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« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

Ce texte a été écrit juste après la sortie de La Gratuité c’est le vol, de Richard Malka. J’étais peut-être un chouïa énervé par cette bouse à l’époque, et j’ai sans doute revu certaines de mes opinions depuis. La réalité de l’édition semble plus complexe vue de l’intérieur, surtout lorsqu’on s’écarte du domaine de la fiction. Ça reste un livre torché avec le cul par un incompétent imbu de lui-même, ceci dit.

C’est toujours pareil. T’es en soirée, ou avec des potes à un bar, et tu rencontres un humain. Comme t’es poli, t’échange des données entre gens, histoire de se connaître et tout. Forcément, comme écrire c’est à peu près le seul truc dont t’es capable dans ta vie, ya toujours cette question qui débarque.

« Et t’as essayé de te faire éditer ? »

(Sous-entendu par une vraie maison d’édition, hein, genre Gallimard ou autres, pas un truc de prolo à 100 exemplaires, ça existe pas ça.)

Summon ze dico

Je crois qu’il faut revenir en arrière. Kessidi le Larousse à ce sujet ?

Éditer
Choisir, reproduire et mettre en vente l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste (musicien, peintre, photographe, chanteur, etc.)
Fabriquer quelque chose et s’occuper de sa diffusion

Ce qui est marrant quand on nous pose cette question, c’est que la polysémie passe toujours à la trappe. On « se fait éditer », on « édite » jamais. La personne qui pose la question, à vrai dire, n’a pas la moindre idée de ce que peut être « éditer un texte ». Après des décennies de pratiques éditoriales, éditer est un synonyme direct de « mettre en vente un bouquin à la fnac ». Dans l’imaginaire collectif, nulles traces du long travail de mise en page, de correction, de graphisme et de diffusion nécessaire pour transformer un texte en livre. Toutes ces étapes restent dans la cuisine secrète de l’éditeur, dans le sanctuaire où il mène ses opérations mystérieuses qui feront de vous un de ces êtres d’exception, supérieur aux mortels, un Auteur.

En gros, quand un gens me pose cette question, je traduis par « Est-ce que tu as essayé de vendre ton âme pour obtenir des super-pouvoirs ? »

Ouais mais bon

En général c’est à ce moment là que je suis emmerdé.

Faut bien comprendre que pour l’humain en face de moi, être édité, c’est devenir un putain de dieu vivant. L’égal de Victor Hugo et tout. Même s’il n’a pas lu un bouquin depuis le lycée, on lui a appris à craindre et respecter les livres. Et il n’y a pas de livres sans éditeurs.

Peu importe que les éditeurs cannibalisent l’essentiel des revenus du livre pour ne laisser à l’auteur que des miettes.

Peu importe qu’ils impriment cent exemplaires d’un livre juste pour dire et ensuite gardent les droits dans un coin pour plus tard, empêchant l’auteur d’essayer de se trouver un nouveau moyen de diffusion. Voir même prennent des options sur l’univers et les prochains livres, empêchant donc l’auteur d’écrire quoi que ce soit à l’avenir.

Peu importe qu’ils ne donnent jamais de nouvelles à leurs auteurs, et que certains attendent toujours de savoir combien de livres ont été vendus.

Peu importe qu’ils utilisent le nom des auteurs pour sauvegarder leur business au détriment des auteurs eux-mêmes et des lecteurs. Et faire passer en force des législations à leur seul profit.

Peu importe qu’ils appliquent aux livres des DRM invasifs et restrictifs qui gâchent ou rendent impossible le fait même de lire.

Non, l’éditeur est dieu et le bouquin en rayon est son prophète. Pour le commun des mortels, il n’y a pas de possibilité d’exister dans la création littéraire sans passer par un éditeur (Et d’ailleurs, pour les responsables politiques non plus). Et comment leur reprocher ces pratiques, après tout ? L’industrie éditoriale détient un monopole (pour l’instant) à la fois économique et intellectuel, ils auraient tort de se priver.

Et si on y rajoute le oueb…

D’un point de vue un peu plus idéologique, il faut se demander pourquoi les éditeurs ont acquis un tel pouvoir. Au fond, qu’est-ce qu’un éditeur ? Une entreprise qui investit des capitaux (économiques, culturels et sociaux) afin de dégager une plus-value. L’éditeur utilise différents talents (l’auteur donc, mais aussi le correcteur, le graphiste, le maquettiste, etc.) pour créer un produit qu’il pourra vendre. Exactement de la même manière que Renault vend une voiture, il n’y a aucune différence. Et évidemment, cet investissement est coûteux. Le temps de travail est précieux et il est logique, du point de vue de l’éditeur, que l’auteur ne soit vu que comme un maillon de la chaîne. Après tout, sans l’éditeur, il n’y a pas de livre, n’est-ce pas ?

Sauf que non.

Il y a peu, j’ai commencé à caresser l’idée de m’éditer tout seul. Du coup, j’ai commencé à chercher ce dont j’aurais besoin pour y arriver. La correction c’est pas bien difficile, et la mise en page c’est plutôt sympa. La diffusion peut se faire par les réseaux sociaux. En fait, toutes les opérations qui mènent du texte au livre peuvent être maîtrisées par un auteur qui s’en donnerait les moyens, à plus ou moins court terme. Il existe un paquet de blogs pour apprendre à créer un livre, il y a des graphistes sur le net qui n’ont rien à envier aux professionnels, il y a des plate-forme de vente en ligne pour papier et ebook qui remplacent bien n’importe quel distributeur physique.

Les éditeurs possédaient une compétence exclusive. Ils ne la possèdent plus. Et à moins d’effacer Internet, ils ne la posséderont plus jamais.

Conclusage

Au final, le seul pouvoir que possèdent encore les éditeurs est une fiction (si ça c’est pas ironique) : c’est l’idée, chez les lecteurs, que les seuls vrais livres sont ceux qui ont été validés par les gardiens du temple. Et c’est un pouvoir immense, pensons-y, de persuader l’ensemble d’un marché de s’en remettre à un seul acteur. On comprend que les éditeurs soient terrifiés par la perte de leur monopole, comme le montre la grotesque campagne #Auteursendanger qui a lieu en ce moment (dont on a du mal à mesurer l’étendue de la mauvaise foi). Comme le marché de la musique autrefois, le marché de l’édition traditionnelle se sent menacé, à juste titre.

Je ne dirais pas non plus que les éditeurs sont devenus inutiles. Mais ils n’ont plus droit à cette image de faiseur de rois qui les rendaient incontournables. Désormais les éditeurs sont devenus des prestataires de service. Si leurs conditions ne sont pas favorables à leurs clients, les auteurs, ceux-ci n’ont aucune raison de faire appel à eux.

Donc maintenant, quand on me pose la question « Et t’as essayé de te faire éditer ? », je réponds « Non ». Et c’est tout. Sauf si on m’en demande plus. Et dans ce cas, j’explique posément que je refuse d’engraisser une industrie qui n’est pas capable de se remettre en question, et qui utilise les auteurs comme des vaches à lait à peine rémunérées. Et ça continuera jusqu’à ce que l’industrie de l’édition prenne acte des nouvelles conditions d’échanges des livres. Je suis intimement persuadé que les lecteurs vont changer leurs habitudes avec le temps, prendre plaisir à découvrir de nouveaux auteurs à deux clics sur Amazon (ou sur n’importe quelle autre plate-forme moins déséquilibrée).

Si l’industrie du livre ne peut pas évoluer, on la laissera sur le carreau. Sans regrets.

11 septembre 20151 commentRead More
Les Flèches de Glace, ou la fin de Léa

Les Flèches de Glace, ou la fin de Léa

Voilà, c’est fini.

Ça fait un peu bizarre de se dire que le personnage sur lequel j’ai passé un an et demi vient de disparaître. Disparaître du récit, en tout cas, je sais que je ne l’utiliserai plus. C’est ça qui est cool avec la SF, les personnages peuvent toujours revenir, mais pour le moment c’est pas prévu.

Du coup je me sens un peu triste là. Un peu orphelin d’une personne que j’ai créé et que j’ai choisi de faire disparaître.

Alors qu’est-ce qui s’est passé ?

Aigle Englouti se déroulait sur une île artificielle au large du Cameroun, Odyssée. Léa avait affronté une rivale et y avait perdu un de ses équipiers. Malheureusement, son patron avait refusé de poursuivre leur adversaire, préférant la jouer diplomate. La diplomatie n’est pas un des traits dominants de la personnalité de Léa, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle a gardé sa rancoeur et juré de se venger, un jour ou l’autre. C’est justement ce jour là que commence cette nouvelle.

Sur Odyssée, Léa avait également rencontré une chercheuse de pointe, Diana Fary Nyobe. Celle-ci avait un point de vue sur le monde qui différait radicalement du sien. Faut croire qu’elles ont réussies à s’entendre sur quelques points, puisqu’elles se sont mariées en 2042. Et dans la foulée, trois ans plus tard, elles ont adopté une jeune réfugiée palestinienne.

Et enfin, il y a le lieu. La Cidade de Nova Energia, comme un bras d’honneur jeté à la gueule de l’Antarctique. Des tours de plus d’un kilomètre de haut, dirigées par trois entreprises qui passent leur temps à se faire la guerre. Pourtant, elles ont besoin les unes des autres. Elles collaborent et s’affrontent dans le même temps et c’est un peu le bordel à tous les étages.

Cette nouvelle est un premier aperçu d’idées que j’infuse depuis les dix dernières années. Pour le moment, le résultat me semble pas mauvais. Mais ce n’est qu’un début. La fin d’un personnage n’est qu’un événement mineur dans un continuum d’interactions. Et j’ai encore beaucoup à écrire.

J’espère que ça vous plaira.

Lire Les Flèches de Glace sur le site

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19 mai 20151 commentRead More
Aigle Englouti, le retour de Léa Fontaine

Aigle Englouti, le retour de Léa Fontaine

Eh bien, ça aura été laborieux…

Résumé des épisodes précédents :

  1. Surcharge : En 2013, Léa est une jeune étudiante lyonnaise de 21 ans, qui partage sa vie entre la fac, la vie chez ses parents, et celle en compagnie de son copain, Jean. Mais tout n’est pas rose au pays de la classe moyenne insouciante et Léa a envie d’évasion. Par le plus grand des hasards, elle est également une emmerdeuse jusqu’au-boutiste avec un respect très réduit de l’existence d’autrui. Elle décide donc, après une soirée arrosée, de braquer une banque. Le casse tourne au vinaigre, Jean est tué et Léa s’enfuit vers la clandestinité.
  2. L’oeil : On retrouve cette chère Léa sept ans plus tard, alors qu’elle est enfermée dans une prison de très haute sécurité en Australie. Le gouvernement français, dissous et absorbé par l’Europe fédérale depuis, a fait d’elle l’exemple de la rigueur et de la tolérance zéro. Voilà qu’arrive un journaliste qui veut lui extirper des secrets d’états compromettants pour… bah gagner beaucoup d’argent (sans voler de slips). Après quelques discussions, ils entrent en contact avec un représentant d’une grosse multinationale qui explique à Léa comment s’évader, en profitant d’une grosse explosion thermonucléaire orbitale. Ce qu’elle fait en cramant toute la bâtisse au passage, ce qui va devenir un running-gag si ça continue. Le journaliste récupère ses informations, Léa est libre et s’engage dans la multinationale qui l’a aidée à s’évader.

Bon bon bon… Et maintenant ?

On retrouve Léa en 2037, alors qu’elle vient de passer dix-sept longues années au service de la EagleEye à mener des opérations qu’on qualifiera de peu recommandables. Ce qui n’a pas amélioré son tempérament. Elle se rend avec son équipe sur Odyssée, une île artificielle au large du Cameroun. Là, ils devront protéger une chercheuse de pointe, Nyobe, contre ceux qui voudraient lui voler ses travaux. La tâche ne sera pas facile car l’île est un véritable sac de nœuds politique, et Nyobe fait preuve d’un manque d’enthousiasme tout à fait manifeste.

Dans cette nouvelle, j’ai essayé de revenir à une structure un peu plus classique. J’étais pas à l’aise sur la première (elle manquait d’explosions et de trucs-du-futur) et la seconde est beaucoup trop chaotique dans sa construction. En même temps, c’était l’idée, mais je doute qu’elle soit si amusante que ça à lire. Pour la troisième, on a un template canonique comme on les apprend en cours de français : Mise en situation, élément perturbateur, péripéties, résolution. Bien sûr, tout n’est pas résolu à la fin (parce que le monde est pourri, et surtout parce qu’il y aura encore une suite). Mais cette nouvelle devrait être beaucoup plus facile à prendre en main.

(Au passage, je dis « nouvelle » mais elle fait 7 chapitres pour près de 22.000 mots, alors c’est plutôt une novella. Sauf que personne ne parle de novella en France, alors je dis une nouvelle. Hashtag #soumission #moutonquifaitcommetoutlemonde.)

J’ai testé plusieurs trucs dans ce texte :

  1. Léa a vieilli, elle a maintenant 47 ans et elle se retourne un peu vers le passé, pour voir ce qui l’a mené là. Elle se remet en cause et tente (enfin) de comprendre les motivations qui la poussent. Confronter ses motivations au monde qui l’entoure ne sera pas sans douleurs.
  2. Maintenant qu’elle bosse pour une multinationale, elle ne peut plus se la jouer loup solitaire comme autrefois. De nombreux personnages gravitent autour d’elle, des adjuvants, des témoins et des opposants. J’ai tenté de tous leur donner une personnalité bien distincte et je ne les pense pas trop caricaturaux.
  3. Enfin, c’est sans doute mon texte le plus politique à l’heure actuelle, toute proportion gardée (c’est pas du Dantec ou du Damasio non plus). Il s’est passé beaucoup de choses depuis notre époque à nous, et ces événements ont des répercussions notables sur le monde dans lequel vit Léa. D’autres événements qui datent d’avant notre époque continuent eux aussi à avoir des répercussions sur le monde que j’essaie de créer. Ça a été un vrai défi de garder à l’esprit tous les paramètres. Certains ont d’ailleurs été négligés, mais ils n’avaient pas une importance notable. Ils reviendront dans des suites éventuelles. Je me dois de remercier João Gabriell et Ciel d’orage pour leur aide sur cette thématique (même s’ils n’en savent rien).

Donc voilà le résultat. J’espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que j’ai eu à l’écrire. N’hésitez pas à laisser des commentaires, à m’envoyer un mail via la page de contact si vous êtes timides ou si vous avez beaucoup à dire, à suivre la page Facebook ou mon compte Twitter, et surtout à partager à ceux qui aimeront ce genre d’histoire. Les précédentes sont disponibles sur la page de téléchargement.

Commencer directement la lecture

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28 décembre 20141 commentRead More
L’oeil, retour d’expérience : du jeu vidéo à l’écriture, une scène d’infiltration

L’oeil, retour d’expérience : du jeu vidéo à l’écriture, une scène d’infiltration

J’aime beaucoup les jeux vidéos, et surtout les jeux d’infiltration. Selon moi, ils réunissent le meilleur des jeux de tir et des puzzle-game, avec en plus une dimension role-play qui permet de développer une histoire digne de ce nom. Je les trouve vraiment intéressants et immersifs, c’est pourquoi j’ai décidé d’utiliser leurs règles dans ma nouvelle L’Oeil, au chapitre 5. Je me suis pour cela inspiré de mes deux jeux préférés du moment, Dishonored et Deus Ex : Human Revolution. C’est une manière d’utiliser le game design pour servir la narration.

Adam Jensen et Corvo, respectivement personnages principaux de Deus Ex et Dishonored

Ces deux jeux présentent des personnages qui ont deux particularités intéressantes (en plus d’être des grands bruns de 35 ans, un stéréotype courant dans les jeux vidéos) :

  • Ils font partie d’un ensemble plus grands qu’eux : Adam Jensen est membre de Sarif Industries, une entreprise de biotechnologie, où il a un poste très important. Corvo est l’ancien protecteur de l’Impératrice de Dunwall, la ville où se déroule le jeu, et participe à un coup d’état en compagnie de personnes de pouvoir. Ils évoluent tous les deux au sein d’organisations qui possèdent de l’influence et des ressources à leur mettre à disposition. Ainsi, le joueur n’est pas isolé, il fait partie d’un ensemble, qu’il a envie de comprendre. Ces jeux peuvent donc créer une narration sans forcément avoir besoin d’exposer directement les idées.
  • Ils cherchent à prendre l’initiative : Ces deux personnages sont traumatisés au début du jeu par un événement qui bouleverse leur univers bien ordonné. Ils passent la plupart du jeu à chercher les raisons de ces crises (l’attentat chez Sarif Industries pour Adam, la mort de l’Impératrice pour Corvo). Après avoir trouvé la cause de leurs problèmes, ils prennent l’initiative et attaquent leurs ennemis. Le joueur a une implication émotionnelle très forte envers ces personnages. Il veut savoir ce qui va leur arriver, et comment ils vont surpasser leurs crises.

Pour arriver au chapitre 5, je devais faire de Léa ce personnage à la fois dépassé et vindicatif. Je devais dans le même temps rester dans la continuité de Surcharge, surtout au niveau de son caractère décalé par rapport à la norme. Heureusement, la vie en prison promettait d’être relativement insupportable pour elle. Je lui ai adjoint en deux chapitres une organisation autour d’elle, personnifiée par François et Smith, de manière à lui fournir la logistique nécessaire pour sortir. Les deux autres chapitres développent la tension qu’elle subit, ce qui la force à prendre l’initiative, par tous les moyens nécessaires. Le début et le milieu de la nouvelle mettent en place le décor, à la fois physique et moral, pour la scène du chapitre 5.

Contraintes fixes et mobiles

Dans un jeu d’infiltration, le joueur doit faire face à des contraintes. Ces contraintes sont tout ce qui se dresse entre lui et son objectif : le décor, les systèmes de sécurité, les objectifs intermédiaires, et les gardes. Certaines contraintes ne modifient pas leur état selon les actions du joueur, on peut les considérer comme fixes. Une tourelle à mitrailleuses de Deus Ex HR tirera si elle voit Adam, mais se désactivera une fois qu’il sort de son champs de vision. D’autres contraintes sont mobiles, elles ont une intelligence artificielle qui s’adapte aux actes du joueur pour offrir un challenge. Par exemple : les gardes qui patrouillent, puis passent en alerte et tentent de flanquer le joueur quand il est repéré. Des gardes qu’on peut abattre pour leur voler leur équipement.

Dans le chapitre 5, Léa doit à son tour gérer ces deux types de contrainte. Elle doit se prémunir de la tourelle centrale qui l’empêche de sortir, neutraliser les systèmes de sécurité, et surtout éviter les gardes qui la submergeraient. Cela m’a permis de créer une ambiance de menace, qui personnifie la prison comme antagoniste sans visage. Léa commence sans rien et s’équipe progressivement. Elle utilise les contraintes de la carte contre elles-mêmes.

wall of light

Collecte d’informations

L’information est une donnée cruciale dans les jeux d’infiltrations. Le joueur est envoyé dans une zone dont il ne sait rien, avec un vague objectif, qui changera souvent en cours de route. Pour atteindre cet objectif, il doit récupérer des informations sur la carte. Il doit apprendre quels sont les passages détournés, les itinéraires de patrouille (et les zones sûres), ainsi que les codes secrets pour débloquer des coffres et des portes. L’information, dans les jeux, peut faire changer les objectifs de mission, par exemple lorsque Corvo découvre des moyens non-létaux d’éliminer ses cibles dans Dishonored.

Léa est bien renseignée sur son environnement, après avoir passé des mois en prison. Elle doit exploiter ces renseignements, en désactivant le systèmes de sécurité. Le ressentiment qu’elle éprouve, développé durant sa captivité, la motive à agir de manière violente. Mais elle aurait pu choisir d’autres options, comme simplement couper les sécurités et assommer les gardes. Cela dit, Léa change bien d’objectif durant son évasion. Elle s’adapte aux circonstances pour détruire totalement la prison, là où elle devait seulement en sortir.

Je comptais même faire revenir Léa à sa cellule pour reprendre un autre chemin. Cela aurait pu symboliser le joueur qui recharge sa sauvegarde pour prendre un chemin différent, une pratique courante lorsqu’on tente de finir un jeu d’infiltration sans se faire repérer. Malheureusement le chapitre devenait trop long, et l’utilité de l’idée limitée. J’ai donc décidé de passer du puzzle-game au shooter, en déclenchant l’alarme de la prison.

Dans Deus Ex HR, on peut pirater des ordinateurs pour récupérer des codes d'accès ou des informations de background

L’extracteur

L’extracteur est un personnage type de ce genre de jeu. C’est le personnage secondaire qui amène le joueur sur le lieu de son infiltration, puis qui l’exfiltre à la fin de la mission. Ce personnage a généralement un lien très fort avec le joueur, il est un de ceux avec qui il discute le plus. Le joueur doit avoir confiance dans ce personnage, sinon le jeu ne peut pas continuer. Dans Deus Ex HR, ce rôle est tenu par Faridah Malik, la pilote de Sarif Industries, qui est une des plus proches amies de Adam. La scène où on peut lui sauver la vie est d’ailleurs très intense émotionnellement.1. Dans Dishonored, c’est Samuel Beechworth, un navigateur, qui amène Corvo par les canaux. Il joue le rôle d’un père qui valide ou sanctionne les actes du joueur, et donne des indications sur la vie des citoyens de la ville de Dunwall.

Dans l’Oeil, ce rôle est joué par François, qui est pour cela introduit dans les chapitres précédents. J’avais besoin de développer la relation de confiance mutuelle qui s’installe entre les personnages. J’ai pour cela montré les intérêts communs qu’ils avaient, et l’aide qu’ils pouvaient s’apporter mutuellement (j’ai pensé à utiliser une romance, mais ça aurait fait doublon avec Surcharge). Ainsi, Léa sait que quelqu’un sera là pour l’extraire une fois sortie de la prison, ce qui motive sa prise de décision. Sans François pour la récupérer, l’opération aurait été trop dangereuse.

Faridah Malik, la pilote de Sarif Industries

Ce que j’ai voulu montrer dans ce chapitre, c’est qu’il est facile de reprendre les codes et les règles d’un média pour l’adapter dans un autre. Il suffit de bien déterminer les spécificités du genre, et se demander comment le rendre dans l’adaptation. Ici, j’ai tenté de présenter un ennemi sans visage, qu’on détruit en apprenant son fonctionnement, dans un univers étendu autour du personnage. C’est pour cela que j’ai eu besoin d’une longue installation au préalable. J’espère que ça a marché.

1 Je refuse que Malik meure. Hors de question. Jamais.

13 mai 20140 commentsRead More
L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

L’Oeil, retour d’expérience : narrateur et point de vue

Il y a quelques temps, la blogueuse Anne-Charlotte Husson a fait paraître sur son blog Genre! un article sur la théorie du point de vue. Cette théorie est utile en sciences humaines pour exprimer la variabilité des explications à un fait donné, selon les personnes qui en parlent. Elle peut être aussi utile pour concevoir une histoire. Voici comment j’ai essayé de m’en servir dans L’Oeil.

La théorie du point de vue (standpoint theory dans sa version originale) explique que selon les locuteurs, l’explication d’un fait peut-être différent. Par exemple, le problème du sexisme ne sera pas défini de la même manière par un homme ou par une femme. Le racisme ne sera pas expliqué de la même manière de la part d’un blanc ou d’un noir (du moins en Occident). L’expérience personnelle conditionne l’appréciation d’un fait, il n’y a pas d’observateur neutre et totalement déconnecté de ses propres péripéties.

Cela conduit à un nouveau problème. Tous les observateurs ne sont pas considérés de la même manière par les médias (au sens de « canaux de communication »). Certains sont considérés comme plus valables que d’autres, quand bien même ils n’ont pas une expérience suffisante. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des experts masculins blancs pour parler de racisme et de sexisme sur les plateaux télés, sous prétexte qu’ils sont plus objectifs. L’article cité au début décrit assez bien le problème que cela pose, je ne reviendrais pas dessus.

sarif_cyberoeil

Une question de pouvoir

Ce qui m’a interpellé, c’est que cette théorie parle en fait de pouvoir. Celui qui parle est celui qui possède le pouvoir de modifier l’opinion de ceux qui l’écoutent. C’est un problème pour les mouvements militants qui voient leur parole confisquée par ceux contre qui ils s’opposent. Mais cette question s’applique aussi à la création d’une fiction. Dans un récit, celui qui raconte l’histoire (le narrateur) détient le pouvoir sur le lecteur. Il choisit ce qui peut être montré, ce qui doit être expliqué, et surtout ce qui doit être passé sous silence. La suspension d’incrédulité est justement ce rapport de force qui se crée entre le narrateur et le lecteur. Le premier dit au second « Je vais te dire quelque chose, et tu vas accepter d’y croire ».

Il existe deux grands types de narrateur : interne et externe, c’est à dire « je » et « il ». Le narrateur à la première personne permet d’entrer directement dans la tête du personnage, ce qui le rend plus vivant, mais jette le doute sur sa sincérité et son honnêteté. À la troisième personne, le narrateur est plus détaché du personnage, mais on lui accorde plus de confiance car il semble impartial. Élisabeth Vonarburg en parle très précisément, avec beaucoup d’exemples, dans son Comment écrire des histoires. On peut ensuite jouer sur les différentes modalités d’écritures dans chaque domaine, mais la base est là.

Dans L’Oeil, j’ai essayé de montrer comment le pouvoir traditionnel (symbolisé par le gouvernement) était dépassé à la fois par sa base (le peuple) et son sommet (les entreprises transnationales). Il fallait donc établir l’action de ce pouvoir, pour montrer ensuite comment il se faisait dépasser. Il fallait donc montrer qui allait le dépasser et comment.

 La forme au service du fond

Ainsi, j’ai décidé que les narrateurs représenteraient ceux qui possèdent le pouvoir, de cette manière :

  • Premier chapitre : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Second chapitre : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Troisième : Narrateur externe (centré sur Léa)
  • Quatrième : Narrateur interne (dans la tête de François)
  • Cinquième : Narrateur externe (centré sur Léa), avec des interventions directe de Léa en italique
  • Sixième : Narrateur interne (dans la tête de Léa)

Cette histoire est donc celle de la conquête du pouvoir par le personnage de Léa. Les séquences à la troisième personne sont celles dans la prison, c’est à dire du point de vue du bâtiment lui-même, qui l’observe en permanence par le biais des nombreuses caméras et senseurs. François sera l’élément perturbateur qui lui donnera accès à l’information lui permettant de se libérer, il possède donc le pouvoir en début de texte. Au chapitre 5, qui est la clé de la nouvelle, Léa conquiert sa liberté en prenant l’initiative, et en détruisant tout ce qui s’oppose à elle. La plus grande part du texte est donc à la troisième personne, pour symboliser cette menace, avec des intrusions à la première personne qui montrent sa volonté. Logiquement, elle possède donc le pouvoir dans le dernier chapitre, même si les circonstances lui sont peu favorables.

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Un choix crucial

Le choix du narrateur dans un texte est donc important : il permet de décider des informations qu’on donne au lecteur, et comment on leur donne. Ce choix peut conditionner le sens qu’on veut donner à l’histoire. Un narrateur interne sera plus proche du lecteur, il transmettra plus d’émotions et de ressenti face à une situation précise. Ça marche par exemple dans Carbone modifié de Richard Morgan, car le personnage principal a une très forte personnalité (Takeshi Kovacs, dont Léa est de loin inspirée). Un narrateur externe permettra de mieux décrire l’univers dans lequel prend place l’histoire, sans s’attacher à un point de vue précis. On peut obtenir des descriptions bien plus imagées, comme dans le Neuromancien de William Gibson, où elles sont très poétiques.

Jusqu’à présent, la plupart des récits étaient écrits selon le même choix de narrateur, ou du moins avec la même personne de narration. C’est une convention qui permet l’unité du récit et évite de perdre le lecteur. Pourtant, je pense que dans certains cas, si l’histoire le permet, on peut varier sans pour autant être incompréhensible. Et cette variation peut apporter de réels indications quant à l’expérience vécue par le personnage, ainsi que l’univers où ils les vivent. J’espère en tout cas que ça a marché dans la nouvelle.

Créer un personnage

Créer un personnage

Suite à mon dernier article, j’ai pu avoir des discussions très intéressantes sur Twitter. Il a été notamment question des caractéristiques nécessaires pour créer un personnage, mais surtout du rôle que doit avoir un personnage dans une histoire. Voici donc un article pour montrer comment je crée mes personnages, et pourquoi.

Quel est le rôle d’un personnage ?

Un personnage est une composante quasiment indispensable d’un récit. D’ailleurs, je ne me souviens pas avoir vu une histoire qui n’en comportait absolument aucun. Le personnage sert d’accroche aux lecteurs : il doit les émouvoir, en bien ou en mal, mais surtout attirer leur intérêt. Les lecteurs doivent se demander qui il est, ce qu’il veut faire, et ce qu’il va lui arriver. Je considère que mon histoire contient des bons personnages dès lors que mes lecteurs peuvent me dire lequel ils préfèrent. Cela signifie que chacun est bien caractérisé et distinct des autres.

Voilà pourquoi, contrairement à certains intervenants de la discussion précédente, j’ai du mal à créer un personnage simplement pour qu’un trait soit représenté. Qu’un personnage soit noir, ou homosexuel, ou handicapé, ou oppresseur-mâle-blanc-cis-hétéro, n’est pas suffisant à mes yeux pour justifier son existence. Cela le devient si le personnage montre comment il conçoit sa condition, et si cette condition apporte au récit. Autrement, j’ai l’impression d’écrire pour faire plaisir à mes potes. Ce n’est pas mon objectif.

Chaque choix, et même chaque absence de choix, dans une caractéristique d’un personnage, est critique. Parce que chacune de ces caractéristiques peut suffire à motiver toute le récit, et donner de la vie au personnage. Voici donc la méthode que j’utilise pour créer mes propres personnages.

Les caractéristiques du personnage

Chaque étape ne peut être remplie qu’à condition d’avoir terminé la précédente. Le template a une forme d’entonnoir : l’étape précédente donne les informations qui seront nécessaires pour l’étape suivante.

Contexte

J’entends par contexte celui de la première « rencontre » entre le lecteur et le personnage, ce qui va permettre au premier de découvrir le second.

  • L’époque : La première étape est de déterminer le champ temporel dans lequel va apparaître le personnage. Cela ne signifie pas qu’on doit forcément écrire quelque chose se déroulant sur Terre. Mais on doit savoir à peu près à quelle période le lecteur va raccorder l’univers. La fantasy se déroule souvent dans une époque médiévale, par exemple. C’est encore plus critique en science-fiction, pour déterminer l’écart entre le commun du lecteur et l’univers créé. Le personnage ne disposera pas des mêmes possibilités s’il vit dans un futur immédiat, dans 200 ans ou dans 4000 ans.
  • La localisation : Une fois qu’on a déterminé le temps, on peut déterminer le lieu. Le personnage est-il citadin ou rural, si tant est qu’il existe des villes ? Le découvre-t-on dans une station spatiale, au fond de l’océan, ou en plein milieu du vide entre les mondes ? Est-il entouré de gens, ou absolument seul ? En sachant où il se trouve, le lecteur va se demander comment il est arrivé là, et ce qui va se produire. Un bon lieu peut en dire plus sur le personnage que toutes les descriptions.

Le rôle

  • Protagoniste : Un protagoniste est un sujet de l’histoire, c’est lui qui va permettre au lecteur de la suivre. Ce sont généralement les personnages les plus développés et les plus intéressants de l’histoire. Être un protagoniste implique d’avoir un objectif fort, une histoire qui le mène à cet objectif, ainsi que des traits de caractère qui semblent réels. Par contre, le protagoniste n’est pas toujours le personnage principal : ce n’est pas forcément lui qui décide de ce qui va se passer, mais c’est par lui qu’on va le voir.
  • Adjuvant : L’adjuvant est un personnage qui va agir favorablement par rapport au protagoniste. Il est secondaire dans la narration, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas le travailler. C’est le personnage le plus sujet aux clichés, justement parce qu’on le pense moins important.
  • Antagoniste ou opposant : Celui qui s’oppose au protagoniste et à ses objectifs. C’est lui qui donne l’enjeu du texte, la plupart du temps : un bon opposant est une raison suffisante pour justifier le cheminement du protagoniste. À ce titre, l’antagoniste doit avoir une construction tout aussi évoluée que celle du protagoniste. Il peut être le personnage principal, ses actions motiveront l’histoire et feront réagir le protagoniste.

À noter que ces rôles dans l’histoire n’ont aucune connotation morale : le protagoniste peut très bien être un seigneur noir de la mort, l’adjuvant un dragon avide de massacre, et l’antagoniste un chevalier blanc défendant un royaume. Tout n’est qu’une question de point de vue choisi par l’auteur.

Les données

On entre dans le vif du sujet de la création du personnage : maintenant qu’on sait pourquoi il est là, et ce à quoi il sert, on va pouvoir en déduire ce qu’il est réellement. Ce sera ce dont le lecteur se souviendra le plus. Par exemple, pour décrire Luke Skywalker, on peut dire que c’est un homme blanc d’une vingtaine d’années, sympathique mais un peu naïf, qui a passé sa vie dans une ferme.

  • Caractéristiques physiques : Les caractéristiques physiques sont des points de départ pour la narration, parce que les spécificités du personnage peuvent faire naître une crise. Cela regroupe la couleur de peau, de cheveux et des yeux, le sexe et le genre, les éventuels affections ou handicaps, les signes distinctifs… Aucun n’est anodin. Par exemple, si un personnage a une couleur de peau qui diffère de celle des autres personnages, ça peut être l’occasion d’introduire une origine distincte, et donc une nouvelle société.
  • Caractéristiques morales : Le personnage est-il une personne sympathique, ou un authentique connard ? A-t-il une phobie, des croyances, des convictions politiques ? Se bat-il pour quelque chose, se cherche-t-il une cause, ou ne vit-il que pour lui-même ? Un personnage est un être vivant, avec une histoire, ces caractéristiques viennent toujours de quelque part. Une fois que les choix moraux sont décidés, il faut éviter les contradictions, sinon le lecteur va sentir qu’on se moque de lui. On ne peut pas changer de sexe d’une page à l’autre (pas sans une bonne raison), mais on peut très vite passer de méchant à gentil d’un coup, si l’auteur est paresseux.

La représentation

C’est le point le plus délicat. Un personnage peut servir de représentation de l’idée maîtresse du récit, d’opposition à cette idée, ou de point de vue alternatif. Pourtant, je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de formaliser cette représentation. Il y a des avantages et des inconvénients à penser consciemment l’utilité du personnage dans la formation de l’idée de l’histoire.

  • Avantages : Il est plus facile, en formalisant, de construire son histoire et présenter son idée. Vous voulez montrer à quel point le capitalisme rend les gens déments ? Confrontez un banquier et un anarchiste ! Un personnage est ce qui permet au lecteur de voir le monde, en suivant ses actes. Ils sont donc les plus capables de porter la crise essentielle de l’histoire.
  • Les inconvénients : Le gros risque, c’est de piéger les personnages dans ce qu’ils représentent, au détriment de leurs constructions. Ils deviennent ainsi des caricatures d’eux-mêmes, aux actes dictés par l’auteur, et perdent en cohérence. Les personnages doivent dépasser leur condition de porte-parole, sans quoi ils ne sont que de pâles copies d’eux-mêmes. C’est pourquoi il est risqué d’assigner une représentation aux personnages.

Dans tous les cas, ce template n’est qu’un outil. On est libres d’en sortir si c’est nécessaire. De même, il n’est pas indispensable de donner toutes les informations au lecteur, tant qu’on les a en tête. Le principal, c’est de rester cohérent avec les informations qu’on a donné auparavant. Si on contredit ces informations, il faut l’expliquer. Sinon, le lecteur aura l’impression qu’on se moque de lui, et qu’on change les conditions de la narration sans logique.

Et le plus important : Si un perso paraît cool et amusant à décrire, il DOIT être créé !

1 avril 20140 commentsRead More
Surcharge, retour d’expérience : l’apport du féminisme pour la création de personnages

Surcharge, retour d’expérience : l’apport du féminisme pour la création de personnages

Cet article contient du spoil de ma nouvelle Surcharge. Il vaut mieux la lire pour tout comprendre, de toute manière.

J’ai expliqué pourquoi j’avais choisi d’utiliser une structure en 6*3000 mots, puis pourquoi je m’étais décidé à écrire dans le monde réel. J’avais également besoin de créer des personnages « engageants », comme on dit dans la com’. C’est à dire, des personnages qui attireront l’attention du lecteur. Je me suis (entre autres) appuyé sur la lecture de différents sites féministes.

L'apex de la narration : des boobs et des fesses

Mon projet, lorsque j’ai commencé Surcharge, était de créer des personnages un peu plus étoffés que dans mon bouquin. Quand j’écris de la science-fiction, mes personnages ont plutôt tendance à « porter la caméra » qu’à réfléchir : leurs actions et leurs attentions exposent l’univers dans lequel se déroule l’intrigue. Jusque là, j’en avais besoin pour décrire au lecteur l’univers que je suis en train de créer, avec ses bouleversements géopolitiques, technologiques ou sociétaux. Mais il faut bien reconnaître que c’est assez chiant à lire : l’action n’avance pas, les personnages parlent de choses qu’ils sont sensés déjà connaître, et s’extasient devant ce qui devrait leur sembler familier.

J’ai donc décidé de créer un couple, Léa et Jean, vivant leur vie dans le premier chapitre. Avec le second chapitre, Léa est devenue très rapidement le protagoniste de l’histoire, reléguant Jean au niveau d’adjuvant. Je me suis retrouvé face au problème d’être un homme qui crée un personnage féminin. Avec la contrainte de le rendre le plus réaliste possible. Donc, ne pas avoir recours aux clichés qui facilitent la conception d’un personnage. Éliminer les archétypes : la princesse en danger, la femme violée qui veut se venger, la mère qui pense avec ses ovaires… J’ai rien contre ces clichés, mais j’avais besoin de matériaux un peu plus consistants.

D’ailleurs, la question même « être un homme qui crée un personnage féminin » est biaisée. Si je n’étais pas sexiste, et totalement détaché de ce problème, la question du genre ne se poserait pas. Mais bon, je préfère me confronter frontalement à la question pour la résoudre, plutôt que de me perdre dans mes préjugés.

Tout d’abord, une définition artisanale du féminisme (je sais, c’est super casse-gueule, mais j’aime bien faire les choses moi-même) : il s’agit d’un ensemble de courants de pensée, fondé sur des idées et une étude de la société, qui considère qu’il existe des inégalités flagrantes entre les hommes et les femmes. De ces inégalités découlent des discriminations économiques (salaires), judiciaires (traitement du viol), et plus largement, des comportement de nature sexiste (harcèlement de rue, par exemple). Les féminismes, qui sont multiples, partagent tous à peu près ces considérations. Ces mouvements s’emploient donc à réduire les inégalités, tant formelles qu’informelles, pour arriver à une égalité de droit et de traitement. J’ai du mal à voir ce qu’on pourrait reprocher à ce genre d’ambition.

Les escargots approuvent cet article.

En considérant les hommes, les femmes et les transexuels sur un même plan d’égalité, les féminismes deviennent un outil précieux pour créer des personnages. Ceux-ci ne sont plus restreints par leur genre, par les rôles théoriques dans lesquels la société les enferment. Une partie de la littérature féministe se concentre sur les stéréotypes de genre (ceux que défend la Manif Pour Tous, et qui sont menacés par les escargots. Fureur et destruction tout ça.) Ces stéréotypes sont des constructions qui sont intériorisées au cours de notre sociabilisation, et qui permettent de simplifier notre regard sur le monde, pour rendre celui-ci plus compréhensible. Le problème de ces stéréotypes, c’est qu’en les appliquant, on peut rater quelque chose. Ou faire des contre-sens.

Précisons néanmoins que je parle ici de l’apport de certaines idées et certains sites féministes à mes récits. Non pas que les autres ne valent rien. Mais je ne peux pas me prononcer sur ce que je n’ai pas lu. Et il y a encore moult pléthore de textes que je n’ai pas lu (d’ailleurs, si vous avez de quoi alimenter, je prends avec plaisir !)

Rappelons mon pitch de base pour Surcharge : « Un couple braque une banque pour s’acheter des sextoys ». Quels étaient les écueils à éviter ?

  • Le couple traditionnel mec dominant – femme dominée : Très très simple, le modèle « famille 1950 ». L’homme bosse et rapporte l’argent, la femme le suit avec un sourire béat et idiot, sans avoir la moindre influence sur le récit. Très vite, j’ai décidé d’écrire le chapitre 2, qui donne la vedette à Léa. Elle est seule face à une contrainte, et s’en sort sans aucune aide Ainsi, Léa comme Jean ont une personnalité définie, ils ont chacun leurs objectifs et leur volonté propre. L’absence d’objectif de Jean elle-même est expliquée, il n’est pas « cannibalisé » par Léa. Ils sont en couples parce qu’ils ont un désir mutuel, pas parce qu’ils doivent être en couple Un problème que démontre très bien Myroie  (un blog très bien pour aborder le sujet) dans un article postérieur à la nouvelle, mais qui exprime bien ce à quoi je pense. Et en plus, la scène de karaté, elle était trop cool à écrire.
  • La nana folle du cul : Facile de se faire avoir dès lors qu’on parle de sujet à caractère sexuel, avec une grosse synergie avec le précédent cliché. Il aurait été simple de créer un personnage lascif, concerné uniquement par ce qui se passe entre ses jambes. L’objectif du personnage n’aurait été que de trouver un nouveau moyen de se faire plaisir. Pour éviter ce problème, j’ai choisi de ne pas parler de l’utilisation de l’objet en lui-même, mais plutôt de sa symbolique : un objet de plaisir (donc non nécessaire), à un prix important. Ainsi, Léa ne convoite plus l’objet pour ce qu’il peut faire, mais pour avoir la possibilité de le posséder. Ce qui implique qu’elle veut se libérer des attentes « normalisées » (survivre et jouir) pour obtenir un pouvoir, c’est à dire une capacité de prise de décision sur son existence.
  • La veuve noire : Dernier problème à résoudre, Léa aurait très bien pu être ce genre de personnage qu’on rencontrait beaucoup au cinéma il y a quelques années : celle qui attire un homme et le pousse à sa perte. On peut penser à Denise Richard et Neve Campbell dans Sexcrime, ou aux personnages de vampires qui bouffent leurs victimes. Dans un contexte qui implique un couple, du sexe et de la violence, avec un personnage féminin imposant, j’aurais pu facilement tomber dedans. Alors oui, [spoil] Jean meurt [/spoil]. Mais la cause est externe, elle provient de l’échec partiel du plan. Léa n’en est pas responsable, ou uniquement à ses dépens. Le physique compte aussi : les personnages type « sexe mortel » ont tendance à être très attirants, jusqu’à faire perdre leurs moyens à leurs victimes. Pour éviter ça, j’ai décrit les personnages l’un à travers le regard de l’autre. Jean trouve Léa attirante, et réciproquement, mais ce n’est pas un fait établi, seulement un point de vue personnel.

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À vrai dire, la nouvelle n’est pas parfaite de ce point de vue. Si j’évite les clichés, il m’arrive de les renverser, ce qui n’est pas mieux. Jean pourrait être amélioré, sa personnalité plus développée. Les réactions de Léa à la fin de la nouvelle pourraient être approfondies. Ce sera à travailler dans une prochaine version de Surcharge.

De manière générale, on pourrait appliquer cette méthode à de nombreux autres paramètres. La couleur de peau, par exemple : j’évite toujours de donner la couleur de peau de mes personnages, à moins que ce ne soit pertinent. Pour le moment, ça en concerne un seul, qui a un masque sur le visage, et dont l’origine est source de question pour son entourage. Pour les autres, je donne seulement le pays d’origine, si nécessaire. Considérant mon univers, qui s’appuie sur le notre actuel, la « race » (je tiens aux guillemets) des personnages a peu d’importance. On a déjà un brassage génétique conséquent, pas de raison que ça change d’ici 2061. Et puis, si un jour on fait un film avec mes bêtises, ça laissera plus de choix pour les acteurs !

D’un autre côté, les sites féministes peuvent fournir une gamme de personnages intéressants dans leur dénonciation des préjugés. Par exemple, il y a quelques mois, je lisais un article chez l’Elfe (aussi intéressant que Myroie, avec moins de liens et d’interligne). Elle présente des personnes qui rendent service à d’autres dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour, et qui sont frustrés de ne pas l’obtenir (Ce qu’en contexte on nomme la « Friendzone »). Je me suis dit que ce mode de fonctionnement pourrait faire un bon personnage. Plutôt que de s’affranchir du cliché, il s’agira de profiter de celui-ci comme base pour créer un personnage authentique, qui cherchera à obtenir quelque chose d’un autre. Je vais tester ça dans ma prochaine nouvelle, avec plein d’autres trucs. En tâchant d’éviter, là encore, l’écueil du gros préjugé lourdingue qui transforme le personnage en parodie de lui-même.

Bon, c’est bien joli les bons sentiments, l’égalitarisme, les grands principes et tout ça. Mais faut pas oublier ma principale raison d’écrire : DES FUSILLADES ET DES EXPLOSIONS ! (Pas des trucs de gonzesses. Tavu. Gros.)

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Nan, je déconne. Je suis heureux que le féminisme existe. Ce mouvement participe à l’amélioration de l’intelligence générale. Et c’est plus que ce que beaucoup peuvent revendiquer.

Ressources complémentaires :

  • Le test de Bechdel : Permet de tester simplement le cliché des personnages féminins dans un récit.
  • Le test de Porcel : Comme le précédent, en plus complet. Par Florence Porcel, alias « Je-me-tire-de-cette-planète » [/jalousie]
  • Une FAQ sur le féminisme, par Myroie encore. Il y a des trucs à prendre pour approfondir les personnages.
  • Le site de Ciel d’orage. Non seulement elle écrit bien, mais en plus elle a la patience d’écouter mes bêtises sans s’énerver. C’est pas donné à tout le monde.
24 mars 20141 commentRead More
4 outils pour écrire des nouvelles

4 outils pour écrire des nouvelles

Durant mon stage chez Invox, j’ai écrit pour un site nommé WeLoveSaas (oui, c’est un nom à coucher dehors, mais personne ne m’écoute.) Et j’ai écrit des articles sur des logiciels accessibles en ligne. Certains me sont devenus très utiles pour écrire mes nouvelles. Voici ceux que j’utilise.

1) Trello

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Trello est un logiciel de gestion de projets. Il permet de classer les idées sous forme de Tableaux. À l’intérieur des tableaux, on peut créer des Listes de Cartes. Chaque carte peut contenir du texte, des listes à puce, ou des pièces jointes. On peut y appliquer des labels de couleur pour y voir plus clair, et des échéances qui sont rappelées par mails (Enfin bon, on a beau avoir une deadline, quand ça veut pas…). Le site a une grosse composante sociale, on peut partager et bosser en commun, assigner des tâches, mais c’est peu utile quand on écrit tout seul.

Ce que j’aime sur ce logiciel, c’est la facilité de lecture à l’écran, et la rapidité d’utilisation. Avec une ou deux heures d’utilisation, ça devient presque instinctif à utiliser. Ce logiciel est comme un tableau en liège sur lequel accrocher ses idées. En plus, on peut y accéder par PC ou mobile.

Il y a quelques désavantages : la présentation des tâches (ou des idées) est linéaire, et il est difficile de les connecter entre elles. À la longue, on peut se perdre dans son flux d’information. Trello demande donc une certaine discipline pour être utilisé.

2) Frise Chrono

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Pour créer mon univers, j’ai rapidement eu besoin de représenter des événements sur des périodes de temps données. Je suis tombé sur ce service. Il est gratuit et plutôt efficace. On peut choisir ses ensembles temporels, ou générer des frises pré-enregistrées à éditer (ce qui doit être utile pour les romans historiques). On peut ajouter des événements ou des périodes, avec ou sans traits d’union à la frise de base, puis en personnaliser l’apparence. Là encore, des événements sont disponibles dans une bibliothèque (sur laquelle je ne peux pas dire grand chose, mes frises commencent en 2013).

Une fois la frise terminée, on peut l’exporter sous plusieurs formats : image, pdf, tableau excel, document OpenOffice… Pour l’éditer plus tard, on doit l’exporter sous forme de fichier .bin, qui n’est lisible que par le logiciel lui-même. Il existe également un mode de visualisation 3D, qui fait un peu gadget, mais dont la lecture est finalement agréable.

Le seul reproche qu’on pourrait faire à son logiciel, c’est son interface parfois contre-intuitive (les fenêtres d’édition ne se ferment pas à la validation, par exemple). Il n’est pas possible de sauvegarder en ligne, un export vers Google Drive serait bienvenu.

3) Google Drive

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Justement, parlons-en, de Google Drive. Je suppose qu’il est inutile d’aborder le sujet, étant donné que tout le monde a déjà utilisé la suite bureautique du Grand Méchant Google. Mais tout de même, c’est l’outil dont je me sers le plus.

Drive est donc une suite bureautique qui regroupe l’essentiel : traitement de texte, tableur, présentations, formulaires (pour poser des questions à des gens) et dessin. Je me sers surtout du traitement de texte. Celui-ci est correct, il offre moins d’option qu’un logiciel installé « en dur » sur l’ordinateur, mais il a l’essentiel : des feuilles de style, des liens, des commentaires, et l’insertion d’images. On peut choisir de partager un fichier unique, ou un dossier, par mail ou par compte. Les contributeurs peuvent lire, commenter ou éditer le document.

Google Drive a un défaut : il gère assez mal les grosses quantités de données. Au-delà de 50 pages, le programme commence à fatiguer et à ralentir. Il n’est donc pas adapté pour les gros projets. Dommage, mais toujours utile.

4) Evernote

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Un autre logiciels très connu. Celui-ci sert essentiellement à prendre des notes. Il est disponible sur mobile comme PC, avec un unique compte, qui se synchronise automatiquement. L’interface est facile à prendre en main, agréable. Les notes sont rangées par carnets, et on peut assigner à chacune des étiquettes pour les retrouver plus facilement.

L’éditeur est classique mais complet : des options de mise en forme, intégration de liens, et beaucoup de fichiers médias à ajouter. On peut faire des choses pas mauvaises graphiquement, même si on s’éloigne un peu du sujet. Une fois la note rédigée, elle peut être partagée sur les réseaux sociaux, par e-mail ou par lien. Toujours utile pour la retrouver autrement.

De manière générale, Evernote est assez sympa à utiliser au quotidien. Surtout à 4h du matin pour noter la-dernière-idée-géniale-avant-de-dormir. Celle qu’on pense retenir et qu’on oublie invariablement avant le lendemain.

20 mars 20140 commentsRead More
Surcharge, retour d’expérience : écrivains de SF, faites du réaliste !

Surcharge, retour d’expérience : écrivains de SF, faites du réaliste !

La semaine dernière, j’ai présenté les raisons qui m’avaient poussées à écrire une nouvelle de 18.000 mots. J’y ai montré les conséquences que cette forme spécifique avait eu sur ma façon d’écrire. Aujourd’hui, je vais montrer pourquoi j’ai choisi d’écrire une fiction dans un univers réaliste, et ce que cela m’a apporté dans mon style.

Le Clip de la Guillotière

D’ores et déjà, soyons clairs : je veux écrire de la science-fiction. J’adore ça, ça me permet de créer des univers fouillés, d’imaginer de nouvelles technologies, de comprendre leur impact sur le monde. La science-fiction a l’énorme avantage de combiner l’évasion de la fantasy et la crédibilité du réaliste. Ce genre littéraire m’aide à sortir du monde réel (qui est, il faut bien l’admettre, souvent ennuyeux). Il me permet surtout de « bricoler », ce que je préfère dans l’écriture : utiliser des idées, les agencer entre elles, déterminer les causes et conséquences pour créer un récit. En plus, pour peu qu’on soit sérieux et consciencieux, on peut justifier n’importe quoi. Bref, la science-fiction, c’est le bien.

Cela étant (oui, « cela étant », c’est comme « mais » mais en plus long), j’ai décidé d’arrêter le temps de Surcharge. J’avais l’impression de ne plus trop savoir où j’allais dans mon projet de roman. L’univers commençait à se brouiller, donc j’ai voulu attaquer une autre histoire. Au hasard du sujet qu’on m’a proposé, « un couple qui braque une banque pour acheter des sextoys », j’ai commencé un texte réaliste. C’est important : je n’ai pas choisi a priori de faire du réaliste, c’est la conséquence du sujet de la nouvelle. Finalement, même si j’appréhendais, décrire le monde réel est plutôt intéressant. J’ai même appris plusieurs choses.

Le pont de la Mulatière, où se termine Surcharge

Le réel est une contrainte

En écrivant de la fiction réaliste, on ne peut pas tricher. On doit décrire le monde tel qu’il est, on ne peut pas le modifier à volonté pour coller à l’histoire. On ne peut pas détourner l’attention du lecteur en lui expliquant une nouvelle technologie révolutionnaire pour cacher le manque d’intrigue. Et ça limite les grosses explosions. J’ai tendance à faire exploser tout le décor dans mes histoires. C’est toujours jouissif à écrire, mais ça devient un brin répétitif.

En décrivant le monde réel, on s’impose des contraintes, on retire tout un tas de possibilités à utiliser. Logiquement, on doit décrire plus attentivement les éléments de l’univers. On dispose de plus de temps, on doit approfondir la psychologie des personnages. Ceux-ci n’ont pas le rôle de regard du lecteur qui découvre l’univers, ils doivent faire autre chose que de jouer avec ce nouveau flingue magnétique. Cela demande de pousser l’imagination beaucoup plus loin. Quand on a l’habitude de la SF, décrire strictement le réel exige de modifier son mode de pensée. Réussir aide à se sentir plus intelligent ^^.

La gare où se bat Léa

Le réel est intéressant

Ou plutôt, il vous donne une foule de chose à dire. Pensez-y : toute la journée, vous êtes soumis à une quantité incroyable de stimulation visuelle, auditive, gustative, tactile… Il y a forcément quelque chose à prendre là dedans. Notre vie à nous n’est pas particulièrement intéressante, comme l’explique « Comment ne pas écrire des histoires« , que je relis souvent. Mais la scène où elle se déroule est riche de possibilités.

Dans Surcharge, j’ai utilisé mon expérience d’étudiant en lettres lyonnais. J’y ai présenté les lieux dans lesquels j’avais passé du temps, les images qui m’étaient venues. Contrairement aux arcologies d’Annlombre, qui sont des projections de mon imagination, les lieux décrits existent bel et bien. La gare, le Clip de la Guillotière, le quartier de Confluence en construction, tout ou presque est réel.

Si vous utilisez des éléments réels, vous êtes capables de les décrire plus précisément que des inventions, parce que vous les connaissez. Le lecteur va le ressentir, et va adhérer à vos descriptions. D’autant plus s’il a lui-même l’opportunité de se rendre sur les lieux décris pour vérifier vos paroles. Il est donc beaucoup plus simple d’amener le lecteur dans votre histoire, de l’intéresser à vos personnages, de lui faire ressentir des émotions envers eux. Évidemment, il ne se reconnaîtra pas toujours dans les personnages, ce ne sera pas forcément son milieu social, ou sa manière de pensée. Mais il pourra valider les personnages comme des gens qu’il pourrait rencontrer dans la rue. Et donc, se demander ce qu’ils vont faire, et ce qu’ils vont devenir.

Un tram de Lyon, la nuit

Et maintenant ?

Bon, tout ça c’est bien beau, mais il ne faut pas perdre de vue l’objectif prioritaire : faire de la SF qui déchire, avec une vision terrifiante et exaltante de l’humanité, dans un univers proche du notre, mais pourtant totalement autre. C’est là que cette expérience du réaliste peut être utile. En effet, on peut profiter de ce que l’on a appris pour créer des lieux, des personnes et des habitudes qui semblent réels. Le réel se joue dans les détails. Une fois que l’on sait quels détails « font réels », on peut ajouter ces détails à des constructions imaginaires.

Ça va être le problème auquel je vais être confronté pour ma seconde nouvelle. Elle devrait se dérouler dans un futur proche, dans un endroit inventé, mais qui pourrait exister. Il faudra donc que ce lieu inventé semble tout aussi réel que peuvent l’être ceux de Surcharge. De la même manière, le réel a une influence tangible sur les personnages, il sera donc nécessaire de simuler l’influence de mon réel inventé. Ça ne sera pas facile, mais je pense y parvenir.

On verra ça dans un mois, une fois terminé…

4 mars 20140 commentsRead More
Surcharge, retour d’expérience : écrire 18.000 mots

Surcharge, retour d’expérience : écrire 18.000 mots

Récemment, j’ai écrit une nouvelle, Surcharge. J’ai pu tester tout un tas de trucs sur ce texte, des constructions ou des contraintes narratives que je n’avais jamais abordé. L’une d’elle est le format du texte : 18.000 mots, sur six chapitres de 3.000. C’est vraiment un format très sympa à écrire, voilà pourquoi je tenais à expliquer d’où il vient, et ce qu’il m’apporte.

Durant le mois de Novembre 2013, j’ai décidé de laisser tomber mon projet de roman. J’en avais marre de cet univers (même s’il est trop génial et que je m’éclate avec). Je n’avais plus d’idées. Et pour couronner le tout, celles qui existaient déjà commençaient sérieusement à sentir le roussi. Elles le sentent toujours d’ailleurs, mais je commence à pouvoir expliquer tout ce que j’ai imaginé, donc rien n’est perdu. J’ai décidé de faire autre chose, et d’écrire une nouvelle.

Le sujet est sorti d’une conversation Skype débile et probablement trop tardive : « Un couple braque une banque pour s’acheter des sextoys ». Je me suis dit qu’il fallait essayer de finir ça en un mois, probablement à cause du Nanowrimo qui commençait. Mais je n’allais pas envoyer les 50.000 mots demandés. Je n’ai pas cette faculté à rédiger des quantités astronomiques de texte par jours, comme Keela, qui dépassait les requis de l’exercice. Ça doit demander une faculté de concentration que je n’ai pas. Un peu comme ces mutants qui écrivaient 6 feuilles doubles de dissertation en licence de Lettres (des gens forts étranges).

Ainsi, j’ai regardé mon bouquin, et vu que les chapitres faisaient en gros 6.000 mots chacun. Chaque chapitre est long à écrire (ce qui explique ma flemme ces temps-ci). J’ai donc arbitrairement divisé par deux, et décidé de me tenir à 1.000 mots par jour, pour finir en avance sur le mois et revoir le texte. Évidemment, je me suis découragé en une semaine et j’ai terminé à peine deux jours en avance, au lieu de douze. Mais bon, l’essentiel est d’y avoir cru un temps… Dans tous les cas, j’ai respecté mes délais et la structure a tenu debout. Le nombre final de chapitres s’est développé de lui-même, au fil du texte.

Cette structure en 6*3.000 mots m’a été très utile pour construire la progression de l’histoire. Elle m’a permis de développer correctement l’ensemble des composantes du récit dont j’avais besoin :

  • Un univers cohérent, largement inspiré de la réalité que j’ai connue, avec une grande quantité de détails pour le rendre familier au lecteur, et de possibilités à exploiter dans le récit.
  • Des personnages crédibles, attachants, et surtout individualisés. Léa et Jean sont deux personnes qu’on pourrait rencontrer, dans des circonstances particulières. Leurs personnalités découlent de leurs passés respectifs, ils n’agissent pas d’une manière qui contredit leur logique (du moins je crois).
  • Une histoire qui tient la route, avec une situation initiale, un élément perturbateur annoncé à l’avance, et des conséquences à cet événement. Il n’y a pas de problème abordé et non résolu, la fin clôt réellement le cheminement. Même si on se demande ce qu’il advient de Léa.
  • Un style potable. Je ne suis pas un grand styliste, mais selon les retours, c’est agréable à lire. Le rythme est vivant et la lecture facile.

En six chapitres, j’ai pu diviser mon histoire en trois grandes parties. Elles permettent de donner au lecteur toutes les informations dont il a besoin.

La première partie, composé des deux premiers chapitres, sert de présentation. Le premier chapitre développe les protagonistes. On apprend qui ils sont, ce qu’ils font, des éléments de leur passé qui motivent leurs actes présents. On y voit le milieu géographique et social dans lequel ils vivent. On en apprend aussi sur leur relation, ses origines, et leur attachement l’un à l’autre. Le second chapitre présente un peu plus l’univers du récit. Il m’a permis de présenter l’image du train comme une figure centrale du texte. Il donne l’envergure géographique, les limites dans lesquelles vont se dérouler les actions : la ville, et ses « zones inhumaines », dédiées à la friche ou aux machines. J’ai également approfondi Léa, pour en faire le seul moteur du texte (ou plutôt, c’est elle qui s’est imposé à moi). Les deux chapitres sont éloignés dans le temps pour donner une impression d’une situation quotidienne, donc habituelle.

La seconde partie comporte les chapitres 3 et 4. Elle m’a servi à faire basculer l’histoire, et à expliquer aux lecteurs comment les personnages vont arriver à la situation finale. Le chapitre 3 sert de point de basculement. J’y ancre définitivement la différence entre Léa et le monde qui l’entoure, différence qui devient le moteur de ses actes transgressifs (autant par rapport à la loi que par rapport aux conventions de son milieu). Le chapitre 4 suit immédiatement, il présente la décision et la mise en oeuvre du plan. L’écart temporel se fait au milieu du chapitre. Il sert de transition menant à l’acte final, qui occupe la fin de la nouvelle.

La dernière partie regroupe donc les chapitres 5 et 6. On y atteint l’apogée de la tension narrative, puis on voit les conséquences des choix des personnages. Le chapitre 5 met en scène l’attaque de la « banque ». Cette scène a deux avantages : voir les personnages confrontés à la réalité de leurs actes, et décrire une fille déchaînée qui tire sur tout le monde (ce qui est et restera super cool à écrire ^^). Le chapitre 6 voit les personnages qui modifient leurs plans au contact du monde réel. Ils doivent prendre des décisions dans l’urgence, ce qui les mène à faire des erreurs. La fin est tragique pour donner un véritable impact à leurs actes (ça aurait été trop facile sinon)

Au final, cette nouvelle a été très facile à fabriquer :

  1. État initial de l’univers
  2. Développement du moteur du texte
  3. Apparition du moment critique, du basculement
  4. Chemin vers le dénouement
  5. Exécution du but des personnages
  6. Conséquences de cette résolution

Et franchement… Ça fonctionne, je ne crois pas qu’il manque beaucoup de chose, et c’est marrant à écrire. On peut facilement écrire un peu tous les jours sans se presser. Mais on a tout de même la place suffisante pour développer des idées et des personnages. Au niveau de la lecture, cela représente 50 pages bien aérées (Times corps 14, interligne 1,5). Un lecteur habitué peut terminer la nouvelle en une soirée, il y a peu de chance de lasser.

Maintenant, le défi, ça va être de réutiliser ce format. Il convient à cette histoire, mais conviendra-t-il à d’autres ? J’en sais rien. Il va falloir garder les mêmes requis (6*3.000) sans répéter la même structure. Sinon mes éventuels lecteurs vont avoir l’impression que je raconte toujours la même chose. J’ai déjà une idée plus précise de la quantité de travail que cela représente, c’est toujours utile. J’espère maintenant être capable d’exploiter à nouveau cette forme, qui m’a beaucoup amusé. On verra bien pour la suite.

J’ai appris d’autres trucs en écrivant cette nouvelle. J’en ferai d’autres articles sous peu. Restez à l’écoute, sur Twitter ou Facebook.

25 février 20140 commentsRead More