View Sidebar

Post Tagged with: constance

L’œil : Chapitre 1

L’œil : Chapitre 1

L’œil est la suite de Surcharge. Elle se déroule sept ans après.

“On enferme les fous pour faire croire à ceux qui sont dehors qu’ils sont sains d’esprit.”

Ouais. Si on veut. N’empêche que ceux dehors ne sont pas coincés dans une boîte de neuf mètres carré. Merci Montaigne, mais tu n’aides pas beaucoup.

Elle ferma Wikipédia et jeta un oeil incertain vers ses flux de données, ouverts un onglet à côté. La boucle tournait encore. La connexion avait du mal à suivre, quatre cents personnes tentaient de tuer leur ennui en même temps. Certains avaient pu constater, en fouillant un peu, que le réseau transitait par un serveur qui espionnait leurs requêtes avant de les laisser passer. Il les passait au crible du logiciel de moralité, effaçant soigneusement les résultats interdits. Ça ralentissait la navigation, et donnait l’impression de lire toute la journée les nouvelles d’un monde pour enfant. Pas de sujets violents, pas de jeu en ligne, un service de VOD aseptisé, au coût prohibitif. Rien d’anxiogène. Pas de porno. Ça commençait presque à lui manquer.

Elle avait le droit à trois heures de connexion pour usage personnel, le soir, et une heure le matin. Le reste du temps, un écran gris occupait toute la place, l’interface du programme de contrôle. Elle travaillait comme analyste en performance, pour une boîte de sous-traitance en évaluation logicielle. Un boulot emmerdant, elle passait la journée à lire des notices expliquant ce que devaient faire les programmes, puis vérifier s’ils le faisaient bel et bien. Elle pouvait dans une même journée répéter la même opération dix fois, ou cent fois, juste pour s’assurer qu’il n’y avait pas de bugs qui traînaient. D’après ce qu’elle avait pu comprendre, à force de répéter des consignes parfois obscures, aucun système automatisé n’était capable de réaliser cette tâche. Il fallait l’irrationalité d’un être humain pour envisager des commandes inattendues. Des logiciels de comptabilité, de gestion de clientèle, de vente ou de programmation… Elle n’avait pas besoin de comprendre ce qu’elle faisait, ce qui la frustrait d’autant plus. Chaque jour, elle avait l’impression de tourner comme un rat dans un labyrinthe aux parois mobiles. Testant des parcours multiples pour aller d’un point A à un point B, toujours les mêmes. Peu à peu, elle se sentait agir comme un robot, maintenant le niveau minimum de conscience pour ne pas être absente à ce qu’elle faisait. Le juste nécessaire pour ne pas trop penser à elle-même.

Ce travail n’était pas qu’un moyen de payer son séjour. Il faisait partie intégrante de son processus de réhabilitation. La répétition était sensée lui permettre de purger ses passions, de lui donner l’habitude d’effectuer quelque chose, régulièrement, pour participer à l’économie et à la société autour d’elle. En tout cas, c’est ce qu’on lui avait raconté lorsqu’elle était entrée ici. Le directeur lui avait fait tout un discours, derrière son bureau encombré de dossiers et de tasses de café vides, entourant un ordinateur portable. Un type barbu, au ventre épais qui tirait sur son costume-cravate coupé trop court. Ses cheveux semblaient plus jeunes que sa barbe, sans qu’elle n’ait eu l’impression qu’il se les teignait. Il lui avait proposé de s’asseoir, lui avait offert de boire quelque chose, s’était inquiété de savoir si le voyage s’était bien déroulé. Elle avait souri. Toujours sourire, quelle que soit la personne à qui vous parliez. Que vous vouliez lui vendre quelque chose, l’embrasser ou lui éclater le nez d’un coup de genou. Elle avait appris très tôt que sourire lui donnait un avantage tactique, qu’une bonne humeur calculée apaisait la méfiance que certains pouvaient avoir. Alors elle avait sourit au directeur et s’était contentée de répondre aux questions par monosyllabes, accompagnée de formules de politesse d’usage. Rien de trop chaleureux, assez pour instaurer une connivence. Assez pour lui laisser penser qu’elle n’était pas son ennemie. Ainsi, elle avait posé les bases d’une relative tranquillité. Sur un territoire, il fallait jouer selon les règles du plus haut placé pour arriver à ses fins. Encore une chose qu’elle avait appris rapidement. En l’occurrence, le directeur ne s’était pas intéressé à elle depuis cette unique présentation, quatre mois auparavant. Un peu moins. Elle y tenait. Ça ne faisait pas encore quatre mois qu’elle était ici, encore quelques jours pour le compte. Un des rares moyens de ne pas se laisser endormir par l’ambiance qui régnait ici : compter les jours. Même quand ils se ressemblaient tous.

Certains résidents prenaient des anxiolytiques pour dormir, et rester calmes la journée. Surtout dans le bloc d’en face. Les mecs semblaient moins bien supporter ce genre de routine que les femmes. Ils avaient tendance à tourner en rond comme des lions en cage, à leur arrivée. Il y en avait qui parvenaient à s’habituer, d’autres qui craquaient, qu’on soulageait aux médicaments. On voyait les nouveaux résidents aux repas dans le réfectoire. Ils semblaient nerveux les premiers jours, s’engueulaient parfois avec le personnel. Quelques uns s’installaient à une table, la plupart du temps selon une couleur de peau, ou un accent dans la voix, et cherchaient des plans pour installer leurs marques. Commerce, influence, ils reniflaient à la recherche de l’odeur du pouvoir. Ils étaient souvent déçus. Tout le monde passait le plus clair de son temps dans sa cellule, seul, en dehors des heures de repas et de promenade dans la cour. Il n’y avait pas grand chose à trafiquer de toutes manières, les visites de l’extérieur étaient plus que rares : elles étaient inexistantes. Contraires au processus interne de réhabilitation, selon le directeur. Distractions contre-productives. Isolés du monde, avec juste un peu de sociabilité pour rester sains d’esprit, les résidents abandonnaient vite toute velléité d’organisation parallèle. Le soir, elle entendait les cris, les gémissements de ceux qui s’endormaient. Leur longue descente vers l’anonymat.

Sans doute le truc le plus flippant dans cet endroit. Ces zombis chimiquement contrôlés, manipulés par le personnel, ils l’avaient choquée à l’instant où elle était entrée dans le réfectoire. Alors elle s’était assurée de ne jamais franchir la limite qui la mènerait à l’infirmerie. Rester saine d’esprit. Compter les jours. Revoir le passé, encore et encore, examiner la pertinence et la clarté de ses souvenirs. Ne pas oublier qu’il y avait une vie en-dehors de cet endroit, qu’elle était destinée à y retourner. À y vivre selon la volonté qu’on tentait de brider. La vacuité de son travail glissait sur elle comme de l’eau froide. Elle vérifia le chargement des flux qui n’en finissait plus de tourner. Le navigateur n’avait rien à voir avec les standards de performance Neogenesis, qui n’avait pour objectif que d’imposer Chrome sur toutes les machines de la planète. Elle se concentra à nouveau sur l’article de Wikipédia qu’elle consultait. La biographie d’une actrice ? Belle carrière, mais elle se demandait par quels liens elle avait pu atterrir sur cette page. Au fil de ses pensées, une partie de son cerveau avait navigué en automatique sur le Réseau, rebroussant sans les voir les chemins barrés par le logiciel de moralité. Dangereux, elle se laissait aller. Elle ferma les yeux un instant, puis se leva de son siège pour contempler sa cellule.

Des murs trop blancs, de cette couleur douloureuse qu’ils ont quand on vient de les repeindre, et que le temps n’a pas voilé. L’unique fenêtre était pointée face au soleil, à cette heure ci la lumière dans la cellule était aveuglante, ricochant sur les murs et se reflétant sur l’écran, et sur le lino au sol. Le mal de tête commençait à la gagner, elle s’allongea sur son lit, cachée de la fenêtre par la hauteur de l’armoire en contre-plaqué. Le sommier métallique grinça sous son poids, neuf et désagréable, pas encore moulé à la morphologie d’un corps humain. À travers le matelas, elle sentait les anneaux d’acier qui s’enfonçaient dans la chair. L’oreiller était dur, la couverture rêche. C’était pas si mal, elle avait connu pire. Une dalle de béton comme couche et un trou dans le sol comme toilettes, une fois. Au moins, ici, elle avait un lavabo, et de quoi ranger ses affaires. La console fixée au mur était l’une des rares marques de technologie moderne qu’elle avait sous les yeux. L’autre marque, c’était une boule fixée au plafond, une caméra. L’administration pouvait l’observer toute la journée, on lui avait fait signer un formulaire. Il y avait sans doute d’autres capteurs dans les murs… Les yeux sur le crâne du rat. Une boîte où on la laissait pour l’observer. Les yeux sans paupières de la boule noire au-dessus de sa tête. Fais ce que te dis la machine, et sois ce qu’on attend de toi. Tous les jours. Sans arrêt.

Pas étonnant que certains deviennent dingues, après tout.

“- Le courrier !”

La voix la fit sursauter et se retourner d’un coup sec sur le matelas. Elle ouvrit les yeux, le temps de faire le point, de réaliser ce qu’on venait de lui dire. Le courrier. La livraison quotidienne du lien ténu avec l’extérieur. Elle se leva pour aller vers la porte, qui s’ouvrit devant elle. Une femme la regardait avec un grand sourire, elle portait l’uniforme des résidents. Grande, cheveux bruns, le teint gris d’une sensation de manque qui s’éloigne. Une cicatrice mal suturée sur la joue, qui remontait à la pointe du sourcil droit. Un dauphin tatoué sur la main lui tendant le paquet. Constance. Elle était gentille, Léa l’aimait bien. Elle passait tous les jours apporter à tout le monde les paquets qu’on leur expédiait. Apportant une forme de joie difficile à trouver autrement. Elle signa le formulaire sur un écran tactile souple qu’il avait dans la main, lui sourit. Toujours sourire, se créer des atouts.

“- Qu’est-ce que tu as commandé ?”

Le paquet était emballé dans un carton décoré du logo du transporteur local, la question était légitime.

“- Un livre. Tu sais, pour passer le temps. Décrocher de l’écran.

– Le dernier Goncourt ?

– Nan, de la sociologie. J’en faisais… Il y a longtemps. J’essaie de reprendre, rester à niveau. Pour quand je sortirai.”

Elle hocha la tête. Elle avait l’air triste, et fatiguée. Léa n’aimait pas ça.

“- Ah tiens, il y avait ça aussi pour toi.”

Elle lui tendit une enveloppe. Blanche, pas pré-affranchie, le genre qu’on trouvait dans les supermarchés. Un timbre collé de travers, le tampon d’un bureau de poste parisien. Quelqu’un s’était souvenu de son existence, on prenait contact avec elle. La bordure collante avait été ouverte puis refermée, elle pouvait le voir, mais s’y attendait. On la surveillait à chaque seconde de sa vie, pourquoi son courrier aurait-il été traité différemment ?

“- Merci, Constance.

– On se voit ce soir ?

– Je mangerai seule, si ça ne te dérange pas. Je dois réviser”, répondit-elle en levant le carton du livre devant elle.

– D’accord. Bonne soirée.”

Elle ne réussissait pas à manger tranquille depuis qu’elle savait que Constance avait violé trois personnes. Autrefois. Mais ce n’était pas la seule qu’elle repoussait ainsi. À force d’isolement, elle finissait par apprécier ses pensées solitaires. Ou plutôt, elle savait de moins en moins tenir une conversation joyeuse et informelle avec un autre être humain. Sans usage, la parole se perdait. De toute manière, répondre à ses attentions serait bien trop coûteux : il leurs faudrait engranger une quantité considérable de faveurs pour avoir le droit de passer une nuit ensemble.

Elle déplia la lettre. Un manuscrit, dont l’auteur avait pris grand soin. Il restait les fantômes des lignes qu’il avait tracé au crayon, puis gommé. L’écriture était ronde et belle, régulière, facile à lire. Une marque de respect. Celui qui lui avait envoyé cette lettre s’était appliqué. Elle passa vite sur les formules de politesse d’usage, un peu trop soutenues à son goût. Son correspondant ne devait jamais avoir eu de problèmes d’argent, ça sentait le lycée privé et l’école de commerce. Une simple feuille blanche, sans signe distinctif, mais douce au toucher. Écrire dessus devait être agréable.

Je m’appelle François Marsan, je suis journaliste chargé des faits divers au journal Le Monde. J’ai couvert avec grand intérêt votre carrière, depuis les événements qui vous ont fait connaître au public, il y a sept ans. Par la suite, j’ai été chargé de nombreux articles transversaux, reprenant les informations à votre sujet, au cours des années qui ont suivies. J’ai également participé à plusieurs débats télévisés, dont l’objectif étaient de dissiper les fantasmes vous concernant.

Voilà qui la surprenait. Un journaliste qui s’intéressait à son cas. Il y en avait eu, ils étaient nombreux à avoir suivis ses faits d’armes. Mais aucun n’avait cherché à s’adresser directement à elle. Une barrière dense d’impératifs légaux et de secret professionnel l’avait tenue écartée des projecteurs depuis son entrée dans le complexe. Difficile d’accéder à elle, et quand bien même. Elle aurait refusé, elle était trop secouée à l’époque pour pouvoir s’adresser à un journaliste. Cela dit, elle était étonnée que celui-ci ait réussi à l’atteindre, malgré la cage dans laquelle on l’avait enfermée. Il devait être plus intelligent que la moyenne. Plus persévérant. Ou, sans doute, moins soucieux des règles à respecter dans ce genre de situation. Elle sentit monter une pointe de curiosité qui la poussa à continuer la lettre.

Malgré les circonstances, je suis persuadé que toute la lumière n’a pas été faite sur votre cas. Je pense que l’on vous a empêché de parler pendant plusieurs années. Vous n’avez pas eu l’occasion de défendre votre cause à sa juste valeur. Voilà pourquoi je vous contacte.

C’était une manière de voir les choses. Il aurait pu dire qu’on l’avait rangé dans le trou le plus perdu de cette foutue planète pour qu’elle ne fasse pas de vagues, et qu’on l’oublie au plus vite. Ça aurait été encore plus proche de la réalité.

Je souhaiterais réaliser une ou plusieurs interviews de vous, au sujet de votre carrière, et de votre perception de celle-ci. Dans l’idéal, j’aimerais réaliser un livre complet, qui retracera votre parcours de ces sept dernières années. Vous aurez ainsi l’occasion de présenter votre version de l’histoire, votre vérité, loin des images romancées avec lesquelles on vous a présenté. Vous pourrez montrer les faits sous un nouveau jour, vous exprimer en votre nom propre, et ne pas laisser votre parole être détournée et utilisée à votre encontre, comme elle l’a déjà été.

Elle plia la feuille entre ses doigts, le temps de regarder par la fenêtre les derniers rayons du soleil couchant. En se mettant sur la pointe des pieds, elle aurait pu apercevoir la côte derrière les barreaux, la plage de sable et de graviers qui descendait vers l’océan. À la fois proche et inaccessible. La vérité… Elle n’espérait plus en profiter un jour. L’opportunité était surprenante. Au fond de sa cellule, voilà qu’une porte de sortie inattendue s’ouvrait. Une porte qu’elle ne demandait qu’à emprunter. Se focaliser sur l’objectif, avoir une raison de se battre. Avoir un but, qui serait réalisable. Voilà de quoi la tirer de la monotonie de cet enfer aux murs blancs, qui puait la camisole chimique à brève échéance.

Bien entendu, nous ne pouvons pas nous rencontrer physiquement, eu égard à votre situation. J’ai donc obtenu d’un de mes contacts dans l’administration une permission de mener ces entretiens par vidéo-conférence. Nous utiliserions un logiciel agréé par l’État, et nos conversations seraient enregistrées. Ce n’est pas ma manière habituelle de travailler, mais vous aurez tout de même la possibilité d’exposer clairement votre point de vue.

Oui, c’était trop demander d’avoir un minimum de liberté dans cette boîte de neuf mètres carré. Sans parler d’intimité. Le reste n’était à nouveau que politesse d’usage et formules convenues. Elle lâcha la lettre sur son lit et alla jusqu’à la fenêtre, pour réfléchir, observer l’océan. La lumière résiduelle du soleil caché sous l’horizon imprimait des déclinaisons de jaunes et de rouge sur les vagues, donnant l’impression d’une mer de sang coulant au loin. Ou d’acier en fusion. Un livre, sur sa vie ? Elle n’osait pas y croire. Elle n’avait rien de si particulier que ça. Elle se sentait juste une fille qui voulait être un peu plus libre, vivre un peu plus que son entourage. Avoir un impact, n’importe lequel. Non, elle n’était pas une héroïne de roman. Mais un livre, une biographie, sa propre version ? C’était une carte à jouer, un coup qui pouvait lui rapporter gros.

Elle n’avait pas été femme de pouvoir. Mais elle avait appris d’autres choses encore. Comme des secrets.

Elle allait y réfléchir. Constance ne repasserait que demain, avec son grand sourire et ses espoirs déçus. Elle avait le temps de décider quelle réponse apporter à ce journaliste. François Marsan. Le nom sonnait bien.

“FERMETURE DES PORTES.”

La voix avait la tonalité grotesque d’un méchant ordinateur tueur dans un film de science-fiction au rabais. Elle hurlait tous les soirs comme ça, dans chaque cellule, en même temps, pour bien faire comprendre qu’il était l’heure d’aller dormir. L’administration aimait sa routine. Le volet glissa devant ses yeux d’un claquement sec, lui arrachant son paysage. Elle soupira, puis se baissa lentement pour aller vers son lit. Une fatigue commençait à la prendre dans le bas du cou, raidir sa nuque, et montant jusqu’à ses tempes. Pas d’aspirine, même si elle en aurait eu besoin. Ne pas les laisser lui donner des cachets. Garder le contrôle, pas de chimie. Mais c’était dur. Chaque jour un peu plus.

“À L’APPEL DE VOTRE NOM, RÉPONDEZ PRÉSENT.”

Était-il vraiment nécessaire de le répéter chaque soir ?

“ANGELA TREMBLAY.

– Présente.”

Elle contempla le petit miroir accroché devant elle. La fatigue se lisait aussi sur son visage, surtout sous ses yeux dont les cernes se creusaient, lent travail de sape. Il fallait qu’elle réussisse à dormir. Les tâches de rousseur ressortaient sur sa peau blanchie par le manque de soleil. Les racines rousses apparaissaient sous la coloration brune, il faudrait qu’elle se coupe tout ça. Sous le néon de la cellule, elle sentait ses muscles flasques, chargés d’électricité statique inutile. Ce n’était pas son habitude.

“NADYA YAKOUT.

– Présente.”

Demain, elle prendrait son temps pour écrire sa réponse, tant pis pour le boulot. Après tout, ce n’est pas comme si elle pouvait tomber beaucoup plus bas. Trente ans fermes, la présidente qui avait menée campagne sur son dos, une conditionnelle à des années-lumières. Ils n’iraient pas chialer pour quelques heures de retard dans le test d’un traitement de texte.

“LÉA FONTAINE.

– Présente.”, répondit-elle. Léa Fontaine. Encore aujourd’hui. Et le plus longtemps possible.

Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

28 avril 20140 commentsRead More
L’œil : Chapitre 3

L’œil : Chapitre 3

Chapitre 1
Chapitre 2

“- Léa Fontaine. Réveillez-vous.”

Elle ouvrit un oeil, puis l’autre, et les referma. Elle crut à un fantôme, une erreur induite par son cerveau. Ça ne pouvait pas encore être l’heure, trop tôt, elle se sentait replonger dans son sommeil. Elle se raccrocha aux dernières miettes de son rêve, celles qui s’effondraient à peine les yeux ouverts. Elle ne se souvenait jamais de ses rêves. Dommage.

“- Léa Fontaine. Réveillez-vous. Maintenant.”

Non, définitivement, ce n’était pas une erreur. Elle ouvrit les yeux, le regard encore voilé par cette nuit agitée, et se gratta la tête pour le regretter. Trop de temps passé devant l’écran, trop de neurones brûlés, la migraine l’attrapa à l’arrière du crâne pour s’installer solidement. Et avec elle la colère. Les murs semblaient se refermer sur elle, renforçant son besoin de sortir de là. Elle jeta son mépris vers la caméra et se leva. Elle enfila sa tenue, blanche écrue, au couleur des parois, tellement passe-partout que ça lui donnait envie de la déchirer. Elle bloqua, respira, souffla. Se calmer, contrôler. Maîtriser. Elle devait tenir le coup, ne pas se laisser bouffer par cet endroit.

“- Votre taux d’adrénaline est trop élevé. Restez calme, nous allons vous administrer un tranquillisant.

– C’est pas la peine.

– Vous avez besoin d’un tranquillisant.

– Non, c’est bon. Pas besoin.”

Elle s’efforça d’assurer les inflexions dans sa voix pour neutraliser le logiciel. Elle avait remarqué que le système de contrôle avait tendance à rabâcher, à amener lentement sa décision, plutôt qu’à l’imposer aux résidents. En enfermant ses émotions derrière une barrière dense de maîtrise de soi, elle pouvait garder la contrainte chimique à distance. Pour le moment. Le système ne faiblissait pas, il retenterait chaque jour, jusqu’à ce qu’elle cède. Machine rampante, qui n’oubliait jamais. Elle devait se méfier, ne pas se laisser aller à la facilité. Ce serait trop aisé de plonger dans un brouillard d’antidépresseurs pour ne jamais en sortir.

“- Votre coeur ainsi que vos muscles antérieurs montrent des signes de dégradation. Une séance d’exercice vient de vous être programmée.

– Ouais. Merci maman.”

On ne pouvait pas gagner à tous les coups, se dit-elle.

C’était comme ça en permanence. La cellule était munie de capteurs biométriques, qui enregistraient ses constantes vitales en direct, puis ajustait son programme de la journée. Un petit déjeuner personnalisé devait l’attendre dans le réfectoire. On allait encore lui interdire la caféine, elle allait passer une sale journée, ce qui la mettait encore plus en rogne. Et alertait donc d’autant plus le système. Labyrinthe et rats de laboratoire, jouets de la machine. Elle commençait à comprendre le but de cet endroit : supprimer toute envie personnelle pour les remplacer par une obéissance larvée aux injonctions d’un serveur informatique. Le citoyen modèle en version connectée.

Elle s’y attendait avant même d’arriver ici. Monaco. Sans le savoir, elle avait déjà croisé la route de la machine, alors que celle-ci n’en était qu’au stade de la théorie. Elle jeta un oeil vers le livre qu’elle lisait, Pour une nouvelle approche de la rétention pénale, par Éric Watermann. Les pièces s’assemblaient. Restait maintenant à savoir comment sortir de là, après huit mois, elle savait qu’elle ne pourrait pas s’adapter. Mais ça n’allait pas être facile, la sécurité était largement automatisée, et impitoyable. Il fallait trouver un passage, mais comment ? Dans l’intervalle, rester discrète, ne faire naître aucun soupçon.

La serrure magnétique se débloqua dans un craquement distinct, elle fit glisser la porte sur son rail et sortit de la cellule. La lumière l’éblouit comme chaque matin, elle dut attendre une minute pour commencer à voir l’enceinte gigantesque autour d’elle. Deux demi-cercles de béton blanc pâle, sur quatre étages, surmonté d’une vitre de plexiglas. Au centre, un pilier d’un bon mètre de diamètre soutenant une cloche opaque, refermée sur l’architecture délicate d’un système de sécurité high-tech. Les galeries et les escaliers étaient encombrés par les prisonniers qui descendaient vers le réfectoire, fines silhouettes dont les tenues se confondaient avec la teinte des murs. Les gardes patrouillaient parmi eux, sous leurs uniformes de kevlar renforcés noirs, la tête surmontée de casques auxquels se greffaient les yeux bulbeux des amplificateurs de vision. Ils pointaient partout la bouche de leurs pistolets-mitrailleurs, garnis de balles en plastique. Non-létales, en théorie, mais Léa avait déjà vu des yeux crevés et des crânes défoncés. Ils n’avaient rien d’humain, rien d’accessible, leurs mouvements brusques et encombrés semblaient dictés par la machine. Le flux des prisonniers s’écartait autour d’eux, leur donnant une aura de menace diffuse, à peine contenue. Deux par deux, marchant lentement.

Du bruit sur sa droite, elle tourna la tête pour voir d’où cela pouvait venir. Le flux montrait des remous de l’autre côté de la galerie. Une bagarre. Un mec et une fille se mettaient sévèrement sur la gueule, en poussant des cris de rage qui ricochaient sur le plexiglas. L’éclat des lunettes amplificatrices qui se tournaient vers la cohue, sans bouger d’un pouce. La femme tentait d’arracher l’oeil du type, qui la bourrait de coups de retour. Ils tombèrent sur le sol, les autres s’écartèrent, sachant très bien ce qui allait arriver. Le mec commença à déchirer les fringues de son opposante pour atteindre les chairs, faire un maximum de dégâts.

“Bande d’idiots ! Ils sont malades de faire ça ici.” pensa Léa.

Un bourdonnement satura l’air, et la tourelle centrale s’ouvrit comme une fleur. Les panneaux basculèrent sur eux-mêmes pour révéler un gros générateur, prolongé d’un tube noir, qui bascula vers l’épicentre du conflit. Un craquement, une odeur d’air sec qui s’enflamme, le rayon frappa le mec et la fille de plein fouet. Léa les vit se faire projeter au sol, avant de les entendre hurler. Elle était à plusieurs dizaines de mètres d’eux, mais les cris lui vrillèrent les tympans. Bestiaux, primaires, des décharges de pure douleur, comme des porcs qu’on égorge. Deux secondes de rayonnement, deux secondes de folie projetée à la vitesse de la lumière, puis ce fut tout. Le bourdonnement du générateur se calma et le silence qui s’en suivit fut assourdissant. Les prisonniers restaient interdits, dressés et immobiles tels des statues contemplant le désastre. Quelques sanglots troublèrent la pesanteur de l’air. Le mec, apparemment. Il restait prostré et tremblant. La fille ne bougeait plus. Sans doute inconsciente, le système nerveux surchargé par la douleur avait lâché prise. Les gardes noirs fendirent la foule en bousculant de leurs matraques électriques ceux qui ne s’écartaient pas assez vite.

En regardant passer les deux victimes portées par les gardiens, Léa aperçut les striures et les marques de brûlure sur la peau. Des déchirures écarlates suivant le chemin des nerfs, localisées, précises. Les défenses automatisées de la prison ne pardonnaient rien. Elles n’avaient pas d’angles morts. Elles frappaient sans prévenir, à la moindre dispute. Léa dévisagea la fille évanouie, traînée devant elle, et fut prise de pitié en se souvenant qu’elle avait aussi subi ce traitement, une semaine après son arrivée. Ce canon était conçu pour appliquer la plus forte douleur possible, sans dommages permanents. C’est ce que disait le manuel. Ça lui avait pris un mois pour s’en remettre. Certains n’y parvenaient jamais.

Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits, ce genre de spectacle la dégoûtait, lui donnait encore plus l’impression d’être un sujet de test. Autant en profiter, personne dans le réfectoire, elle pourrait taper dans la cafetière sans se faire repérer. Elle dévala les escaliers et s’engouffra dans le couloir, jetant un regard noir à chaque caméra sur son chemin. Pas moyen d’être tranquille une seconde, l’oeil de la machine y veillait. La porte devant la cafetière se referma automatiquement devant elle, elle jura et se retint de coller une droite dans la vitre. Pas la peine, ça ne ferait qu’augmenter le niveau d’alerte. Elle se contenta d’un bol d’une bouillie protéinée informe, s’installa à une table dans un coin, et ferma les yeux en grognant. Journée de merde, une de plus.

“- Je peux m’asseoir ?”

Constance, le visage tout blanc, l’air nerveux. Elle n’avait pas apprécié ce spectacle, manifestement. Ses mains tremblaient, choc nerveux combiné à la dose massive de sédatifs qu’on lui administrait chaque jour, pour tenir ses pulsions en laisse. Ses yeux allaient de manière erratique, sans parvenir à faire la mise au point.

“- Ouais, si tu veux.”

C’était pas le moment de se la jouer misanthrope, elle avait vraiment l’air secouée par ce qui s’était passé.

“- Tu as vu ce qui s’est passé ? Angéla et le nouveau de la 237 ?

– Tout le monde l’a vu.”

Ce n’était pas la première fois qu’Angéla se faisait prendre dans le champs, se dit-elle. On aurait pu croire que ça lui servirait de leçon, mais elle s’accrochait avec tout le monde. À croire qu’elle préférait rester sanglée au fond de l’infirmerie, la tête farcie de médicaments, plutôt que dans sa cellule. Pour certains, le brouillard était préférable, voire souhaité. Léa se demandait si ça pouvait valoir le coup.

“- C’est douloureux ?

– Quoi ?

– La tourelle. Quand elle te tire dessus. Ça fait mal ?”

Léa soupira et détourna le regard vers la foule qui remplissait peu à peu la cafétéria. Oui, douloureux, c’était le mot. L’impression que ta peau brûlait, que chacun de tes nerfs hurlaient, et l’envie de mourir ici et maintenant, pour que ça s’arrête. C’était le but, la tourelle contenait un lanceur de projectiles à énergie pulsée. Un laser qui provoquait une décharge de plasma à la surface de la cible, pour saturer le système nerveux. Mais comment expliquer cette sensation insupportable à une Constance camée jusqu’à la gorge ?

“- C’est pas agréable.”

Elle hocha la tête sans en demander plus. La salle bruissait des discussions, de l’anxiété dans les voix. Comme toujours, lorsque la coupole s’ouvrait. Un tir suffisait pour juguler tout le monde pendant des semaines, jusqu’à ce qu’un nouvel arrivant tente encore d’imposer sa loi. Un peu d’animation pour se faire peur, dans la cage aux murs blancs.

“- Enfin, ça ne peut pas être pire qu’ailleurs. J’ai bien fait de demander à venir ici. Personne ne me fait du mal, personne n’essaie de rentrer dans ma cellule la nuit, les gardiens me laissent en paix. Je suis contente d’avoir pu voter pour Nation Française. Ils ont vraiment fait ce qu’il fallait pour la sécurité, les immigrés, l’Europe.”

Si Constance continuait à raconter des discours électoraux, Léa se disait qu’elle pourrait remettre la question de la violence au programme. Elle avait seulement envie de lui éclater la tête contre la table pour qu’elle se taise. Elle posa sa main devant elle, mais la vision de l’objectif noir de la caméra au-dessus d’elles l’en dissuada. La machine veillait. Il fallait tenter une autre approche.

“- C’est sûr. La fédéralisation, c’était génial. Bravo Marianne.

– Ce n’était pas sa faute !

– C’est son nom sur le traité.

– Elle n’y est pour rien ! Google a forcé la fédéralisation, c’est la faute de ces salopards de yankees ! Qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre ? Laisser Internet disparaître après l’infocrash ? De toute façon, elle reviendra dessus très vite, elle l’a dit.

– Ouais, comme Maastricht et Shengen…”

Constance avait la colère qui lui montait au visage, elle paraissait encore plus énervée qu’auparavant. Léa se marrait, intérieurement, sous la chape de fatigue et de dédain qu’elle arborait. Elle aurait pu mentionner le taux d’expulsions qui avait chuté de moitié par rapport à la présidence PS. Au nombre d’atteintes aux biens, qui lui avait décollé. Elle aurait pu pointer l’incapacité totale de réformer de la part de Nation Française, un parti qui avait su récupérer l’Élysée, mais avait laissé Matignon aux libéraux. Qui avait échangé la reconstruction de toute l’infrastructure réseau du pays contre l’abandon de la souveraineté. Mais quel intérêt, sinon une brève satisfaction mesquine ? Au royaume des aveugles, les innocents étaient les rois. Et le borgne hurlait dans le désert, sans qu’on ne l’écoute.

“- Tu as raison. Je suis sûrement trop exigeante avec cette pauvre Marianne.”

Léa savoura son ironie un instant, avant de se rendre compte que la pauvre n’y entravait que dalle. Elle soutiendrait son petit clan nationaliste malgré les contradictions évidentes. Il n’y avait rien à tirer des militants de base, quel que soit leur cause d’ailleurs, elle le savait. Elle baissa le regard sur sa bouillie protéinée, leva la cuillère et la laissa lentement glisser dans le bol. Avec du sucre, ça aurait presque pu avoir un goût potable.

“- J’y vais. À plus.

– Repense à ce que je t’ai dit, tu verras, j’ai raison.”

Quelle connerie. Elle se détourna, son plateau en plastique en main, vers l’unité de recyclage souillée par les déchets de nourriture. La salle avait atteint son point critique, les discussions assourdissaient Léa, qui sentait sa migraine revenir. Fuir, vite, avant que son mépris latent ne la reprenne pour de bon. Les gardes régulaient le flux à l’entrée, et s’étaient postés aux coins, les mains posés sur leurs automatiques. Leurs optiques leurs donnaient l’air de gros insectes bardés de chitine.

“- Hey.”

Elle se retourna vers Constance, qui lui souriait avec l’éclat de la drogue au fond des rétines.

“- Tu passes me voir dans ma cellule ce soir, d’accord ?

– Oublie ça, t’as pas les reins assez solides.”

Elle jeta le plateau, fracas lointain au fond d’une gaine en métal, sous la surface. La dernière personne avec qui Léa s’était liée avait terminée au fond d’un fleuve, avec deux balles dans le ventre. Depuis, elle se contentait de relations d’un soir, elle prenait l’initiative et disparaissait au bon moment. Pas question d’en faire de même dans cette boîte en béton. Et surtout pas avec une récidiviste condamnée pour viols et chargée de calmants.

Elle remonta les escaliers, traversa la galerie et claqua elle-même la porte magnétique de sa cellule. Un coup de coude dans le gros bouton rouge pour allumer l’écran, que même le pire des drogués pouvait activer sans effort. En attendant le chargement, elle espérait que François serait en ligne pour la sortir de cette boîte dans laquelle elle étouffait. Discuter avec un véritable être vivant, même si ce n’était qu’un opportuniste la suivant de loin depuis cinq ans, plutôt qu’avec une bande de zombis et de monstres. Les articles avançaient, le premier avait fait du clic, ce qui avait fait monter la cote de François auprès de ses clients. Le livre s’écrivait à son rythme. Léa ne savait pas quoi penser du journaliste. Elle pensait qu’il la considérait comme un bout de viande, une source d’information à piller, malgré ses grands discours. Il était trop élogieux pour être honnête. Mais il lui apportait un point de vue externe, une bouffée d’air dans la puanteur aseptisée de son quotidien. Malgré ses défauts, il lui apportait beaucoup, de quoi rester saine d’esprit. Il n’était pas trop idiot. Ça devrait faire l’affaire pour le moment.

À défaut d’échapper à la perpétuité dans le labyrinthe du savant fou.

“- Léa Fontaine. Votre niveau de stress est trop élevé.”

Si elle arrivait à s’enfuir un jour, Léa se promis de faire sauter le serveur central de la prison, et regarder les racks éventrés par les balles explosives. Avant de foutre le feu à la salle entière pour être certaine de ne plus jamais entendre cette voix.

“- Je suis calme. Il y a eu une bagarre, ça m’a rendu nerveuse.”

Pourquoi perdre son temps à se justifier à un programme informatique ? Heureusement, François était là, à l’écran. Elle tapa avec impatience, pour faire sonner jusqu’au fond de son lit.

“- Léa. Bonsoir, comment ça va ?

– Bonjour François. Il est huit heures du matin ici.

– J’allais partir en soirée, c’est la nuit de mon côté. Alors, quoi de neuf ?”

Elle ne pouvait pas lui raconter ce qui venait de se passer, sinon le programme les aurait bloqués tous les deux. La main de la machine empoignait chacune de leurs discussions, les tordait et les contrefaisait. Difficile de rester naturel dans ces conditions.

“- La routine. Je vais aller bosser. Tu n’as besoin de rien ? Les articles marchent bien ?

– Ça se partage, ouais. Le dernier a bien tourné pendant trois jours, ça a fait du bruit. Mais faut continuer à faire monter la sauce, sinon les gens vont se lasser.”

Il avait l’air enjoué, souriant, détendu à la caméra, à mille lieux de ses problèmes ici. Elle se sentit encore plus froide et seule en comparaison. Elle remarqua les petites rides de rire au coin de ses lèvres, il s’était fait blanchir les dents depuis la dernière fois. Les affaires devaient bien tourner de son côté du monde.

“- Qu’est-ce que tu as besoin ?

– De l’inédit. Du surprenant. Des infos fraîches, qui font peur. Des trucs qui font parler.”

Évidemment, il remettait ça. Il n’avait pas pu tenir trois semaines sans reposer la question sur la table, comme si c’était la seule chose qui importait à ses yeux.

“- François, je ne peux pas t’en parler, tu le sais très bien.

– Il doit bien y avoir un moyen.

– Non. Je ne peux matériellement pas te parler de Monaco. N’insiste pas, on serait coupés direct.”

Il soupira en face d’elle, et un instant elle eut peur qu’il la plante sur le champs, la laisse toute seule à son écran et à sa déprime. Mais il se redressa, sourit de plus belle, hocha la tête en s’allumant une cigarette. Elle sentit gratter dans son ventre le fantôme d’un lointain manque.

“- Passons. J’ai quelque chose qui va te plaire, je pense. Tu vas pouvoir un peu changer d’air, en quelque sorte.

– Comment ça ?”

Il leva la main pour la faire patienter, fouilla derrière lui. Il posa sur le bureau, devant la caméra, un masque en plastique blanc et ses lunettes à réalité augmentée.

“- Je ne peux pas te faire sortir de là, on s’en doute. Mais je peux te montrer autre chose. J’ai eu l’autorisation de te faire visiter une soirée de jeu de rôle grandeur nature, avec mes lunettes. L’administration a grogné, mais j’ai poussé pendant deux mois pour les convaincre.

– T’es sérieux ? Tu te moques de moi là ?”

Il avait l’air fier comme un magicien sortant un bouquet de sa poche. Pour sa part, Léa ne croyait pas ce qu’elle venait d’entendre. Comment avait-il fait ? Ce genre de sortie contrevenait à toutes les règles de la prison. Et surtout, si c’était vrai, qu’est-ce qu’il attendait ?

“- Sérieux, tu verras, tu vas bien t’amuser. Je te laisse, je dois sortir. On se reparle tout à l’heure ?

– Ouais. D’accord. Merci. Passe une bonne soirée.”

Il disparu à l’écran, et elle eu l’impression de se réveiller d’une micro-sieste d’un autre monde. Troublant. Ces discussions agissaient comme une addiction, une dépendance à la vie de l’extérieur. Elle se décida à écarter l’idée de la soirée pour l’instant, rester concentrée sur son travail de la journée. Il ne fallait pas que la machine l’interpelle à nouveau.

Elle ouvrit le logiciel. Une journée de plus au paradis.

Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6