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Surcharge, retour d’expérience : l’apport du féminisme pour la création de personnages

Surcharge, retour d’expérience : l’apport du féminisme pour la création de personnages

Cet article contient du spoil de ma nouvelle Surcharge. Il vaut mieux la lire pour tout comprendre, de toute manière.

J’ai expliqué pourquoi j’avais choisi d’utiliser une structure en 6*3000 mots, puis pourquoi je m’étais décidé à écrire dans le monde réel. J’avais également besoin de créer des personnages « engageants », comme on dit dans la com’. C’est à dire, des personnages qui attireront l’attention du lecteur. Je me suis (entre autres) appuyé sur la lecture de différents sites féministes.

L'apex de la narration : des boobs et des fesses

Mon projet, lorsque j’ai commencé Surcharge, était de créer des personnages un peu plus étoffés que dans mon bouquin. Quand j’écris de la science-fiction, mes personnages ont plutôt tendance à « porter la caméra » qu’à réfléchir : leurs actions et leurs attentions exposent l’univers dans lequel se déroule l’intrigue. Jusque là, j’en avais besoin pour décrire au lecteur l’univers que je suis en train de créer, avec ses bouleversements géopolitiques, technologiques ou sociétaux. Mais il faut bien reconnaître que c’est assez chiant à lire : l’action n’avance pas, les personnages parlent de choses qu’ils sont sensés déjà connaître, et s’extasient devant ce qui devrait leur sembler familier.

J’ai donc décidé de créer un couple, Léa et Jean, vivant leur vie dans le premier chapitre. Avec le second chapitre, Léa est devenue très rapidement le protagoniste de l’histoire, reléguant Jean au niveau d’adjuvant. Je me suis retrouvé face au problème d’être un homme qui crée un personnage féminin. Avec la contrainte de le rendre le plus réaliste possible. Donc, ne pas avoir recours aux clichés qui facilitent la conception d’un personnage. Éliminer les archétypes : la princesse en danger, la femme violée qui veut se venger, la mère qui pense avec ses ovaires… J’ai rien contre ces clichés, mais j’avais besoin de matériaux un peu plus consistants.

D’ailleurs, la question même « être un homme qui crée un personnage féminin » est biaisée. Si je n’étais pas sexiste, et totalement détaché de ce problème, la question du genre ne se poserait pas. Mais bon, je préfère me confronter frontalement à la question pour la résoudre, plutôt que de me perdre dans mes préjugés.

Tout d’abord, une définition artisanale du féminisme (je sais, c’est super casse-gueule, mais j’aime bien faire les choses moi-même) : il s’agit d’un ensemble de courants de pensée, fondé sur des idées et une étude de la société, qui considère qu’il existe des inégalités flagrantes entre les hommes et les femmes. De ces inégalités découlent des discriminations économiques (salaires), judiciaires (traitement du viol), et plus largement, des comportement de nature sexiste (harcèlement de rue, par exemple). Les féminismes, qui sont multiples, partagent tous à peu près ces considérations. Ces mouvements s’emploient donc à réduire les inégalités, tant formelles qu’informelles, pour arriver à une égalité de droit et de traitement. J’ai du mal à voir ce qu’on pourrait reprocher à ce genre d’ambition.

Les escargots approuvent cet article.

En considérant les hommes, les femmes et les transexuels sur un même plan d’égalité, les féminismes deviennent un outil précieux pour créer des personnages. Ceux-ci ne sont plus restreints par leur genre, par les rôles théoriques dans lesquels la société les enferment. Une partie de la littérature féministe se concentre sur les stéréotypes de genre (ceux que défend la Manif Pour Tous, et qui sont menacés par les escargots. Fureur et destruction tout ça.) Ces stéréotypes sont des constructions qui sont intériorisées au cours de notre sociabilisation, et qui permettent de simplifier notre regard sur le monde, pour rendre celui-ci plus compréhensible. Le problème de ces stéréotypes, c’est qu’en les appliquant, on peut rater quelque chose. Ou faire des contre-sens.

Précisons néanmoins que je parle ici de l’apport de certaines idées et certains sites féministes à mes récits. Non pas que les autres ne valent rien. Mais je ne peux pas me prononcer sur ce que je n’ai pas lu. Et il y a encore moult pléthore de textes que je n’ai pas lu (d’ailleurs, si vous avez de quoi alimenter, je prends avec plaisir !)

Rappelons mon pitch de base pour Surcharge : « Un couple braque une banque pour s’acheter des sextoys ». Quels étaient les écueils à éviter ?

  • Le couple traditionnel mec dominant – femme dominée : Très très simple, le modèle « famille 1950 ». L’homme bosse et rapporte l’argent, la femme le suit avec un sourire béat et idiot, sans avoir la moindre influence sur le récit. Très vite, j’ai décidé d’écrire le chapitre 2, qui donne la vedette à Léa. Elle est seule face à une contrainte, et s’en sort sans aucune aide Ainsi, Léa comme Jean ont une personnalité définie, ils ont chacun leurs objectifs et leur volonté propre. L’absence d’objectif de Jean elle-même est expliquée, il n’est pas « cannibalisé » par Léa. Ils sont en couples parce qu’ils ont un désir mutuel, pas parce qu’ils doivent être en couple Un problème que démontre très bien Myroie  (un blog très bien pour aborder le sujet) dans un article postérieur à la nouvelle, mais qui exprime bien ce à quoi je pense. Et en plus, la scène de karaté, elle était trop cool à écrire.
  • La nana folle du cul : Facile de se faire avoir dès lors qu’on parle de sujet à caractère sexuel, avec une grosse synergie avec le précédent cliché. Il aurait été simple de créer un personnage lascif, concerné uniquement par ce qui se passe entre ses jambes. L’objectif du personnage n’aurait été que de trouver un nouveau moyen de se faire plaisir. Pour éviter ce problème, j’ai choisi de ne pas parler de l’utilisation de l’objet en lui-même, mais plutôt de sa symbolique : un objet de plaisir (donc non nécessaire), à un prix important. Ainsi, Léa ne convoite plus l’objet pour ce qu’il peut faire, mais pour avoir la possibilité de le posséder. Ce qui implique qu’elle veut se libérer des attentes « normalisées » (survivre et jouir) pour obtenir un pouvoir, c’est à dire une capacité de prise de décision sur son existence.
  • La veuve noire : Dernier problème à résoudre, Léa aurait très bien pu être ce genre de personnage qu’on rencontrait beaucoup au cinéma il y a quelques années : celle qui attire un homme et le pousse à sa perte. On peut penser à Denise Richard et Neve Campbell dans Sexcrime, ou aux personnages de vampires qui bouffent leurs victimes. Dans un contexte qui implique un couple, du sexe et de la violence, avec un personnage féminin imposant, j’aurais pu facilement tomber dedans. Alors oui, [spoil] Jean meurt [/spoil]. Mais la cause est externe, elle provient de l’échec partiel du plan. Léa n’en est pas responsable, ou uniquement à ses dépens. Le physique compte aussi : les personnages type « sexe mortel » ont tendance à être très attirants, jusqu’à faire perdre leurs moyens à leurs victimes. Pour éviter ça, j’ai décrit les personnages l’un à travers le regard de l’autre. Jean trouve Léa attirante, et réciproquement, mais ce n’est pas un fait établi, seulement un point de vue personnel.

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À vrai dire, la nouvelle n’est pas parfaite de ce point de vue. Si j’évite les clichés, il m’arrive de les renverser, ce qui n’est pas mieux. Jean pourrait être amélioré, sa personnalité plus développée. Les réactions de Léa à la fin de la nouvelle pourraient être approfondies. Ce sera à travailler dans une prochaine version de Surcharge.

De manière générale, on pourrait appliquer cette méthode à de nombreux autres paramètres. La couleur de peau, par exemple : j’évite toujours de donner la couleur de peau de mes personnages, à moins que ce ne soit pertinent. Pour le moment, ça en concerne un seul, qui a un masque sur le visage, et dont l’origine est source de question pour son entourage. Pour les autres, je donne seulement le pays d’origine, si nécessaire. Considérant mon univers, qui s’appuie sur le notre actuel, la « race » (je tiens aux guillemets) des personnages a peu d’importance. On a déjà un brassage génétique conséquent, pas de raison que ça change d’ici 2061. Et puis, si un jour on fait un film avec mes bêtises, ça laissera plus de choix pour les acteurs !

D’un autre côté, les sites féministes peuvent fournir une gamme de personnages intéressants dans leur dénonciation des préjugés. Par exemple, il y a quelques mois, je lisais un article chez l’Elfe (aussi intéressant que Myroie, avec moins de liens et d’interligne). Elle présente des personnes qui rendent service à d’autres dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour, et qui sont frustrés de ne pas l’obtenir (Ce qu’en contexte on nomme la « Friendzone »). Je me suis dit que ce mode de fonctionnement pourrait faire un bon personnage. Plutôt que de s’affranchir du cliché, il s’agira de profiter de celui-ci comme base pour créer un personnage authentique, qui cherchera à obtenir quelque chose d’un autre. Je vais tester ça dans ma prochaine nouvelle, avec plein d’autres trucs. En tâchant d’éviter, là encore, l’écueil du gros préjugé lourdingue qui transforme le personnage en parodie de lui-même.

Bon, c’est bien joli les bons sentiments, l’égalitarisme, les grands principes et tout ça. Mais faut pas oublier ma principale raison d’écrire : DES FUSILLADES ET DES EXPLOSIONS ! (Pas des trucs de gonzesses. Tavu. Gros.)

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Nan, je déconne. Je suis heureux que le féminisme existe. Ce mouvement participe à l’amélioration de l’intelligence générale. Et c’est plus que ce que beaucoup peuvent revendiquer.

Ressources complémentaires :

  • Le test de Bechdel : Permet de tester simplement le cliché des personnages féminins dans un récit.
  • Le test de Porcel : Comme le précédent, en plus complet. Par Florence Porcel, alias « Je-me-tire-de-cette-planète » [/jalousie]
  • Une FAQ sur le féminisme, par Myroie encore. Il y a des trucs à prendre pour approfondir les personnages.
  • Le site de Ciel d’orage. Non seulement elle écrit bien, mais en plus elle a la patience d’écouter mes bêtises sans s’énerver. C’est pas donné à tout le monde.
24 mars 20141 commentRead More