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L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

8 mai 2014 13 h 00 min0 comments

Il y a quelques temps, la blogueuse Anne-Charlotte Husson a fait paraître sur son blog Genre! un article sur la théorie du point de vue. Cette théorie est utile en sciences humaines pour exprimer la variabilité des explications à un fait donné, selon les personnes qui en parlent. Elle peut être aussi utile pour concevoir une histoire. Voici comment j’ai essayé de m’en servir dans L’Oeil.

La théorie du point de vue (standpoint theory dans sa version originale) explique que selon les locuteurs, l’explication d’un fait peut-être différent. Par exemple, le problème du sexisme ne sera pas défini de la même manière par un homme ou par une femme. Le racisme ne sera pas expliqué de la même manière de la part d’un blanc ou d’un noir (du moins en Occident). L’expérience personnelle conditionne l’appréciation d’un fait, il n’y a pas d’observateur neutre et totalement déconnecté de ses propres péripéties.

Cela conduit à un nouveau problème. Tous les observateurs ne sont pas considérés de la même manière par les médias (au sens de « canaux de communication »). Certains sont considérés comme plus valables que d’autres, quand bien même ils n’ont pas une expérience suffisante. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des experts masculins blancs pour parler de racisme et de sexisme sur les plateaux télés, sous prétexte qu’ils sont plus objectifs. L’article cité au début décrit assez bien le problème que cela pose, je ne reviendrais pas dessus.

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Une question de pouvoir

Ce qui m’a interpellé, c’est que cette théorie parle en fait de pouvoir. Celui qui parle est celui qui possède le pouvoir de modifier l’opinion de ceux qui l’écoutent. C’est un problème pour les mouvements militants qui voient leur parole confisquée par ceux contre qui ils s’opposent. Mais cette question s’applique aussi à la création d’une fiction. Dans un récit, celui qui raconte l’histoire (le narrateur) détient le pouvoir sur le lecteur. Il choisit ce qui peut être montré, ce qui doit être expliqué, et surtout ce qui doit être passé sous silence. La suspension d’incrédulité est justement ce rapport de force qui se crée entre le narrateur et le lecteur. Le premier dit au second « Je vais te dire quelque chose, et tu vas accepter d’y croire ».

Il existe deux grands types de narrateur : interne et externe, c’est à dire « je » et « il ». Le narrateur à la première personne permet d’entrer directement dans la tête du personnage, ce qui le rend plus vivant, mais jette le doute sur sa sincérité et son honnêteté. À la troisième personne, le narrateur est plus détaché du personnage, mais on lui accorde plus de confiance car il semble impartial. Élisabeth Vonarburg en parle très précisément, avec beaucoup d’exemples, dans son Comment écrire des histoires. On peut ensuite jouer sur les différentes modalités d’écritures dans chaque domaine, mais la base est là.

Dans L’Oeil, j’ai essayé de montrer comment le pouvoir traditionnel (symbolisé par le gouvernement) était dépassé à la fois par sa base (le peuple) et son sommet (les entreprises transnationales). Il fallait donc établir l’action de ce pouvoir, pour montrer ensuite comment il se faisait dépasser. Il fallait donc montrer qui allait le dépasser et comment.

 La forme au service du fond

Ainsi, j’ai décidé que les narrateurs représenteraient ceux qui possèdent le pouvoir, de cette manière :

  • Premier chapitre : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Second chapitre : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Troisième : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Quatrième : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Cinquième : Narrateur externe (centré sur Léa), avec des interventions directe de Léa en italique
  • Sixième : Narrateur interne (dans la tête de Léa)

Cette histoire est donc celle de la conquête du pouvoir par le personnage de Léa. Les séquences à la troisième personne sont celles dans la prison, c’est à dire du point de vue du bâtiment lui-même, qui l’observe en permanence par le biais des nombreuses caméras et senseurs. François sera l’élément perturbateur qui lui donnera accès à l’information lui permettant de se libérer, il possède donc le pouvoir en début de texte. Au chapitre 5, qui est la clé de la nouvelle, Léa conquiert sa liberté en prenant l’initiative, et en détruisant tout ce qui s’oppose à elle. La plus grande part du texte est donc à la troisième personne, pour symboliser cette menace, avec des intrusions à la première personne qui montrent sa volonté. Logiquement, elle possède donc le pouvoir dans le dernier chapitre, même si les circonstances lui sont peu favorables.

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Un choix crucial

Le choix du narrateur dans un texte est donc important : il permet de décider des informations qu’on donne au lecteur, et comment on leur donne. Ce choix peut conditionner le sens qu’on veut donner à l’histoire. Un narrateur interne sera plus proche du lecteur, il transmettra plus d’émotions et de ressenti face à une situation précise. Ça marche par exemple dans Carbone modifié de Richard Morgan, car le personnage principal a une très forte personnalité (Takeshi Kovacs, dont Léa est de loin inspirée). Un narrateur externe permettra de mieux décrire l’univers dans lequel prend place l’histoire, sans s’attacher à un point de vue précis. On peut obtenir des descriptions bien plus imagées, comme dans le Neuromancien de William Gibson, où elles sont très poétiques.

Jusqu’à présent, la plupart des récits étaient écrits selon le même choix de narrateur, ou du moins avec la même personne de narration. C’est une convention qui permet l’unité du récit et évite de perdre le lecteur. Pourtant, je pense que dans certains cas, si l’histoire le permet, on peut varier sans pour autant être incompréhensible. Et cette variation peut apporter de réels indications quant à l’expérience vécue par le personnage, ainsi que l’univers où ils les vivent. J’espère en tout cas que ça a marché dans la nouvelle.

A propos de l'auteur :

a écrit 44 articles sur Ex-retis.com.

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