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« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

Ce texte a été écrit juste après la sortie de La Gratuité c’est le vol, de Richard Malka. J’étais peut-être un chouïa énervé par cette bouse à l’époque, et j’ai sans doute revu certaines de mes opinions depuis. La réalité de l’édition semble plus complexe vue de l’intérieur, surtout lorsqu’on s’écarte du domaine de la fiction. Ça reste un livre torché avec le cul par un incompétent imbu de lui-même, ceci dit.

C’est toujours pareil. T’es en soirée, ou avec des potes à un bar, et tu rencontres un humain. Comme t’es poli, t’échange des données entre gens, histoire de se connaître et tout. Forcément, comme écrire c’est à peu près le seul truc dont t’es capable dans ta vie, ya toujours cette question qui débarque.

« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

(Sous-entendu par une vraie maison d’édition, hein, genre Gallimard ou autres, pas un truc de prolo à 100 exemplaires, ça existe pas ça.)

Summon ze dico

Je crois qu’il faut revenir en arrière. Kessidi le Larousse à ce sujet ?

Éditer
Choisir, reproduire et mettre en vente l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste (musicien, peintre, photographe, chanteur, etc.)
Fabriquer quelque chose et s’occuper de sa diffusion

Ce qui est marrant quand on nous pose cette question, c’est que la polysémie passe toujours à la trappe. On « se fait éditer », on « édite » jamais. La personne qui pose la question, à vrai dire, n’a pas la moindre idée de ce que peut être « éditer un texte ». Après des décennies de pratiques éditoriales, éditer est un synonyme direct de « mettre en vente un bouquin à la fnac ». Dans l’imaginaire collectif, nulles traces du long travail de mise en page, de correction, de graphisme et de diffusion nécessaire pour transformer un texte en livre. Toutes ces étapes restent dans la cuisine secrète de l’éditeur, dans le sanctuaire où il mène ses opérations mystérieuses qui feront de vous un de ces êtres d’exception, supérieur aux mortels, un Auteur.

En gros, quand un gens me pose cette question, je traduis par « Est-ce que tu as essayé de vendre ton âme pour obtenir des super-pouvoirs ? »

Ouais mais bon

En général c’est à ce moment là que je suis emmerdé.

Faut bien comprendre que pour l’humain en face de moi, être édité, c’est devenir un putain de dieu vivant. L’égal de Victor Hugo et tout. Même s’il n’a pas lu un bouquin depuis le lycée, on lui a appris à craindre et respecter les livres. Et il n’y a pas de livres sans éditeurs.

Peu importe que les éditeurs cannibalisent l’essentiel des revenus du livre pour ne laisser à l’auteur que des miettes.

Peu importe qu’ils impriment cent exemplaires d’un livre juste pour dire et ensuite gardent les droits dans un coin pour plus tard, empêchant l’auteur d’essayer de se trouver un nouveau moyen de diffusion. Voir même prennent des options sur l’univers et les prochains livres, empêchant donc l’auteur d’écrire quoi que ce soit à l’avenir.

Peu importe qu’ils ne donnent jamais de nouvelles à leurs auteurs, et que certains attendent toujours de savoir combien de livres ont été vendus.

Peu importe qu’ils utilisent le nom des auteurs pour sauvegarder leur business au détriment des auteurs eux-mêmes et des lecteurs. Et faire passer en force des législations à leur seul profit.

Peu importe qu’ils appliquent aux livres des DRM invasifs et restrictifs qui gâchent ou rendent impossible le fait même de lire.

Non, l’éditeur est dieu et le bouquin en rayon est son prophète. Pour le commun des mortels, il n’y a pas de possibilité d’exister dans la création littéraire sans passer par un éditeur (Et d’ailleurs, pour les responsables politiques non plus). Et comment leur reprocher ces pratiques, après tout ? L’industrie éditoriale détient un monopole (pour l’instant) à la fois économique et intellectuel, ils auraient tort de se priver.

Et si on y rajoute le oueb…

D’un point de vue un peu plus idéologique, il faut se demander pourquoi les éditeurs ont acquis un tel pouvoir. Au fond, qu’est-ce qu’un éditeur ? Une entreprise qui investit des capitaux (économiques, culturels et sociaux) afin de dégager une plus-value. L’éditeur utilise différents talents (l’auteur donc, mais aussi le correcteur, le graphiste, le maquettiste, etc.) pour créer un produit qu’il pourra vendre. Exactement de la même manière que Renault vend une voiture, il n’y a aucune différence. Et évidemment, cet investissement est coûteux. Le temps de travail est précieux et il est logique, du point de vue de l’éditeur, que l’auteur ne soit vu que comme un maillon de la chaîne. Après tout, sans l’éditeur, il n’y a pas de livre, n’est-ce pas ?

Sauf que non.

Il y a peu, j’ai commencé à caresser l’idée de m’éditer tout seul. Du coup, j’ai commencé à chercher ce dont j’aurais besoin pour y arriver. La correction c’est pas bien difficile, et la mise en page c’est plutôt sympa. La diffusion peut se faire par les réseaux sociaux. En fait, toutes les opérations qui mènent du texte au livre peuvent être maîtrisées par un auteur qui s’en donnerait les moyens, à plus ou moins court terme. Il existe un paquet de blogs pour apprendre à créer un livre, il y a des graphistes sur le net qui n’ont rien à envier aux professionnels, il y a des plate-forme de vente en ligne pour papier et ebook qui remplacent bien n’importe quel distributeur physique.

Les éditeurs possédaient une compétence exclusive. Ils ne la possèdent plus. Et à moins d’effacer Internet, ils ne la posséderont plus jamais.

Conclusage

Au final, le seul pouvoir que possèdent encore les éditeurs est une fiction (si ça c’est pas ironique) : c’est l’idée, chez les lecteurs, que les seuls vrais livres sont ceux qui ont été validés par les gardiens du temple. Et c’est un pouvoir immense, pensons-y, de persuader l’ensemble d’un marché de s’en remettre à un seul acteur. On comprend que les éditeurs soient terrifiés par la perte de leur monopole, comme le montre la grotesque campagne #Auteursendanger qui a lieu en ce moment (dont on a du mal à mesurer l’étendue de la mauvaise foi). Comme le marché de la musique autrefois, le marché de l’édition traditionnelle se sent menacé, à juste titre.

Je ne dirais pas non plus que les éditeurs sont devenus inutiles. Mais ils n’ont plus droit à cette image de faiseur de rois qui les rendaient incontournables. Désormais les éditeurs sont devenus des prestataires de service. Si leurs conditions ne sont pas favorables à leurs clients, les auteurs, ceux-ci n’ont aucune raison de faire appel à eux.

Donc maintenant, quand on me pose la question « Et t’as essayé de te faire éditer ? », je réponds « Non ». Et c’est tout. Sauf si on m’en demande plus. Et dans ce cas, j’explique posément que je refuse d’engraisser une industrie qui n’est pas capable de se remettre en question, et qui utilise les auteurs comme des vaches à lait à peine rémunérées. Et ça continuera jusqu’à ce que l’industrie de l’édition prenne acte des nouvelles conditions d’échanges des livres. Je suis intimement persuadé que les lecteurs vont changer leurs habitudes avec le temps, prendre plaisir à découvrir de nouveaux auteurs à deux clics sur Amazon (ou sur n’importe quelle autre plate-forme moins déséquilibrée).

Si l’industrie du livre ne peut pas évoluer, on la laissera sur le carreau. Sans regrets.

11 septembre 20151 commentRead More