dans une main, son portable dans l’autre, il écrivait un sms sur l’écran tactile sans le regarder. Elle hocha la tête et tira une dernière fois ses lacets avant de relever sa capuche. En passant, elle déposa un baiser sur sa joue, puis se glissa devant l’ascenseur. Il la contempla dans la lumière crue des néons du couloir, en fermant la porte à clé. Elle semblait s’être assagie, pour le moment. Il s’avança vers elle et passa son bras sur ses épaules, et se dit qu’il avait quand même un peu de chance…

Chapitre 2

11 décembre 20130 commentsRead More
Surcharge : Chapitre 2

Surcharge : Chapitre 2

Chapitre 1

Le crissement lent des freins du train, ainsi que le choc sec de la décélération, la réveillèrent en sursaut. Elle battit des paupières quelques secondes, le temps de se rappeler où elle était, puis percuta brusquement. Elle empoigna ses affaires et courut le long de la rangée de sièges tapissés de moquette bleue, bousculant une gamine couverte de bijoux bons marchés qui hurlait au téléphone dans un mélange d’arabe et de français, avec un accent du Sud. Elle sentait sous ses pieds le moteur qui se relançait pour repartir, et elle attrapa de justesse la porte de la voiture. Elle sauta sur le quai dans le souffle des panneaux oranges qui se refermaient sur elle, et entendit le train se remettre en route. Elle y avait échappé de peu, elle aurait pu se retrouver dans la région d’à côté. Ceci dit, elle s’en foutait, elle devait attendre une heure dans ce coin perdu. Elle avait le temps de faire le retour.

La gare était fichée dans le coin le plus pourri de la ville, dans le centre, cernée de cheminées d’usines, seules survivantes des grandes destructions deux décennies auparavant. Les murs étaient crades, les rails jonchés de bouteilles vides, de seringues et d’emballages de cigarettes. Tout les mètres, la couleur grise souillée du quai laissait place aux assortiments les plus étranges, des tags à la gloire d’un code postal quelconque, des menaces pour les villes ennemies, dans l’imaginaire de ceux qui devaient traîner ici la nuit. Les poutrelles métalliques qui soutenaient le toit étaient mangées par la rouille, par en haut et par en bas, mais elles ne s’effondreraient pas avant un moment. Les autres passagers avaient depuis longtemps disparu dans le passage souterrain, d’où remontait un mélange d’odeur d’urine et d’essence stagnante. Elle n’allait pas se presser pour y rentrer à son tour, prit le temps de se griller une clope en admirant la silhouette fuselée d’un train à grande vitesse qui passait à côté d’elle.

Il y avait deux gares dans cette ville, une petite en plein centre et une plus grande vers la zone commerciale. Ça suffisait à peine pour traiter la quantité de personnes qui transitaient par ici, les deux versants de la vallée se vidaient chaque matin sur les parkings, pour amener les étudiants et les salariés vers Lyon. Foule entassée dans des couloirs d’à peine un mètre de large, des spectres qui se jaugeaient du regard, l’air endormi et agressif, pour une place assise, sans compter les grognements acerbes lorsque quelqu’un tentait d’entrer en tenant son vélo à la main. Comme dans d’autres villes, les prix chassaient les familles lyonnaises en dehors de leur propre ville pour n’y laisser que des étudiants et des jeunes cadres dynamiques, tandis que le reste se tapaient les quatre heures de trajet par jour. Quand il s’agissait de se lever pour aller bosser, le coin avait de quoi vous dégoûter d’office. Ancienne vallée industrielle, du temps où la Chine ne prenait pas ça en charge, les bâtiments avaient l’air montés à la chaîne, organisés au cordeau pour optimiser l’espace un maximum. En tout cas, c’était probablement l’intention à l’époque. Avec les dommages du temps, les façades avaient perdu de leur superbe, quand elles ne s’étaient pas effondrées. On avait laissé le centre dépérir, les commerces fermer les uns après les autres. Il ne restait qu’une boulangerie, un bureau de tabac et l’immense garage Peugeot qui occupait à lui seul tout un pan de la rue, d’où elle le voyait. Pas grand monde dans les rues, toujours la pluie, ajoutée à cette impression morose que cet endroit dégageait en permanence.

Léa chercha à tâtons dans sa poche pour y trouver, parmi la foule d’objets qu’elle contenait, le lecteur mp3 qui ne la quittait jamais. Dans l’air froid du crépuscule qui descendait sur les montagnes derrière elle, elle regarda le petit cylindre de plastique bleu pastel et noir qui la suivait depuis une bonne dizaine d’année. Un vieux modèle à pile alcaline et à la mémoire dérisoire, qui révélait le plastique d’origine à force d’avoir été usé sous ses doigts. On ne pouvait plus distinguer les petits symboles autrefois formés sur les boutons, et dans la pénombre qui s’installait, il devenait difficile de lire sur l’écran dont la diode avait claqué depuis longtemps. Elle arriva à retrouver dans la liste un vieil album de Portishead qu’elle écoutait depuis que son père le lui avait fait découvrir, longtemps auparavant. Juste avant son adolescence. Cet album l’avait sculpté, avait recueilli ses rêves de gamine, ses découvertes et ses déceptions, sa tristesse aussi. Mysterons avait le don de lui mettre le moral au fond du trou, avec cette impression étrange qu’on regardait par-dessus son épaule à chaque fois qu’elle l’écoutait. La descente continuait le long de Sour Time et de It’s a Fire, entre les sursauts toujours inattendus de Strangers ou Wandering Star, pour venir s’échouer sur Roads, où elle aurait pu s’endormir de désespoir pour ne jamais se réveiller. Arrivé à Glory Box, autrefois elle aurait été prête à tout pour être aimée, rassurée et choyée par le premier humain venu, pourvu qu’il ait un visage qui lui plaisait. Mais ça lui avait passé à force de l’entendre en boucle dans certains films. Cet album était son compagnon de route et son guide, le calme lénifiant qu’il procurait était une des rares choses qui pouvaient tempérer le caractère erratique et flamboyant de Léa, l’aider à rester calme. Elle enfonça le bout caoutchouteux des écouteurs dans ses oreilles pour laisser ce calme doucement l’envahir, et recracha un nuage de fumée.

Ainsi inspirée, elle regardait d’un autre oeil le paysage autour d’elle. Cette manière que les mauvaises herbes avaient de lentement investir les bâtiments à l’abandon, saisons après saisons, comme celui qui devait être autrefois la gare elle-même, mais que l’on avait remplacé par un simple distributeur, un cube de métal aux couleurs des TER. En plein milieu de la ville, une étendue entière, qui fuyait à l’horizon, totalement vide de présence humaine. Du gravier cerné par la nature reprenant sa place dans cette interstice de la civilisation, le lierre et la ronce en avant-garde. Ici, on pouvait trouver le calme, d’une façon inattendue et presque surprenante. Le père de Léa l’avait poussé à descendre ici pour voir sa grand-mère, elle avait acquiescé simplement pour conserver la paix du logis, mais la perspective de passer le week-end dans une baraque qui sentait le jasmin de synthèse ne l’emballait pas plus que ça.

Du bruit dans l’escalier qui menait au tunnel. La silhouette de deux types qui montaient, le son de leurs voix qui résonnaient sur les pavés et le béton fendu par les racines. Accents lourds, forcés, absurdement artificiels. Des types qui se croyaient sortis de Vitry, qui singeaient un morceau de rap, mais leurs survêtements trop blancs et leurs baskets boueuses indiquaient deux campagnards qui descendaient à Lyon. Des caricatures sur pattes, qui ne devaient pas se rendre compte de la bêtise de leur accoutrement. Des gosses des champs qui se prenaient pour des racailles en espérant en tirer quelque chose. Pas plus de seize ans, à vue d’oeil. Chargés d’hormones jusqu’aux yeux, le visage couverts de boutons, des lunettes verre-miroir grand format, et des casquettes de base-ball américaines à l’envers. L’un d’eux diffusait de la musique du smartphone qu’il tenait en main, le son grésillait, c’était insupportable, elle l’aurait écrasé sur la pierre du talon de sa botte. Elle les jaugea de loin, elle avait marché le long du quais sans s’en rendre compte, perdue dans sa contemplation des buissons alentours, la pluie avait commencé à tomber, un mince crachin qui annonçait une nuit humide. Elle s’écarta lentement du bord pour mettre le gros distributeur de billets entre elles et les deux types. Elle les voyait plus facilement à présent, un grand à la démarche hasardeuse, et un petit nerveux. Leurs survets étaient déjà couverts de poussière. L’un d’eux fumait une cigarette, crachant un mollard tous les deux mètres. Ils s’appuyèrent sur le distributeur en continuant de parler, ou de hurler, elle espéra qu’ils ne se retournent pas. Elle avait autre chose en tête que de se faire emmerder par deux gamins.

“- Hey, mademoiselle, euh, excuse-moi.”

Des caricatures jusqu’au bout. Le quai s’arrêtait dix mètres plus loin, elle n’avait nulle part où disparaître. Elle se retourna avec dans les yeux l’air le plus froid, méprisant et dédaigneux qu’elle pouvait projeter. En espérant que le type ne se montrerait pas trop “courageux” et rentrerait vite dans son coin.

“- Oui.” La voix à couper au scalpel.

“- Scusez-moi, vous auriez pas du feu ?”

Il tenait sa cigarette à la main, mais la pointait vers le plus petit des deux, qui en tenait une éteinte à la main, avec un air si désolé qu’on aurait pu en faire une publicité pour une assurance. Ils avaient rodé leur numéro, le plan parfait pour l’amener à eux, alors qu’elle était ralentie par sa valise à roulettes et la bandoulière de son sac de cours.

“- Je fume pas, désolé.” Supposant qu’il ne serait pas assez sûr de lui pour noter les traces de nicotine qu’elle avait sur les phalanges, et entre ses incisives.

Le type resta la bouche ouverte deux secondes, puis rebascula vers elle.

“- Et tu veux pas venir avec nous te poser, là, tranquille ? Histoire de discuter un peu.”

Le second acte, pas aussi bien travaillé. Elle ne se débarrasserai pas de lui simplement en discutant, il allait s’accrocher à elle pendant le reste de l’heure. Ou jusqu’au passage du prochain train. 20 minutes. Autant dire, le bout du monde. Derrière lui, son complice se rapprochait lentement d’eux, dans leur axe, essayant de paraître aussi anodin que possible. Il en profitait même pour regarder les fleurs, ce con.

“- Non. Dégage.”

Elle avait un peu forcé sur la morgue au fond de ses mots, mais se disait que ça devrait passer. À défaut de paraître vraiment menaçante, elle pouvait leur annoncer un moment pas particulièrement plaisant s’ils continuaient à s’approcher d’elle.

“- Eh vas-y c’est bon, on discute, tranquille !”

Il essaya de la toucher, ou de lui prendre le bras, mais elle se dégagea en lâchant sa valise pour inverser son appui. La jambe avant presque tendue, le poids de son corps sur l’arrière, sa jambe gauche pliée. Elle avait profité du mouvement pour dégager le sac de son épaule et le faire glisser lentement le long de son bras. Elle avait neutralisé l’expression sur son visage, l’avait figé dans sa concentration, n’offrait rien à lire. Elle se sentait souple et alerte, ce qui la rassura : malgré ces deux dernières années sans entraînement, son corps était encore capable de lui offrir ce dont elle avait besoin.

“- Écoute. Toi et ton pote, vous n’avez rien à gagner là-dedans. Alors, partez.”

Elle avait inséré dans son ton tout le bon sens et la raison dont elle disposait, et elle sentit que ça pouvait passer. Le petit était arrivé juste à temps pour la voir changer de position et prononcer ces quelques mots. Il sentait qu’il aurait mieux fait de battre en retraite, plutôt que de s’embourber dans cette discussion au bord de l’explosion. Mais il ne semblait pas prêt à laisser son compagnon tout seul. Et celui-ci n’avait manifestement aucune envie de partir. Il prenait la chose personnellement. Une fille l’attaquait dans sa virilité, ça n’allait pas plus loin. Et dans sa cervelle chargée d’adrénaline et de testostérone de collégien sur le retour, cela signifiait qu’il ne pouvait pas partir avant d’avoir lavé l’affront. D’une manière ou d’une autre. Le petit tenta d’appeler le grand.

“- Nico, viens, on bouge !”

– Ta gueule. Eh, écoute, on fait que parler, ok ? Alors pourquoi tu t’énerves ?”

Elle planta ses yeux dans les siens, ou dans la direction, derrière les lunettes miroirs qui lui renvoyait l’image déformée de son propre masque.

“- J’ai pas envie de te parler. Et j’ai un 3e dan de karaté Shotokan. Ça vaut pas le coup, je t’assure.”

Elle bluffait. Son ex, lui, était champion de karaté, il lui avait appris deux ou trois techniques. Le minimum, pour qu’elle puisse se défendre toute seule, selon lui, dans des cas comme celui-là. Il lui avait spécifié de toujours s’en tenir aux paroles, d’éviter la confrontation. Elle devait admettre qu’elle ne respectait pas vraiment la consigne pour le moment, mais elle était énervée, elle avait froid, et ce type venait tenter l’approche la plus lamentable qui soit. Elle se sentait de taille, il faisait dix bons centimètres de plus qu’elle, mais elle se savait plus rapide et plus musclée. Elle avait répété chaque soir les trois premiers katas qu’on lui avait enseigné pour se maintenir en forme, la seule bonne habitude que sa précédente relation lui avait fait prendre. Elle contracta les muscles de ses avant-bras pour les réchauffer. Le type ne supportait pas qu’on lui résiste, une veine pulsait sur son front comme un gyrophare, et il serrait les dents à se les faire éclater. Il s’avança vers elle.

“- Mais c’est bon, reste tranquille !”

Il tenta de lui attraper le bras avant de sa garde, et elle le laissa faire, puis ramena brusquement ce bras pour projeter son poing gauche et tout le poids de son corps dans son plexus solaire. Gyaku Zuki. Il lâcha instantanément et recula de quelques pas en titubant. Elle avait frappé quasiment tendue, plus loin qu’elle ne l’aurait voulu, le coup ne ferait donc pas tant de dommages. Par contre, il devait avoir mal. Elle se replaça immédiatement dans sa position initiale, tandis que lui respirait, les mains tenant ses jambes.

“- Espèce de petites…”

Il se releva d’une secousse, dans l’intention de lui sauter dessus, mais le geste était si évident qu’elle le voyait venir. Elle s’effaça pour le laisser passer, puis se replaça pour garder les deux types à égale distance. Alors qu’il se redressait, elle feinta d’un Maete Zuki, un coup de poing sans force. Il recula et leva ses mains pour parer, elle enchaîna un Mawashi Geri, un coup de pied fouetté dans les côtes flottantes, qui le projeta à genoux au sol. Elle ne s’était pas trompé, il ne pesait pas lourd pour sa taille. L’autre ne bougeait toujours pas, stupéfait par l’attaque, elle en profita pour s’avancer et tirer la tête du grand en arrière, par les cheveux.

“- Maintenant écoute-moi, petit con. J’ai pas de feu, j’ai pas envie de te parler, j’ai pas envie de me poser avec toi et ton pote. Tu vas repartir attendre ton train et arrêter de me faire chier, sinon je plante ta tête dans le béton.”

Son inflexion de méchante de film marchait à merveille, ils étaient tout les deux terrifiés, c’en était presque risible. Elle releva la tête pour regarder le plus petit, qui aurait pu vouloir défendre son ami. Un train de marchandise avançait lentement derrière lui. Les conteneurs passait à une vingtaine de kilomètres-heures, semblant pouvoir tout broyer sur leur passage. D’un regard, elle lui fit comprendre qu’elle n’aurait aucun remord à le projeter sur les rails dans l’instant, d’un coup de pied, comme si elle se dégageait un insecte étrange et un peu dégueulasse. Se redressant, elle lâcha sa victime qui retomba sans bruit, et recula.

“- C’est bon, c’est bon, on s’en va. Allez, Nico, amène-toi.”

Il passa le bras sous l’aisselle de l’autre, toujours au sol, c’en était presque touchant. Le grand étouffa un grognement en se remettant sur ses pieds, puis son pote l’emmena vers le tunnel, où ils disparurent. Ils semblaient ne pas vouloir attendre à côté de cette folle furieuse qui envoyait des techniques d’arts martiaux à la moindre tentative d’approche. Haletante, Léa resta encore quelques secondes en position, le temps de retrouver ses esprits. Elle délia lentement ses muscles, prenant garde à relâcher la pression, à se remettre d’aplomb. Se sentant trembler comme une feuille, elle expira le souffle qu’elle contenait depuis qu’ils étaient arrivés. Ses phalanges droites lui faisaient un peu mal, contrecoup du choc, mais elle n’avait rien de cassé. Dans ses veines, le flot d’hormones la rendait nerveuse et exaltée, elle se sentait capable d’en enchaîner une douzaine comme ceux-là, si nécessaire.

Elle ramassa son sac et sa valise pour revenir sous le toit, à nouveau seule, tranquille et trempée. La pluie redoublait d’intensité. Au fond, une bâtisse en ruine avait dû servir autrefois à entreposer l’équipement de la SNCF. Désormais, elle se recyclait en support pour les graffeurs du coin, qui venait diluer leur ennui sur les murs dont la peinture se décollait peu à peu. Toujours les mêmes rengaines, mais un portrait sortait du lot. Elle se rapprocha, le motif faisait deux mètres cinquante de haut et semblait la toiser, l’air moqueur. Le rouge brûlant d’une cravate sur un chemise blanche, le tout sous un costume noir. Pas de bras apparents. Un crâne de squelette rieur, un sourire édenté et des étincelles dans les orbites.

Son regard l’hypnotisait, lui vrillait le crâne comme la mèche d’une foreuse. Cette mort hilare et inerte fouillait dans sa tête, un rat qui se repaissait de la violence qui abondait encore dans son sang. Elle sortit du champ de vision de la figure macabre, ce démon propre et commercial, mais le rat continuait son chemin. Elle repensa au combat qui venait d’avoir lieu. Si elle avait pu convaincre si facilement ce mec du danger qu’elle représentait… C’est parce qu’à ce moment précis, elle aurait été effectivement capable de l’envoyer se faire écraser sous les essieux des wagons, sans remords. Elle savoura cette prise de conscience à sa juste valeur, sans savoir si elle devait l’apprécier, ou en avoir peur. Elle manipula l’idée quelques minutes, se demandant quoi en faire. Puis elle se résigna en se disant qu’elle devrait bien vivre avec, d’une manière ou d’une autre…

Au loin, une voiture descendait la rue en-dessous de la gare. Une berline verte olive, française – sa grand-mère se disait “patriote, question bagnole”. Un instant plus tard, elle entendit le klaxon résonner sur les dalles de béton. Elle soupira, puis reprit sa valise qui avait basculé dans une flaque. Jeta un dernier regard au squelette. Puis elle se tourna vers le tunnel, pour s’y enfoncer à son tour.

Chapitre 3

Surcharge : Chapitre 3

Surcharge : Chapitre 3

Chapitre 2

“La fête battait son plein”, comme le disait l’expression consacrée, sous la lumière tamisée d’un abat-jour que l’on avait recouvert d’une feuille de plastique colorée, lumière qui glissait sur le corps des danseurs en plein milieu du salon, surmontés d’un épais nuage de fumée grise. Trois canapés étaient regroupés sur le côté gauche de la pièce, où s’amassaient des étudiants sifflant leurs mauvaises bières. L’un d’eux portait sur la tête le carton sur lequel était étalé le logo Fritz Braü. Jean se demanda en souriant, et en avalant une nouvelle gorgée, qui avait bien pu amener une telle pisse d’âne. La silhouette blanche sur fond rouge lui rappelait ses années de cuites au lycée, entre deux cours de mécanique, pendant lesquelles ils s’installaient dans le parc en contrebas, pour siffler un pack avec ses collègues de classe. À quelques mètres des enfants qui jouaient sur le toboggan et la cage à écureuils. Une fois sur deux, l’un d’eux ne pouvait pas remonter, trop saoul pour aller en cours, il restait à vomir dans un buisson pendant que les autres lui trouvaient une excuse foireuse. Cette bière infâme, il en avait ingurgité des litres à cette époque. Aujourd’hui, il en enquillait par nostalgie plus qu’autre chose. L’un des danseurs avait jeté son t-shirt au milieu de la pièce, et courait derrière une fille, une petite étudiante à lunettes avec un grand sourire et des cheveux noirs frisés, qui le lui avait volé. Ils passèrent au milieu d’une bande de quatre personnes assises en cercle, qui s’amusaient à dégommer des capsules posées sur des canettes. Jean entendit la voix de Maxence protester, et comprit qui s’était invité à la dernière minute, qui avait ramené cette bière pourrie. Il voyait ses dreadlocks retenues sur le haut de son crâne par un bandeau qui lui donnait l’air d’un palmier flottant au vent. Il draguait Sylvie, une musicologue qui ces temps-ci ne parlait que de sa thèse sur un compositeur italien du XVIIe siècle. Sans rien dire, Jean leva son verre à la santé de son ami, et lui souhaita bien du courage.

Cette maison que Mathilde avait trouvé par hasard sur un site internet était une bénédiction. Elle vivait en colocation avec une étudiante coréenne qu’elle ne voyait jamais, une irlandaise à l’accent incompréhensible et aux longues jambes, ainsi qu’un couple d’allemands qui occupaient l’étage inférieur. En plein coeur de Lyon, à quelques arrêts du campus, on pouvait faire asseoir une trentaine de personnes dans le salon, autant sur la terrasse. Pour l’heure, il était difficile de savoir, Jean avait l’impression que tout ce qu’il y avait d’étudiants dans le coin s’était donné rendez-vous ici. Les bouteilles s’entassaient sur la table, la cendre remplissait lentement les fonds troubles des mauvais vins achetés à l’épicerie d’en dessous, un libanais qui fermait rarement avant quatre heures du matin. Le quartier était tranquille, les voisins discrets, et les deux mecs en-dessous ramenaient de temps en temps des bouteilles de leur pays, où ils retournaient tous les six mois. Il sortit son briquet pour allumer le bout du pétard qu’il tenait entre ses lèvres depuis un quart d’heure, pour tirer lentement trois lattes. Elles grimpèrent dans son cerveau, s’accrochant comme des lianes dans ses poumons pour se nicher autour de ses synapses, dissolvant peu à peu la gêne qu’il éprouvait toujours dans ce genre de soirée. À côté de lui, deux étudiants aux lunettes carrées, en chemise à carreaux ternes, discutait d’un livre de Samuel Beckett qu’ils devaient étudier pour un cours. Rien d’anormal. Ils en parlaient comme d’une torture, mais Jean ne voyait pas vraiment où ils voulaient en venir, car ils semblaient fiers de s’infliger ce poids dont ils se plaignaient. Il préférait rester loin de ce genre de discussion où son inculture – toute relative – se heurtait à la suffisance de personnes lancées dans leur domaine. Il n’en sortait rien de bon, en général.

Il se leva et marcha jusqu’au balcon, d’où l’on voyait les lumières de la ville qui se déroulaient sur ses pieds, un tapis intermittent d’éclats semblant communiquer entre eux. Une ville qui lui faisait penser à un organisme rampant, un système nerveux monolithique qui s’interfaçait au loin avec les banlieues anonymes du Sud et de l’Ouest. Lyon s’étendait comme une maladie infectieuse, dévorait les parcelles de terre sous la pression de l’aménagement urbain. D’ici quelques années, le motif encore fragmentaire recouvrirait les terres industrielles abandonnées par tous, sinon le chômage, à mesure que les citadins se faisaient chasser de leurs tours par la hausse des prix. Maillage de lotissements standardisés pour époque anonyme. Jean cracha par le balcon l’arrière-goût rance du goudron et de l’herbe sèche qu’un type de Perrache lui avait vendu bien trop cher. Il n’avait pas eu le temps de refaire le plein. Sa consommation l’inquiétait, il enchaînait les joints comme des clopes ces temps-ci, et s’était mis à fumer au boulot, chose qu’il s’était toujours refusé à faire. Sa vie s’enfonçait dans un nuage mou et trouble de THC, dans lequel il enfouissait sans doute une déprime lancinante. Elle aurait bien l’occasion de ressurgir sous peu, se dit-il. Toujours au moment le plus inopportun.

Il tourna la tête à sa droite pour y trouver celle qu’il cherchait. La lueur des lampes colorées dansait sur ses cheveux roux, dont la coiffure savamment étudiée s’était déroulée en dansant. Elle se tenait bien droite, plongée dans ses pensées, un poing aux jointures blanches fermé sur sa rage, l’autre tenant sa cigarette à portée de bouche, le coude géométriquement posé sur sa hanche. Un mince câble de plastique noir sortait de la poche de son jean, se glissait sous sa veste de cuir dont elle avait remonté la fermeture jusqu’en haut, pour se diviser en haut et s’accrocher à ses oreilles. Les yeux à moitié clos, elle avait à peine conscience de ce qui l’entourait, la musique s’échappait en crissant de ses écouteurs, on l’entendait d’ici. Toujours ce vieil album de Portishead dans lequel elle se murait dès qu’elle ne supportait plus la présence d’autres êtres humains autour d’elle. Une manière de se reposer, d’échapper un court instant à cette foule envers qui son dégoût se manifestait sans prévenir, l’obligeant parfois à fuir en courant sous peine d’étouffer. Sans contrôle, elle risquait de se mettre à dos tout ce qu’elle comptait d’amis et de connaissances. Et elle savait ne pas pouvoir se le permettre.

“- Ça va, ma chérie ?”

Il s’était approché d’elle en restant dans son champ de vision, doucement, comme il l’aurait fait d’un animal blessé et dangereux. Quand elle était dans cet état, il marchait sur des oeufs, sachant qu’elle pouvait lui exploser entre les doigts à la moindre contrariété. Ça s’était déjà produit, deux fois, où il avait fait le pied de grue devant l’immeuble où elle habitait, sans savoir s’il allait pouvoir la revoir ou non. Des engueulades pour des détails qui tombaient dans les plus mauvais moments, un service terminé trop tard, un repas de famille où il n’avait pas pu se rendre. Dans les deux cas, il avait simplement attendu. Elle ressortait à chaque fois comme si rien ne s’était passé, le sourire encore voilé par la colère, et l’emmenait faire les magasins ou boire un café, sans jamais aborder à nouveau le sujet. Il se sentait pris entre les sentiments qu’il éprouvait pour elle et l’impression d’être traité comme un animal de compagnie. Cette fille sortie de nulle part avait retourné son quotidien, bousculé comme il l’était désormais, il n’avait pas encore réussi à se réadapter, même après un an et demi. Il vivait dans la méfiance d’un nouveau coup de sang imprévu.

“- Ouais. J’avais juste besoin, disons… de prendre un peu l’air. Fait chaud à l’intérieur.”

Il passa ses bras autour de sa taille et l’embrassa sur la nuque, sentant le parfum délicat de ses cheveux, la douceur de la peau de ses bras et la chaleur de son corps. Pas si mal. À la réflexion, il ne savait sans doute pas à quoi s’attendre avec Léa, mais il trouvait sa place en son sein, se sentait justifié, plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il saurait bien s’adapter.

“- Dis-moi… Est-ce que tu t’ennuies parfois ? lui demanda-t-elle. Je veux dire, de manière générale… Tu es satisfait de la vie que tu mènes ?”

Il se plongea quelques instants dans ses pensées, longtemps qu’il n’avait pas fait le point sur sa propre existence. Vingt-cinq ans, à peine le bac, des petits boulots et un appartement qui tombait en ruine. Sa famille était au loin dans le Nord, il n’avait pas non plus revu son frère depuis des années. Il passait la majeure partie de son temps à fumer, jouer aux jeux vidéos et bricoler. Pas de diplôme, peu d’avenir, rien qui ne soit assez intense pour éveiller chez lui une quelconque passion. L’oeil vide face à son monde qui s’effondrait si lentement qu’il se sentait comme une grenouille dans une marmite, attendant le point d’ébullition où il commencerait vraiment à avoir mal. Et Léa. Peut-être que Léa était la solution. Ou c’était elle, le point d’ébullition.

“- Je t’ai. Qu’est-ce que je pourrais attendre de mieux ?”

Elle se dégagea et alla vers la table de jardin en plastique défoncé, récupérée dans une décharge pour prendre son verre de whisky-coca qui devait reposer là depuis une bonne demi-heure. JB – Carrefour, c’était déjà en soi une horreur, mais celui-là avait perdu tout le gaz, elle se l’enfila d’une traite, tentant d’oublier l’acidité chimique du mélange. Ça lui apprendrait à oublier sa propre bouteille en partant, se dit-elle. Son gobelet se transforma en une masse informe écrasée dans son poing.

“- Bah moi, tu vois, ça me suffit plus.”

Elle sentait l’alerte qui allait grandir en lui, simple automatisme. Les mains posée à plat sur la table, le dos penché, le regard droit devant elle, elle avait une voix trempée dans l’acier et les nerfs. Inverser la vapeur avant le moindre tressaillement de peur, chez lui. Elle savait où l’amener.

“- T’y es pour rien. Je suis bien avec toi, je… je t’aime je crois, non, j’en suis certaine. Je veux rester avec toi.”

Elle envoya le gobelet sur la terrasse rejoindre les mégots, débris, paquets de biscuits salés et un type qui pionçait ivre mort au milieu. Un jour, pensa-t-elle, il faudrait que Mathilde et ses colocataires se décident à s’attaquer à ce dépotoir. En particulier à cette bande noire, là où ivres ils avaient fait brûler un mélange de déodorant et de blanc correcteur, quelques mois auparavant.

“- Mais il me faut plus que ça. J’ai besoin de quelque chose qui me fasse plus vibrer que cours – révision – baise, tu comprends ?

– Alors quoi ? Tu veux qu’on parte en vacances ? Si tu veux, j’ai mon salaire la semaine prochaine, on pourrait aller faire du parapente dans les Pyrénées. Ce sera l’occasion de s’amuser.

– Non. Tu ne comprends pas. J’ai besoin d’autre chose, j’ai besoin de…”

Elle fut interrompue par Mathilde qui débarqua en trombe sur le balcon, pas du tout choquée par le bordel ambiant. Elle avait les yeux qui brillaient, sans doute sous l’effet de la poudre avec laquelle Maxence avait acheté son billet d’entrée – elle ne l’aimait pas beaucoup d’ordinaire. L’alcool la faisait marcher en biais, elle montrait un sourire idiot et incroyablement fière d’elle.

“- Hey, vous êtes là !

– Une seconde Mathilde, on… tenta de répondre Léa.

– Allez viens ! l’interrompit-elle en la prenant par les épaules. Faut que je te montre un truc.”

Elle l’emmena à l’intérieur avant qu’elle n’ait eu le temps de refuser, là où des gens saouls et à moitié nus dansaient, l’un d’eux avait une grosse tête d’ours en mousse sur la tête. Au fond, un barbu en t-shirt Megadeth et rangers argumentait avec une fille pour changer de musique sur l’ordinateur. Jean sourit dans la brume où il évoluait, il y en avait toujours un pour vouloir mettre du métal quand l’occasion ne s’y prêtait pas. Il suivit les deux femmes jusqu’à la table encombrée de bouteilles d’alcool, d’un seau de punch et un paquet de pistaches éclaté. Au centre, on y avait posé une boîte en carton au logo d’Amazon. Quelqu’un l’avait éventré, répandant des flocons de polystyrène jusqu’au sol, une fontaine de morceaux blancs qui crissaient sous les pieds et s’imbibaient lentement d’une bière renversée. La couleur faisait croire qu’on avait pissé dans la neige. Deux boîtes trônaient sur cet étalage, design “flat” de graphiste sous perfusion Apple, emballages carrés, noirs et bleu, le petit lapin blanc comme seule marque distinctive. Léa tendit lentement le bras pour en prendre un, le sortit avec un air blasé, tube d’aluminium solide dans sa paume, elle tordit la bague colorée pour enlever le capuchon pour révéler le phallus de silicone. Belle pièce, large et oblongue. Mathilde était déjà en train de s’emparer de son alter-égo masculin et connecta les deux objets entre eux par le biais de l’application sur son smartphone.

“- C’est bon, c’est branché. Vas-y, sert-le.”

Léa jeta un regard fatigué à son amie, se demandant ce qui avait pu l’amener à jouer avec un sexe en plastique devant un groupe d’une trentaine de personnes qui s’amassaient autour d’elle. Ce n’était pas son genre de se donner en spectacle, mais elle était trop crevée pour s’opposer maintenant. Elle pressa le phallus dans sa main, alors que Mathilde se servait de l’étui pénien comme d’une longue vue. Elle éclata d’un rire proche de l’hystérie, recouvert d’un hurlement.

“- Ça marche, ça marche ! Etienne va adorer, tu n’imagines pas !”

À l’intérieur, la membrane du tube se contractait selon la pression qu’exercait Léa sur le manche, sphincter de silicone au mouvement organique, une prothèse de chair artificielle dont les soubresauts achevaient de la dégoûter. Elle lâcha le gode qui tomba avec un bruit mat sur le sol, et sortit en courant vers la cuisine. Une bouteille de rhum à moitié pleine traînait sur la table, elle en attrapa le goulot et enfila une longue gorgée pour reprendre ses esprits. L’alcool glissait par ses lèvres, le long de ses joues, descendait dans son décolleté et poissait ses seins d’un filet de couleur sombre. Le liquide coula dans sa gorge comme du feu, désinfectant les muqueuses sèches où se concentraient quelques larmes de colère. Trop de psychotropes dans le sang, trop de rancoeur, trop de vide à ne plus savoir quoi faire de sa propre vie. Léa se détestait, détestait son entourage, sentait monter dans ses veines un râle de haine qu’elle ne pourrait contenir longtemps.

“- Léa, tout va bien ?”

Mathilde venait d’entrer dans la cuisine, l’air inquiet, s’approcha de Léa qui venait de reposer la bouteille maintenant au deux tiers vide.

“- Dégage.

– Mais qu’est-ce que…

– Mathilde. Dégage.”

Cet accent dans sa voix qui la reprenait, caractéristique, dès lors qu’elle n’arrivait plus à tolérer la moindre présence dans son espace vital. Les poings serrés pour enfermer le ressentiment, tremblants, et le regard lourd à en percer des plaques d’acier.

“- Léa, mais enfin, explique-moi…

– Tu m’emmerdes. Tu me fais chier. Ton appart, tes amis, ton foutu sextoys qui coûte un bras, ta Twingo et ton garage payé à l’année, et ta vinasse de merde pour te la jouer prolo. J’en peux plus Mathilde.

– Hey, les filles, tout va bien ?”

Jean venait d’entrer à son tour dans la pièce, contemplant sa copine dont les vannes commençaient à craquer sous ses yeux. Il savait ce que cela signifiait, cette tension qui montait chez elle à chaque minute, qu’il ne pouvait entraver, à peine la ralentir. Il devait la faire sortir de là, rentrer chez eux au plus vite, avant qu’elle n’explose ici, en plein milieu de la cuisine, à la face de tout leurs amis. Ses amis, en fait, Jean savait n’être qu’une pièce rapportée, vite oubliée si jamais son histoire avec Léa se terminait. Il aimait bien ces gens, pourtant, avec l’innocence touchante du dernier arrivé qui tente de s’intégrer dans le groupe. Seul à Lyon, il s’était fait à l’idée de la solitude. Après l’avoir rencontré dans ce tramway, il avait repris goût à la sociabilité légère qu’apportait la compagnie d’étudiants insousciants. Agréable contrepoint à son travail, qu’il n’avait plus guère envie de quitter. La menace sous-jacente d’une explosion affleurant dans cette cuisine, menaçant de tout démolir.

“- Allez viens Léa, on s’en va.

– Non !”

Elle dégagea son bras de son étreinte pour se placer devant Mathilde, qui commençait à prendre peur face à son amie déchaînée.

“- Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu cherche ? Où est-ce que ça te mène, tout ça ? Sérieux, tu t’emmerdes au point d’avoir besoin de brancher la bite de ton mec à un tube en plastique ? C’est ça, ta seule idée ? T’as rien d’autre comme perspective dans ta putain de vie ?”

Elle haletait entre chaque mot, un océan clos qui se déversait par sa bouche de pression réfrénée. Les mots en soi n’avait plus vraiment d’importance, le soulagement mordant d’hurler au visage de ses collègues de classe suffisait largement. Elle avait l’envie consciente de faire le plus de mal possible, de montrer à quel point ses prétendus amis lui paraissaient en cet instant minables et vains. Ils s’étaient tous amassés sur le pas de la porte, un groupe indistinct qui n’osait s’avancer, de peur de se faire avaler par la tempête. Et le métalleux de la bande profitait de l’occasion pour balancer du Enslaved. Pas perdu pour tout le monde.

“- T’es rien, t’es personne, t’es une petite conne qui se paye des jouets à prix d’or pour se donner l’illusion d’exister. Tu vas vivre et crever sans que personne ne sache qui t’étais. Et vous tous avec !

– Bon ça suffit. T’es bourrée Léa, rentre chez toi.”

Le visage de Mathilde s’était refermé sous la pluie d’insultes, elle s’efforcait de se contrôler, de ne pas perdre son sang-froid. Sans un mot de plus, Jean prit la main de Léa, et lui tendit son manteau de l’autre. Il lui fit passer la haie assemblée s’ouvrant entre la cuisine et la sortie, et s’excusa d’un signe de tête envers Mathilde. Dans le couloir sombre et froid, la jeune fille tremblait encore, des larmes coulaient sur ses joues et des sanglots la faisaient sursauter par à-coups. Elle gardait les mâchoires serrées sur les restes de la colère qu’elle venait de cracher.

“- Mais qu’est-ce qui t’as pris, enfin ? Lui demanda Jean en se plantant devant elle.”

– Rien. Laisse tomber. On rentre.”

Et sans attendre une réponse, elle se jeta dans l’escalier.

Chapitre 4

Surcharge : Chapitre 4

Surcharge : Chapitre 4

Chapitre 3

Ils traversèrent la nuit sous la pluie, suivant les rails du tramway pour rentrer chez eux. Léa enchaînait les cigarettes sur le chemin, marchait d’un pas vif et nerveux. Jean la suivait deux mètres en arrière, attendait qu’elle se calme, espérant seulement que cette crise n’était due qu’à l’alcool et qu’elle lui passerait avec l’air frais et humide de ce début d’été. Le stress, probablement, la jeune femme devait sans doute tout simplement s’affranchir de la pression des examens. Mathilde lui pardonnerait, comme d’habitude, elles étaient amies depuis le collège. Les explosions incontrôlables d’une Léa ivre devaient être devenues une habitude pour elle. Ils croisèrent un groupe de lycéens qui parlaient fort et marchaient de travers, mais aucun d’eux n’osa interpeller le couple, sans doute un peu intimidés par les regards noirs que Léa envoyait aux passants. La lumière crue des lampadaires dansait dans les flaques d’eau projetées par intermittence par les voitures qui remontaient l’avenue, la ville était froide et calme jusqu’à l’horizon, si petit était-il. Jean accéléra le pas pour se mettre à la hauteur de Léa et la regarda, recluse qu’elle était autour de sa rage. Les larmes avaient séché en arabesques sur ses joues, elle gardait le regard pointé sur le bout de la rue, faisait un écart quinze mètres avant chaque personne qu’elle pouvait croiser. Ses gestes semblaient saccadés, mécaniques, sa respiration courte, elle courrait presque. Ils marchèrent comme ça sans dire un mot, semant leurs traces de mégots et de fumée rance. Arrivés à son appartement, Jean pressa les touches à moitié effacées du digicode, laissant sa copine s’enfoncer par la porte, toujours sans lâcher un mot. Ils avancèrent à tâtons dans le couloir où la lampe avait grillé un mois auparavant, personne ne l’avait changé depuis.

Elle entra dans l’appartement et se dirigea directement vers le frigo, d’où elle tira une bouteille de Wyborowa glacée. Elle en servit deux verres, en avala un cul sec. Jean comprit que les choses allaient être un peu plus difficiles que d’ordinaire. Habituellement, Léa se refermait comme une coquille sur elle-même, ne cherchait pas à communiquer jusqu’au lendemain de l’éclat. Mais voilà qu’elle lui tendait le second verre en plantant son regard dans le sien, avec l’air d’avoir quelque chose d’important à dire. Ce n’était pas naturel, ce n’était pas attendu de sa part. Elle aurait dû simplement s’effondrer dans leur lit jusqu’à l’aube, d’où elle serait partie avant qu’il ne se réveille, pour ne pas avoir à s’expliquer. Tout cela n’augurait rien de bon. Il prit le verre sans répondre et recula vers la chambre pour s’asseoir dans le canapé, et entreprit de rouler un nouveau cône, l’ancien ayant disparu dans une bouche d’égout. Léa s’installa face à lui sur le lit, posa la bouteille sur la table et se pencha en avant. Elle semblait désormais concentrée, à vif, ses doigts blanchissaient sur le verre couvert de vapeur gelée qu’elle tenait à deux mains, comme une tasse. Ne souhaitant pas entamer lui-même la discussion, n’étant pas tout à fait sûr de la tournure de celle-ci, il préféra jouer les noirs et finir de confectionner son joint. La fumée opaque voila bientôt le plafond.

“- Belle soirée. ‘Fait du bien de mettre les choses au point.” Elle semblait choisir ses mots avec une attention qui ne lui était pas familière.

“- Je ne suis pas sûr que Mathilde méritait tout ce que tu lui as envoyé au visage, tout de même.” Lui répondit-il de la manière la plus mesurée possible.

Il s’assurait de ne pas la brusquer, de moduler le rythme de ses paroles pour éviter de déclencher un nouvel accès de colère qui aurait détonné dans cet espace clos. De plus, il était quatre heures du matin, et il savait les murs fins comme du papier, et les voisins pointilleux. Entre leur état d’alcoolisation et l’odeur qui planait dans la pièce, il ne valait mieux pas que l’un d’eux appelle les flics. Autant la jouer calmement.

“- Je sais que j’ai raison. Son mec va revenir fier comme un roi grec, après s’être enfilé une demi-douzaine de chinoises, et reprendre sa place de mâle alpha chez sa princesse qui l’aura attendu pendant un an. Ils vont se marier, elle arrêtera son boulot à la con du moment dès qu’elle sera enceinte. Lui va se trouver un poste inutile dans une grosse boite, payé une fortune…”

Elle soupira sur l’énième cigarette entre ses doigts, qu’elle avait sorti sans y penser.

“- Un jour, elle m’expliquera pleine de gentillesse qu’elle aura grandi, et qu’elle ne pourra plus se permettre de voter à gauche, que la situation économique ne le permet plus, qu’il faut être raisonnable. Elle me dira ça entre un médecin et un avocat, en robe Chanel…

– Et donc, en quoi ça te pose problème ?

– Tu penses qu’on va finir comme ça, toi et moi ? Je veux dire, tu crois qu’on pourraient devenir aussi stupide, transparent et inintéressant pour le reste du monde ?”

Jean tira une latte et s’enfonça dans le cuir défraîchi et craquelé pour réfléchir. Il ne s’était jamais vraiment posé la question de ce qu’il allait devenir dans les dix prochaines années. Sa vie n’était pour le moment qu’un chemin monotone parsemé de galères et d’occasions manquées, il survivait au mois, ne faisait guère de plans plus en avant. Il repoussait les visites à ses parents depuis maintenant six mois, sortait de chez lui plus par habitude que par volonté, à part en ce qui concernait Léa. Dix ans, ou plus, c’était bien trop lointain pour qu’il ait à s’en soucier pour le moment. Comment aurait-il pu savoir ce qu’il deviendrait d’ici là ?

“- Non. Enfin, je suppose que non. Je pense qu’on peut se débrouiller mieux que ça.

– Moi aussi. Parce que je n’ai pas du tout envie de débiter toute ma vie des lieux communs entre le plat et le dessert, tu comprends.”

Il y avait un accent de défi qui sous-tendait ses paroles. Elle voulait le mener quelque part, le faire prendre une forme d’engagement. Il se demanda où cette discussion allait le mener, sans être certain d’en apprécier la tournure nouvelle. Léa ne pleurait plus, elle irradiait d’une flamme inquiétante qui rendait Jean méfiant, mais également curieux de savoir où cela pourrait les mener. Elle se leva pour aller chercher le cendrier marocain en céramique sur la fenêtre, puis se ré-installa, une jambe repliée sous ses fesses et l’autre droite devant elle.

“- J’ai vingt-trois ans. Je vais avoir une licence de sociologie. Je n’ai rien fait, rien accompli pour le moment. J’ai du retard, beaucoup se sont déjà réalisé à mon âge. Je ne peux pas rester comme cela sans rien faire, inactive. Et après tout, qu’est-ce qui nous retient ici ? On pourrait partir ailleurs, aller voir le monde, s’installer où il nous plaira.

– Tu veux partir une année dans un pays d’Afrique, aider les gens en détresse ?

– Génial, je reviendrai en racontant mon aventure à tout le monde au bureau. C’est parfaitement mon genre”

Le sarcasme acide dans la voix de Léa était palpable, Jean fit machine arrière rapidement. Il était en train de la perdre, de lâcher le maigre contrôle qu’il avait réussi à instaurer dans cette discussion.

“- Alors, quelle est ton idée ?”

Léa se tut un instant et contempla ses pieds, l’air songeur. Il cru un instant qu’elle s’était définitivement calmée, mais elle reprit.

“- Sortir autant de fric pour quelque chose d’aussi futile que des jouets sexuels électroniques… Politique de la terre brûlée. Je veux faire des choses comme ça. Je veux de l’argent, le dépenser dans des conneries, loin d’ici. Je veux pouvoir me payer des godes à plus savoir où me les mettre, et en être fière ! Sur une plage de sable blanc, comme dans une pub !”

Il s’abrita derrière une nouvelle bouffée pour essuyer l’averse et la laisser aller au bout de son raisonnement.

“- J’ai faim, putain… J’ai envie d’un trip que personne ne peut me proposer.”

Elle tendit la main pour allumer la télévision au-dessus d’eux, BFMTV faisait tourner en boucle les images de la manifestation de la veille, quelques milliers de personne en sweats roses qui hurlaient des slogans d’un autre âge. Ils en étaient presque touchants. La plupart n’aurait même pas imaginé manifester un jour dans sa vie auparavant. Ces types suintaient la peur et le déni, les appels à la révolution faisaient défauts dans leurs voix. Ces gens représentaient tout ce que Léa méprisait, le passé, l’attachement à des valeurs traditionnelles, qu’elle même trouvait obsolète. Peut-être qu’un jour elle resterait elle aussi bloquée dans l’image d’un passé aussi paradisiaque qu’illusoire. Non, jamais, elle ne pouvait se permettre ce genre de perspective. Plutôt crever.

“- On braque une banque. Et on s’en va.”

Il s’arrêta, abasourdi, et laissa tomber son cône sur le parquet où il acheva de se consumer. Elle avait l’air sérieuse, profondément et dangereusement sérieuse.

“- Mais, attends… Reste calme, t’emporte pas…

– C’est pas si difficile à comprendre. On rentre, on se sert, et on se casse. Le plus loin possible. Qu’est-ce qui nous retient ?”

Il le regarda avec un air d’incompréhension, n’étant pas encore tout à fait sûr qu’elle lui demandait ni plus ni moins que de partir avec elle vers l’inconnu, qui plus est après avoir violé la loi. Il avait évité le pire des emmerdes pour l’instant, n’avait quasiment jamais mis les pieds dans un commissariat. À peine joué au voleur quand il était plus jeune, assez pour que les gendarmes du village d’à côté se souviennent de lui. Rien de comparable à s’attaquer à une banque.

“- Mais comment veux-tu qu’on fasse ?

– T’en fais pas. Ça fait un moment que j’y pense. La seule question à laquelle tu dois répondre, c’est savoir si tu me suis. Alors ?”

Elle le mettait au pied du mur, comme il l’avait pressenti. Désormais, il n’était plus question de faire machine arrière, il le voyait dans son maintien, sa résolution, sa manière de le contempler comme un allié potentiel, ou comme quelque chose à écraser s’il refusait. À cet instant, il n’avait plus d’échappatoire ou de position de replis derrière laquelle se cacher. D’ordinaire, il évitait de se mêler des états d’âme les plus enfouis de Léa, pensant qu’elle savait très bien s’en défaire toute seule. Ça marchait d’habitude. Toutes choses considérées, c’est vrai qu’il n’avait pas grand chose à perdre, pas d’espoir à décevoir. Dans ses conditions, attaquer une banque semblait être une solution comme une autre, un moyen d’obtenir une vie plus intense. Ailleurs ne pouvait pas vraiment être pire qu’ici. Et la prison n’était pour lui qu’une idée lointaine et trouble, ce genre de chose ne pouvait pas lui arriver.

“- Ouais. Ouais, je vais te suivre. Quel est ton plan ?”

Elle le regarda et un grand sourire carnassier s’étira sur son visage. La fierté de la bête se mettant en chasse.

“- Tu vas voir. Ça va être très simple.”

*

À partir de là, tout été allé très vite. Elle lui avait exposé en deux mots son idée, les plans qui tournaient dans sa tête depuis un long moment, à l’entendre. Ils avaient tombé la bouteille de vodka, son paquet de tabac et la plus grande partie de la nuit. Elle parlait vite et d’une manière précise, ses tremblements avaient disparu pour laisser place à une instinctive économie de mouvement. La danseuse en elle semblait réapparaître, les gestes millimétrés trahissaient le retour de toute son acuité. Il lui fallait de quoi satisfaire son intelligence, le défi en soi y parvenait. Son assurance remontait progressivement à la surface, émergeant depuis le marasme d’idées noires qu’elle avait entretenu depuis les deux dernières années. Jean avait l’impression de découvrir une autre femme, longtemps enfermée, dont il se doutait de l’existence sans jamais l’avoir réellement rencontré. Quand elle eut terminé, l’aube pointait par dessus le ciel de béton et d’humidité, dans les bruits de la foule qu’ils partait au travail. Ils avaient baisé, comme pour sceller leur accord, avec une ferveur qu’ils n’avaient jamais atteint autrefois, le plaisir renouvelé par cette complicité jaillissante. Puis ils s’étaient endormis dans les bras l’un de l’autre.

Le lendemain, il s’était levé alors que Léa dormait encore. Il avait pu trouver quelques croissants devenus secs avec l’heure tardive. Il les laissa à côté du lit avec une tasse de café encore chaud, l’embrassa sur le front et sortit de l’appartement. Si elle avait émis et assemblé le plan, il devait se charger de la première mise en oeuvre. Il passa à sa banque pour retirer du liquide, le nécessaire, sans attirer l’attention. Prétextant l’oubli de sa carte, il présenta sa pièce d’identité et demanda une carte jetable au guichet. Cela lui laissa le temps de fixer le plafond, les plaques de carton d’où surgissaient parfois les orbes noires des caméras de sécurité. Il y avait quelque chose de comique dans le contraste entre les visages souriant qui s’étalaient sur les affiches au mur, promettant des taux d’intérêt hors du commun sur des placements quelconques, et l’attirail de surveillance qui se déployait autour de lui, dans les angles et les recoins de l’agence. Sur la porte intérieure du distributeur, les pictogrammes mêlaient politesse de façade et avertissement légaux. “Le personnel n’a pas accès à l’argent contenu dans les coffres”. Il faudrait trouver un autre moyen. De toute manière, il ne comptait pas opérer ici. Juste un moyen de se mettre en jambe.

Il acheta un carnet de tickets de bus en liquide dans un bureau de tabac, ainsi qu’un paquet de tabac Interval, un sachet de filtres et des feuilles Rizla. Puis il traversa la ville, changea du métro au tram et descendit devant l’université. Des étudiantes de première année se lamentaient bruyamment de l’échec supposé d’un partiel. Elles étaient mignonnes avec leurs débardeurs légers, leurs maquillages discrets et leurs sarouels, encore toutes fraîches sorties du lycée. D’ici peu, elles seraient tout à fait désirables, mais seraient-elles aussi singulières que Léa pouvait l’être ? Il doutait de croiser un jour à nouveau quelqu’un comme elle. Éclairée par la lumière du jour, la résolution de la veille devenait forte et solide, justifiée en quelque sorte. Sa mère lui avait toujours dit de ne jamais laisser passer les occasions qui se présentaient. Il avait décidé de profiter de la meilleure d’entre elles.

Il remonta le long de l’énorme bâtiment de verre, frôlant cette armature en tubes de ferraille qui avait dû être le summum de l’architecture il y a cinquante ans. Il entra dans le Castorama où il acheta de quoi remplir en gros une boîte à outils, du ruban adhésif et des colliers de serrage en plastique. Ils ne savaient pas encore précisément où ils allaient frapper, il se préparait donc à toutes les éventualités. Payées en liquide, de préférence. Léa lui avait fait un virement depuis un de ses comptes, que ses parents alimentaient depuis sa naissance, “pour se lancer dans la vie” comme ils le disaient. Elle n’allait pas les décevoir.

Le reste de la soirée fut consacré à l’étude des différentes cibles. Pour commencer, ils avaient éliminé tout les établissements à proximité d’un commissariat où d’une zone touristique, ce qui limitait déjà une bonne partie de la ville. Il fallait, de manière générale, éviter toutes les zones passantes et les rues centrales, se rabattre sur les endroits plus déserts. Ils s’orientèrent vers les secteurs en cours de construction, où les agences tentaient d’obtenir les meilleures places, quitte à arriver quatre mois avant leurs clients. Vers dix heures, ils avaient circonscrit un périmètre de recherche. Ils éliminèrent de nouveau, affinant leurs critères. Éviter la proximité d’un bureau de tabac, très fréquenté en début et en fin de journée, de même qu’une boulangerie. Surtout, éviter les banques qui s’étaient déjà fait braquer dans l’année, dont les systèmes de sécurité auraient été renforcés. Et préciser de nouveau, être de plus en plus strict, réduisant la liste des cibles potentielles à une poignée. Léa était désormais en vacances, ses parents étaient au Liban où son père interrogeait des réfugiés syriens pendant que sa mère profitait de la plage. Elle avait tout le temps de faire les repérages pendant que Jean travaillait.

Ils tablèrent une semaine sur la question. Ils abordèrent la question de la violence, des moyens qu’ils allaient mettre en oeuvre pour obtenir ce qu’ils désiraient. Jean proposait d’y aller avec des pistolets à billes factices, mais de très bonne facture, qu’il gardait chez lui, mais Léa s’y opposa. Selon elle, le risque était le même que l’arme soit réelle ou fausse, tant face à la police qu’à la justice. Dans ces conditions, autant avoir de quoi faire vraiment peur. Elle le persuada de poser la question à Maxence, ce qu’il fit sans trop y croire, persuadé qu’elle s’en remettait à un préjugé. Mais au contraire, le toxico lui lança un grand sourire et lui indiqua une somme démesurée, ainsi qu’un délai. Quelques jours plus tard, il se présentait chez eux – lui qui ne se déplaçait jamais chez ses clients – et posait sur la table un automatique Glock 19, emballé dans trois épaisseurs de papier-bulle et un sac de plastique. Il le sortit avec des gants de chirurgien et le présenta, ainsi que son chargeur. Jean ne savait pas quoi répondre. Léa se contenta de hocher la tête et de tendre à Maxence une liasse de billet.

Puis, après son départ, elle annonça à Jean qu’elle avait trouvé leur cible. Après avoir inclus dans ses recherches les bureaux de change, les acheteurs d’or et tout les autres commerces traitant de grosses sommes d’argent en liquide. Un changeur avait ouvert à une centaine de mètre du nouveau centre commercial de Confluence, cette gigantesque boite pleine de vent qui avait poussé en face du nouveau conseil régional. Toute la zone était en friche depuis la destruction de l’ancien marché-gare, il n’y avait personne jusqu’aux premières lueurs du jour. D’après elle, la boutique ne comptait que deux employés, à horaires décalés. Ils échangeaient de grosses sommes, en différentes monnaies, assez pour partir loin, où ils le désireraient.

Ils avaient un plan. Ils avaient une arme. Ils avaient chacun l’autre. Et ils allaient attaquer une banque.

Chapitre 5

Surcharge : Chapitre 5

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Chapitre 4

Le soleil effleurait à peine les tours de Gerland. On entendait le bruit intermittent des voitures qui remontaient l’autoroute en direction du tunnel sous la gare de Perrache, et parfois le grondement d’un camion qui descendait la rue. L’un d’eux s’arrêta devant la voiture dans laquelle Léa et Jean s’étaient installés en attendant le premier employé. Ils fixèrent le chauffeur s’avancer vers l’arrière de son véhicule et monter dans la benne, puis en faire descendre des palettes recouvertes de film plastique. Le couple baissa la tête pour ne pas se faire voir par la vitre arrière de la petite 106, et attendit nerveusement. Léa lançait des regards fuyants vers la porte du bureau de change, inquiète à l’idée de l’arrivée de leur cible. Ce livreur était en avance. D’ordinaire, il n’apparaissait jamais avant 6h20, étant ralenti par les bouchons qui bloquaient toute l’autoroute depuis l’échangeur de la Mulatière. Le voilà qui avait une demi-heure d’avance, coup de malchance. Plus longtemps ils resteraient ici, plus les rues seraient encombrées par des voitures, des passants et les prostituées qui tentaient de survivre dans le quartier malgré les descentes que faisait la police. Léa était venue ici toute la semaine dernière. Elle avait pu constater le balais froid et tranquille de l’éveil de la rue, dans cette zone de la ville si moderne et vide à la fois. Confluence n’était, selon elle, qu’un terrain de jeu pour architectes cyborgs, une vision idéalisée de ce que pourrait donner une ville conçue par ordinateur. Tout était propre et blanc, respirait le neuf, les lignes droites. Chaque bâtiment se découpait nettement, les constructions récentes cannibalisaient peu à peu la friche laissée par l’ancien marché de gros. Des montagnes de gravas et des bâtiments en ruine, attendant la lame des bulldozers laissés non loin de là, se transformaient en parking plats et anonymes d’où sortaient les pylônes des lampadaires. Parfois, on entendait l’avertisseur d’un tramway qui arrivait à la station Sainte-Blandine, et le craquement des arcs électriques sur les caténaires mouillés.

Elle avait effectué les repérages pendant que Jean dormait, après ses services du soir, passant des heures à proximité de la petite agence installée dans un bâtiment flambant neuf qui devait recevoir essentiellement des bureaux. Une sorte de gros coffre en verre bleu pâle, posé sur des piles de béton où se nichaient quelques commerces, dont celui-ci. Des barrières de chantier traînaient encore, entourée de ruban en plastique orange et blanc, et le sol était couvert de poussière de gravier. Le bâtiment venait à peine d’ouvrir, personne n’avait encore emménagé dans les bureaux écolos qu’on avait classés là par colonnes de dix par quatre dans ce pavé anonyme. Une carcasse échouée, aux angles durs, attendant de se repaître. Les clients du bureau de change passaient furtivement, souvent avec un bonnet ou une casquette sur la tête, et ne restaient jamais longtemps à l’intérieur. Léa avait profité d’un moment de calme pour entrer à l’intérieur, après avoir retiré 200€ de son compte. Elle les avait échangé contre des roubles en prétextant devoir partir rapidement pour un voyage en Russie. Il n’y avait qu’un guichet, au fond d’un genre de couloir, où l’on avait attaché de travers des écrans présentant les taux de conversion, en chiffres rouges sur fond noir. La seule caméra se trouvait derrière la vitre en plexiglas du guichet, fixant la porte. En se penchant vers l’employé du moment pour attirer son attention, Léa avait pu remarquer un système simple muni d’un écran et d’un disque dur. Une alarme devait sans doute être installée à portée de main, il faudrait s’assurer de ne laisser personne s’en approcher. Un camion de transport de fond s’arrêtait tout les jours à 9h pour emporter un sac de billets, juste après l’arrivée du second employé, il fallait agir avant.

Le chauffeur du camion devant eux releva le plateau de sa remorque et remonta dans sa cabine, puis repartit le long du quais. Léa laissa s’échapper le souffle long et profond qu’elle retenait depuis plusieurs minutes, en tripotant le flingue entre ses doigts recouverts de gants en latex. La veille, elle avait consciencieusement enlevé le chargeur, étalé les balles une par une sur la table et les avait contemplées pendant une demi-heure, en répétant le plan dans sa tête. Elle avait soupesé ces petits tubes de cuivre dans sa main, appris à manipuler leur surface douce et froide. Puis elle avait rechargé l’arme avec application. Jean ne lui avait laissé porter qu’après une bonne heure de discussion durant laquelle elle avait du faire face au stéréotype du gros bras armé qui protège sa demoiselle. Elle l’avait finalement convaincu en faisant valoir qu’elle était la seule à avoir déjà porté une arme, rien d’autre qu’un fusil de chasse chez son oncle pourtant.

“- Hey. Tu t’es déjà fait tirer dessus ?”

Il venait de briser le silence pesant sur l’habitacle, elle sentit la nervosité dans sa voix, alors qu’il fixait le haut de la rue.

“- Ouais, une fois. Un chasseur a confondu la vitre de la bagnole avec un écureuil.

– Ah… Moi, jamais. On m’a menacé avec un couteau une fois.

– Il faut un début à tout. Espérons que ce ne soit pas aujourd’hui.”

Léa voyait la résolution de Jean décroître à mesure que l’heure avançait. S’il se montrait enthousiaste durant la préparation, voyant tout cela comme un exercice à grande échelle, le contact à la réalité commençait à le faire défaillir. Il fallait qu’ils agissent aujourd’hui, avant qu’il ne lui claque entre les doigts et se barre en courant. Elle aurait du le prévoir : son mec avait passé la plus grande partie de son existence à en être spectateur, à laisser les événements se dérouler autour de lui, ne cherchant l’initiative qu’à condition qu’elle n’implique aucun effort. Elle espérait qu’il se révélerait sous la pression, qu’il s’affirmerait face au défi. Mais il était tendu comme une corde d’amarrage prête à casser, tout à fait l’effet inverse. Il avait mal dormi, tourné dans le lit toute la nuit, s’était relevé trois fois pour fumer des cigarettes à la fenêtre. État critique, elle se demandait ce qui lui tournait dans la tête. Et combien de temps il lui restait avant qu’il ne déraille.

Un homme tourna à l’angle Nord de la rue et avança vers le bureau. Il était jeune, pas plus de 25 ans, les cheveux noirs et des cicatrices sur le visage. Il marchait en regardant le sol, un casque sur les oreilles, on entendait le son de sa mauvaise dubstep jusque dans la voiture. Il s’arrêta devant la porte et commença à fouiller dans sa poche en jurant, sa voix était rauque, encombrée. Personne à l’horizon, si ce n’était une voiture qui passa en trombe devant eux. Pas de meilleure occasion que celle-ci. Léa accrocha Jean par le col et le ramena vers elle pour l’embrasser, il avait le goût du tabac et de l’appréhension sur les lèvres. Il répondit avec fougue à ce baiser, comme s’il cherchait à y engloutir la peur qu’il ressentait, à avaler toute la confiance un peu inconsciente qui animait Léa. C’était l’heure.

“- Allons-y”

Ils bondirent de leur voiture et traversèrent la rue en courant, avant que leur cible n’ait eu le temps de s’en rendre compte. Jean lui posa sa main sur l’épaule, et Léa colla le canon de son arme sur sa nuque.

“- Tu fermes ta gueule. Tu bouges pas. Avance.

– D’a… d’accord.”

Elle le poussa dans le magasin, Jean referma la porte derrière eux et mit sa cagoule noire sur sa tête. Elle en fit de même avec sa main libre. Le bureau de change était plongé dans une obscurité trouble, le calme trompeur des lieux en suspens, d’où aurait pu surgir un monstre. Les écrans étaient éteints, une affiche datée énonçait les conditions d’échanges, il y avait de la poussière et des traces de café sur le guichet sur lequel elle le plaqua.

“- La caisse. La caisse, elle est où ?”

Léa modulait sa voix pour la placer un ton en-dessous de son habitude. L’arme se réchauffait dans sa main, s’y moulait parfaitement, elle sentait le sang et l’adrénaline lui monter à la tête. C’était ça. Ce truc qu’elle cherchait depuis des mois. La sensation de tenir un objet de mort dirigé sur un autre être humain, de s’en servir pour faire exécuter sa volonté. Le pouvoir. Une chaleur à nulle autre pareille, qui montait le long de sa colonne vertébrale, lui faisait ressentir une excitation troublante. Elle serra les dents et savoura ce plaisir en elle, comme une gorgée d’alcool fort.

“- Me tuez pas me tuez pas me tuez pas…

– Ta gueule ! La caisse, vite !

– T’es malade, vous allez…”

Il commençait à l’emmerder sérieusement avec ses jérémiades, elle le frappa de la crosse sur le haut de son crâne, il s’étala sur le sol en geignant et en crachant ses larmes. Jean lui prit le bras pour le traîner derrière le comptoir, les gémissements se firent plus forts et il lui colla un coup de sa chaussure de sécurité dans les côtes. En pleine action, il paraissait plus calme, mais ses gestes étaient encore malhabiles et incertains. Léa se félicita d’avoir gardé l’arme pour elle. Pas question de s’en servir si ce n’était pas nécessaire. Au premier coup de feu, tout le secteur allait bourdonner comme une ruche, ils seraient pris au piège et sans issue. Tirer aurait été la pire des solutions.

Le coffre était en acier, encastré à même le béton. La paroi devait faire plus de deux centimètres d’épaisseurs, sans aucun point d’appui ni d’angle à exploiter. Une serrure à code verrouillait la porte, avec un cadran à neuf chiffres tout ce qu’il y avait de plus standard. Malgré l’installation récente, il était déjà maculé de tâches de gras et de poussière collée. Léa esquissa un franc sourire sous la laine de sa capuche, qui l’irritait et lui donnait envie d’éternuer : les employés n’étaient manifestement pas très soigneux, payés au lance-pierres, on voyait très nettement les quatre touches noires de graisse. Elle fit un signe de tête à Jean.

“- Le cadran, regarde. Il n’y a qu’à tester, tu vois ?

– De quoi tu parles ?

– Les touches, regarde !”

Les minutes défilaient rapidement dans sa tête, s’égrenaient à grande vitesse, les rapprochant du moment où quelqu’un se rendrait compte de ce qui se passait. Jean pressait les boutons compulsivement, ses doigts gantés crissaient sur le plastique du panneau. Léa posa le pied sur le mec qui tremblait sur le sol et pointa son arme sur lui. Vu de plus près, il avait l’air d’un gosse, de leur âge, il devait bosser ici pour financer ses études. À mesure que cette histoire avançait, ce braquage ne ressemblait pas à ce qu’elle espérait : ce n’était pas épique, ce n’était pas romanesque, ils étaient dans un trou à rat au coeur d’une zone en construction, en train de braquer un type de leur âge qui chialait au sol. Cela la rendait nerveuse et agressive. Elle détourna le regard vers l’écran de la caméra, et songea que le système devait avoir enregistré leurs visages lorsqu’ils étaient entrés. Un clic retentit dans la pièce, et le grincement de la porte du coffre. Léa jeta le sac qu’elle portait sur l’épaule devant ses pieds.

“- Regarde !”

Les étagères débordaient de billets, bien rangés en masse compacte classée par pays d’origine. Des dollars, des euros, des roubles et des yuans jusqu’en haut, par grosses liasses. Le jackpot. Assez de tune pour refaire sa vie n’importe où sur la planète, assez pour s’éclater des mois sur une plage des Caraïbes ou dans une mégalopole japonaise. Loin, très loin de cette vie morne et lancinante. En regardant le magot, Léa laissa pendre un instant la main qui tenait son arme, ses yeux s’illuminèrent d’un instinct de prédateur satisfait devant sa pitance. Sans cesser de maintenir au sol le guichetier. Ça valait le coup, elle avait cramé tout l’argent qu’avaient gardé pour elle ses parents, mais elle était remboursée au centuple. Jean exultait, il n’avait probablement jamais vu autant de fric de sa vie. Il sortit du sac l’adhésif et les colliers de serrage et les posa sur le comptoir, avant de le remplir avec les billets. Léa secoua la tête, fallait pas se laisser distraire, la matinée était loin d’être terminée. Le disque dur du système de surveillance rejoignit l’argent, avec la mémoire flash de secours que le constructeur avait vicieusement planqué derrière le terminal. Pas con, mais pas suffisant. Le sac était plein à ras bord désormais, il était temps de repartir.

“- Mets-toi sur le ventre. Sur le ventre, je te dis, vite !”

Jean attacha les mains du type avec deux colliers de serrage liés entre eux, et remarqua pour la première fois les dégâts causés par l’arme : un coquard lui mangeait la moitié du visage autour de l’oeil droit, remontant jusqu’à la tempe, et il pissait du sang par le nez à flots nourris. Il tourna la tête vers Léa, qui ne semblait pas se formaliser plus que ça des dommages qu’elle avait infligés à sa victime, et il commença à se demander s’il voulait vraiment continuer avec elle. Trop tard pour revenir sur sa décision, ceci dit. Il était lié par le délit qu’ils venaient de commettre. Le crime, rectifia-t-il. “Vol en bande organisée avec usage d’une arme”, comme le disaient aussi bien les journaux régionaux que ses  parents achetaient. Trente ans plein pots dans le pire des cas, et au vu de la tronche du caissier, autant faire une croix sur une quelconque clémence. Merde, à quel moment avait-il pu en arriver là ? Toute cette histoire dépassait l’entendement.

Pas d’autre choix que continuer, désormais. Se laisser porter, passer au niveau supérieur. En espérant que ça tienne.

Léa colla la bouche du caissier à l’adhésif et se releva. Elle pointa la porte d’un signe de tête, arracha les câbles de la caméra pour plus de sécurité et s’avança vers la porte. Rien à l’horizon, mais une pute attendait un client sur le trottoir d’en face, une noire en jupe et bustier blancs, des talons de douze centimètres et un piercing au nez. Elle déambulait avec l’air de se faire vraiment chier, sortait son téléphone toutes les deux minutes. Léa attendit qu’elle tourne la tête pour ouvrir la porte, et voulut courir vers la voiture.

Le soleil tapait droit dans ses yeux, l’éblouit un instant. Le bruit de l’autoroute la surprit comme si elle sortait la tête de l’eau. Voilà pourquoi elle n’entendit pas tout de suite la sirène de la voiture de police qui fonçait vers elle.

Ensuite, tout lui sembla très simple et rapide à la fois. Elle tourna d’abord la tête, enregistra les platanes et les camions de déménagements garés en file, le béton froid des murs, sa petite voiture au milieu, l’éclat douloureux du gyrophare. Elle planta ses jambes, le regard vide et la bouche entrouverte, et leva son bras gauche devant elle. Il n’y avait plus grand chose de réfléchi dans sa tête à ce moment là, seulement une intuition puissante qui guidait son geste. Après tout, pourquoi pas ?

Le flingue faisait à peine un kilo dans sa main, mais elle n’avait jamais tiré avec. Elle lâcha deux cartouches qui lui défoncèrent le poignet, les larmes lui montèrent aux yeux, l’explosion des cartouches lui transperça les tympans. Elle s’était placé dans l’axe de la voiture et avait visé le pare-choc, un trou dans le capot apparu, le véhicule fit une embardée pour se tordre sur la route, s’arrêter en fumant. Elle ferma les yeux et tira deux nouvelles fois, l’arme tenue à deux mains, le choc se répercuta dans tout ses os, jusqu’à faire vibrer son crâne. Des hurlements déchirèrent la rue, la prostituée était prostrée sur les pavés derrière un arbre. Léa cru voir qu’elle s’était pissé dessus, elle gémissait, apeurée. Les flics étaient descendus de leur voiture qui exhalait une fumée blanche par les trous du capot pour se cacher derrière. Jean la prit par le bras, elle sortit de sa torpeur et relâcha son bras pour se tourner vers lui.

“- Viens, dépêche, on s’en va !”

Pas question de prendre la voiture : le Nord était bloqué par la police, et l’autoroute serait bloquée avant qu’ils n’y arrivent. On entendait déjà au loin les renforts qui arrivaient de la gare. Les douilles fumaient sur le sol mouillé par une fine averse, les deux policiers se terraient hors de portée, ils commencèrent à courir vers le chantier, dans l’espoir de réchapper. Qu’est-ce qui avait merdé ? Se demanda-t-elle. Un troisième circuit sur la caméra ? Une alarme silencieuse, quelque part, que le caissier avait activé en entrant ? Probablement le coffre. Jean n’aurait pas dû prendre tout les billets, certains devaient être attachés à un mécanisme quelconque. Il bondit sur la clôture, prit appuis sur un anneau d’acier et se hissa au sommet d’une traction de ses bras musclés, pour ensuite lui tendre la main et l’aider à passer au-dessus. Elle se réceptionna lourdement, encore abasourdie par les coups de feu qu’elle venait de tirer. Ils avaient son signalement, ils avaient sa voiture, sa plaque d’immatriculation, et elle venait d’ouvrir le feu sur des flics, quelle connerie ! Ils étaient foutus, grillés, ils devaient disparaître très vite désormais. Le sol était incertain, jonché de morceau de béton et de mottes de terre instables, qui la faisait trébucher à chaque pas. Jean la traînait plus qu’il ne l’aidait, avec un air de panique absolue sur le visage. Pas sûr qu’il savait très bien où il allait, lui aussi.

“- Arrête, arrête !

– Léa, ils sont derrière nous !

– Où est-ce qu’on va comme ça ? Pose-toi.”

Elle s’accroupit derrière un pan de mur pour laisser passer la sirène d’une patrouille qui fonçait vers le lieu du braquage. Refroidir, réfléchir. Il devait y avoir une issue, un moyen de sortir de là avant que tout le secteur ne soit bouclé. C’est alors qu’elle entendit à nouveau le klaxon du tram qui s’arrêtait au bout de la ligne, devant le centre commercial. Les rails. C’était ça.

“- Viens, suis-moi. Faut qu’on se dépêche”.

Chapitre 6

Surcharge : Chapitre 6

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Chapitre 5

Ils dévalèrent un tas de gravas et se cachèrent derrière le suivant pour ne pas se faire surprendre par les ouvriers qui commençaient leur journée. Léa les observait de loin, mais elle avait le soleil dans les yeux. L’arme était encore brûlante dans sa main tremblante, elle devait se concentrer à chaque instant pour ne pas laisser tomber ce flingue et partir en courant. C’était pas bon, mais elle ne pouvait plus reculer désormais. Dans l’immédiat, trouver une sortie. Elle comptait descendre vers le Sud, profiter de la paralysie de la circulation pour traverser le pont qui regroupait toutes les voies et passait au-dessus de l’autoroute. À partir de là, ils pourraient s’enfoncer dans les rues de la Mulatière, puis d’Oullins, essayer de choper un bus ou mieux, un train, qui les feraient traverser la zone grouillante de flics. Une fois loin, ils auraient le temps de se choisir une destination. Mais pour cela, il fallait traverser la grande rue vide qui menait au terrain vague du cirque Pinder, le long de la zone de la SNCF. Ils auraient le temps de se faire prendre dix fois en passant par là. Les sirènes dévalaient la rue à chaque minute, la nasse se refermait sur eux, ils étaient comme des poissons dans un bout d’océan qui se réduisait petit à petit. Léa sentait la pression autour d’elle, elle secoua la tête pour dissiper cette idée néfaste et se tourna vers la rue.

“- Suis-moi.

– Léa, merde… T’as tiré sur des flics ! Mais qu’est-ce que je fous là, bordel…

– T’auras le temps d’y penser plus tard. Allez, lève-toi.”

Elle le tira par le col, il fallait se bouger, avant d’être découverts. Ils sautèrent par-dessus un muret mangé par les ronces et le lierre pour se retrouver sur la route. Personne dans le coin, mais les sirènes étaient là, tout autour d’eux. Elles planaient, des ombres sur leur chemin, lancinantes, proches et diffuses à la fois. Ils traversèrent la rue puis remontèrent sur un autre mur. Une étendue de plusieurs kilomètres carrés s’offrait à eux, totalement vide, l’échangeur de la SNCF, avec les bâtiments techniques au loin. Personne dans les environs, ce qui leur laissa le temps de souffler. De prendre un peu de recul, mais pas beaucoup, quelqu’un finirait bien par comprendre qu’ils empruntaient des chemins de traverse. Le dispositif autour d’eux s’adapterait pour les avaler, inexorablement. Le temps jouait contre eux, en définitive. Comment se sortir de là ? Léa regarda Jean, dont les yeux allaient et venaient à toute vitesse le long des rails. En pleine panique. S’il était instable durant le braquage, il chutait désormais totalement en flèche. Bon pour la crise de panique, d’ici quelques minutes. Elle devait s’assurer de sa coopération pour la suite du plan. Le convaincre, au plus vite, avant qu’on ne les repère.

“- On va… suivre les rails… jusqu’au pont…” dit-elle en haletant. “Ensuite on passera par le tunnel. Le temps qu’ils s’en rendent compte, on sera loin.”

“- Comment ils nous ont eu ?” Il la regarda avec un air mauvais, le rendant manifestement responsable de la manière dont les choses avaient dérapé. Elle devait reconnaître qu’il n’avait pas tort. Mais ils étaient encore libres d’agir.

“- Va savoir… Une alarme dissimulée ? Ils savaient qu’on était là, ils ne nous sont pas tombés dessus par hasard. Écoute… Ils descendent des collines, de la presqu’île, ils viennent de partout. On doit sortir de là. Le tunnel, c’est la seule solution.

– Et après ?

– On longe le technicentre d’Oullins jusqu’à la gare, et on prend le train, aussi loin que possible. Une fois en rase-campagne, on sera tranquilles. On a assez d’argent pour voir venir.

– On va se planter… C’est foutu. On est foutus !

– Ça va aller, tu vas voir. Allons-y.”

Elle le tira et courus avec lui vers les rails. Il semblait que tout était contre eux : le soleil leur brûlait les yeux en se reflétant sur le béton, l’air devenait de plus en plus sec, ils avaient le souffle court. Elle sentait l’appréhension du manque de nicotine lui monter à la tête, mais n’avait pas le temps de sortir une Camel de sa poche. Ses mains tremblaient trop. Elle fourra le Glock au fond de sa poche, il la déséquilibrait. Le pont à cinq cent mètres devant eux, à présent, un saut de puce en terrain découvert. Les gyrophares clignotaient à la périphérie de son champ de vision pour lui rappeler la menace planant sur eux. En tournant la tête, elle voyait les silhouettes bleues se déployer sur les routes, arrêter les voitures, sonder le trafic à leur recherche. Ils s’écartèrent et s’accroupirent dans les broussailles pour laisser passer un TER qui passa en klaxonnant. Repérés, une minute à peine avant que le chauffeur n’avertisse le contrôle central, qu’ils fassent le lien et envoient les chiens de chasse à leur poursuite. Ils longèrent un entrepôt dans lequel une rame était en train d’être désassemblée par une griffe géante. Les ouvriers, concentrés sur leur opération, ne leur accordaient pas le moindre intérêt, comme s’il était normal de voir des gamins apeurés traverser les rails, le visage couvert de sueur et les yeux vides. À voir les quelques seringues qui pointaient parmi les rares touffes d’herbes, ce devait être effectivement le cas.

Ils atteignirent enfin le pont et s’arrêtèrent une minute, le temps de contempler les arches immenses qui enjambaient la rivière. Les poutrelles d’acier arachnéennes se levaient puis redescendaient, une toile serrée maintenant les voies au-dessus de la Saône. Des toiles de plastique et des échafaudages grimpaient à l’assaut du métal pour contrer la rouille, celle-ci s’attaquait aux piles et diminuait d’ampleur à mesure qu’elle atteignait le sommet. Le pont était un mastodonte lourdement posé sur des piles de béton, un monstre à l’élégance solide et imposante. Une porte de sortie aux allures de piège naturel, qui semblait les attendre. Léa avait un mauvais pressentiment, et le chassa bien vite. Sa logique lui disait que c’était le seul chemin intelligent, mais pas le moins risqué.

“- Écoute-moi bien. Je prends ces trains souvent, ils partent de la gare toutes les demi-heures. Ils croisent ceux qui arrivent plus bas sur la ligne, dans la campagne. Si on reste sur la droite, on devrait avoir le temps de passer. Vingt-cinq minutes, pour trois cent mètres.

– Je sais pas si je vais y arriver…”

Elle regarda Jean pendant quelques secondes. Le temps que surgisse dans son esprit la possibilité de laisser ici et de s’enfuir toute seule avec le sac. Elle se savait plus solide moralement que lui, il allait la ralentir. Mais non, elle l’aimait. Sans lui, plus rien n’aurait de sens. Au-delà de leur situation précaire, c’était avec lui qu’elle voulait construire sa vie, ailleurs. Elle n’allait pas le laisser tomber sous prétexte qu’il avait peur.

“- Reste avec moi. Ça va aller.”

Sans lui laisser le temps de la contredire, ni de se permettre celui d’hésiter, elle le plaqua contre la poutre d’acier en lui fourrant sa langue au fond de la gorge. Elle apprécia le goût de l’amertume, de la peur mêlée à l’adrénaline, puis elle bondit sur les rails. Courant, trébuchant sur le gravier et le bois sec, ils avançaient vers la structure de métal qui grandissait devant eux. Les flics sur leur gauche fixaient la route, essayant de détailler les automobilistes et jetant parfois un coup d’œil vers les berges, dans l’espoir d’apercevoir les fugitifs. Ils ne prêtaient aucune attention à eux, ça pouvait marcher ! Les arches au-dessus d’eux les toisaient de leur hauteur imperturbable, intimidante. Léa se souvint que ce pont avait résisté aux crues, aux nazis et à l’urbanisme galopant. Plusieurs fois détruit et reconstruit, il observait la confluence du Rhône et de la Saône depuis près de deux cent ans. Se souviendrait-il des deux silhouettes qui le traversaient, le dos courbé pour échapper à la police ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, au fond, ce titan de pierre et d’acier ? Elle aurait sorti son arme pour plomber les piliers, si elle avait pu faire tomber ce monstre dans l’eau, histoire de lui montrer ce qu’elle était…

C’est là qu’elle vit le drone.

Pas grand chose, une petite boite jaune à quatre rotors, qui remontait lentement les piles pour en inspecter les failles. Il tourna sur lui-même et pointa l’objectif de sa caméra numérique vers elle. Elle s’arrêta et regarda, intriguée, son visage se refléter dans la lentille, ses yeux sombres la regarder en face. Est-ce qu’elle aimait ce qu’il y voyait ? Elle parcourut le long du carénage, et prolongea vers le pont routier en face. Deux techniciens étaient tournés vers eux, l’un d’eux tenait une console de pilotage dans les mains. À bien y voir, l’autre lui hurlait dessus, l’air affolé, puis il couru vers les policiers qui surveillaient le trafic. Léa plongea la main dans sa veste, le reste était simple. Les coups de feu résonnèrent dans l’air ambiant et dans son bras pour sceller la fin de cette parenthèse de calme. Ils rejoignirent les hurlements de la foule qui se pressait pour prendre le bus, quand elle entendit les tirs. Un des rotors de gauche éclata, le drone entama une spirale dans les airs, l’autre balle fracassa le carter, de la fumée s’en échappa. Il tomba à l’eau.

“- Et merde. Léa, dépêche-toi, on s’en va !”

Jean semblait avoir retrouvé un peu de contenance face aux événements. Il chercha à la tirer vers elle, mais elle se dégagea. Trop de gens sur sa route, trop de contraintes, s’ils voulaient jouer avec elle, ils allaient être servis ! Léa voyait l’arc dur et clair de sa propre auto-destruction, droit devant elle, si proche, mais se jura qu’elle n’allait pas se faire bouffer d’une manière aussi grotesque. Elle se redressa face au vent, au soleil brûlant et aux flics qui se terraient derrière les barrières de sécurité, et pointa l’arme devant elle.

“- Venez ! Amenez-vous, fils de putes ! Venez me chercher !”

Il lui restait neuf balles dans le chargeur, elle les avait comptées. Elle en lâcha deux pour déloger ses cibles, qui se recroquevillèrent sous la barrière, avant de se relever pour répliquer. Petites silhouettes bleues foncées, terrées contre le mince rempart d’aluminium. Les balles sifflèrent au-dessus de sa tête, pour frapper l’acier, elle sentit une sueur froide couler dans son dos. Cette fois ça y était, c’était réel, sa vision se distordait sous l’effet de l’adrénaline qui grimpait à son cerveau, son attention se fixait sur la tête qui se levait au loin. Elle ferma un œil, prit le Glock à deux mains et tira. Une fleur de sang éclata pour tapisser le goudron, les hurlements redoublèrent.

Elle venait de tuer un homme. Elle venait d’abattre un policier. Et cette pensée faisait battre le sang dans sa tête comme une extase.

Elle se cacha derrière le pilier en haletant, un large sourire au lèvres. C’était de la folie, le flingue brûlait dans sa main, elle avait de l’acide dans les veines, du plomb en fusion dans la tête. Le trip total, meilleur que la plus dangereuse coke que pouvait balancer Maxence, meilleur qu’un concert d’électro dans une boite crade. Les balles ricochaient autour d’elle sans l’atteindre, elle se sentait invincible, puissante, l’instrument de la surcharge en plein délire hormonal.

“- Regarde, Jean, regarde ! C’est dingue !”

Il ne répondit pas. Elle risqua un œil vers le pont en face pour voir un camion de l’anti-gang se garer sur le trottoir, les troupes en armure se déployer, fusils d’assaut aux flancs. Du sérieux, il ne fallait pas rester là, d’autant que le temps leur filait entre les doigts jusqu’au passage du prochain train. Les caméras d’une chaîne de télé rivalisaient avec les types lambdas qui tentaient de s’approcher pour prendre des images de leurs téléphones portables.

“- Jean ?”

Toujours rien. En se tournant vers lui, elle le vit assis par terre, à moitié posé contre une poutrelle, le visage blanc craie. Il pressait sa main contre ses côtes, sous sa veste de cuir élimée, mais ça ne suffisait pas à tarir le flot écarlate qui poissait son t-shirt. Il perdait peu à peu toute contenance, ne laissant place qu’aux influx de douleur qui voilaient sa face.

“- Je crois… Je crois que c’est pas bon…”

L’euphémisme cinglant, la balle lui avait emporté une bonne partie du foie avant de se loger dans sa colonne vertébrale, saccageant l’ordre des vertèbres. Il essaya de se relever sur ses bras, sans que ses jambes ne puissent suivre. Puis retomba lourdement au sol, et glissa lentement vers le rebord.

“- Va falloir que tu t’en ailles, on dirait.

– Non ! Non, je te laisse pas là. Viens, je vais te porter !”

Il sourit faiblement, des bulles de sang à la commissure des lèvres et sur les dents. La tâche sous sa veste grossissait à vue d’œil.

“- J’irai pas plus loin, Léa.

– Lève-toi.

– Arrête, laisse tomber. J’irai pas plus loin. Dommage… T’avais raison, c’était marrant…

– Me lâche pas ! Reste avec moi, merde !

– Allez, à la prochaine.”

Il avait dit ça sur le ton du type qui allait prendre un bus, décalé, puis il rassembla ses dernières forces dans le bras qui le tenait à la barre d’acier. Il bascula, lentement, comme l’avait fait le drone avant lui. On aurait dit que toute sa vie se concentrait dans ce moment, qu’il avait enfin prit une décision qui avait un sens. Il cligna de l’oeil vers elle une dernière fois, puis se laissa tomber dans l’eau. Dans sa chute, sa veste l’entourait comme les ailes d’un oiseau des rues.

Léa le regarda tomber, prostrée au sol, sans faire attention aux flics qui se déployaient autour d’elle. Elle n’arrivait pas à y croire. Le sac à dos traînait encore face à elle, abandonné dans la poussière. Une minute auparavant, il était là, il la soutenait. Et maintenant plus rien. L’être qu’elle aimait venait de faire son dernier plongeon direction l’eau froide de la Saône, sous le regard des caméras et les cris horrifiés. Puis l’acide reflua, la conscience aiguë et violente qu’elle était désormais seule contre tous. Et qu’elle devrait leur faire payer. Elle leva les yeux pour voir trois hommes en armure, plus robots qu’humain selon elle, qui tentaient de l’approcher par le bout. Plus rien à faire ici, autant filer. Elle attrapa le sac et courut à reculons, en vidant ce qui restait de son chargeur pour se donner de la marge. Les flics se replièrent, elle se retourna et fonça droit devant elle, loin. Très loin d’ici, du pont où elle venait de voir mourir son amour, loin de cette ville qui l’avait déçu, loin de cette vie sans but. Elle couru le long des rails, vers l’obscurité, dans l’obscurité, ce trou noir qui lui bouffait l’esprit à grande vitesse. Rien ne comptait d’autre que le bois et le métal sous ses pas. La lumière aveuglante des phares d’un train en face d’elle la chopa comme un lapin devant une bagnole, mais elle l’évita pour sentir le souffle du mouvement d’air autour d’elle. Ne pas penser, seulement courir. Le tunnel ne faisait que trois cents mètres, au bout, elle était libre. Elle devait y arriver, pour Jean qui l’avait suivi, pour tous ceux qui l’avaient mis en doute, et pour cracher à la face de ce monde de merde.

Elle avait des larmes dans les yeux, mais ça n’avait pas beaucoup d’importance. Pas plus que cette brûlure qui dévorait sa gorge et ses poumons. Foncer tout droit dans le noir absolu, comme seule opportunité, seule solution.

*

Elle ralentit à la sortie pour vérifier que personne ne l’attendait. Manifestement, les flics locaux avaient un certain problème de coordination, ou pensaient qu’ils allaient la rattraper avant la sortie. Elle parcourut le kilomètre qui la séparait dans la gare en louvoyant dans les bois, ce no man’s land entre les rails et la civilisation qu’elle avait longtemps observé, et qui lui offrait désormais une excellente cachette. La rage et la douleur dans son vente s’étaient mués en une froide acuité, une perception précise et instinctive de ce qui l’entourait. Elle n’avait plus d’arme, celle-ci gisait au fond d’un puits qu’elle avait croisé sous terre, mais Léa n’en était pas moins dangereuse. Peut-être même plus, à présent qu’elle ne semblait plus menaçante. La fureur qui brûlait en son sein aurait fait office de technique de combat. Elle se sentait la force de briser des os à main nue.

En suivant la bande de terre, elle arriva au niveau du passage à niveau, juste avant la gare, et se cacha un instant derrière le tronc salutaire d’un gros chêne qui avait résisté aux assauts du temps et de l’urbanisation. À présent, elle devait se faire anodine et discrète pour passer au travers des mailles du filet. Premièrement, le sac : elle compta une dizaine de milliers d’euros, et plusieurs grosses coupures étrangères, un sacré butin, une bonne marge. Puis son apparence physique. Elle avait de la terre et du sang sur le visage, mêlés à de la sueur. Elle se nettoya avec un mouchoir en papier, puis jeta sa cagoule, ses gants et le disque dur du bureau de change dans une poubelle.

Sur le quai de la gare, elle mit ses écouteurs et se fit passer pour n’importe quelle fille d’une banalité effrayante. Elle demanda un billet au guichet, qu’elle paya en liquide. Si ses flics n’avaient pas encore son identité, sans son visage, elle n’allait pas leur offrir sa destination par carte bancaire. Autant attendre, la garder pour les feinter, si c’était nécessaire. Elle monta dans le train sans difficulté, les arbres et les broussailles défilaient par la fenêtre. La paix, enfin.

De l’argent. Une traque. La solitude. Et le cœur prit dans un étau qui craquerait un jour ou l’autre.

Apparemment, c’était comme cela qu’elle devait commencer son aventure… Seule.

Faudrait pas qu’elle oublie d’acheter un sextoy.