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Aigle Englouti : Chapitre 1

Aigle Englouti : Chapitre 1

L’air ambiant était chaud et humide, « comme un cadavre au soleil », se dit Léa. Étouffant, insupportable, un mélange de graisse de moteur, d’eau salée et d’odeur de vieux choux que ce porte-conteneur avait dû transporter peu de temps auparavant. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Et cette attente allait lui écorcher les nerfs. Une mission stupide, une offense même, comparé à ce qu’elle savait faire. Elle le ferait payer à Smith, d’une manière ou d’une autre.
Elle serra dans sa main l’arme qu’il lui avait remise sur le tarmac de l’aéroport de São Paulo, une semaine avant. Le canon du pistolet brillait sous le soleil de plomb, neuf, sorti d’un blister de plastique entouré de papier bulle et de carton. Elle n’était pas habituée à l’équilibre de ces nouvelles armes magnétiques. Les ingénieurs avaient placé le chargeur sous le canon pour laisser la place à la batterie dans la crosse, et recouvert le tout sous une peinture chrome clinquante. Ces types n’avaient manifestement jamais vu un champ de bataille de leur vie. De nuit, l’arme serait visible à cinq cents mètres. Elle s’était empressé de la jeter dans une boue noirâtre de kérosène et de terre mélangés devant son patron. Il avait hoché la tête, puis souri. Ce type souriait tout le temps. Même lorsqu’il ordonnait de brûler une ville jusqu’aux fondations. Lui n’avait jamais les mains sales.
« — Enfin, du soleil ! Ça fait du bien ! »
La voix qui venait de s’élever était celle de Malékith, une Indienne d’à peine vingt-cinq ans. C’était l’opératrice de l’équipe, elle gérait leurs communications et tous leurs systèmes automatisés sur le terrain. Trapue, avec de long cheveux bruns et de grands yeux rieurs enfermés derrière de larges cernes. Ses tatouages géométriques sur les joues renvoyaient à sa jeunesse passée dans les communautés Zéro, des technophiles libertaires, des allumés, des visionnaires. Ces deux dernières semaines, elle avait refroidi au siège de la EagleEye, à mettre à jour ses protocoles opérationnels. Très jeune, mais redoutablement efficace. Léa l’avait vue mettre en pièces les défenses d’une base de l’armée chilienne en cinq minutes, sans avoir l’air d’y toucher. Ils étaient entrés dans un souffle, avaient placé les charges et étaient ressortis avant que quiconque ne s’en aperçoive. Le lendemain, ils étaient déjà sur un autre continent. C’était une guerre sans nom et sans ennemi déclaré, qui se jouait entre deux contrats d’armements et trois de télécommunication. Personne n’admettrait jamais leur existence, mais on ne pouvait se passer d’eux.
« — Parle pour toi, je crève de chaud.
— Après l’Antarctique, chef, je ne vais pas me plaindre d’un peu de chaleur. »
Qui avait pu penser que c’était une bonne idée d’installer une ville en plein milieu du continent le plus désolé de la planète ? se demandait Léa. Pourtant, c’était le pari qu’avait fait la EagleEye, une trans-nationale estonienne des télécommunications, avec ses partenaires. Se planter au point le plus froid du globe, sous les moins quatre-vingt-dix degrés celsius, pour récolter un foutu minerai extra-terrestre, tombé dans les glaces une quinzaine d’années auparavant. C’était dingue, c’était insensé, ou peut-être que c’était la prochaine rupture technologique. Léa savait simplement que les types qui la payait pour faire des choses sales y croyaient. Et ça générait assez d’argent pour financer son salaire – confortable, d’ailleurs, et qu’elle n’avait pas souvent le temps de dépenser.
Elle sortit une cigarette électronique dont la fumée à faible teneur en THC s’évada vers la côte qui rétrécissait au loin, une fine ligne de terre parsemée d’éclats fugaces des lumières des villes qu’on commençait à éteindre. L’avion les avait posé à l’aéroport Yaoundé-Nsimalen deux jours avant, en pleine nuit. Deux voitures aux vitres opaques les avaient menés à un hôtel construit dans un bloc, générique, identique à ceux qu’on pourrait trouver à New-York, Taïwan ou Montevideo. Un simple parpaing gigantesque percé d’autant de suites de luxe qu’on pouvait en caser, avec des piscines sur chaque balcon. L’air conditionné n’avait pas changé d’un degré entre la cabine de l’avion et la chambre. On leur avait fourni un nécessaire de toilette standard, dont les savons et le dentifrice étaient parfumés d’un mélange de menthe et de jasmin. Ils n’avaient pas vu l’ombre d’un seul Camerounais en deux jours. Le soleil aveuglant perçait la vitre adaptative de la suite, la nourriture venait par chariot élévateur, sous une antique coupole de ferraille qui sortait d’une bande dessinée. Et deux jours plus tard, le téléphone avait sonné, trois membres du personnel de l’hôtel en costumes noirs, chemises blanches et cravates avaient posé des sacs de sport sur chaque lit, remplis de matériel – probablement déclaré illégal sur une bonne partie du continent. C’était reparti.
Ils avaient embarqué sur ce porte-conteneurs qui faisait la navette entre le rivage et l’île artificielle construite dans les eaux internationales, avec un seul ordre, “protéger la chercheuse”. Ou au moins ses recherches. La protéger de tout le monde, y compris et surtout du service de sécurité, de la délégation de l’État Fédéral Europoéen, de celle de l’ONU, et de manière générale, des intérêts croisés qui régnaient sur ce projet pilote. Pour cela, Léa avait à sa disposition une opératrice indienne anarchiste, un artilleur colombien aux muscles de cuve greffés, sa collègue coréenne accro aux implants, et un médecin de champ de bataille irlandais taciturne.
Celui-ci venait de s’enfiler la troisième canette d’une boisson à l’orange au goût synthétique en contemplant le rivage qui s’éloignait, sans décrocher un mot depuis des heures. Il suait à grosses gouttes sous son épaisse barbe blonde, les filets de transpiration brillaient dans le soleil qui se reflétait sur son crâne chauve, et descendaient le long d’une cicatrice d’impact en étoile. De la main droite, il jouait sans regarder à une application pour aveugle sur son smartphone, pour améliorer sa coordination motrice, mais ses doigts glissaient.
« — On arrive bientôt ? »
Léa soupira. L’Irlandais avait été repêché dans une prison où il purgeait cinq ans pour un vol à main armée. Ces trois mots devaient avoir doublé son temps de parole mensuel. L’ancien médecin de l’équipe avait échangé sa place contre un poste dans le département recherche de la EagleEye, en chimie. Il y développait un aérosol de cicatrisation rapide, un “glaceur”. Léa tira une longue barre sur l’embout plastique poli par ses lèvres, sentit le goût de la vapeur à la fraise dans sa gorge. Maxence jouait avec des éprouvettes, et Cillian n’était pas aussi sympathique.
« — On y est, regarde. »
La silhouette métallique d’un porte-avions désarmé glissa au-dessus d’eux, des éclats de rouille brillaient aux bords de trous béants qui contenaient autrefois des mitrailleuses. Ils le dépassèrent et le spectacle qui se présenta devant eux fut impressionnant. La structure initiale avait la forme d’un bourgeonnement de cercles s’étalant sur l’eau, à peine perturbé par la hauteur des vagues. La finesse de la coque la faisait reposer comme un pétale, au-dessus duquel s’élevait une longue tige qui s’étendait au sommet. Léa se remit le plan en mémoire, activa l’afficheur de ses lunettes en appuyant sur une branche. Le schéma se superposa à l’île artificielle devant elle. Les quartiers d’habitation en bas, ainsi que tout le nécessaire pour produire la nourriture et les ressources nécessaires à la vie des habitants, au coeur d’une forêt circulaire. Puis un ascenseur qui remontait le long de la tour, et les quartiers de recherche ainsi que la zone Nations Unies en haut. Celle île faisait trois kilomètres de diamètre pour un de haut, et contenait dix mille personnes en continu, sans compter les nombreux saisonniers qui restaient en bas. Elle était en-dehors de la plupart des lois, dans les eaux internationales. On y construisait un monde que la plupart des gens à terre n’osaient pas encore imaginer.
« — Mais ce truc est énorme ! Comment ils ont amené ça là ? »
Malékith restait accrochée à la rambarde du pont, sous le charme, le sourire d’une gamine sur le visage.
« — Ils l’ont pas amené, ils l’ont fabriqué là. Impression 3D à grande échelle, avec des navires-usines. Au début, elle n’était pas plus grande qu’une plate-forme pétrolière. » lui répondit Léa.
La jeune fille pointa du doigt la corolle de la fleur géante.
« — C’est là-haut qu’ils ont foutu le canon ? »
Léa porta sa vapoteuse à sa bouche et tira une bouffée, toussant un peu lorsque la fumée passa dans sa trachée tout juste cicatrisée. On lui avait posé l’implant au niveau de la thyroïde, un truc expérimental, que Smith l’avait plus ou moins obligée à accepter. “Faut rester au niveau, Léa, surtout à ton âge.” qu’il avait dit. Ça lui faisait un mal de chien quand elle avalait trop vite.
« — Ouais, mais t’attends pas à le voir. D’après les infos, il y a trois sas blindés gardés par des types armés, et des capteurs partout dans la coupole. Même toi, tu ne pourrais pas y rentrer. Les NU surveillent leur jouet. »
Malékith tourna rapidement la tête et planta son regard celui de Léa. Comme si elle se sentait de taille à relever le défi. Puis elle haussa les épaules et se replongea dans le paysage.
« — À quoi ça leur sert d’avoir un canon électrique dans un centre de recherche ? Surtout que tout le monde sait qu’il est là, c’est une cible facile en cas de guerre.
— Il est pas là pour la guerre, il leur sert à dégommer les astéroïdes de la ceinture.
— Il tire vers l’orbite ? Puissant. »
En 2020, les USA avaient intercepté la comète Kleiss-Sedan, qui allait frapper la Terre, avec un missile nucléaire. Le caillou s’était fragmenté, remplissant le ciel de débris, certains pas plus grands qu’un ongle et d’autres gigantesques, qui interdisaient toute forme de lancement spatial. Il avait fallu renoncer aux satellites de communication, aux GPS et à la surveillance. On avait eu à peine le temps d’évacuer la station spatiale internationale avant qu’elle ne soit pulvérisée, mais les Tiangong chinoises n’avaient pas eu cette chance. À présent, les Nations Unies menaient un programme commun pour nettoyer le ciel, afin de rattraper le temps perdu. Et ils avaient choisi la manière la plus simple : des flingues géants.
Léa avait un rapport très personnel avec cette explosion orbitale, qui datait du jour où la EagleEye l’avait recrutée pour devenir membre de son service action. Elle s’était évadée de prison, profitant du chaos provoqué par l’impulsion électromagnétique de la bombe, alors qu’elle n’avait que trente ans. Dix-sept ans plus tard, elle se demandait encore ce qu’elle avait gagné dans l’affaire.
Le porte-conteneur contourna les fermes sous-marines, qui fournissaient l’essentiel de la nourriture, pour arriver devant un grand quai de déchargement au Nord de l’île. Il fourmillait d’activité, un autre navire débarquait déjà sa cargaison, deux grues géantes prenaient les conteneurs par trois et les posaient sur un tapis roulant qui les menait vers le coeur de l’île. Leur porte-conteneurs s’ancra à son tour, Cillian cracha dans l’eau sans un mot, puis se détourna. Il devait réveiller Kyong-Hee et Zacarias, les deux artilleurs qui s’étaient trouvé un coin où dormir pendant la traversée. Léa s’engagea sur la passerelle, laissant les autres s’occuper de décharger le matériel. Petit privilège hiérarchique. Un homme, les cheveux grisonnant sur les tempes et l’air aimable, l’attendait sur le quai, une mallette à la main.
« — Madame Fontaine. Bienvenue sur Odyssée.
— Merci. »
Léa le dévisagea attentivement. Il était plus petit qu’elle, qui n’était déjà pas si grande. Ses yeux bridés s’enfonçaient derrière de fines rides. Son anglais sans accent sonnait comme une langue générique, celle des écoles internationales, aux intonations sèches. Il lui tendit la mallette dans laquelle elle trouva pêle-mêle des guides de présentation de la cité imprimés sur papier recyclé, cinq bracelets biométriques pour ouvrir les portes, et des sifflets. Léa en prit un entre ses doigts et interrogea l’homme du regard.
« — Si jamais l’un d’entre vous se perd en forêt. Suivez-moi. »
Un 4×4 électrique les transporta sans bruit le long d’une piste traversant la forêt, où Léa s’étonna de trouver une bonne couche de terre battue sur le sol. Elle fit part de sa surprise à l’homme, qui s’était présenté sous le nom de Casey. Celui-ci lui répondit qu’on avait recouvert toute la surface sur cent mètres de profondeur. Des capteurs dans le sol vérifiaient les taux de minéraux. Les arbres étaient majoritairement des espèces résistantes, comme des conifères, qui ne craignaient pas une rupture du toit surplombant le niveau inférieur. Arrivés à la tour, ils décollèrent dans un ascenseur en verre, qui passa au travers de plusieurs niveaux de fermes en hauteur. L’atmosphère étaient contrôlée pour protéger ces espèces plus fragiles, des légumes et des fruits qu’on pouvait avoir à toute époque de l’année. Casey précisa que la nourriture était principalement végétarienne, car il était difficile de produire des denrées animales sur une si petite surface.
Arrivés en haut, ils passèrent une première porte gardée par deux hommes armés, en uniformes et casques bleus. Les couloirs étaient très clairs, des bandes sur le sol et les murs renvoyaient une douce lumière. Ils bruissaient de l’activité intense d’une communauté en expansion, où tout restait encore à faire. Mais cette activité avait sa géométrie propre, elle évitait soigneusement certaines portes fermées, certaines zones interdites, sous surveillance NU ou privée. Au coeur de la tige, un second ascenseur montait vers la coupole du canon, hors d’atteinte. Ils montèrent dans une grande salle en couronne, qui faisait le tour d’un niveau entier, et qui baignait dans la lumière du soleil sous un toit de verre. Des petits groupes se relaxaient dans des fauteuils, d’autres dormaient ou travaillaient. Casey se tourna vers Léa.
« — Madame vous attend. Je vais emmener votre équipe dans ses quartiers.
— Bien. » Elle se tourna vers Zacarias. « — Préviens-moi quand tout sera en place. Faites le nécessaire, comme d’habitude. »
Ce nécessaire impliquait bien entendu de laisser Malékith entrer dans les systèmes de surveillance de l’île. Léa n’avait qu’une confiance limitée dans ce patchwork d’organisations rivales et néanmoins alliées. Elle préférait les informations de première main. Ils acquiescèrent et partirent. Elle s’assit à une table où une femme était penchée sur une masse de papiers. Elle ne releva pas les yeux, Léa en profita pour la détailler. Plus jeune qu’elle, mais pas de beaucoup. La couleur de sa peau indiquait une origine locale, très sombre. Ses cheveux mi-longs avaient été rassemblés à l’arrière de son crâne, plus par économie que par coquetterie. Ses yeux étaient noyés derrière une paire de lunettes de vue, sur les verres de laquelle brillaient des diagrammes. Un dispositif expérimental enserrait son oreille droite, l’obstruant totalement.
« — Diana Fary Nyobe. Je dirige cet endroit.
— Je sais. »
La femme releva enfin la tête. Son regard manifestait une hostilité claire et assumée.
« — Alors vous savez que vous n’êtes pas la bienvenue sur cette île, Mademoiselle Léa Fontaine. Je n’ai pas besoin du genre de service que vous offrez.
— Ce n’est pas à vous d’en juger, mais à mon patron. Le vôtre, aussi. La EagleEye pense que vous courrez un risque. »
Nyobe pointa du menton un groupe de soldats qui passaient sur une galerie au-dessus d’elles.
« — Il y a bien assez d’armes et de tueurs dans votre genre dans ce qui devait être un centre de recherche. Je tiens à ce que mes équipes puissent travailler en paix. Vous compromettez cela. »
Léa posa ses coudes sur la table et sa tête sur ses poings, en choisissant ses mots avec attention.
« — Nous ne sommes pas là pour vous causer des problèmes. Si jamais il y en avait, ce ne serait pas de notre initiative. Mais notre employeur commun a des raisons de penser que quelque chose va s’en prendre à vous. Et que les personnes chargées de vous protéger ne sont pas fiables. »
Nyobe pencha la tête un instant, comme si elle examinait soigneusement les faits. Elle ne pouvait pas contredire cette dernière assertion. L’île était financée par les gouvernements de Russie, d’Europe, de Chine et des Etats-Unis, ainsi que par plusieurs groupes privés. Bien que tous clamaient oeuvrer dans un but commun, chacun tentait de prendre l’avantage sur les autres. Et chacun voulait introduire sa propre petite armée pour grappiller des miettes de pouvoir. Odyssée n’était pas plus un Eden qu’un panier de crabes.
« — Vous pouvez rester. Pour le moment. Restez aussi loin de mes équipes que possible. Si jamais vous perturbez nos recherches, je vous mets dans le premier navire vers la côte, ou vous repartirez à la nage. Et si ça ne plaît pas à votre Monsieur Smith, il faudra qu’il vienne me le dire lui-même. C’est compris ?
— Ça me paraît être un bon compromis. Je vais rejoindre les autres, voir comment ils sont installés. »
Nyobe esquissa un sourire sans joie.
« — Ne vous en faites pas. Même si vous n’êtes pas les bienvenus, nous savons garder notre sens de l’hospitalité.
— Très bien. Alors, à plus tard. »
Léa se détourna et descendit vers un escalier qui s’enfonçait dans la structure de la tour. Elle se disait que cette mission ne démarrait pas de la meilleure manière. La plupart du temps, l’hostilité de ses clients – ou plutôt de ses cibles – était un paramètre connu à l’avance, intégré dans le plan. Les rares personnes qu’on lui avait demandé de protéger étaient trop heureuses d’avoir un chaperon au-dessus de leurs têtes. C’était la première fois qu’on s’opposait à elle de manière aussi frontale. Voilà qui allait rendre les choses plus difficiles que prévu.
En descendant, elle s’arrêta pour regarder l’île sous ses pieds. Trop vaste. Trop de recoins, trop d’inconnus. Cet endroit n’avait rien des terrains sur lesquels elle s’était déjà battue. Même le léger roulis la mettait mal à l’aise. Elle devait se reprendre. L’orage venait, elle n’était pas prête. Il allait bien falloir pourtant. Si Smith avait vu juste, ils allaient tous au devant de gros ennuis.

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28 décembre 20140 commentsRead More
Aigle Englouti : Chapitre 3

Aigle Englouti : Chapitre 3

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Le signal d’alerte clignota à la périphérie gauche de son champ de vision, sur l’écran haute définition intégré à ses lunettes. Elle cligna deux fois de l’oeil pour faire afficher le message. Les détecteurs avaient repéré quelque chose à la bordure Est de la superstructure, au niveau des quais. Sans doute une mouette, ou un dauphin. Ou le sel qui mettait leur périmètre en rade. Mais c’était son boulot d’aller voir de quoi il en retournait.
« — Malékith, reste avec Stéphane. Ramène les oiseaux à l’Est, on a peut-être un problème. »
La jeune Indienne hocha à peine la tête, concentrée sur le pilotage des drones. Elle pouvait en gérer jusqu’à cinq à la fois, grâce à des manipulateurs haptiques, mais n’en avait amené que trois sur l’île. La performance restait impressionnante, on aurait dit qu’elle s’amusait. Sans répondre, le jeune Européen lança à Léa un regard mauvais. L’équipe ne l’avait pas ménagé cette semaine, lui faisant clairement comprendre qu’il n’était qu’un enfant, que l’EFE l’avait foutu dans leurs pattes pour les espionner. Elle prit le flécheur magnétique sur le bureau et colla le holster sous son aisselle avant de sortir, et activa son oreillette.
« — Kyong-Hee, tu es là ?
— Présente, chef ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— On ne sait pas encore. Retrouve Zacarias et Cillian et rendez vous au quai Est. On a un écho bizarre au scanner.
— J’ai l’oeil éparpillé sur la table, ça peut pas attendre ? »
Kyong-Hee faisait preuve d’une précaution presque maniaque en ce qui concernait sa prothèse oculaire. Même sur un champ de bataille, elle trouvait le moyen de la démonter tous les jours et de nettoyer chaque lentille, en aveugle. Ce qui aurait énervé Léa si ça n’avait pas fait d’elle une des meilleures tireuse d’élite qu’elle ait connue.
« — J’ai pas envie que d’autres s’en mêlent. Il est temps qu’on se fasse un peu remarquer. Je vais protéger Nyobe.
— Reçu, j’y vais tout de suite. »
Léa se concentra quelques secondes, le temps d’activer son implant. En rouvrant les yeux, des phosphènes dansaient à la périphérie son regard. La glande de synthèse produisait de petites quantités d’amphétamines qu’elle pouvait relâcher à volonté. On lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas d’effets secondaires, mais qui pouvait savoir ? En attendant, ça la rendait plus efficace, ce que désirait Smith. Et pour maintenir son niveau de vie, elle se devait d’accéder aux désirs de Smith.
Une onde de choc éclata au-dessus de sa tête.
« — Malékith, qu’est-ce qu’il se passe ?
— Un gros caillou qui tombe de l’orbite. Ils vont devoir le casser en plusieurs tirs. Saloperie… Ya des interférences magnétiques, j’ai du mal à piloter. »
Le canon électrique faisait un bruit d’enfer, comme si Léa s’était retrouvée sous les rails d’un train de marchandise. Elle dépassa l’ascenseur et grimpa l’escalier avec un mauvais pressentiment. Tout ça semblait trop bien coordonné. Même si ce n’était qu’une impression, elle sentait qu’il n’y avait pas qu’un simple fantôme dans la machine. Quelque chose approchait.
En entrant dans le laboratoire, elle fut saisie par la tension qui y régnait. Tout le monde avait quitté son travail en cours pour se masser autour d’un petit écran. On y retransmettait les images de la salle du contrôle au-dessus d’eux, inaccessible dans la zone NU. Comme si ça pouvait mal tourner. Nyobe était debout à l’arrière du groupe, les bras croisés, triturant un stylo en plastique entre ses mains. Léa s’approcha d’elle et s’éclaircit la voix.
« — Il faut que je vous parle.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Vous n’avez rien à faire ici. » répondit Nyobe sans bouger. Elle l’avait jetée du laboratoire dix jours plus tôt, malgré les accès dont Léa disposait, prétextant qu’elle gênait les chercheurs. Léa s’en était plainte à Smith, qui lui avait clairement fait comprendre qu’elle devrait faire avec. Même si ça lui compliquait la vie.
Nyobe ne semblait pas plus heureuse de la voir qu’au premier jour.
« — Une menace potentielle. Vous êtes trop exposée ici, il faut me suivre.
— Hors de question.
— J’ai toute l’autorité pour…
— Vous n’en avez aucune. » répondit Nyobe avec dédain.
C’en était trop pour Léa, qui lui attrapa bras et la tira dans un coin de la salle. Celle-ci fit mine d’ouvrir la bouche pour protester. Léa la coupa.
« — Je me fous que vous ne m’appréciez pas, ou que vous n’aimiez pas vos patrons, Diana. Je ne suis pas ici pour me faire des amis. Mais si je vous dis qu’il existe un danger, vous devez m’écouter. Ou je vais devoir vous rendre la vie particulièrement difficile. C’est compris ? »
Nyobe faillit répondre quelque chose, mais se retint à temps. Sa bouche se tordit dans un rictus qui mélangeait une envie de répliquer et la conscience du risque. Elle préféra tourner le dos à Léa, vers un petit distributeur d’eau derrière elle. Après un moment de flottement, elle lui proposa un verre.
« — Les choses ne se déroulent pas comme prévu en orbite, et on pourrait avoir besoin de nous rapidement. Je ne pourrais pas quitter cette pièce si je le voulais.
— C’est si important que ça ?
— Si un fragment tombait sur Mexico, ça ferait des dégâts, oui. Même vous, vous pouvez comprendre ça. »
Léa inspira lentement en fermant les yeux. Après tout, rien dans sa mission ne l’obligeait à enfermer Nyobe dans un placard blindé. Et puis c’était bien la première fois qu’elle parvenait à obtenir un début d’approbation de sa part. Depuis leur arrivée, la chercheuse avait fait preuve d’une hostilité marquée à chacune de leurs rares rencontres, une hostilité que Léa n’avait pas su expliquer. Ça dépassait le simple refus des armes et de tout ce qui s’en rapprochait, tous ses efforts pour établir un contact avaient été sans succès. Depuis, Léa restait dans son coin et patientait en attendant qu’une mission plus intéressante lui soit confiée. Elle n’était pas du genre à se formaliser pour si peu.
On la haïssait dans de nombreux endroits, et pour de nombreuses raisons, sans que ça ne la perturbe.
« — Alors je reste ici, et personne n’entre sans mon autorisation. Les gens qui sont ici, vous pouvez répondre d’eux ?
— Ne vous en faites pas, Mademoiselle Fontaine, ils sont avec moi depuis le début de ce projet. » lança Nyobe dans un sarcasme. « — Essayez simplement de ne pas vous faire remarquer. »
Adossée à côté de la porte, Léa pouvait voir l’effervescence du groupe, l’incertitude de savoir si on pourrait intercepter à temps le rocher qui tombait à travers la stratosphère. Le calcul de trajectoire monopolisait les ressources informatiques, tandis que la faible connexion filaire avec le continent chargeait avec peine les données des radars au sol. Les claquements sourds du canon faisaient trembler les écrans des bureaux et les murs de béton imprimés. Elle sortit son smartphone pour vérifier les indicateurs du périmètres, mais la liaison avec la salle de contrôle et avec Malékith était mauvaise. Pareil pour l’équipe de Kyong-Hee, qui devait avoir atteint le quai. Le pressentiment commençait à lui remonter le long du dos. Cette impression que le danger approchait. Et qu’elle se trouvait seule dans le noir, naviguant à vue et essayant de ne pas couler sans bruit.
Les claquements à répétition s’arrêtèrent d’un coup, laissant place à un silence plus assourdissant que les explosions qui l’avait précédé. Léa se sentait chancelante, comme si son sens de l’équilibre avait été laminé par les coups de boutoir le long des murs. Un instant, pendant lequel tous reprirent leur souffle et se dévisagèrent, puis son oreillette grésilla.
« — Léa… Zacarias… Alerte !
— Eh merde… Kyong-Hee, rapport ! Parle-moi ! »
Encore de la statique, Léa passa sur le canal suivant.
— Malékith, au rapport !
— Léa, c’est dingue, le quai est en flammes ! J’ai plus rien sur les signes vitaux de Zac, Cillian et Kyong-Hee se replient, et j’ai perdu l’un des oiseaux.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe, bordel ?
— Pas de visuel, il y a trop de fumée. Stéphane vient d’appeler une équipe des NU. Le réseau de l’île est mort et la zone du canon vient de se verrouiller. »
À ce moment-là, les néons s’éteignirent, plongeant le laboratoire dans une pénombre à peine éclairée par les quelques écrans encore allumés. Léa sortit son pistolet de son holster et démarra la batterie, afin de laisser aux accumulateurs le temps de se charger. Ils étaient censés s’activer en une seconde, mais les armes électromagnétiques pouvaient déconner. Prototype d’usine. Tous les agents préféraient partir avec une arme à feu classique, quand ils en avaient le choix.
Des murmures paniqués émanaient des scientifiques, mais Nyobe les fit immédiatement taire.
« — Derrière les bureaux, tout le monde. Vous n’en bougez pas à moins qu’on vous dise d’en sortir. »
Puis elle s’avança vers Léa et la prit à part.
« — Vous savez ce qui se passe ?
— L’île est verrouillée, des combats sur le quai Est. Mon équipe est sur place mais je n’arrive pas à les contacter.
— Vous pensez que cela nous concerne ?
— Qui sait ? Il y a des tas de trucs à voler sur cette île. Mais ça ne change rien. Pour le moment, on part du principe que c’est nous qui sommes visées. Personne ne rentre ou ne sort tant que la situation n’est pas clarifiée. »
Elle tourna la tête et essaya de détailler dans l’ombre le laboratoire, en s’appuyant sur les souvenirs ténus qu’elle avait de son entrée.
« — Je vais couvrir la porte devant vous. Restez avec le groupe et essayez de les maintenir au calme, que je puisse avoir une ligne de tir dégagée. Avec un peu de chance, on s’en sortira. »
Nyobe hocha la tête sans rien ajouter, puis passa la main sur une poche arrière pour en ressortir un petit automatique noir. Elle éjecta le chargeur, le vérifia, puis le replaça et arma l’arme d’un geste sec. Léa la dévisagea.
« — Je croyais que vous n’aimiez pas les armes.
— Je n’aime pas les gens qui font commerce de leur capacité à s’en servir, Mademoiselle Fontaine. Ce qui ne veut pas dire que je suis incapable de me défendre, si c’est nécessaire. »
Léa haussa les épaules en assentiment, puis alla se réfugier derrière un lourd bureau qu’elle renversa en travers du laboratoire, négligeant la protestation d’un scientifique qui voyait ses affaires répandues au sol. Les communications avec Malékith restaient éparses, celles avec l’équipe sur le quai inexistantes. Elle était dans le noir, au propre comme au figuré. Ne restait plus qu’une attente propice aux questions et aux doutes. Et si tout cela n’avait rien à voir avec elle ? Et si elle dégommait la première personne à rentrer ici, pour déclencher un incident diplomatique par la mort d’un agent des Nations Unies ? Et si, au contraire, une armée entrait par cette porte pour lui faire la peau, avant de massacrer toutes les personnes de cette pièce ?
Avait-elle oublié de fermer la porte à clé ?
Elle n’eut pas le temps de répondre à cette dernière question, car son esprit se tendit en entendant un “clac” métallique caractéristique dans le couloir. Elle hurla un avertissement inaudible, couvert par le bruit de tonnerre d’une charge de démolition de qualité militaire qui fit proprement voler la porte hors de ses gonds. Recroquevillée derrière le bureau, encore sonnée par l’explosion, des ordres lancés d’une voix sèche lui parvinrent, derrière le sifflement dans ses oreilles dû au brusque changement de pression. En se relevant, elle vit un homme dans le cadre de la porte, une cagoule sur le visage, le corps renforcé d’une armure tactique intégrale, un fusil à pompe dans les mains.
Puis l’implant libéra dans ses veines les composés raffinés qu’il sécrétait depuis qu’elle l’avait activé. Les amphétamines strictement calibrées sublimèrent les points d’impact potentiels, et avant qu’elle n’ait eu le temps d’y penser, elle tenait son arme devant elle. Les projectiles à haute vélocité filèrent dans un aboiement strident pour découper l’armure comme du papier.
Une arme peu fiable, certes, mais terriblement efficace.
Elle se releva, encore à moitié accroupie derrière son couvert, et lâcha une rafale qui traversa le ventre du type pour ressortir et perforer la cuisse de son compagnon. Les deux hommes s’affalèrent ensemble en travers de l’encadrement, puis furent tirés en arrière par des mains invisibles. Le calme retomba, et avec lui la poussière arrachée des multiples impacts dans le bois aggloméré. L’attention erratique de Léa se fixa une seconde sur la structure en alvéoles sous l’enduit éclaté des murs. Comme une ruche. On avait fabriqué cette île comme une ruche.
Dans le brouillard au ralenti des amphétamines, elle sentait plus qu’elle ne voyait Nyobe se placer sur la droite pour la couvrir. Sa poigne était assurée, concentrée. L’entrée deviendrait un charnier pour quiconque s’en approcherait. Nyobe repoussa nerveusement ses cheveux derrière la prothèse qui lui emplissait l’oreille.
« — Fontaine, ça va ? »
Léa leva une main pour la faire taire. Moins leurs assaillants en sauraient, mieux ce serait. D’où est-ce qu’ils sortaient ? D’abord une explosion sur le quai, puis une attaque au plus haut niveau de la tour, juste en-dessous du canon. Mais ils ne pouvaient pas atteindre la coupole d’ici, alors pourquoi, dans quel but ? C’est alors qu’un soleil miniature éclata devant ses yeux. Elle n’avait pas entendu la grenade incapacitante tomber au sol. Elle tenta sans succès de couvrir ses yeux de son bras. Sa vision se figea, elle tomba en arrière, désorientée. Ses oreilles ne rendaient plus qu’un sifflement suraigu, et l’impression diffuse que du sang en coulait. Dans la confusion, elle vida la moitié de son chargeur devant elle, comptant sur l’entraînement et son métabolisme gonflé pour dissuader les attaquants.
Cela fut suffisant pour qu’elle retrouve la vue lorsqu’une forme noire sauta sur elle, enjambant le bureau pour lui tomber dessus. La rage et la douleur se cristallisèrent dans le poing qu’elle lui plaça dans la mâchoire. Le type chancela, ce qui laissa le temps à Léa de le pousser au sol, de sortir le couteau qu’elle avait à la jambe et de le lui planter dans la gorge. L’oreille interne en vrac, elle retomba et sentit confusément son arme heurter son omoplate. Le sol lui semblait glisser sous ses mains. Puis le son revint, le claquement de l’automatique de Nyobe, qui s’était relevée avant elle, et qui essayait de repousser les assaillants.
Il y en avait trop.
Un coup de pied dans le ventre l’envoya contre un pied de table vissé au sol, un autre fit éclater sa lèvre inférieure. Sous le choc, elle se recroquevilla par instinct. Les coups s’abattirent encore sur ses jambes et ses bras avant de s’arrêter brusquement, tandis qu’un homme reculait précipitamment. Sa capuche avait été arrachée pendant la bagarre. Léa le trouva jeune, à peine la moitié de son âge. Sans doute Européen, les cheveux noirs, le visage typé italien peut-être. Dans le cou, un tatouage en forme de crâne souriant, avec un haut de forme. Son air de surprise aurait pu être comique s’il n’avait pas déjà été en train de relever son fusil. Sans lui en laisser le temps, Léa fonça en avant, tête la première, pour lui rentrer dans l’estomac. Une fois à terre, elle s’acharna à coups de poings sur son visage, espérant le faire éclater comme un fruit trop mûr.
« — Fontaine ! Fontaine, arrêtez ! »
Une voix aux accents paniqués. Une main à la peau noire qui retenait son bras de frapper encore. Léa se sentit très fatiguée. Plus épuisée qu’elle ne l’avait jamais été. Ses yeux dilatés parcoururent le laboratoire alors qu’elle lâchait le corps inerte, desserrant ses doigts tremblants. Des impacts sur les meubles et les murs. Un groupe de blouses blanches autour d’un d’entre eux, son bras pissait le sang, on l’avait assis dans un coin. Léa se releva, désorientée, incapable de reprendre ses esprits.
« — Fontaine, allons, reprenez-vous. Vous m’entendez ? Ça va aller ?
— Je… Oui, je… Qu’est-ce que… Où sont-ils ?
— La sécurité est dans le couloir, elle les a fait fuir. »
Léa perçu plus qu’elle ne vit les hommes de la sécurité, dans leurs uniformes des Nations Unies, remplir la salle. À la porte, Hélène Gauthier s’engueulait avec un type. Léa trébucha, la tête lourde, et se retint à une étagère. Les phosphènes emplissaient sa vision comme jamais, le sol tanguait sous ses pieds. Un goût de fer humide dans la bouche. Elle espéra qu’elle n’avait pas les dents déchaussées.
« — Vous vous êtes mis dans un de ces états, regardez-vous.
— C’est si moche que ça ? » répliqua Léa dans un souffle.
« — Vous avez déjà été en meilleure forme, à vrai dire. »
Du coin de l’oeil, elle vit son reflet dans un écran perforé. L’hématome lui couvrait un bon quart du visage, son teint était livide. Elle se reconnaissait à peine dans ce miroir.
« — Pas trop mal, pour une vieille, hein ? » essaya-t-elle de blaguer.
Une toux douloureuse monta dans sa gorge, elle porta la main à sa bouche. Pour y découvrir d’épaisses coulées de sang.
« — Bordel… »
C’est ce moment là que ses jambes choisirent pour la lâcher, et son front rencontra le béton dans une flopée d’étoiles. Alors que la drogue quittait son système nerveux, elle commençait à ressentir la douleur au ventre. Une balle, ou peut-être plusieurs. Un impact que le voile d’amphétamine avait étouffé, mais qui venait de ressurgir.
Le monde devenait flou et elle se sentait partir. Elle n’avait qu’à peine conscience de la voix de Nyobe qui venait de s’accroupir auprès d’elle.
« — Un médecin ! Vite, venez, elle a pris une balle dans le ventre ! Léa, restez avec moi, nom de dieu. Réveillez-vous ! »
Des gens autour d’elle, l’impression qu’on la retournait, mais son cerveau n’interprétait plus rien. Tout était trouble et elle avait de plus en plus froid, une chair de poule qui la faisait trembler, se convulser par intermittence. Puis ce ne fût même plus des voix, mais plutôt des bruits indistincts dans la nuits, des chuchotements. Et enfin, elle s’évanouit.

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Aigle Englouti : Chapitre 4

Aigle Englouti : Chapitre 4

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Léa se réveilla dans la lumière douloureuse d’une chambre aux murs blancs, qui lui rappelait amèrement ses années en prison. Sa tête lui faisait souffrir le martyr, ce qui n’était pas pire que le reste de son corps, qui lui donnait la sensation d’avoir été broyé par une presse industrielle. Elle referma les yeux, le temps de s’habituer. Au bout d’un moment, elle sentit les perfusions dans ses bras, le corset synthétique qui lui enserrait le ventre. Il était relié à une unité centrale sur un chariot à roulettes laissé à côté de son lit. Sa peau la tirait en dessous, comme si on l’avait recouverte de bande adhésive.
« — Chef, vous êtes réveillée ? »
La voix était ténue, on aurait dit que la personne qui avait prononcé ces mots avait peur de faire éclater un charme.
« — C’est toi, Malékith ? Où suis-je ?
— Dans une chambre, en bas de la tour. Ils n’ont pas d’hôpital ici. Ça va ?
— Comme si on m’avait passé à la bétonneuse… »
Elle posa ses mains sur les draps rêches pour tenter de se redresser.
« — Euh… Évitez ça chef. Le truc autour de votre ventre est en train de vous réparer. Faut pas bouger avant qu’il ait terminé. »
Léa hocha la tête avec peine. Elle était de toute façon trop fatiguée pour faire le moindre geste. Sa gorge était sèche, goudronnée. D’un signe de tête, elle demanda à Malékith de lui servir de l’eau.
« — Combien de temps ?
— Une semaine. C’est pas passé loin, vous savez. La balle s’est plantée à côté de votre colonne vertébrale, et ils arrivaient pas à vous endormir avec toute la drogue que vous aviez dans le sang. Une fois que ça s’est calmé, ils ont pu vous opérer, mais ils n’étaient pas sûrs que vous vous réveillerez. »
Elle se leva et parcouru la pièce de long en large, devant Léa, en serrant ses bras contre elle. L’expression de son visage était difficile à lire sous ses tatouages lui faisant un masque qui empêchait de faire le point. Durant l’entretien d’embauche, un an auparavant, elle avait expliqué que c’était une forme de camouflage, pour tromper les systèmes de reconnaissance faciale. Un motif inspiré des navires militaires de la première guerre mondiale. Pour le moment, Léa avait surtout mal au crâne.
« — Bah on dirait que ça a marché. Arrête de bouger, c’est… fatigant.
— Oui, désolée. Nyobe est restée sous la protection de deux gardes toute la semaine, mais il n’y a pas eu d’autres attaques. L’île est fermée aux nouveaux arrivants, tous les conteneurs sont scannés à l’entrée. Pour le moment, j’ai l’impression qu’on est tiré d’affaire. J’ai collé un espion dans le réseau pour m’assurer qu’on ne nous réservait aucune mauvaise surprise. Et j’ai un oiseau en vol en permanence. Le gamin, Stéphane, je l’ai foutu sur quelques trucs histoire qu’il s’améliore. »
Joignant le geste à la parole, elle s’assit sur sa chaise et leva le petit ordinateur portable qu’elle portait toujours avec elle. L’écran renvoyait l’image des caméras du drone. Le ciel était clair, et la mer très grise et calme. L’aéronef autonome fit une brusque embardée pour éviter une mouette qui lui coupait la route. Le virage l’amena au-dessus de la verrière qui couvrait la base de l’île, sous laquelle transparaissait le vert des arbres. L’écran clignota, signe que les défenses automatisées l’avaient accroché. Malékith effleura le clavier pour changer la trajectoire, avant de reprendre.
« — Sinon… Zac est dans le coma. Dans la chambre d’à côté. »
Léa ouvrit grand les yeux, cette fois-ci tout à fait réveillée. Plus qu’à ses ordres, son équipe était sous sa responsabilité. C’était son devoir de s’assurer qu’ils ne soient pas blessés. Manifestement, elle avait échoué.
« — Que disent les médecins ?
— Il a eu une grande partie de la peau brûlée par l’explosion, et ils ont peur que les poumons aient été touchés. Ils ont dû lui enlever un bon paquet de ses muscles pour pouvoir le raccommoder.
— Il va gueuler, vu tout ce que ses prothèses lui ont coûté.
— S’il se réveille… Une grenade IEM a grillé son traceur, c’est pour ça que j’ai perdu ses constantes vitales. Les médecins envisagent des séquelles neurologiques. »
Maintenant alerte, Léa voyait que Malékith était fébrile. Elle ne tenait pas en place, ses yeux allaient et venaient entre son écran et sa chef d’équipe. Entre les doigts de sa main gauche, elle faisait tourner une cigarette rendue humide par les heures d’attente. Il fallait lui trouver quelque chose à faire.
« — Merci, Malékith. Retourne au poste de contrôle, et sors-moi un rapport détaillé de tout ce qui s’est passé pendant que je dormais. N’hésite pas à fouiller un peu partout. Dis à Cillian de faire le nécessaire pour me sortir d’ici au plus vite, et que Kyong-Hee vienne me faire son compte-rendu. Les vacances sont finies.
— Bien, chef. »
Elle rangea son ordinateur dans la sacoche de cuir qu’elle emmenait toujours avec elle et sortit. Léa la regarda partir, tant bien que mal, la vision à moitié caché par le drap. Enfin seule, si ce n’était sa douleur au ventre, et la torpeur incohérente des antidouleurs. Elle enfonça sa tête dans le polystyrène de l’oreiller et laissa ses pensées s’égarer.
Elle avait merdé. Malgré les circonstances, elle ne pouvait pas s’empêcher de le penser. Elle aurait pu faire plus : organiser des patrouilles plus régulières, contrôler systématiquement chaque navire entrant, poser des détecteurs dans toute l’île. Mais elle n’avait pas assez de monde, seulement quatre personnes. Et merde, cette mission devait être tranquille, elle n’était basée que sur une poignée de rumeurs et quelques mauvais pressentiments. Tout ça c’était la faute de Smith, qui lui avait encore refilé la moitié des informations. Qui l’avait regardé se débattre dans le noir en essayant de comprendre de quoi il était question. Tout ça c’était de sa faute. Mais voilà, un de ses hommes était dans le coma à présent, elle était clouée au fond d’un lit avec une blessure au ventre, et Léa savait que, d’une façon ou d’une autre, elle en était responsable.
Peut-être qu’elle était trop vieille. Peut-être qu’elle était dépassée par les événements. Elle n’était plus au top de sa forme désormais, son temps de réaction était plus lent et ses pensées plus embrouillées. Ça pouvait vouloir dire qu’il était temps de raccrocher. De laisser tomber cette vie à courir et à massacrer pour le compte d’anonymes, à se battre contre d’autres agents dans son genre. Elle n’était plus capable de se mettre en danger pour gagner sa vie.
La EagleEye ne permettrait pas qu’elle parte, évidemment. Mais elle était la meilleure d’entre eux. Elle saurait se cacher d’eux, comme elle se cachait des services de police européens depuis près de vingt ans. Si elle n’avait plus la motivation nécessaire pour se battre au nom des autres, elle avait toujours une furieuse envie de vivre. Mais qu’allait-elle faire d’autre ? Que pouvait faire une mercenaire qui avait passé sa vie dans l’ombre ?
Tout cela ne la menait nulle part. Et ça n’allait pas aider le pauvre Zacarias, luttant contre la mort dans la chambre d’à côté. Elle se retourna dans son lit et essaya de trouver le sommeil.

*

Le soleil disparut à l’horizon dans un éclair trouble, laissant une rémanence sur la pupille. Léa secoua la tête pour la faire disparaître. L’air était encore chaud et sec malgré l’heure tardive. Sur la terrasse panoramique, face à l’océan, les résidents de l’île profitaient de ces instants de répit, libérés des contraintes de leurs tâches et de la chaleur étouffante de l’après-midi. Certains membres des équipes du bas avaient obtenu le droit de monter, mais ils restaient entre eux, et ceux du haut les épiaient du coin de l’oeil. L’ambiance se tendait entre les populations qui peuplaient Odyssée.
Léa reposa le condensateur de son arme sur la table pour admirer la lumière qui s’éteignait. Elle était reposée, mais nerveuse aussi. Se déplacer en fauteuil roulant commençait à lui peser. Les médecins, malgré toutes leurs données, leurs capteurs et leurs protocoles, n’étaient pas certains que sa colonne vertébrale était intacte. Ils préféraient attendre une cicatrisation totale avant le moindre effort. On avait fourni à Léa un modèle très performant, elle devait bien le reconnaître. Trois roues de chaque côté, montées sur pivot pour négocier les escaliers, et un système d’absorption des chocs. Mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir prisonnière de cet étroit cadre d’aluminium.
Des pas dans son dos, elle se retourna autant que possible pour voir la silhouette de Nyobe s’approcher d’elle. Elle avait lâché ses cheveux mouillés et portait une serviette sur les épaules, ainsi que deux gobelets dans les mains. Celui qu’elle posa devant Léa sentait l’arôme riche de l’arabica. Nyobe tira une chaise et s’installa face à la mer.
« — Noir, sans sucre, c’est bien ça ?
— Oui. Merci. » répondit Léa.
Elle burent leur café sans bruit, chacune observant l’autre du coin de l’oeil. Kyong-Hee était accoudée à la barrière au-dessus du vide, un fusil à museau court posé à portée de main. Son arme longue restait au poste de contrôle, la plupart du temps. Elle fumait une des cigarettes de Malékith en donnant l’impression de se faire chier.
« — J’aimerais vous remercier, Mademoiselle Fontaine. Vous m’avez sauvé la vie.
— Oh, pitié… »
Nyobe se tourna vers Léa, surprise.
« — Arrêtez avec ces “Mademoiselle”. Tout le monde ici est bien trop formel avec moi. Appelez-moi Léa, ça changera.
— Oui, je vois… Eh bien, Léa, merci de vous être fait tirer dessus à ma place.
— C’est mon travail. »
Léa termina son café d’une gorgée qui lui laissa le fantôme d’une brûlure sur la langue, puis posa le gobelet à l’écart. Elle prit le canon de son arme et entreprit de le démonter. Un autre inconvénient des armes à projection électromagnétique, le système de propulsion se dégradait rapidement. Et les projectiles avaient tendance à s’écailler pendant le tir.
« — Et ça vous convient ?
— Comment ça ?
— Vous faire tirer dessus pour gagner votre vie. Est-ce que cela vous convient ? »
Léa la dévisagea un instant. C’était sans doute la première fois qu’elle voyait Nyobe sourire. Ou même lui présenter autre chose qu’une franche hostilité. Elle se demanda un instant si la chercheuse ne voulait pas lui proposer du boulot.
« — Disons que c’est une des choses que je sais faire, et on me paie très bien pour le faire. Et puis, en ce qui me concerne, j’apprécie d’avoir quelqu’un au-dessus de ma tête pour me tirer d’affaire quand c’est nécessaire. J’ai déjà bossé en solo quand j’étais plus jeune, ça m’a coûté plus cher que je ne l’aurais voulu. Là, au moins, c’est facile, compréhensible, et parfois c’est même amusant.
— Amusant ?
— Oui. À deux cents kilomètres/heure sur une autoroute bondée avec trois hélicoptères aux fesses, ça l’est. Et puis, il y a l’équipe. »
Elle pointa d’un geste de la tête Kyong-Hee qui jetait le mégot de sa cigarette par-dessus la rambarde.
« — Ce sont des personnes en qui je peux avoir confiance. C’est plus que ce que beaucoup peuvent réclamer.
— Je vois… Pardonnez-moi ces questions. Je voulais simplement savoir comment on en arrivait à concevoir que massacrer des gens pour le compte d’une bande d’égoïstes cyniques pouvait être un bon plan de carrière. »
Léa ouvrit la bouche, puis la referma, comme un poisson pris hors de l’eau. L’insulte l’avait frappée comme un coup de poignard dans le point faible d’une armure, et la réalité lui parut décalée durant une seconde. Elle baissa les yeux sur son arme en se demandant si elle se sentirait plus en sécurité en l’ayant remontée. Nyobe tourna la tête vers l’horizon comme si elle n’avait fait que parler de la météo.
« — À vous de me le dire, vous bossez aussi pour eux. » lui répondit-elle finalement.
« — C’est bien tout le problème, oui. Suivez-moi. »
Elle se leva en posant à son tour son café encore à moitié plein. Léa entraîna le fauteuil jusqu’à la rambarde. En s’éloignant des lampes qui éclairaient la terrasse, elle se rendit compte à quel point il faisait sombre, désormais. Nyobe fouilla dans une poche sur son torse pour en ressortir un pétard qu’elle alluma avec un briquet en plastique bleu vif. La fumée disparut dans l’obscurité.
« — Vous vous demandiez pourquoi je faisais preuve d’hostilité envers vous. Compte tenu des circonstances, vous avez gagné le droit de savoir, je suppose. »
Elle tira encore une latte puis passa le joint à Léa. Celle-ci se dit que ce n’était sans doute pas conseillé par les médecins, surtout avec son implant. Mais elle ne l’avait pas activé depuis la fusillade. Nyobe s’accouda à la rambarde, ses yeux se perdant dans le vide.
« — Je suis née à Douala. Mes parents avaient plusieurs exploitations de café et de cacao, mais ils préféraient vivre en ville. Selon eux c’était mieux pour leur fille. Si on excepte le fait qu’ils ne voulaient pas une fille, à l’origine.
— Plutôt traditionnels, c’est ça ?
— Je suppose. Ça a empiré lorsqu’ils se sont aperçus qu’une maladie génétique m’avait rendu sourde à partir de mes six ans. Ils ont fait le nécessaire, mais quand j’ai eu quinze ans, ils ont très peu apprécié que je sois plus attirée par les filles que par les garçons.
— J’ai entendu que ce n’était pas la meilleure idée dans le coin. » lui dit prudemment Léa en lui rendant le pétard. La fumée lui montait à la tête, une vieille habitude se réveillait.
« — Nous ne sommes pas en Ouganda, mais les conditions ici ne sont pas fantastiques pour les lesbiennes. Alors après quelques thérapies évangéliques à la con et des menaces sans effet, ils m’ont envoyé loin. J’étais douée. J’ai pu décrocher une place au MIT, en science cognitive. Plus tard, je me suis orientée vers l’ingénierie cybernétique, lorsque le département a ouvert. C’est là que j’y ai conçu ceci. »
Elle tourna la tête et pointa du doigt la prothèse qui lui entourait l’oreille. De plus près, Léa pouvait apercevoir sa facture artisanale, Nyobe avait fabriqué toutes les pièces elle-même. Cela donnait à l’implant une apparence élaborée, presque gracieuse, qui s’harmonisait parfaitement avec le visage de la scientifique.
« — Ses capacités sont supérieures à celles d’une oreille humaine. Il limite la désorientation et filtre le volume sonore, comme vous avez pu le constater pendant l’attaque. J’ai développé une nouvelle norme d’interface pour les implants cybernétiques. C’est pour ça que vos patrons m’ont engagée, d’ailleurs votre amie Kyong-Hee en porte les fruits. Mais à l’origine, j’avais prévu de rentrer chez moi et d’utiliser mes capacités pour développer mon pays. »
Le THC ralentissait l’élocution de Nyobe, en même temps qu’elle se remémorait une époque lointaine de sa vie. Elle secoua la tête et retira la serviette trempée qu’elle portait sur les épaules pour la jeter sur une chaise au loin, et attacha ses cheveux avant de reprendre.
« — J’ai beaucoup appris à Cambridge, mais j’ai aussi vu la différence entre la vie que j’y menais, et celle que j’avais ici. Voyez-vous, dans les grandes lignes c’est pareil. Les médias passent d’un sujet à l’autre chaque jour, pour donner l’impression d’un monde plongé dans le chaos. Il y a des gens riches et d’autres pauvres. La plupart ne sait pas ce que peut vivre son voisin. Dans l’ensemble, ce sont des existences assez insignifiante. »
Léa fit pivoter son fauteuil pour regarder Nyobe. La fumée lui montait à la tête, rendant l’histoire plus difficile à suivre. Un peu plus loin, une bande de blouses blanches s’était réunie pour un cours à la sauvage. L’un d’eux projetait des illustrations au mur avec un projecteur de la taille d’une boîte d’allumettes.
« — La différence se situe dans les moyens. Par exemple, j’ai fini par me demander comment vous aviez pu développer les centrales à fission nucléaire alors qu’une bonne partie des réserves mondiales d’uranium se trouvaient en Afrique. J’ai cherché à déterminer ce qui avait donné à la civilisation occidentale un avantage économique tel qu’elle avait pu étendre son influence sur toute la planète. J’en suis parvenue à la conclusion que vos ancêtres ont exploité les miens pendant cinq siècles, au minimum. »
Nyobe prit le pétard des doigts de Léa, là où il s’était éteint, et le ralluma, lui laissant le temps de digérer l’information.
« — Je n’ai rien contre vous, pas personnellement. La question, c’est ce que vous représentez. Vous êtes française, n’est-ce pas ? Votre pays a d’abord enlevé nos hommes, nos femmes et nos enfants. Puis, lorsque nous nous sommes décidé à prendre les choses en main, vous avez massacré tout ceux qui voulaient changer les choses. Vous nous avez laissés avec des dirigeants corrompus pour faire votre sale boulot et profiter de nos richesses, les mains propres. Et maintenant, vous revoilà, armés pour la guerre, plantant votre utopie sur nos côtes comme un cancer. Attirés par les odeurs d’un taux d’imposition faible et d’élites complaisantes. »
Elle pointa du doigt l’horizon, en direction du continent. Sa voix chargeait tout le mépris qu’elle avait pour les pratiques des dirigeants d’Odyssée.
« — Là-bas, il y a des centaines de millions de personnes qui sont exploitées chaque jour pour que votre société et vos valeurs puissent se répandre. Pour que vous puissiez mener votre petite vie paisible. Et pour que cette île puisse fonctionner. Alors selon vous, Mademoiselle Léa Fontaine, ai-je des raisons d’être méfiante ?
— Ce ne sont ni ma société, ni mes valeurs. Je n’ai rien à voir avec tout ça.
— Est-ce que ça vous aiderait à dormir, de penser ça ? »
Elle lui tendit la dernière latte en la regardant droit dans les yeux, sans plus aucune hostilité, seulement une solide résolution. Puis elle se détourna et commença à marcher vers les portes.
« — Nyobe. » l’interrompit Léa.
« — Oui ?
— Pourquoi participer à tout ça, si vous y êtes opposée ? Qu’est-ce qui vous a empêchée d’utiliser vos inventions pour enrichir votre pays ? »
Nyobe se retourna avec un grand sourire. Dans le contre-jour, ses dents brillaient nettement. Léa sentit à cet instant, sous l’effet du THC et de leur discussion, qu’elle n’avait probablement jamais vu une personne aussi belle. Si assurée de la justesse de ses idées.
« — Mais c’est exactement ce que je fais. Odyssée n’est qu’un début, j’ai bien l’intention de tirer parti de votre avidité, le plus possible. Je ne peux pas désassembler toute seule les mécanismes de domination, mais je peux les subvertir. Même si pour ça je dois compter sur l’argent douteux de la EagleEye.
— D’accord. Merci.
— Pour quoi ? Pour vous avoir insultée ?
— Pour m’avoir expliqué. »
Nyobe hocha la tête. Puis elle fouilla encore dans sa poche et d’un geste vif, elle lança un petit paquet en plastique sur les genoux prisonniers de Léa. Il était rempli d’une herbe verte à l’odeur forte.
« — Vous méritiez de savoir. Bonne nuit, Léa. »
Quelques heures plus tard, Léa était encore sur la terrasse, fumant d’une main, remontant son arme de l’autre, les jambes parcourues de fourmillements d’inactivité. Les paroles de Nyobe défilaient en rafales dans sa tête. Elle avait senti dans les paroles de la chercheuse une conviction forte et inaltérable, le genre qu’elle aurait pu partager; quelques décennies auparavant. À l’époque où elle était encore révoltée par le monde dans lequel elle vivait, quand vivre valait mieux que survivre. Elle se demanda si elle devait prévenir ses supérieurs, si Smith devait être mis au courant. Mais il devait déjà tout savoir. Cet homme savait toujours tout. Et puis Léa n’était plus très certaine de qui méritait sa loyauté, à présent.
Une chose était clair, en tout cas : elle avait à présent plus d’une bonne raison pour trouver qui avait essayé de s’en prendre à Diana Fary Nyobe.

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Aigle Englouti : Chapitre 5

Aigle Englouti : Chapitre 5

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Nyobe tourna la tête lorsque Léa entra dans le poste de contrôle. La mercenaire avait échangé son fauteuil contre une combinaison de mobilité qui assistait ses jambes. Elle l’avait faite disparaître sous un long manteau noir qui montait jusqu’en haut du cou. Sa démarche était saccadée mais ferme, dissuadant du moindre commentaire les personnes dans la pièce. Elle avait couvert ses yeux marrons de sa paire de lunettes intelligentes, et fait couper courts ses cheveux roux par un journalier d’en bas. Celui-ci lui avait demandé un passe-droit pour retourner à terre, qu’elle n’avait pas pu lui donner. Les ouvriers n’avaient pas été relevés depuis l’assaut. La tension montait et on avait déjà dû envoyer la sécurité dans les baraquements de fortune pour contenir un soulèvement de foule. Si on ne trouvait pas celui qui avait fait entrer les assaillants sur l’île, elle allait s’embraser. Léa ne faisait confiance à personne pour y parvenir. Pour l’heure, Nyobe lui laissait une chance.
Malékith se leva de sa chaise, après avoir projeté son écran au mur.
« — J’ai terminé. Mais c’est pas énorme.
— Vas-y, on t’écoute. » répondit Léa en s’asseyant. Les servomoteurs de sa combinaison faisaient un léger bruit strident. Nyobe prit note de les vérifier elle-même. Kyong-Hee et Cillian restaient dans l’ombre, le médecin gardant un oeil sur les constantes vitales de Zacarias. Il n’était toujours pas sorti du coma.
« — Bien. À 20h, une anomalie est détectée sur le quai Est. Vraisemblablement une équipe de quatre personnes, avec un véhicule furtif, type kayak ou canot pneumatique. Ils accostent, minent le quai, se cachent. Lorsque Kyong-Hee, Zac et Cillian arrivent, ces types commencent par tout faire sauter, puis tirent sur tout ce qui bouge. La sécurité arrive cinq minutes plus tard et prend part à l’affrontement.
— Encore des morts pour rien. » intervint Nyobe avec dégoût.
Kyong-Hee la foudroya du regard, se préparant à lui lancer une réplique cinglante, mais Léa leva la main pour l’en empêcher.
« — Les autres. Ceux de la tour.
— Oui. Ils sortent de l’ascenseur à votre étage, comme par magie. Impossible de savoir d’où ils venaient, mais regardez ça. »
Elle projeta une vue en coupe de la tour. Les cages d’ascenseur étaient surlignées en rouge, quatre par point cardinal. Puis elle révéla le circuit électrique qui alimentait leurs énormes moteurs, les câbles descendant jusqu’au générateur, au niveau de l’eau.
« — Les ascenseurs sont alimentés par le réacteur expérimental, qui utilise des roches météoritiques d’Antarctique. Il est surveillé en permanence, pour l’optimisation, et les moteurs pompent un paquet de jus. Les logs montrent une ponction de une minute et quarante-sept secondes, qui correspond à un trajet du sous-sol au sommet de la tour. J’ai failli ne pas trouver ça, avec le canon qui siphonnait toute la puissance.
— Et donc ? » lâcha Cillian qui s’impatientait.
« — Personne ne peut entrer dans le sous-sol sans un pass biométrique. Les autorisations sont changées chaque jour, donc quelqu’un les a fait entrer. Quelqu’un d’ici, qui ne peut pas avoir accès à ce que ces hommes cherchaient dans le laboratoire. On doit donc extraire un vers du fruit. »
Chacun se tut, prenant le temps d’apprécier le problème à sa juste valeur. Tous ici savaient qu’Odyssée n’était pas un projet sans risque. Beaucoup d’intérêts mélangés, certains qui s’opposaient, d’autres en concurrence, et plus rarement, quelques coopérations limitées. Les délégations armées n’étaient pas là pour protéger l’île de l’extérieur, mais pour se surveiller entre elles. Léa en avait fait l’expérience lors de cette réunion des responsables. Mais un des participants avait décidé de briser le pacte de non-agression. Quelqu’un avait fait entrer des mercenaires avec l’intention évidente de tuer et piller. Restait à savoir ce qu’ils cherchaient. Léa se tourna vers Nyobe.
« — Selon vous, pourquoi nous ont-ils ciblés ? Que voulaient-ils ? »
La chercheuse ne répondit pas immédiatement, prenant le temps d’examiner les différents projets que son équipe menait.
« — Difficile à dire. Spencer et Ary travaillent sur un système de communication par réflection ionosphérique. J’ai aussi toute une équipe qui tente de mettre au point un émetteur-récepteur par intrication quantique. Mais ça reste des projets à très long terme, rien de commercialisable, nous ne faisons que défricher. Il y a bien le corset réparateur que vous avez expérimenté, ainsi que la combinaison qui vous soutient. Cela dit, nos rivaux ont sans doute des programmes équivalents. Non, franchement, je ne vois pas ce qui pourrait justifier un tel déploiement de force…
— Et votre implant ?
— L’implant… Si on parvenait à mettre en place une liaison directe et réciproque entre lui et le cerveau de la personne, oui, peut-être… Mais nous en sommes encore très loin. Nous parvenons tout juste à transmettre l’information aux neurones. Le Graal, dans ce domaine, c’est de pouvoir piloter mentalement la prothèse, vous voyez ? Si on y parvenait, nous pourrions créer des membres entiers, et plus encore. Les possibilités seraient infinies. Comme pour toutes les technologies que nous développons sur cette île.
— Des corps cybernétiques, comme dans les bouquins ? demanda Kyong-Hee. Vous êtes capables de faire ça, je veux dire, bientôt ?
— J’aimerai plus de détails sur ce projet. » dit Léa.
Le visage de Nyobe se ferma et elle s’enfonça dans son siège.
« — Je ne peux rien dire. Ce sont les ordres, ceux de votre patron. »
Il y eu du mouvement pour répondre à ce rejet, l’équipe choquée que Nyobe puisse leur cacher des informations. Kyong-Hee protesta, sa main se posa inconsciemment sur le fusil qu’elle portait à l’épaule, par la bandoulière. Cillian sortit de sa torpeur ordinaire pour joindre sa voix au concert, le temps de deux battements de coeur, avant de retomber dans son mutisme. C’était beaucoup. Léa laissa passer l’averse, les poings serrés sous son menton, comme si elle n’avait pas entendu ce refus. Puis lorsque tout le monde se fut tu :
« — Bien. Appelons Smith, alors. »
Malgré tout, elle n’était pas rassurée à cette idée. Léa avait des rapports compliqués avec son patron – principalement parce que celui-ci ne pouvait pas reconnaître la plupart de ses missions. Et Smith n’était pas un employeur comme les autres : il l’avait recrutée alors qu’elle était en prison, elle avait violé un certain nombre de lois pour le rejoindre, pendant qu’il couvrait ses arrières. Elle ressentait autant de reconnaissance que de défiance envers lui. Et elle avait bien conscience qu’il la considérait comme un outil, coûteux mais sacrifiable au besoin.
Un visage apparut sur l’écran que Malékith projetait au mur. Un boxeur post-soviétique, des traits grossiers que les rides de l’âge n’avaient fait que rendre plus durs. Léa savait quelle intelligence amorale se cachait derrière ces traits, qu’on prenait pour ceux d’un simple d’esprit. Un sourire rusé décourageait cette première impression. Il portait un costume gris dans le plus pur style corporate. On pouvait y voir le logo de la EagleEye, un aigle jaune stylisé encadrant deux E soulignés d’or.
« — Fontaine, heureux de vous voir sur pied. Comment allez-vous ?
— Opérationnelle, Monsieur.
— Parfait. Et vous, Nyobe ? »
Celle-ci laissa passer un moment de silence, juste le temps nécessaire pour montrer au dirigeant tout le déplaisir qu’elle avait à lui parler.
« — Tout se déroule comme prévu, Monsieur Smith. Si ce n’est que nous faisons face à un conflit d’intérêt. Votre équipe souhaite avoir accès aux données du projet Ichor. »
Il se tourna vers Léa, qui acquiesça. Pendant un instant, elle se demanda s’il pouvait donner cet ordre. Smith, en tant que chef des opérations spéciales, n’avait en théorie aucun pouvoir sur la division scientifique. Mais au sommet de la EagleEye, le pouvoir était plus une affaire d’influence politique que de hiérarchie clairement définie. Il disparut du cadre, une voix se fit entendre hors-champ, puis il revint.
« — Fontaine, est-ce que cela est vraiment nécessaire ?
— Smith, si vous voulez qu’on néglige des pistes, c’est à vous de voir. » répondit Léa avec impatience. Elle n’avait pas le temps pour ces conneries. « — Mais si vous comptez sur nous pour trouver ceux qui ont foutu Zacarias dans le coma, il va falloir nous lâcher la bride.
— Bien. Les clés de décryptages vous ont été envoyées. Nyobe vous fera un point sur la situation. Votre clause de confidentialité s’applique aux informations que vous serez susceptibles d’entendre, vous en connaissez les termes. »
Léa se souvenait des termes comme s’ils avaient été gravés dans son crâne. Son équipe n’était pas la seule que la EagleEye employait, et l’entreprise ne réglait pas la trahison par les tribunaux.
« — Message reçu, on sera discret.
— Réglez ça au plus vite, Fontaine. D’autres tâches vont bientôt réclamer votre attention. Nyobe, nous aurons une autre discussion. Bonne journée à vous tous. »
Ce sourire et cette politesse empruntée avant de couper la communication sans attendre de réponse, tout à fait son style. Kyong-Hee tourna la lentille de son oeil unique vers Nyobe, attendant les détails sur ce qui serait peut-être son prochain jouet. La chercheuse soupira.
« — Nous sommes parvenus à construire une chaîne de neurones organiques et électroniques, puis un lobe complet qui réagit aux stimulations extérieures. Les premiers tests sur des animaux donnent de bons résultats. Nous avons pu faire remarcher un singe qui avait eu la patte tranchée par un engin agricole, en lui greffant une prothèse.
— Il marchait vraiment ? » l’interrompit fébrilement Kyong-Hee.
« — Aussi bien qu’avant son accident, après des séances de rééducations. On devrait bientôt passer aux premières implantations humaines. »
Kyong-Hee allait poser d’autres questions, mais Léa la coupa dans son élan.
« — Ça pourrait être ça comme ça pourrait être autre chose. Tout ce qui est développé sur cette île peut valoir une fortune au marché noir. Sans oublier que ces technologies pourraient finir dans les mains d’un groupe terroriste, ou criminel.
— Ah, parce que ce n’est pas déjà le cas ? » fit remarquer Nyobe d’une voix acerbe. Léa n’en tint pas compte.
« — Kyong-Hee, tu descends au sous-sol et tu examines la zone. Je veux savoir d’où ces types sont partis, et s’ils ont laissé des traces. Je doute que quoi que ce soit échappe à ton oeil, mais prends le temps qu’il faudra. On manque cruellement de pistes.
— Ces sous-sols sont immenses, et de nombreuses zones sont à accès réservé.
— Je m’occupe de ça. Cillian, tu vas devoir te salir les mains. Je veux que tu récupères un maximum d’informations sur ces mercenaires : qui sont-ils, d’où viennent-ils, leurs compétences… La totale. Si tu dois les disséquer pour ça, utilise mon ancienne chambre.
— Les NU ont récupéré les cadavres. »
Léa maugréa en sentant qu’elle allait devoir perdre le reste de la journée à soudoyer les faveurs des autorités de l’île. Elle aurait encore préféré la passer à se frapper la tête contre un mur.
« — Je m’en charge aussi. Malékith, tu passes à l’offensive. Je veux tout savoir de l’emploi du temps de chaque représentant au moment de l’attaque, ainsi que ceux de leurs principaux collaborateurs. Va aussi loin que possible sans faire sonner toutes les alarmes. Concentre-toi d’abord sur la Diamond et sur Marcus Diaz. Ce mec veut me voir morte, il ne se serait pas privé de ce prétexte. Quand Cillian en aura fini avec les corps, tu donneras les infos à ce gamin, Stéphane. Il cherchera leurs identités, ça l’occupera, et tu auras le champ libre pour bosser. Il n’a pas besoin de savoir pourquoi.
— Compris. »
Léa sortit sa vapoteuse et tira une longue bouffée, savourant cette première dose de nicotine de la journée. Le temps de réfléchir aux dernières instructions.
« — Nous avons un avantage : la personne qui a organisé cette attaque ne sait pas qu’on la cherche. Elle ne se méfie pas, peut-être même qu’elle va essayer de recommencer. Nous pouvons la prendre par surprise, mais nous devons être rapides et discrets. Donc vous en dites le moins possible et vous ne vous faites pas voir. Ne prenez pas de risques inutiles non plus, l’un des nôtres est déjà tombé. Pas la peine d’en rajouter. J’ai terminé, allez-y. »
Kyong-Hee et Cillian sortirent en premier, alertes, concentrés, heureux d’avoir enfin quelque chose à se mettre sous la dent. Malékith les suivit pour récupérer un drone, et retrouver Stéphane qu’elle avait foutu dehors pour la réunion. Léa plongea dans les données, cherchant le meilleur moyen d’obtenir ce qu’elle voulait des Nations Unies. Elle ne pouvait pas passer directement par la représentante Gauthier, qui verrouillait toute forme d’enquête indépendante. Il faudrait se montrer un peu plus subtil, et faire pression sur quelqu’un de moindre importance. Après quelques minutes, elle se rendit compte qu’elle n’était pas seule. En levant les yeux, elle put constater que Nyobe n’était pas partie avec les autres, et qu’elle la dévisageait.
« — Un problème ?
— Smith. J’ai vu comment vous lui parliez. Vous ne l’aimez pas non plus, je me trompe ? »
Léa haussa les épaules, les yeux rivés sur elle.
« — Il me paie pour faire des choses qu’il ne veut pas avoir sur la conscience. Je ne vais pas le remercier. »
Nyobe hocha la tête un sourire, puis se leva pour taper sur le bouton qui enclenchait le recyclage d’atmosphère, à côté de la porte. Elle se rassit et alluma une cigarette roulée.
« — Ce qui nous ramène à la question de votre emploi, et de vos vraies motivations. Autre chose que la soupe que vous m’avez servi l’autre soir.
— Et pourquoi mes motivations vous intéressent tellement ?
— Je ne sais pas, vous êtes un peu plus futée que la majorité des mercenaires. En tout cas, ceux que j’ai connu jusqu’ici. » répondit-elle avec un sourire qui se voulait pacifique.
Léa se replongea dans les données, sans vouloir répondre. Mais la question lui trottait dans la tête, faisant ressurgir une antique époque, et des blessures qu’elle aurait préféré oublier. Des marques gravées à chaud à la surface de sa mémoire, une douleur qui n’attendait que le moment opportun pour ressortir. Nyobe ne dit rien, comme si elle savait que la réponse finirait par arriver. Comme un noyé rejeté par les vagues sur une plage de galets. La voix de Léa sortit lentement, sans qu’elle s’en rende compte.
« — Il y a très longtemps… Vingt-quatre ans, si je ne me trompe pas. J’étais jeune, très imbue de moi-même. Je pensais avoir toutes les réponses. Je pensais que je valais mieux que tous ceux qui m’entouraient. Cela m’a conduite à envisager de faire quelque chose de très stupide, vue ma position. »
Des larmes brillaient aux coins de ses paupières, même si elle ne semblait pas les avoir remarquées. Sa gorge était rauque d’émotion et de fumée de cigarette.
« — Je n’étais pas seule. Il y avait quelqu’un avec moi. Il m’a suivit jusqu’au bout, m’a même aidée. Et pendant tout ce temps, il n’a pas cessé de me dire que c’était une erreur. Mais il était tout de même là. Il m’aimait… »
Une larme unique perla sur sa joue droite et disparut. Nyobe avait perdu son sourire au récit de Léa, elle courbait la tête dans le moins invasif des signes de compassion qu’elle avait pu trouver.
« — Il est mort par ma faute, et je me suis enfuie. Pendant longtemps, j’ai refusé de regarder en face ma propre responsabilité. J’ai préféré blâmer le monde entier plutôt que de faire preuve d’honnêteté. Cela m’a mené à poursuivre une brève carrière dans des milieux qu’une personne comme moi n’était pas destinée à fréquenter. J’ai fini dans une prison extra-territoriale à très haute sécurité, un genre de panoptique high-tech. Vous auriez une clope ?
— Bien sûr. »
Nyobe roula avec habileté une tige bien remplie et la tendit à Léa, avec son briquet en plastique. La mercenaire savoura cette bouffée de fumée, la première depuis de longs mois. Autant pour ses bonnes résolutions, mais pour une fois qu’elle avait une raison…
« — C’est là que Smith est apparu, par l’intermédiaire d’un journaliste français qui voulait écrire un livre sur moi. J’ai profité de l’impulsion électromagnétique causée par la frappe nucléaire sur la comète Kleiss-Sedan pour m’enfuir. En détruisant la prison, au passage. »
Malgré la douleur que ces souvenirs faisaient remonter, Léa ne pouvait s’empêcher d’avoir une note de fierté dans la voix. Cette prison avait été un véritable enfer, née du génie dément d’un technocrate psychopathe. Lorsqu’elle en était sortie, il ne restait plus que les murs d’intacts.
« — J’ai rejoint la EagleEye parce que c’était la seule porte de sortie dont je disposais, le seul moyen pour moi d’avoir une vie à peu près stable, toute proportion gardée. Je ne suis pas fière de ce que j’ai fait de ma vie, et sans doute que je modifierais pas mal de choses, si je le pouvais. Mais je ne suis pas du genre à m’acharner sur ce qui ne peut pas être changé. Je fais avec mes erreurs. »
Elle passa la main sur sa joue pour essuyer la larme qui coulait. L’exosquelette médical mal ajusté sous ses vêtements rendait le geste saccadé et maladroit. Du moins c’est ce qu’elle choisit de croire. Nyobe lui posa la main sur l’épaule.
« — Vous vous battez contre vous-même. Vous êtes incapable de vous pardonner ce que vous avez fait. Et cette vie, ces blessures, c’est un moyen de vous sanctionner. De payer pour toutes ces fautes que vous ne parvenez pas à oublier. »
Léa repoussa la chercheuse d’un coup d’épaule et d’un regard hostile.
« — D’où est-ce que vous sortez ces conneries, d’un film ? »
Elle se leva brusquement, écrasa la cigarette sur la table et marcha vers la porte. En l’ouvrant, elle regarda Nyobe avec une colère qui n’avait eu besoin que d’un prétexte pour s’exprimer. Elle retint à grand peine une envie de violence que la combinaison aurait de toute façon rendu incertaine.
« — Je ne veux pas de votre compassion. Je suis bien assez forte pour me débrouiller toute seule. Et ce sera encore le cas quand je partirai d’ici. »
Sans se retourner, Nyobe tira une longue bouffée qui voila les néons au plafond. Elle laissa passer le temps jusqu’à ce qu’il devienne insoutenable.
« — C’est à vous de voir, Léa. Mais on dirait que vous en avez beaucoup sur la conscience.
— Ça ira, j’ai les épaules larges. » répliqua-t-elle en sortant.

Chapitre 6Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 6

Aigle Englouti : Chapitre 6

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Kyong-Hee dut frapper la crosse de son arme deux fois dans la porte pour réussir à l’ouvrir, la faisant grincer sur ses gonds rouillés par l’humidité salée de l’océan. L’odeur de moisissure rance planait au sol, les parois de tôle étaient fixées par de gros rivets d’acier. Personne ne descendait jusqu’ici, à part les quelques techniciens chargés de la maintenance de la coque, du dessalage de l’eau potable ou de l’alimentation électrique. Et encore, ils ne se concentraient que sur quelques parties bien précises des kilomètres de galeries qui courraient sous la surface de l’océan. D’après les plans que Malékith avait sortis des bases de données, il n’y avait pas de meilleur endroit pour se cacher sur l’île.
En sortant de la cage d’escalier, la Coréenne alluma la lampe sous le canon de son fusil et la pointa vers l’obscurité. Des rats s’enfuirent devant ses pieds. Les sous-sols en étaient pleins, ils s’étaient infiltrés dans les cales des porte-conteneurs. Ceux assez malins pour survivre aux scans et à la désinfection trouvaient refuge dans les galeries, où ils se multipliaient, et remontaient parfois piller les réserves de nourriture. Il aurait fallu les exterminer pour éviter les maladies, mais le conseil ne parvenait pas à s’entendre sur ce sujet.
Kyong-Hee sortit son téléphone et commanda à son oeil de magnifier les contours des objets autour d’elle. Attentive au moindre bruit, elle parcourut rapidement le couloir, ouvrant des écoutilles sur des locaux de stockage vides, ou remplis de matériel de réparation. Le manque de lumière commençait à l’agacer. Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne, elle s’accroupit et sortit de son sac un gros amplificateur de signal, dont elle déploya les antennes. Son oreillette crachota avant que la liaison ne se stabilise.
« — Mal’, t’es là ?
— Cette chère Kyong-Hee, toujours un plaisir ! Comment ça va, c’est sympa en bas ? »
Elle parcourut du regard le couloir avec un sourire.
« — Froid, humide, et ça pue. Pourquoi, tu veux venir ?
— Ça ira, je suis bien dans mon fauteuil.
— Tu m’étonnes… Bon, j’y vois rien ici, envoie-moi de la lumière, s’il te plaît.
— Laisse-moi une minute. »
Un bourdonnement s’échappa du plafond, puis des globes s’allumèrent à intervalles réguliers, les uns après les autres, alors que Malékith enclenchait l’éclairage des différentes sections.
« — Voilà. Qu’est-ce que vous feriez sans moi, hein ?
— On se battrait à l’ombre, quelle question. »
Elle coupa la communication et se releva, le sourire toujours aux lèvres. La gamine était sympa, et avait une joie de vivre qui manquait au reste de l’équipe. Kyong-Hee était contente de l’avoir avec elle. Sans parler de sa compétence évidente.
Après un bon kilomètre de couloirs sales, elle trouva enfin ce qu’elle cherchait. Derrière une grossse cuve de gasoil, un espace avait été libéré en déboulonnant des parois. Des gens avaient vécu ici. Plusieurs sacs de couchage auto-gonflants étaient roulés dans un coin, à côté de sacs en plastique remplis d’emballages de rations de survie. Deux autres sacs avaient été bien fermés, et en s’approchant, Kyong-Hee sentit pourquoi : l’odeur d’excrément traversait même la barrière stérile. Un radiateur d’appoint, une lampe et du nécessaire de cuisine étaient rangés dans un sac de sport. De nombreuses personnes, toute une équipe, avaient passé un long moment dans ce trou à rat. Un peu plus loin, elle trouva une pile de livres et de revues. Elles étaient écrites en caractères arabes et cyrilliques. Un Coran et une Bible reposaient en-dessous.
De toute évidence, ceux qui avaient vécu ici comptaient revenir récupérer leurs affaires. Mais l’échec de leur mission dans la tour les en avait empêché. Pourtant, Kyong-Hee avait entendu que certains avaient pu fuir le laboratoire. Ils auraient dû repasser pour effacer leurs traces. Qu’est-ce qui avait cloché ?
Elle balaya le sol autour d’elle et vit enfin une piste. Une tâche de sang séchée, presque invisible sur la rouille. Il lui fallut toute la puissance de son optique pour la déceler. Elle s’approcha et en vit une autre. En suivant ces traces, elle contourna un pan d’acier et trouva dans l’alcôve le corps recroquevillé d’un homme en tenue de combat.
« — Mal’, préviens les autres. J’ai trouvé un corps. Probablement le type qui s’est enfui l’autre jour. »
En y regardant plus près, elle constata qu’il tenait dans sa main un injecteur à usage unique. Probablement un antalgique, ou un antiseptique. Ça ne lui avait pas servi à grand chose.
« — Au moins, Cillian n’aura pas à faire des pieds et des mains pour accéder aux autres. D’ailleurs, où en est ma couverture ?
— Tout baigne, la chef est passée voir ce type des Nations Unies, Casey. Officiellement, tu regardes ce qui cloche dans l’alimentation du poste de contrôle. J’ai simulé quelques surtensions pour rendre ça crédible.
— Parfait. Envoyez-moi quelqu’un, on doit remonter ce corps pour bosser.
— Reçu. »

*

Une fois le corps dissimulé, Cillian se mit au travail. Sans un bruit, comme toujours. L’Irlandais ne laissait que rarement un mot s’échapper hors de son épaisse barbe rousse, et jamais sans une bonne raison. Non pas qu’il se sentit particulièrement misanthrope. Mais la parole était une chose précieuse, selon lui, elle ne devait pas être gâchée en vain. Ne parler que lorsque c’était utile représentait une marque de respect envers ses interlocuteurs. Et puis, on l’écoutait plus attentivement.
Pourtant, il y avait une personne avec qui il aurait aimé parler. En y pensant, il vérifia les constantes vitales sur l’affichage tête haute de ses lunettes. Zacarias était stable. Indéniablement et désespérément stable. Ses blessures régénéraient bien, son cerveau montrait des signes de vie, mais il ne voulait toujours pas se réveiller. Cillian devait bien l’admettre, le géant colombien lui manquait. Il n’y avait pas de meilleur partenaire aux cartes, d’autant que Kyong-Hee était mauvaise perdante. Et il lui devait la vie, plus d’une fois. Le médecin aurait aimé réussir à payer sa dette.
Ses mains avaient travaillé toutes seules, comme d’habitude. Il préleva l’échantillon sanguin pour une analyse de l’ADN. Les cheveux et la salive étaient bien trop faciles à falsifier. Les empreintes digitales avaient été brûlées à l’acide, peu de temps avant l’opération, elles ne seraient d’aucune aide. En scannant le corps, il découvrit qu’il avait subi de nombreuses opérations chirurgicales. Certaines zones du cerveau avaient été modifiées pour rendre le mercenaire ambidextre, un implant que Cillian croyait n’être qu’au stade conceptuel. Son visage avait été reconstruit, de manière rudimentaire, sans doute lorsqu’il était plus jeune. Le reste du corps montrait de discrets renforts musculaires et osseux. Il avait fallu la puissance dévastatrice de trois fléchettes accélérées magnétiquement pour venir à bout de lui. Cillian était impressionné, et un peu envieux, il devait l’admettre.
La porte s’ouvrit sur le visage de Léa. Elle semblait frustrée, et ses mouvements trahissaient sa gêne. Elle mourrait d’envie de se débarrasser de son exosquelette, de toute évidence.
« — Cillian, tu as du nouveau ?
— J’ai presque terminé. »
Il plaça la fiole de sang dans une unité automatisée, où l’analyse débuta. Pendant ce temps, il confia à Léa une tablette sur laquelle il avait enregistré toutes les données recueillies. Elle la parcourue en hochant la tête, un sourire appréciateur aux lèvres.
« — Beau travail. C’était un vrai tueur, regarde cette liste d’implants !
— Oui. Il vous a échappé.
— Et donc ? » répliqua-t-elle en le dévisageant.
« — Relation de causalité. Il était bien équipé. »
Il fallu quinze secondes à Léa pour comprendre que c’était ce que Cillian considérait comme une tentative d’humour. Et ça la déstabilisa d’autant plus. Elle ne se doutait pas que l’Irlandais était équipé pour.
« — Combien de temps pour l’empreinte ADN ?
— Dix minutes.
— Tu pourrais régler ce truc en attendant ? J’ai l’impression d’étouffer… »
Il lui prit la tablette des mains et en tira un long câble, qu’il brancha sur une prise au niveau de la nuque, juste au-dessus du bloc énergétique de la combinaison. L’exosquelette était construit à parti d’un modèle de l’armée américaine, mais intégrait un module de bridage, de sorte qu’on ne pouvait pas s’en servir pour éclater un mur à coups de poings. Il était bardé de capteurs mesurant l’activité physique du porteur, et pouvait si nécessaire injecter des médicaments dans le flux sanguin, en cas d’urgence – Léa avait déconnecté cette option pour éviter les conflits avec son implant amphétaminique.
« — Vous n’en avez plus besoin. »
Il verrouilla la porte de la salle pendant qu’elle s’allongeait sur le dos, dans le lit voisin du cadavre. Tout d’abord, il déconnecta et enleva l’alimentation dans le dos. Cinquante kilos d’armature entravaient à présent les mouvements de la mercenaire. Puis il ouvrit les renforts des bras et des jambes, et enfin ceux qui verrouillaient le corps. Les capteurs se rétractèrent dans leurs logements, et Léa put se relever. Elle le remercia en hochant la tête.
« — Il reste des lésions internes, ne forcez pas pendant un mois.
— Bien sûr, je vais sagement rester derrière un bureau, comme d’habitude. »
Lorsque l’analyse fut terminé, Cillian enferma l’échantillon dans un sac stérile, et téléchargea le code génétique sur la tablette. Il effaça toute trace des copies locales et la rendit à Léa. Elle regarda la séquence avec un oeil appréciateur, quand bien même elle n’y comprenait pas grand chose.
« — On va enfin savoir contre qui on se bat. »

*

« — Ce mec est syrien ! »
Malékith lâcha l’info comme un pavé dans la mare, en soignant son effet. Le reste de l’équipe attendit patiemment qu’elle continue. Ils s’étaient de nouveau rassemblés dans le poste de contrôle, après avoir viré Stéphane une fois de plus. Il avait tenté de laisser un mouchard dans un des ordinateurs mais l’opératrice l’avait trouvé rapidement. Nyobe était arrivée en retard, prétextant une phase critique dans l’avancée de son projet. Voyant que le suspense tombait à plat, Malékith reprit.
« — Il s’appelle Ali Al-Misri. J’ai trouvé – enfin, le gamin a trouvé – son nom dans un fichier d’Europol. Il a d’abord participé à la première guerre civile syrienne dans les troupes gouvernementales, puis il a fait la seconde dans l’Armée de Libération, contre les islamistes de l’EIS. Cinq ans plus tard, on le retrouve dans le Caucase, en train de faire le tampon entre les indépendantiste et l’armée, pour le compte de la Russie. Il disparaît après le soulèvement de Grozny en 2029. Et le voici, sur Odyssée.
— Il y avait du matériel militaire de fabrication russe dans la planque au sous-sol. Du récent, de bonne qualité. Et les types qui nous ont attaqué sur le quai étaient organisés comme un commando d’élite de l’armée. » mentionna Kyong-Hee. Elle tapa dans le paquet de bidîs de l’Indienne comme s’il lui appartenait. Celle-ci ne s’en formalisa pas.
« — Vous pensez que le gouvernement russe voudrait s’attaquer à nous ? Dans quel but ? Et qu’est-ce que ça a à voir avec les recherches que nous menons ici ? » demanda Nyobe.
« — Hégémonie économique et technologique, conflit latent avec la Chine et les USA…
— Non, ça colle pas, » l’interrompit Léa. « — La Russie finance déjà Odyssée, alors quel intérêt ? Et puis aucun gouvernement n’investit dans les implants qu’avait ce mec, aucun n’en a les moyens. Il a dans le corps des prototypes bien en avance sur tout ce que j’ai vu, d’une bonne décennie. Qui sont les seuls, sur cette île, à avoir ce genre de moyens, et à engager des mercenaires comme nous ? »
Il n’y avait que deux réponses possibles : Diamond ou Northwind. Autrement dit, Marcus et Irina. Alors qu’elles s’entendaient pour mettre la main sur les formidables ressources minières de l’Antarctique, les trois multinationales lançaient en sous-main leurs soldats les uns contre les autres, laissaient des cadavres dans leurs sillages, pour une domination totale. Léa et son équipe n’avaient aucun alliés sur Odyssée, ils devaient se débrouiller seuls.
« — Mal’, trouve-moi des infos sur l’activité de Diaz et Doubinski depuis qu’ils sont arrivés sur l’île. Je suis à peu près certaine que ce sociopathe est responsable de l’attaque, mais on ne peut pas écarter de pistes. Je vais les trouver et leur faire cracher le morceau. Kyong-Hee et Cillian, vous restez en couverture.
— Tu veux pas qu’on reste avec toi ? » demanda la Coréenne.
« — Non. C’est personnel. »

*

Léa descendit jusqu’au milieu de la tour. Sous l’ombre de la corolle et les quartiers résidentiels des cadres, on cultivait en serres des plants génétiquement modifiés. Sur dix étages, il n’y avait que du verre et des bacs de plastique recyclés dans lesquels poussaient des agrumes, des tomates ou des pommes, gros comme des melons. Des grappes de courgettes et de fraises montaient jusqu’au plafond. L’air était très chaud et humide, et des diffuseurs déversaient une fine bruine enrichie en nutriments qui donnait à l’eau une couleur rouille. Des dizaines d’ouvriers s’occupaient des plantes, les corps recouverts de combinaisons stériles, de charlottes et de masques en carbone. Elle ne s’embarrassa pas de cet accoutrement.
Au détour d’une paroi transparente, elle vit deux silhouettes cachées par la brume. En face du vide entre la tour et le pilier central, juste en-dessous de la corolle. La discussion semblait animée, mais le bruit des gicleurs et des conversations l’empêchait d’entendre. Léa appuya son oreillette et ouvrit la ligne.
« — Malékith, qu’est-ce que je dois savoir ?
— Diaz est là depuis quatre mois, et à part terroriser quelques ouvriers, il n’a pas fait grand chose. La Diamond le tient en laisse, très serré. Doubinski a un peu plus de marge. Elle est arrivée il y a un mois, mais elle a déjà signé plusieurs gros contrats, et elle met la pression sur ses scientifiques, un vrai tyran de ce qu’on dit. »
L’intuition commença à assembler les données les unes avec les autres, comme si elles défilaient devant les yeux de Léa. Les faits s’ordonnaient, se croisaient.
L’ascenseur.
Les communications brouillées.
Les coupures de courant.
L’équipe dans les souterrains.
Le mercenaire syrien travaillant pour des russes.
« — Passe-moi Nyobe.
— Oui Léa, qu’y a-t-il ? » demanda la voix de la chercheuse dans l’oreillette.
« — Quelle est l’échéance de prévision d’un impact depuis la ceinture orbitale ?
— Attendez… Les modélisations les plus performantes permettent de prévoir à quarante jours maximum, en ne prenant en compte que les astéroïdes les plus massifs. Au-delà, le nombre d’objets est trop élevé pour qu’on puisse savoir avec précision quand l’un d’eux va tomber.
— Alors comment expliquez-vous qu’un de ces cailloux ait pu vous prendre par surprise le soir de l’attaque ? »
Sans attendre de réponse, elle avança en sortant son arme de son holster. Ses pas assurés, sa détermination renouvelée, elle savourait avec grand plaisir ce corps qui lui avait semblé être un fardeau ces dernières semaines. Elle éprouvait encore une gêne en bas du dos, mais toute sa précision était de retour. Elle se sentait bien. Elle se sentait fonctionnelle.
Pas le moment de faire dans la finesse. Elle leva l’arme, pointée bien droit vers Irina Doubinski, et entra dans la baie panoramique. Marcus la vit avant qu’elle ne passe la dernière porte de verre. Il sortit un gros revolver de sa poche et le tendit en face d’elle.
« — Me tente pas, l’oiseau. Surtout ne me donne pas une bonne raison.
— La ferme, Marcus. Ça ne te regarde pas, écarte-toi. »
Son air de mâle alpha et sa rage nickelée, tout ça donnait envie à Léa de lui en placer une dans la tête. Juste pour calmer ses nerfs. Mais elle devait rester concentrée sur la bureaucrate russe qui faisait une magnifique performance de stupeur, soigneusement orchestrée. Ça ne prendrait pas.
« — Bordel Fontaine, on est en terrain neutre, il y a des caméras partout. Ne nous fous pas tous dans la merde.
— Cette femme a envoyé deux équipes pour attaquer mes chercheurs, et un de mes hommes est dans le coma. Ça te mettrait pas en rogne, ce genre de chose ? »
Sans cesser de la tenir en joue, Marcus se déplaça sur le côté pour avoir Irina dans son champ de vision. Son regard passait d’une femme à l’autre alors qu’il prenait la mesure de la situation.
« — Doubinski ? Enfin, dites quelque chose ! Vous n’allez pas la laisser vous accuser comme ça ! »
La directrice leva les mains avec un sourire, comme si elle ne voyait pas du tout de quoi Léa voulait parler. C’était presque convaincant.
« — De toute évidence, cette chère Léa est en plein délire. Sans doute le stress de son agression. Ma chère, vous n’auriez pas dû revenir aussi vite en service.
— En plein délire, hein ? Nous avons retrouvé le corps d’un de vos mercenaires dans la petite planque que vous aviez aménagé, chargé à ras bord de biotech de combat. Vous avez profité des tirs du canon pour les faire monter jusqu’à notre étage, alors que les communications étaient brouillées. Marcus, tu penses vraiment que je peux la laisser partir ? Qu’est-ce que tu ferais, à ma place ? »
Elle voyait dans ses yeux le doute qui s’installait. Peut-être qu’elle avait tenté de lui vendre les secrets de la EagleEye, peut-être que c’était pour ça qu’ils s’étaient retrouvés ici. Mais à présent il voyait que le prix était trop élevé. Marcus était une brute sans scrupules, mais il était loin d’être idiot. Il n’allait pas sacrifier l’accès de la Diamond à Odyssée pour une alliance incertaine. Il jeta un coup d’oeil à Léa, puis baissa son arme.
« — Doubinski, si vous n’avez rien à vous reprocher, vous devriez la suivre. Au moins le temps que la sécurité examine les preuves. » dit-il à Irina. Celle-ci avait perdu son sourire diplomate et semblait vouloir le clouer au mur de verre du regard.
« — Pauvre imbécile. »
Avant que Léa ne puisse réagir, elle leva sa main droite, tenant un cylindre étroit et noir pour le lancer sur eux. La mercenaire eut juste le temps d’hurler.
« — Ky ! »
La vitre éclata derrière eux et le bras d’Irina fut violemment jeté en avant dans une gerbe de sang. Elle laissa tomber la grenade, qui roula de manière erratique pour se coincer sous le bac d’un gros plan de tomates. L’explosion projeta des éclats de verre brisé et des mottes de terre dans toute la pièce, Léa et Marcus tombèrent au sol, chaque parcelle de peau saignant de micro-coupures. Lorsque le choc se fut dissipé, Irina avait disparu.
« — Kyong-Hee, tu l’as vue ? »
De l’autre côté du vide, l’artilleuse remettait son fusil long en bandoulière et descendait déjà les escaliers.
« — Elle va vers le sous-sol ! Merde, désolé chef, je l’ai juste eu au bras. Je crois qu’elle veut atteindre les bassins de maintenance.
— Bien, rejoins-moi en bas. »

Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 7

Aigle Englouti : Chapitre 7

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Elle commença à courir, d’abord à petites foulées pour se remettre du choc. Puis de plus en plus vite. Les ascenseurs étaient tous occupés et il y avait un monde fou dans les coursives et les cages d’escaliers. Plusieurs fois, elle renversa des chercheurs, laissant derrière l’éclat de bris de verre et de jurons lâchés dans son sillage. Ce n’était pas la peine de se presser pourtant. Irina ne pouvait pas atteindre les quais avant que la sécurité ne soit alertée. Le seul moyen pour elle s’enfuir était de voler l’un des sous-marins utilisés pour les réparations de la coque. Leur autonomie était limitée, mais elle pourrait toujours s’éloigner assez et être récupérée par un navire à proximité. On atteignait rarement une position comme la sienne sans plan de secours.
Malékith suivait Léa à la trace sur le plan d’Odyssée, ouvrant les portes devant elle, corrigeant sa trajectoire au besoin. Les couloirs se vidaient alors qu’elle descendait, jusqu’au hall d’entrée qu’elle ne fit qu’apercevoir. Un ouvrier la regarda passer, l’air complètement halluciné. À la réflexion, avec le visage en sang et l’arme à la main, elle devait avoir l’air d’un monstre échappé d’un cauchemar. Elle chassa les gouttes qui lui tombaient sur les yeux et descendit encore un escalier pour se retrouver dans la cale, où elle s’arrêta, essoufflée. Le relais qu’avait posé Kyong-Hee traînait encore au sol, devant la porte.
« — Malékith, où je suis ?
— À cinq cents mètres des bassins. Mais il n’y a pas de chemin direct, tu vas devoir passer par la salle des transformateurs. Droit devant toi, quatrième à droite. »
En traversant le couloir, Léa maudit son manque de contrôle. Chacun de ses pas faisait résonner l’acier comme une cloche, décourageant toute forme de discrétion. Elle fit mentalement le compte de ses ressources. Deux chargeurs de quatorze fléchettes et son couteau, un corps à moitié en rade, et un implant chimiquement désactivé. Pas idéal. Elle entra dans la salle, une cathédrale en replis de métal, qui montait jusqu’au dessus du niveau de la mer. Des dizaines de transformateurs étaient rangés sur des étagères monumentales, couvertes de givres. Léa respirait au travers de sa main pour filtrer la vapeur gelée qui s’échappait des unités réfrigérantes. Un bourdonnement assourdissant régnait dans la pièce, et mettait à l’épreuve ses oreilles encore faibles après l’attaque. Si elle avait été face à un groupe entraîné, dans ce champ de tir, Léa n’aurait pas été confiante. Face à une sexagénaire sans expérience et blessée, ça allait être du gâteau.
La première rafale s’écrasa à ses pieds, la seconde remonta à sa droite. Elle se jeta sur le côté avant que la troisième n’éclate la glace, là où elle se trouvait. Elle glissa jusqu’à un coin de métal qui la frappa durement dans le dos, lui arrachant un cri de douleurs étouffé. Se relevant, elle se mit à couvert alors que les balles continuaient à pleuvoir à trois mètres d’elle.
Retour au point de départ. Apparemment, Irina avait trouvé une cache d’arme, sans doute laissée là par ses mercenaires. Deuxièmement, elle ne savait pas s’en servir. Si elle avait attendu un peu plus longtemps, si elle avait eu un peu plus d’expérience, Léa aurait été répandue sur le plancher. Mais elle disposait d’un bon point de tir, surélevé, avec une ligne de vue bien dégagée. Léa cracha en se relevant, essuya à nouveau le sang sur son visage et risqua un oeil derrière le transformateur. Elle ne s’était pas trompée. Le tout était à présent de savoir ce qu’Irina avait en réserve pour l’empêcher d’avancer.
Elle couru d’un bloc à l’autre, restant le moins longtemps possible à découvert. Léa avait un avantage : quelqu’un d’entraîné aurait essayé de prévoir ses déplacements, ce qui n’était pas très difficile vu la configuration géométrique de la salle. Un bon tireur d’élite aurait même pu l’abattre avant qu’elle ne se mette à courir. Mais Irina ne savait pas la lire, elle en était réduite à garder les yeux grands ouverts, à l’affût du moindre mouvement. Il suffisait simplement de la déstabiliser un peu.
« — Mal’, trouve-moi son numéro et mets moi en ligne avec elle.
— Tout de suite. »
Après un instant, il y eu une tonalité d’attente dans l’oreillette, très pré-millénaire. Puis une voix russe décrocha.
« — Qui est-ce ? Je suis occupée là.
— Vous devriez lâcher ce truc, Irina, vous allez vous blesser. » répondit Léa d’un ton acide.
Elle pointa son arme sur un transformateur et tira deux coups, faisant exploser son sommet dans une gerbe d’arcs électriques. Une rafale vint frapper le point qu’elle venait de dégommer, un tir réflexe, complètement aux fraises. Elle avança encore de cinq bons mètres.
« — Vous voyez, vous faites n’importe quoi. Vous devriez laisser la place à des professionnels. Des vrais, je veux dire, pas les clowns à deux mains gauches de l’autre soir.
— Fermez-la Fontaine, ils vous ont mis en pièce et je vais finir le travail. »
Léa éclata un autre transfo et Irina réagit à l’identique. La mercenaire entendit un juron dans l’oreillette, le claquement d’un chargeur que l’on éjectait, un échange foireux de la part d’une main plus habituée à utiliser un stylo.
« — Alors, on a plus de munitions ? »
Avant que la Russe n’ait pu réagir, Léa ferma la distance qui les séparait. Irina essayait encore d’enfoncer la masse courbe du chargeur dans son fusil d’assaut lorsque la mercenaire sauta par-dessus la barricade de fortune et lui lança un coup de pied au visage. La Russe roula au sol, lâcha son arme et se releva dans un seul mouvement. Léa pointa son arme sur elle avec méfiance. Ce n’était pas le mouvement d’une novice. Et Irina arborait un sourire vorace sur ses lèvres.
« — Allez quoi, Fontaine, vous vous dégonflez ? »
Léa resta à bonne distance, le temps de voir ce que la Russe avait pu récupérer. Un sac de sport était ouvert sur le sol, débordant de munitions pour plusieurs type d’arme, ainsi que deux pistolets et ce qui semblait être un fusil à canon scié. Il y avait là de quoi prendre d’assaut une petite forteresse, et Léa fut soulagée qu’Irina n’eut pas su se servir correctement d’une arme à feu.
Son moment d’inattention lui fut fatal. Son arme avait bougé, pas plus de deux centimètres, mais c’était suffisant. Irina lui sauta dessus, détournant le canon de la main gauche, plaquant son bras droit sur sa gorge pour la faire tomber au sol. Léa eu juste le temps de voir le trou net laissé par la balle de Kyong-Hee dans l’avant-bras, déjà cicatrisé. Le pistolet électromag résonna en heurtant l’acier, avant le choc sourd des deux corps qui s’effondraient ensemble. Elle prit le plus gros de la chute dans la tête, affaiblie par ses blessures et le bourdonnement incessant des transformateurs. Et son champ de vision éclata en une floraison d’étoiles quand Irina lui plaça deux directs dans le nez, qui se brisa dans un craquement de bois sec. La Russe se releva, pensant l’avoir étendue pour de bon.
« — Vous m’excuserez, j’ai un sous-marin à prendre. »
Elle disparut en courant par une coursive. Léa flottait dans un voile de douleur et de rage, contre lequel elle lutta pour reprendre ses esprits. À tâtons, elle trouva son arme et s’appuya dessus pour se relever. Elle avait envie de voir cette salope crever, de lui vider un chargeur dans le ventre. Après, peut-être qu’elle la découperait en morceau pour trouver comment elle avait pu réparer son bras, et d’où elle sortait une technique de combat pareille.
Se remettre debout lui arracha un cri de douleur animal. Irina lui avait enfoncé ses genoux dans le ventre en lui tombant dessus, juste sur sa blessure. En boitillant, elle partit à sa poursuite. Elle la rejoignit cent mètres plus loin, dans un petit hangar mal éclairé par quelques globes disposés ça et là, où on avait trouvé la place. Des sous-marins aux corps disproportionnés et aux bras atrophiés, peints en jaune et couverts d’inscriptions japonaises, pendaient au plafond, accrochés à des pinces de largage. Irina était penchée sur une console, et l’un des engins tombait à l’eau.
« — Irina, restez où vous êtes ! »
Elle pointa son arme, mais le sang dans ses yeux et la douleur de son nez l’empêchait de voir clairement ce qu’elle visait. Irina s’en rendit compte, et marcha tranquillement vers le submersible.
« — Vous n’êtes pas dénuée de qualité, ma chère Fontaine. Je dois bien admettre que j’admire votre acharnement, sans parler de vos indéniables qualités dès qu’il s’agit de faire exploser des choses. »
D’un bond, elle atterrit sur le sous-marin, dont elle déverrouilla l’écoutille. Elle tenait son bras droit serré contre son corps avec précaution.
« — Hey, vous savez quoi ? Oublions toute cette histoire. Après tout, c’est juste du business, n’êtes-vous pas d’accord ? Si d’aventure vos employeurs actuels ne vous satisfaisaient plus, je pourrai sans doute vous trouver un poste à votre mesure. Sur ce, bonne journée ! »
En hurlant de rage, Léa vida son chargeur en direction de l’engin, mais les fléchettes ricochèrent sur un blindage prévu pour résister à la pression du fond de l’océan. Ça ne l’arrêta pas. Elle rechargea et tira encore. Rechargea. Tira. Et continua alors que son dernier chargeur était vide, et que le bouillonnement du bassin se réduisait à quelques bulles éparses.
« — Malékith, elle s’est échappée ! Je veux que tu la suives. Envoie-lui tes drones, et colle lui un missile dans les dents dès qu’elle refait surface !
— Je ne peux pas, elle navigue trop profond. Les radars des drones ne sont pas conçus pour traquer des sous-marins, j’ai aucune idée d’où elle va ressortir. »
Léa inspira profondément, voyant que ses mains tremblaient comme des feuilles.
« — Trouve une putain de solution ! »

*

L’avion fit un premier passage autour de la tour, affolant tous les détecteurs autour du dôme du canon. Le pilote se la jouait. Puis il revint vers le groupe qui l’attendait sur la plate-forme d’atterrissage, au-dessus de la cime des arbres. Après une grande boucle pour reconnaître le terrain, l’aéronef amorça son approche. Ses ailes basculèrent pour orienter ses réacteurs à la verticale. Comme un énorme insecte volant, il se posa en un seul mouvement fluide. Après les minutes nécessaires au refroidissement des moteurs, une passerelle se déplia et permit à trois hommes d’en sortir. Le premier portait un costume gris clair sous une veste en cuir, les deux autres le suivaient en tenues de camouflage. Il portaient chacun le même fusil court que Kyong-Hee, ainsi que des paires de lunettes intelligentes. Léa s’avança à leur rencontre, son visage était défiguré par un hématome et une montagne de pansements.
« — Smith. Vous avez fait vite.
— Nous avons eu un bon courant en direction du Cap. Alors… Tout ne s’est pas déroulé comme prévu, on dirait. »
Lorsqu’il avait appris la fuite d’Irina, Smith avait pris le premier navire pour traverser l’océan Austral. Puis il avait réquisitionné un des avions de la EagleEye et rejoint Odyssée. Le voyage n’avait pris que deux jours. Les avantages de l’autorité.
« — On peut la retrouver, Monsieur. Elle n’a pas tant d’avance que ça. Donnez-moi un véhicule et des contacts, et je vous promets que…
— Du calme, Fontaine, du calme. Je vais examiner la situation. Je dois m’entretenir avec quelque personne ici. Nous nous verrons plus tard dans votre bureau. »
Avant qu’elle ne put répondre, il fit signe à ses deux gardes de le suivre et descendit vers la forêt. L’un d’eux fit un signe de la tête à Léa en passant. Elle referma le poing sur son impatience et se laissa porter par les antidouleurs qu’on lui avait injecté deux heures auparavant. Elle sentit que Cillian lui posait la main sur l’épaule avec compréhension, tandis que Nyobe s’allumait une cigarette à côté. Sans un mot.

*

« — Ce n’est pas possible, Smith ! Enfin merde, vous n’allez pas la laisser s’en tirer comme ça !
— Calmez-vous Fontaine, et asseyez-vous. »
Dès son arrivée, Smith avait vidé le poste de contrôle de ses occupants, Malékith n’avait pas osé protester. Il y avait passé deux heures. Attendant devant la porte, Léa avait vu passer la moitié des responsables de l’île – y compris Marcus Diaz et son air moitié suffisant, moitié paumé. Elle ne comprenait pas pourquoi, mais Odyssée semblait agir au rythme de la EagleEye à présent. Ça en disait long sur le pouvoir politique que Smith pouvait déployer. Puis il avait appelé Léa et Nyobe. En entrant, elles avaient constaté que la pièce était bien garnie : en plus de son patron, Léa voyait à présent Hélène Gauthier des Nations Unies, Tovias Andréopoulos de l’EFE et – plus surprenant – Stéphane Leroy, le gamin.
Puis Smith lui avait annoncé très clairement qu’il n’allait pas poursuivre Irina Doubinski ou la Northwind, et que la mission était terminée. C’est là que Léa avait commencé à hurler. Elle frappa le poing sur la table, et il augmenta le volume en réaction.
« — J’ai dit : asseyez-vous ! »
En dix-sept ans de missions communes, Smith n’avait pas élevé la voix une seule fois. Il était plus nerveux qu’il n’en avait l’air. Léa se calma un peu et consentit à s’asseoir. Elle jeta un regard méfiant aux deux Européens à côté d’elle. La responsable des NU, elle pouvait comprendre, mais eux ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là, quel était le rapport ? Smith souffla pour retrouver son calme et reprit.
« — Bien… Comme je vous le disais, nous avons attentivement étudié la situation en compagnie des responsables des différentes organisations qui financent le projet Odyssée. Il nous est apparu qu’engager des représailles envers la Northwind serait très dommageable pour les opérations que nous menons ici et en Antarctique. Pour cette raison, vous et votre équipe allez être déployés vers une autre mission.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? On ne sait même pas ce qu’Irina voulait nous voler ! Et qu’est-ce qu’ils font là, ceux-là ? » répondit-elle d’un ton cinglant en pointant les Européens. Stéphane avait l’air d’en savoir plus qu’elle, et lui adressa un sourire à cette remarque.
« — Si vous permettez, Monsieur Smith. » intervint Andréopoulos. « — Le gouvernement européen travaille avec la EagleEye pour assurer son indépendance énergétique. Les forages du Pôle Sud sont vitaux dans ce domaine. Des forages qui dépendent de la bonne entente entre la EagleEye, la Diamond et la Northwind.
— Ça vous ne vous donne pas le droit de me faire la leçon, je ne travaille pas pour vous.
— C’est tout comme. L’Europe et la EagleEye travaillent ensemble, donc vous servez nos intérêts ici. Sinon, comment auriez-vous pu accéder à nos bases de donnée ? »
Stéphane leva la main, son sourire suffisant le rendait insupportable. Mais Léa ne pouvait pas se laisser aller à la violence en présence de son supérieur. C’était regrettable.
« — Lorsque nous avons su qu’il y avait une menace sur vos intérêts, nous avons transmis les informations à Smith, et affecté l’opérateur Kestrel à votre équipe. C’est comme ça que nous avons veillé à la sauvegarde de nos intérêts. »
Smith se leva et éteignit sa tablette avant que Léa ne réplique, pour désactiver le conflit. Il fit signe aux autres de le suivre.
« — J’ai encore des choses à régler sur place, puis nous partons. La délégation de l’EFE prendra en charge la sécurité de nos chercheurs. Et Mademoiselle Fary Nyobe, vous venez avec nous. L’Antarctique a besoin de vos talents, vous allez apprécier nos laboratoires. »
Il sortit, emmenant avec lui les deux Européens et la responsable des NU. Celle-ci semblait n’avoir été là que pour entendre les instructions, signe que les acteurs gouvernementaux obéissaient aux ordres des multinationales. Léa resta à sa place, en compagnie de Nyobe, qui n’en menait pas le large. Les grandes ambitions de la chercheuse seraient compromises par son départ, et elle ne pouvait pas y faire grand chose. Elle devrait gérer de loin, dérouter les ressources, agir autant que possible pour éviter que le continent africain ne soit oublié. Ce serait difficile. Les très riches avaient en commun cette capacité de veiller à leur argent.
Léa, quant à elle, bouillait intérieurement. On l’avait trompée, utilisée comme fusible pour prendre les coups pendant qu’elle avançait dans le noir. Zacarias ne s’était toujours pas réveillé, et Cillian commençait à douter qu’il puisse y parvenir un jour. Elle avait été blessée un peu partout, son nez cassé le lui rappelant comme une démangeaison qu’on ne pouvait apaiser. Et après tous ces efforts, on ne lui donnait pas le droit à la plus élémentaire des vengeance. Elle se sentait comme un couteau qu’on aurait tiré pour rien. Et ne parvenait pas à accepter de rentrer sagement dans son fourreau.
Elle se leva et alla jusqu’au sac de matériel de Cillian, qui gisait sous un bureau. Sous la boîte de médicament et les batteries de rechange des scanners et des instruments de chirurgie, il avait caché une bouteille de single malt, ainsi que des verres en céramique incassable. Elle en posa deux sur la table et commença à servir.
« — D’ordinaire, je ne bois pas d’alcool. » mentionna Nyobe.
« — Si tu vois une meilleure occasion, préviens-moi. J’ai pas envie d’affronter ça sobre. »
La chercheuse ne se formalisa pas de ce tutoiement soudain, compte tenu des circonstances. Au lieu de ça, elle enfila le premier petit verre et s’en resservit un autre. C’était probablement un sacrilège de tomber une bouteille d’un aussi bon whiskey de cette manière. Les ancêtres de Cillian n’auraient sans doute pas apprécié. Léa s’en foutait.
L’équipe entra dans le bureau, encore innocente, pleine d’espoirs pas encore déçus. Malékith s’assit à son bureau, prête à lancer les drones. Kyong-Hee portait son fusil en bandoulière et sa main passait inconsciemment sur la crosse. Cillian tiqua en voyant qu’on avait attaqué sa bouteille plutôt que la Northwind, mais ne fit aucun commentaire, comme d’habitude. Léa leur fit signe de s’asseoir et leur servit à tous un verre, laissant planer le doute.
« — Smith vient de me dire qu’on arrêtait tout. On repart pour le Pôle Sud dans deux jours.
— Et c’est tout ? On laisse Irina s’enfuir ? » demanda Kyong-Hee avec une tension vibrante dans la voix.
« — Ouais. Il est satisfait. Tout le monde ici est satisfait. Et personne ne nous demande notre avis… »
Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, chacun assumant le choc comme il le pouvait. Kyong-Hee posa son arme dans un coin et entreprit de démonter son optique par gestes automatiques, tandis que Malékith rapatriait le dernier drone encore en vol. Une manière de dérouter l’attention. Cillian semblait se dire qu’il pourrait bien se trouver une autre bouteille, et donc s’employait à évacuer celle-là. Dans un éclair de lucidité, il leva son verre, comme pour mettre un point final.
« — À Zacarias. »
Personne n’eut le coeur de dire quoi que ce soit d’autre.